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2084 de Boualem Sansal

2084-la-fin-du-monde

Arrêtez immédiatement ce que vous êtes en train de faire, il y a peu de chance que ça soit aussi prenant que la lecture de 2084.

Boualem Sansal, qui a maintes fois écrit sur les dangers de l’islam politique, condense ici les fruits de sa réflexion en un roman post-apocalyptique dans lequel les intégristes de l’Islam ont gagné. Ils ont gagné et se sont inspirés de l’Angsoc et de la novlangue d’Orwell pour créer leur fonctionnement politique et leur langue, car 2084 n’a rien du plagiat : il est construit dans la lignée de 1984.

La soumission de tout un peuple, immense, est forcément au cœur du propos. La barbarie n’a pas plus de limite que la culture de la délation et de l’ignorance. Aucune femme n’est évidemment visible dans l’espace public. La misère est immense, mais chacun s’y soumet volontiers en récitant quelques versets du nouveau livre sacré. La guerre est permanente, même si personne ne sait qui est l’ennemi, qui par ailleurs n’est pas censé exister puisque la religion nouvelle a soumis le reste du monde. Les dictatures composent fort bien avec leurs paradoxes.

Avec cette description de ce futur qui n’est pas à souhaiter, Boualem Sansal parle évidemment à ses contemporains. Il pointe le danger qu’il y a à sous-estimer la puissance destructrice des intégristes, mais aussi celui de ne pas se pencher au chevet d’une religion contemporaine bien réelle et bien malade.

Outre son contenu passionnant, 2084 est un roman terriblement bien écrit. Si j’accorde peu d’importance aux prix littéraires, force est de constater que celui délivré par l’Académie Française est au moins une garantie de belle langue.

Enfin, Boualem Sansal a fini de me convaincre, si besoin était, que la littérature politique, sociale, la littérature de combat en quelque sorte, se trouve de l’autre côté de la Méditerranée. La France se contente facilement de romans qui sont à la littérature ce que les téléfilms romantiques sont au cinéma, ou, pire, de cette littérature réactionnaire qui fait les choux gras de la presse. De Boualem Sansal à Kamel Daoud en passant par Rachid Boudjera, la littérature algérienne n’hésite pas à secouer les lecteurs, les idées reçues et le prêt-à-penser. Et pour ma part : j’en redemande à l’infini.

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Iron Sky, film improbable.

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Pour commencer : Iron sky est une coproduction finlando-germano-australienne, et dans le genre improbabilité géographique, c’est déjà balaise. Mais ça n’est pas tout, car voilà l’histoire : les nazis se sont installés sur la face cachée de la lune et comptent bien envahir la terre. Si si. Vraiment.
Malgré un petit budget, les décors sont vraiment beaux, il y a un vrai travail sur les costumes et même des vrais acteurs dedans. Même la grande bataille spatiale est très réussie. On en arrive à se demander pourquoi les autres productions stellaires ont besoin de budgets beaucoup plus conséquents avec parfois de moins belles réussites de ce point de vue.
Iron sky est une comédie, et oui : c’est vraiment drôle. La présidente des Etats-Unis est une espèce de Sarah Palin, son vaisseau spatial se nomme le George W. Bush, sa commandante en chef est vêtue en Freddy Mercury … Ce film ose tout et plus encore. L’ensemble réussit l’exploit d’être à la fois complètement crétin sans être stupide.
Un film à voir avant tout parce qu’il ne ressemble à rien d’autre.


Malevil

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Fut une époque où les français savaient faire des films. C’était avant l’avènement des Duris et autres Cotillard, à l’époque où un Jacques Villeret excellait dans le rôle difficile d’un handicapé mental, où un Dutronc brillait dans la retenue, où un Serrault n’en faisait pas des caisses pour incarner un vieux patriarche rural, dur et attachant, où un Trintignant crevait l’écran en tant que pire salopard de la planète.

Malevil est un film post-apocalyptique d’une grande retenue, minimaliste et grandiose à la fois. Il y a peu de dialogues, ce qui rend la prestation des acteurs encore plus magistrale, et il y a du décor ultra-réaliste, à faire frémir ; le tout autour d’un scénario efficace.

Un film qui a plus de trente ans et qui n’a pas pris une ride.


Dystopie du Djihad.

Après quelques années d’une guerre aussi brève qu’efficace, aidés tant par quelques riches états que par l’inaction des pays occidentaux, les djihadistes ont pris le contrôle du monde. Leur drapeau noir flotte sur la Maison Blanche, du moins sur ce qu’il en reste. Israël a été rayée de la carte, tous les juifs du monde ont été décapités et leurs têtes exposées aux entrées des villes jusqu’à ce qu’il ne reste que des crânes blanchis. Les deux tiers de la population occidentale ont été méthodiquement exécutés. Washington, Paris, Berlin, Londres et Sydney ont été nettoyées au gaz sarin. Tous les temples autres que les mosquées ont été dynamités. Dans chaque ville, on ne trouve plus sur les marchés que les produits autorisés par le Grand Calife du Monde. Cochons et sangliers ont disparu des étals comme des fermes et des forêts. Les parfumeries et les fabricants de déodorant contenant de l’alcool ont été incendiés au même titre que les brasseries et distilleries. Les vignobles ont été arrachés. Même les désinfectants de pharmacie ont été interdits. Tous les produits, dont de nombreux médicaments, contenant de la gélatine ont disparu en même tant que la race porcine. La recherche médicale n’existe plus, les vaccins ont disparu, les greffes et les transfusions ont été interdites.

