22H58

19H37

22H58 Aucune voiture ne circule et contre toute attente, tout est calme. Pas un bruit. J’imagine que pour une fois les parents ont gardé leurs ados turbulents à la maison. C’est curieux, une ville silencieuse. Presque angoissant. Par ma fenêtre, dans le coin de ciel visible entre les branches des platanes et les toits des maisons de l’autre côté de la rue, l’obscurité me laisse entrapercevoir quelques étoiles. Derrière les fenêtres, on voit danser des flammes de bougies. Évidemment, je ne peux pas programmer mon radio-réveil pour demain. D’ailleurs je le débranche, je ne tiens pas à être réveillée par la lumière clignotante quand ils rebrancheront l’électricité cette nuit. J’active donc la sonnerie de mon téléphone portable, il est à moitié chargé. Je vérifie que la porte est verrouillée, souffle deux bougies et emmène la troisième dans la chambre. J’essaie de dormir, mais la pensée que cela pourrait durer toujours m’assaille sans cesse. Que ferais-je ? Comment contacterai-je ma famille ? Comment mangerai-je ? Je vois défiler sous mes yeux clos les images de films post-apocalyptiques. Je pense au Ravage de Barjavel – comment ne pas y penser ? – . Je me tourne et me retourne. La marche m’a fatiguée. Je finis par m’endormir.

6H30 Le réveil sonne. Je tends la main hors du lit pour le faire taire, sans ouvrir les yeux. C’est rare que je mette le réveil. Ça me rappelle ma vie d’avant, à la ville. Comment ai-je pu supporter ça ? Je ne l’ai pas supporté, je suis partie. Je me souris à moi-même. Si l’électricité n’a pas été rebranchée au delà du village, la journée va être longue ! Je m’étire. Je paresse quelques minutes dans la chaleur de la couette. Le ciel est du gris de l’aube sur le ciel qui s’annonce bleu. Les oiseaux commencent leur concert habituel. Je me lève, prends une douche rapide, très chaude d’abord puis froide pour me réveiller tout à fait. Je vais dans la cuisine enroulée dans ma serviette, pose la bouilloire sur le gaz et retourne dans la chambre pour m’habiller. J’expédie le petit-déjeuner et pars à pied chez la vieille Marie. Aucun risque qu’elle dorme encore. A cette heure où le soleil s’est levé, elle doit déjà être dans son potager. Quelques minutes plus tard, je l’aperçois penchée sur ses pieds de tomates. Son chien vient à ma rencontre en aboyant et renifle la main que je lui tends paume vers le haut. Le pauvre chien y voit encore moins que la vieille !

« Bonjour, Madame Marie ! » lui lancé-je mi-joviale mi-terrorisée d’avance par ses mots assassins habituels. Elle est comme ça la vieille Marie : elle râle, elle peste, elle bougonne dans la langue du canton que je ne comprends guère et avec un tel accent que même les autochtones ont du mal à la comprendre quand elle est de pire humeur que d’habitude. Mais c’est une vieille dame courageuse. On ne peut pas dire qu’on l’aime, au village, mais on la respecte. C’est notre aînée à tous. Même si personne ne connaît vraiment son âge.

«  Bond’là ben y’est temps qu’on m’envoie délégation ! Pas d’lumière depuis hier ! On n’s’occupe plus des vieux maint’nant ! V’la bien l’drame ! peste-t-elle en martelant de sa canne sur le sol.
J’ai de la chance ! Elle est de bonne humeur !

« C’est pour ça que je viens vous voir ! Le réseau national est en panne, on l’a su hier. Je voulais vous prévenir que le technicien va passer vous brancher au réseau municipal ce matin ! Et aussi que tout le village se réunit tout à l’heure pour s’organiser ! Si vous voulez venir, je peux vous emmener en voiture …

– Et qu’est-ce qu’une vieille pourrait y faire, j’vous l’demande ! Pi qu’est-ce c’est qu’c’histoire ? V’la que l’réseau national tombe en panne et qu’vos engins du diab’ tourne encore ?

– C’est un mystère, Madame Marie ! Hier personne ne savait ce qu’il se passait. Mais on ne voulait pas, vu les circonstances, vous laissez sans lumière.

– Ben c’est c’que vous avez fait pourtant ! C’fainéant d’agent municipal pouvait pas passer avant ?

– Je crois qu’il avait un peu peur de vous déranger. »

La vieille souris. Elle sait bien qu’elle fait peur à tout le monde, et ça lui plait.

« Bougez pas d’là, me dit-elle. J’reviens! »
Elle part clopin-clopant vers sa maison, revient avec un saladier. Elle cueille quelques tomates qu’elle met dedans et me tend le tout.

« Pour vot’ peine d’êt’ venue là, me dit-elle. »
Je balbutie des remerciements. Se