Tous les instruments de musique ont été brûlés en même temps que tous les livres du monde et que toutes les œuvres d’art, de toutes les époques et de toutes les provenances géographiques. Les radios et télévisions ne diffusent plus que des émissions religieuses et quelques reportages de propagande à la gloire du Grand Calife du Monde. Il est interdit de chanter autre chose que des prières.

Les seules femmes qu’on aperçoit encore dans les rues sont celles destinées à être vendues comme esclaves. Le mariage est autorisé à partir de huit ans. L’usage de contraceptif est puni de viol par les troupes du calife. Le Cadi local est seul habilité à rendre une justice simplifiée : le vol est puni par l’amputation de la main, les femmes qui ont été vues autrement qu’entièrement couvertes d’un tissu noir sont lapidées à mort, quiconque est soupçonné de prier un autre dieu qu’Allah est décapité : toutes les peines sont mises en œuvre sur la place publique.

L’arabe est le seul langage autorisé : en parler un autre est passible de l’arrachage de la langue.

Comme la plupart des scientifiques, chercheurs et ingénieurs occidentaux ont été abattus, les centrales nucléaires explosent les unes après les autres. Il en va de même pour la majorité des industries : ce qui n’explose pas tombe en ruine. La famine sévit partout hors des palais, mais les impôts destinés à leur entretien ne cessent d’augmenter. On confisque les femmes et les enfants de ceux qui ne peuvent plus payer. Les réseaux d’eau ne sont plus entretenus que par quelques esclaves qui ne savent pas vraiment y faire.

Il n’y a aucune chance d’échappatoire : toute tentative de protestation se termine par un bain de sang et la recherche spatiale a été interdite.


22h42 – 14è épisode.

1er épisode


Episode précédent 


22H42 J’ai essayé toute la soirée de travailler à mes écrits, sans succès. Mon esprit est sans cesse happé par la situation présente. Je ne m’inquiète pas à court terme. Notre production communale d’électricité est suffisante, et il est encore temps de semer assez de légumes d’hiver. La récolte de fruits d’automne s’annonce bonne. Il y aura assez de pommes pour le cidre, la compote, les gelées plus toutes les pommes à couteau. Tous les congélateurs sont pleins, la plupart des confitures sont faites et il y a assez de vaches, poules et cochons sur notre petit territoire pour tenir toute l’année. Il restera encore les noisettes et les châtaignes qu’on néglige habituellement. Mais à long terme ? Nous n’aurons pas assez de céréales cette année, et encore faudra-t-il garder l’essentiel du grain pour le semer au printemps. Et nous n’avons pas de moulin. Nos batteries vont s’user et il faudra les remplacer, mais comment ? Nous avons bien un médecin, mais si peu de médicaments. Et puis il y a les urbains. La première ville est loin, mais il est impossible que les gens ne quittent pas massivement ces zones qui ne sont pas autonomes. Notre village semblait si anecdotique hier encore ! Nous ne pourrons pas accueillir tout le monde. Si la situation perdure, ça sera le chaos. Faudra-t-il refuser l’installation à des familles ? Sur quels critères ? Il va falloir nous protéger, c’est certain. Faudra-t-il tirer sur des gens ?

Les questions se bousculent dans ma tête et peu de réponses suivent. Il faudra évoquer tout ça au conseil de village. Heureusement, je suis fatiguée de la journée, et je fini par m’endormir d’un sommeil agité.

21H32 Je n’ai pas fait de mauvaises rencontres sur le chemin de chez moi. D’ailleurs, je n’ai pas fait de rencontre du tout. Les rues sont désertes. Je n’ai pas vu circuler une seule voiture. Beaucoup de gens ont du quitter la ville car il y a moins de véhicules sur les trottoirs qu’à l’accoutumée. La musique résonne encore dans ma tête. J’ai grimpé l’escalier prudemment, dans le noir et cherché la serrure à tâtons. J’ai allumé une bougie. Et me voilà de nouveau seule dans le silence et l’obscurité de mon appartement. J’ai quitté la campagne parce que je la trouvais ennuyeuse. Il n’y avait jamais grand-chose à faire : pas de concerts, pas d’expos, pas de transports en commun. A part parfois l’été, on n’y rencontrait personne qu’on ne connaissait déjà. Tout était une galère : trouver un livre ou aller boire un verre. La fête annuelle du village était ringarde. Le bal, l’accordéon et le cochon grillé et le concours de pétanque le lendemain. J’avais tellement envie d’autre chose ! J’avais envie de culture ! De bibliothèques immenses, de musique électronique, de théâtre, de danse, de bars bruyants et de rencontres. Et j’ai sauté de ville en ville. Chaque fois que j’en ai quitté une, il a fallut tisser un nouveau réseau. Et aujourd’hui, je n’ai pas de réseau du tout parce que je viens d’arriver pour un travail idiot. Je ne connais même pas le nom du voisin. D’ailleurs je ne suis même pas sûre d’avoir un voisin. La musique s’est tue avec la coupure d’électricité et j’ai peur. Que ferais-je quand il n’y aura plus rien à manger ? Même le réseau d’eau ne fonctionne plus. Il faut que je quitte cette ville. Je me couche tôt. Demain, je fais mon sac. Avec un peu de chance, je pourrais trouver des gens pour me prendre en stop. Je rentre au village.  


12H54

7h03

12H54 Avant de se mettre au boulot, mon nouveau collègue et moi préparons à manger et commençons à faire connaissance. Je ne connaissais Erwan que de vue. Il travaillait à la ville, jusqu’à hier. Il était instituteur dans un établissement de langue régionale. Et il ne s’y connaît pas plus en agriculture que moi quand je suis arrivée dans la région. Je sors un ragoût du congélateur. Nous mangeons sans nous presser puis prenons un café. Enfin, nous nous rendons dans mon champ. Nous en bêchons la partie que j’avais laissé en friche car je n’avais pas la nécessité de produire plus. Nous semons des navets et des rutabagas. Nous sommes dans un village où presque tous les travailleurs des champs sont des éleveurs. Nous ne manquerons ni de viande, ni de produits laitiers, mais en matière de légumes, il y a beaucoup à faire, surtout si on tient compte des nouveaux arrivants, et de ceux qui pourraient encore arriver. Erwan pense que l’électricité ne reviendra jamais. Pour ma part je ne sais qu’en penser. Nous travaillons quelques heures, puis je le ramène chez lui après avoir pris le thé. Il habite au bourg.

En rentrant chez moi, je fais l’inventaire des légumes et conserves déjà produits et de ceux dont on disposera d’ici quelques semaines. J’inventorie aussi les médicaments qui restent dans ma pharmacie. Il n’y a pas grand chose. Je garde un tube d’aspirine et deux boites d’antalgiques pour moi et mets le reste dans une boite que je confierais à notre nouveau médecin qui doit arriver ce soir chez sa sœur. Il me semble que le soir est arrivé plus vite que d’habitude. Je dîne sans avoir eu le temps de me pencher sur mes écrits. Je suis épuisée. Et inquiète. Je pense à l’ironie d’arriver au bout de mon travail de ré-écriture de la Bible, d’en être à l’Apocalypse au moment où la civilisation telle qu’on l’a connue pourrait bien s’effondrer. Je pense à la ville que j’ai quittée. J’avais lu et vu tant de livres et de films apocalyptiques que la ville me faisait peur. Je ne cessais de songer que si le monde devait un jour s’effondrer, d’une manière ou d’une autre, la ville sombrerait vite dans le chaos. On n’y trouverait rien à manger. Il n’était même pas sûr qu’on y conserverait l’accès à l’eau. J’étais au bord de la psychose paranoïaque. Du moins c’est ce qu’on me disait. Finalement, les faits semblent conspirer à me donner raison. Quand je suis arrivée ici, j’étais au bord du gouffre et je ne savais pas faire grand-chose. Les gens du village, les vieux surtout, m’ont tout appris. A faire pousser des légumes et à traire une vache. A dépanner moi-même ma voiture, à ressouder des pièces, à écouter le vent, à reconnaître les oiseaux. Je pensais que ça serait dur de m’installer sur une terre et au cœur d’une culture qui n’étaient pas les miennes. Ça a été dur seulement parce que j’avais trop l’habitude de rester assise. J’avais toujours entendu dire que les gens de la campagne étaient fermés et durs. Mais le jour de mon arrivée, beaucoup sont venus m’aider sans que je ne demande rien. Je pensais que c’était de la curiosité et que ça ne durerait pas. Je revois Osmane et sa cargaison de bois : il avait peur que j’ai froid dans cette grande maison qui n’avait pas été chauffée depuis des années ! Et Jakez et sa petite barrique de cidre ! Et même la vieille Marie qui était déjà vieille et qui me faisait déjà peur, présageant que je ne tiendrais pas l’hiver. Il m’a fallu des semaines pour me déshabituer du ronronnement permanent de la ville. J’avais peur des glapissements des renards et des hululements des chouettes !

Je me souviens de cette panne de métro, un soir, alors que je rentrais du travail. La rame était restée coincée entre deux stations pendant une heure au moins. Dans le noir. Au milieu des odeurs de sueur de la journée. Entassés les uns contre les autres. Ça avait été la goutte d’eau, pour moi. Une crise d’angoisse comme je n’en avais jamais connue. J’avais cru mourir étouffée. Puis j’ai cru mourir piétinée quand enfin la rame est repartie puis que les portes se sont ouvertes. Tout le monde s’est précipité sur le quai, sans égard pour les autres passagers qui trébuchaient. Le lendemain je ne suis pas allée travailler. J’ai réfléchi chez moi toute la journée. Calculé ce que j’avais d’argent en réserve. Pas mal, en fait. J’ai regardé les offres de maison à vendre ici parce que c’était un paysage doux qui ne manquait jamais d’eau. Et qui n’était pas loin de la mer. J’y suis finalement si peu allée, au bord de la mer, depuis ! J’ai démissionné peu de temps après. Quel chemin parcouru ! A peine si je me souviens de ce qu’est l’angoisse !

J’avais peur en venant ici de quitter mes amis et d’être définitivement isolée. Je n’ai eu des nouvelles de mes amis que les premiers mois. Mais pas une seule journée depuis n’a passé sans qu’Osmane ou un autre passe me saluer. Juste me saluer. Et puis la vraie aventure a commencé. Rendre le village énergétiquement indépendant ! Quel pari, quand on y repense ! Alentour on passait pour des fous ! C’est vrai qu’il y avait souvent des pannes et que quand elles duraient on perdait toute la viande des congélateurs. Je me souviens : au début le maire réunissait le village tous les trimestres. Puis tous les mois. Et quand tout le monde s’est aperçu qu’en prenant le temps de discuter on faisait beaucoup de choses tous ensemble et avec peu de moyens, ça a été toutes les semaines. On a notre propre régie d’eau, notre propre production de gaz – merci les vaches! – et notre électricité.

Si cette situation dure, on pourrait bien devenir … des survivants. Et si j’étais restée en ville ? Comment les gens se débrouillent-ils en ville ? 

12h54 (suite)


7h03 – 2ème jour

22H58

7h03 Le réveil du téléphone sonne. Je l’éteins. J’allume la lumière. Rien. L’électricité n’a pas encore été remise. Pas la peine de me lever si tôt pour aller bosser : autant rester au lit. Je me retourne et me rendors dans la seconde.

 7H50 Je me gare devant la ferme d’Osmane. Je coupe le moteur. Il ne voudra pas partir sans me faire boire et manger quelque chose. A n’importe qu’elle heure du jour, il ne laisserait personne repartir de chez lui sans avaler quelque chose. Le voilà qui paraît sur le pas de sa porte et qui me fait signe d’entrer. On échange un bonjour. Il me fait entrer. Je salue sa vieille mère que je vois toujours assise au même endroit, près de la fenêtre, toujours occupée à tricoter ou à broder. Toujours économe de mots. Osmane me fait asseoir et me sert d’autorité un grand bol de café. Il me désigne le pain et les rillettes. Ne pas manger serait insultant. Je n’ai pas très faim, mais j’ai encore moins envie de fâcher mon voisin. Nous mangeons silencieusement. Il y aura assez de paroles plus tard dans la journée. Dès que nous avons terminé café et tartines, nous partons. Impossible d’aider à débarrasser la table : c’est sa mère qui se vexerait.

Nous roulons vers le village.

« Tu as écouté la radio, ce matin ? me demande-t-il

– Oui. Enfin, j’ai essayé. Il n’y avait rien. Pas un bruit, sur aucune station.

– Ouais. On dirait que la situation va durer. Et ça ne pouvait pas tomber quand il y a moins de travaux dans les champs, évidemment ! 

– Je suis passée voir la vieille Marie, ce matin. Elle pestait qu’on ne l’ait pas raccordée au réseau hier.

– Oh, ne t’inquiète donc pas pour elle. Elle nous enterrera tous, la vieille ! »
Osmane sourit. Marie est tout à la fois un sujet de crainte, de respect et d’amusement pour tout le canton. Nul n’a connu plus légendaire mauvais caractère.

Il y a déjà du monde, à la salle municipale. Un petit attroupement s’est créé autour du maire et du capitaine de la gendarmerie. Nous nous joignons à l’attroupement pour écouter ce qui se dit.

« … va durer, c’est sûr. On n’a aucun contact avec personne. Le téléphone ne marche plus. On a branché le groupe électrogène pour écouter la radio, mais on ne capte que quelques amateurs. Il paraît qu’il y a déjà eu des pillages hier et que nos confrères ne sont pas intervenus. Je ne peux pas vous en dire plus. Je voulais savoir si on pouvait, avec les collègues, venir nous installer dans le village. Ça ne fait pas grand-monde, on est une petite brigade – quatre familles – . Si jamais ça dégénère … Ma foi, on continuera à faire notre travail, mais pour le village.

– Ça capitaine, répond le maire, je dois voir avec mes administrés. Comprenez bien, ça n’est pas que je ne veuille pas de vous … mais si ça dure, comme vous dites, beaucoup de gens alentours vont vouloir venir ici. Et nos installations ne sont pas prévues pour un doublement de population. Il va falloir compter avec ceux qui vont vouloir rapprocher leur famille, aussi. Restez-donc pour la réunion, je crois qu’on va pouvoir commencer. »

Tout le monde prend place dans la salle. Le maire commence :

« Bon. Je crois que tout le monde a compris que la panne d’électricité durait et qu’il va falloir s’organiser. Où est notre technicien énergie?

– Il est parti brancher la Marie. Si elle ne lui tire pas dessus, il ne devrait pas tarder ! »

Rires dans la salle. On ne s’inquiète pas, la vielle ne tire qu’au gros sel.

La réunion prend la matinée. On est obligé d’envisager le pire. On lance un inventaire des ressources, on prévoit de fabriquer plus d’éoliennes, on calcule combien on a de batterie disponibles, combien de tracteurs on peut se permettre d’immobiliser pour en récupérer les batteries, on prend aussi des mesures pour réduire la consommation globale d’électricité. Comme télévision et radio ne fonctionnent plus, c’est toujours ça de prit. Chacun calcule combien il a de pétrole dans ses véhicules et dans ses cuves. On additionne, soustraie, divise et multiplie. On rationne. On recense le nombre de maisons et de chambres disponibles. On accepte l’emménagement des familles des membres de notre village qui vivent un peu plus loin. Ca nous permet entre autres de faire venir un médecin et un vétérinaire. On accepte aussi à l’unanimité l’emménagement des gendarmes et de leurs familles et on en profite pour calculer de combien de fusils et de cartouches on dispose. On organise des commissions et des sous-commissions. Personne ne se retrouve sans responsabilité. Le village passe de trois cent cinquante habitants à un peu plus de cinq cents en une discussion.

Il est midi quand chacun rentre chez lui pour y terminer les inventaires et poursuivre les travaux des champs et les soins aux bêtes. Tous ceux qui travaillaient hors du village sont priés de donner un coup de main aux producteurs ou aux équipes qui fabriqueront de nouvelles éoliennes, ou encore pour mener à bien d’autres tâches qui leur ont été confiées, en fonction de leurs savoirs-faire. Nous repartons à cinq dans ma voiture : Osmane emmène deux personnes pour l’aider à transformer son lait en beurre, j’emmène une personne pour m’aider à semer plus de navets que prévu.

9h03 Je me réveille. Toujours pas d’électricité. Je vais dans la cuisine, fais chauffer de l’eau et prépare du thé. Que vais-je faire aujourd’hui ? Dehors, la rue est de nouveau bouchée par les voitures. S’il n’y a pas d’électricité, il n’y a ni métro ni train. Je décide d’aller me promener. Il n’y a pas grand-chose d’autre à faire, et on finira bien par nous remettre le jus. Avant ce soir. Sans doute. J’espère. J’essaie d’appeler ma famille. Évidemment, le téléphone ne fonctionne pas. Je finis le petit-déjeuner, m’habille et sors de chez moi.

Je me dirige vers le centre du quartier. Tous les commerces ont clos les volets métalliques. Les trottoirs sont plein de gens, tous inquiets. Les écoles sont restées fermées, aucune administration n’a ouvert ses portes. Ce quartier d’habitude si surveillé par la police n’a pas vu l’ombre d’un agent depuis hier. Quelques lampadaires ont été cassés. Un peu plus loin, quelques carcasses de voitures fument encore. Les gamins s’en donnent à cœur joie pour terroriser les rombières. D’autres plus âgés ont entrepris de soulever de force le rideau de fer d’un vendeur de téléphones. Je passe devant le supermarché du quartier. Là aussi le rideau et les portes en verre épais ont été forcés. Des gens sortent de là des victuailles plein les bras ou plein les chariots. Je m’y engage. Il faut bien prévoir la suite, au cas où. Je prends un chariot et j’arrive tant bien que mal à le remplir du peu de choses qu’on trouve encore sur les rayonnages, au milieu de la bousculade générale. Je retourne chez moi en poussant mon chariot devant moi. J’ouvre la porte. Si je laisse le chariot là le temps de monter une première brassée de victuailles, il aura disparu avant que je ne redescende. J’arrive à le hisser sur les deux marches avant d’accéder au couloir. Je referme soigneusement la porte à clé derrière moi. Je fais un premier voyage les bras chargés, puis je redescends avec des sacs pour monter le reste plus facilement. Me voilà parée pour un mois, en me rationnant. Et en commençant par les produits frais. Je m’assied dans le canapé, le fruit de mon pillage posé au sol devant moi. Pour la première fois en dix ans, je regrette d’avoir quitté ma campagne. Aujourd’hui, je m’y sentirais plus à l’abri. Et maintenant ? Qu’est-ce que je dois faire ? Je prends mon bouquin. Il ne me reste que quelques pages à lire.

« Tout ce peuple rira, battra des mains, applaudira. Et parmi tous ces hommes libres et inconnus des geôliers, qui courent pleins de joie à une exécution, dans cette foule de têtes qui couvrira la place, il y aura plus d’une tête prédestinée qui suivra la mienne tôt ou tard dans le panier rouge. (…) »

12H54 


22H58

19H37

22H58 Aucune voiture ne circule et contre toute attente, tout est calme. Pas un bruit. J’imagine que pour une fois les parents ont gardé leurs ados turbulents à la maison. C’est curieux, une ville silencieuse. Presque angoissant. Par ma fenêtre, dans le coin de ciel visible entre les branches des platanes et les toits des maisons de l’autre côté de la rue, l’obscurité me laisse entrapercevoir quelques étoiles. Derrière les fenêtres, on voit danser des flammes de bougies. Évidemment, je ne peux pas programmer mon radio-réveil pour demain. D’ailleurs je le débranche, je ne tiens pas à être réveillée par la lumière clignotante quand ils rebrancheront l’électricité cette nuit. J’active donc la sonnerie de mon téléphone portable, il est à moitié chargé. Je vérifie que la porte est verrouillée, souffle deux bougies et emmène la troisième dans la chambre. J’essaie de dormir, mais la pensée que cela pourrait durer toujours m’assaille sans cesse. Que ferais-je ? Comment contacterai-je ma famille ? Comment mangerai-je ? Je vois défiler sous mes yeux clos les images de films post-apocalyptiques. Je pense au Ravage de Barjavel – comment ne pas y penser ? – . Je me tourne et me retourne. La marche m’a fatiguée. Je finis par m’endormir.

6H30 Le réveil sonne. Je tends la main hors du lit pour le faire taire, sans ouvrir les yeux. C’est rare que je mette le réveil. Ça me rappelle ma vie d’avant, à la ville. Comment ai-je pu supporter ça ? Je ne l’ai pas supporté, je suis partie. Je me souris à moi-même. Si l’électricité n’a pas été rebranchée au delà du village, la journée va être longue ! Je m’étire. Je paresse quelques minutes dans la chaleur de la couette. Le ciel est du gris de l’aube sur le ciel qui s’annonce bleu. Les oiseaux commencent leur concert habituel. Je me lève, prends une douche rapide, très chaude d’abord puis froide pour me réveiller tout à fait. Je vais dans la cuisine enroulée dans ma serviette, pose la bouilloire sur le gaz et retourne dans la chambre pour m’habiller. J’expédie le petit-déjeuner et pars à pied chez la vieille Marie. Aucun risque qu’elle dorme encore. A cette heure où le soleil s’est levé, elle doit déjà être dans son potager. Quelques minutes plus tard, je l’aperçois penchée sur ses pieds de tomates. Son chien vient à ma rencontre en aboyant et renifle la main que je lui tends paume vers le haut. Le pauvre chien y voit encore moins que la vieille !

« Bonjour, Madame Marie ! » lui lancé-je mi-joviale mi-terrorisée d’avance par ses mots assassins habituels. Elle est comme ça la vieille Marie : elle râle, elle peste, elle bougonne dans la langue du canton que je ne comprends guère et avec un tel accent que même les autochtones ont du mal à la comprendre quand elle est de pire humeur que d’habitude. Mais c’est une vieille dame courageuse. On ne peut pas dire qu’on l’aime, au village, mais on la respecte. C’est notre aînée à tous. Même si personne ne connaît vraiment son âge.

«  Bond’là ben y’est temps qu’on m’envoie délégation ! Pas d’lumière depuis hier ! On n’s’occupe plus des vieux maint’nant ! V’la bien l’drame ! peste-t-elle en martelant de sa canne sur le sol.
J’ai de la chance ! Elle est de bonne humeur !

« C’est pour ça que je viens vous voir ! Le réseau national est en panne, on l’a su hier. Je voulais vous prévenir que le technicien va passer vous brancher au réseau municipal ce matin ! Et aussi que tout le village se réunit tout à l’heure pour s’organiser ! Si vous voulez venir, je peux vous emmener en voiture …

– Et qu’est-ce qu’une vieille pourrait y faire, j’vous l’demande ! Pi qu’est-ce c’est qu’c’histoire ? V’la que l’réseau national tombe en panne et qu’vos engins du diab’ tourne encore ?

– C’est un mystère, Madame Marie ! Hier personne ne savait ce qu’il se passait. Mais on ne voulait pas, vu les circonstances, vous laissez sans lumière.

– Ben c’est c’que vous avez fait pourtant ! C’fainéant d’agent municipal pouvait pas passer avant ?

– Je crois qu’il avait un peu peur de vous déranger. »

La vieille souris. Elle sait bien qu’elle fait peur à tout le monde, et ça lui plait.

« Bougez pas d’là, me dit-elle. J’reviens! »
Elle part clopin-clopant vers sa maison, revient avec un saladier. Elle cueille quelques tomates qu’elle met dedans et me tend le tout.

« Pour vot’ peine d’êt’ venue là, me dit-elle. »
Je balbutie des remerciements. Se voir offrir quelque chose par la vieille Marie, c’est une forme de reconnaissance que ne peuvent imaginer que ceux qui la connaissent. J’insiste un peu pour qu’elle vienne à la réunion, mais elle ne veut rien savoir.

« L’jardin va point s’désherber tout seul ! »

Je lui proposerais bien de l’aide, mais je sais qu’elle y verrait une insulte. Je retourne donc poser les tomates chez moi et prendre la voiture pour aller chercher Osmane. 

7H03


Le Jour où je devins dictateur : le sac de noeuds

La première liste

Cette deuxième liste était longue : elle était constituée de toutes les choses urgentes qui avaient été remises au lendemain depuis des décennies. Et ça s’avéra surtout être un énorme sac de nœuds de serpents venimeux et glissants.

La question de la préservation de l’environnement nous semblait être indispensable, mais elle ne pouvait se faire ni sans l’économie ni sans l’ensemble de la population. Quoique nous avions déjà résolu les situations humaines les plus urgentes, les solutions pour lesquelles nous avions opté ne pouvaient fonctionner qu’à court terme. Si tout un chacun n’avait pas vite accès à un revenu décent et durable, nous aurions rapidement de nouveau des gens sans abri. Et surtout, nous nous sommes à ce moment-là heurté à la conviction qu’avait et qu’ont toujours eu la plupart des gens : tout était mieux avant. Il voulait continuer à travailler dans les industries qu’ils avaient toujours connues, il voulait que les revenus soient conditionnés par le travail, ils voulaient que l’Etat soit seul responsable des recherches … Si bien que les changements que nous mimes en place provoquèrent un nombre de manifestations telles que personne n’en avait jamais vu.

Il faut bien avouer que nous ne n’y sommes pas allé avec le dos de la cuillère !

Nous avons bien sûr commencé par regarder ce qui avait été fait par le passé et qui n’avait pas marché : les aides ponctuelles à l’emploi étaient un échec, les aides aux entreprises n’avaient pas données de meilleurs résultats et les minimas sociaux étaient trop bas. Nous voulions un vrai changement, durable et efficace. Si bien que nous avons purement et simplement supprimé toutes les aides sociales et toutes les structures chargées de les gérer : caisse d’allocation familiale, assurance chômage, tout ! Il nous apparaissait idiot de dépenser tant d’argent pour gérer plus ou moins la pauvreté : nous voulions qu’elle disparaisse pour toujours. Toutes les sommes ainsi dégagées furent redistribuées : chaque citoyen, adulte comme enfant, se vit attribuer cinq cents euros mensuels, sans aucune autre condition que celle d’exister. Cela fit un scandale épouvantable. Tous les gens qui se retrouvèrent sans emploi descendirent dans la rue. Tous les bénéficiaires des aides qui existaient jusqu’alors aussi. Les gens qui travaillaient, les chefs d’entreprise : tout le monde hurla qu’on allait ainsi créer un pays de pauvres et de fainéants.
Mais les choses se tassèrent vite. Ceux qui n’avaient pas de salaires et qui vivaient précédemment des aides sous conditions firent vite le calcul qu’ils avaient dès lors un revenu plus conséquent sans avoir à subir une surveillance administrative constante. Ce fut un peu plus compliqué pour les célibataires, mais beaucoup optèrent pour les logements partagés et cela suffit à leur permettre de vivre décemment. Ceux qui jusqu’alors étaient payés à surveiller les pauvres perdirent de l’argent mais y gagnèrent en tranquillité d’esprit et en temps. De surcroît, ils n’avaient plus à dépenser de l’argent pour se rendre au travail. Et cela ne changea rien pour les entreprises qui n’embauchaient de toutes façons pas les chômeurs de longue durée.

Et puis surtout nous n’en restâmes pas là. Maintenant que chacun avait un revenu garanti, il était possible de se former à de nouveaux métiers, de s’adonner à la création ou de cultiver son jardin. Ceux qui étaient déjà fainéants le restèrent, mais ils étaient nettement minoritaires.

Les universités et tous les centres de formations furent mis à contribution. Toutes les sortes de cours théoriques furent mis en ligne sur internet et tous les diplômes pouvaient dès lors être passés en candidats libres. Ce fut un franc succès. La plupart des gens que nous avions mis au chômage suivirent des formations. L’économie des savoirs et des loisirs explosa. Il fallut former des enseignants et des formateurs à la pelle. Comme ceux qui travaillaient avaient un revenu supplémentaire, ils embauchèrent des femmes de ménage, des baby-sitters et des accompagnants pour leurs parents âgés à tour de bras. Des galeries d’art et des salles de spectacles ouvrirent de partout. Le marché de l’art et de la culture explosa. Des laboratoires de fabrication regroupant toutes sortes de gens, des scientifiques aux bidouilleurs sortirent de terre comme des champignons à l’automne. En quelques années des milliers de personne se mirent à travailler sur le plus gros chantier que nécessitait la planète : la fabrication d’énergie. Tant de bras et de neurones s’engagèrent dans ces recherches que la consommation de pétrole fondit comme neige au soleil. Pour inciter plus encore à aller dans ce sens, nous édictèrent une série de loi. L’installation d’unité de production de biogaz fut rendue obligatoire pour toute maison achetée ou construite, ainsi que l’installation de panneaux solaires et/ou d’éolienne là où c’était techniquement possible. Les avancées techniques réalisés dans les laboratoires les rendirent bien plus efficaces, si bien que peu à peu les maisons devinrent énergétiquement autonomes. Et le pays devint le plus gros exportateur de ces outils.

Nous interdîmes encore la construction et la rénovation de maisons en matériaux polluants tout en incitant la recherche et les essais sur les matériaux sains et efficaces. Bientôt, la consommation d’énergie chuta encore car les maisons étaient mieux isolées. Petit à petit, nous arrêtions les centrales nucléaires : n’étaient conservées que celle qui étaient encore nécessaires pour alimenter l’industrie.

Nous limitâmes par décret la taille des exploitations agricoles et interdîmes tous les engrais et désherbants qui n’avaient pas apporté la preuve de leur innocuité. Dans le même temps, il fut rendu obligatoire de composter les déchets de cuisine. Des composteurs furent fabriqués à la chaîne et installés dans les villes. Il fallut encore embaucher de nouveaux éboueurs – et augmenter leurs salaires – pour les vider et transporter leur contenu à la campagne. Il y eut un petit exode urbain : les maisons vides depuis plus de cinq ans furent réquisitionnées pour héberger les nouveaux travailleurs agricoles et leurs familles.

Une partie des récoltes était désormais vendue directement à l’État qui ouvrit en son nom des magasins où les produits de première nécessité furent vendus à prix coûtant. En contre-partie, nous augmentâmes un peu les taxes sur les produits de luxe.

Beaucoup d’investisseurs et d’industriels prirent peur devant ces changements radicaux : ils quittèrent le pays. Au début, ce fut un gros problème. Mais il nous fallut peu de temps pour trouver la parade : les entreprises qui s’expatrièrent virent leurs biens nationalisés, le temps que leurs salariés se coordonnent. Elles furent re-créées sous forme de coopératives et les salariés purent – et ne s’en privèrent pas – racheter leur part à l’État. Ils connaissaient leur travail et n’eurent guère de mal à convaincre la plupart des clients que les investisseurs n’étaient pas les dépositaires du savoir-faire. Comme dans le même temps les revenus financiers furent fortement taxés, l’actionnariat se limita bientôt aux salariés des entreprises : la richesse fut mieux réparti et cela vint encore alimenter les marchés des loisirs, des arts et de la culture.

Le pays redevint bientôt le rêve de ceux qui vivaient dans des contrées pauvres. Heureusement, car sans les immigrés, le pays aurait sans doute manqué de main d’œuvre. Mais cela ne nous empêcha en rien de développer la gamme d’aide à ces pays pauvres. Nous y reviendrons plus loin.

Bien sûr, ces changements prirent de longues années qui furent traversées de heurts. Tout cela nous avait, membres du gouvernement malgré nous, littéralement épuisés. Nous étions des dictateurs, responsables de tout. Nous agissions sans mandat électif et il n’y avait d’autres institutions que nous-mêmes. Nous décidâmes alors d’écrire une nouvelle Constitution et de recréer de toute pièce les institutions manquantes.

A suivre

 


19H37

16H54

19H37 Il fait nuit depuis un moment. Heureusement que j’aime les bougies. Je les ai d’abord toutes allumées pour pouvoir lire sans me fatiguer la vue. Et puis une idée m’a traversée l’esprit. Et si la panne devait durer ? Je n’en ai laissé que trois par souci d’économie. Au cas où. J’ai cessé de lire. Cette situation m’inquiète. J’ai faim. Je fouille les placards et calcule que j’ai de quoi me nourrir pendant trois jours. Cinq en me rationnant. Ça n’arrivera pas, c’est impossible. Et puis, si ça devait durer, je pourrais toujours aller ailleurs. Nous serions nombreux à marcher vers ailleurs. Je me prépare un bol de riz avec une carotte coupée en petits morceaux, un filet d’huile d’olive et de la sauce de soja. C’est la première fois que je passe une soirée sans écouter de musique. Dehors, la circulation commence à reprendre. Heureusement que ça n’est pas l’hiver : je ne pourrais pas me chauffer. Des gens discutent sur le trottoir juste sous ma fenêtre. Le bar d’en face est fermé. Si seulement j’étais dans cette ville depuis assez longtemps pour avoir eu le temps de rencontrer des gens, j’aurais pu passer la soirée avec eux. Je ne connais que mes collègues de travail. Soupir. Je pourrais aller dans un bar, mais il n’y a pas d’éclairage public. C’est déjà la foire, dans le quartier, la nuit, quand il y a de la lumière, alors dans l’obscurité … Que puis-je faire d’autre que lire ?

« Que ce que j’écris puise être un jour utile à d’autres … »

22 h 03 Je pose mon livre. Quelle merveille que ce poème de neuf cents pages ! Je fais la vaisselle du soir, nettoie la table. J’emmène les épluchures au compost à la lueur de la lune. Il fait encore bien doux, sous le vent léger du soir. Je reste dehors. Je me roule une cigarette et souffle la fumée de la première bouffée vers la Voie Lactée, parfaitement visible. Qu’est-ce que c’est beau ! Autour de moi, c’est l’habituelle cacophonie nocturne. J’entends le chien d’Osmane aboyer au loin. Celui de la vieille Marie lui répond, et d’autres, aussi, plus loin. Les chauves souries donnent la chasse aux insectes au dessus de ma tête avec de petits claquements d’ailes. Un renard glapit. Il est dans la pâture, juste derrière ! Une chouette hulule. Je l’entends tous les jours mais je n’ai jamais réussi à la voir. C’est frustrant ! Je remonte le fil de la journée. Ces événements d’aujourd’hui m’ont fait prendre du retard dans mon travail d’écriture. Et ça sera la même chose demain ! D’ailleurs, demain, il ne faut pas que j’oublie de passer prendre Osmane. J’essaierais de convaincre la vieille Marie de venir aussi. En espérant qu’elle ne me jette pas son seau d’eau comme la dernière fois. C’est une grincheuse, mais ça serait bien qu’elle accepte au moins un peu d’aide, ça ne doit pas être facile tous les jours pour elle, avec son grand âge.
J’éteins ma cigarette, rentre et jette le mégot dans une bouteille d’eau pleine. Il y en a assez, je pourrais vaporiser ça sur les rosiers ces jours-ci. Je me prépare une tisane de camomille et l’emmène dans ma chambre. Je la bois en lisant le paragraphe qu’il me faudra retravailler. 

« Après cela je vis : c’était une foule immense que nul ne pouvait dénombrer, de toutes nations, tribus, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le trône et devant l’agneau, vêtus de robes blanches et des palmes à la main … » 

22H58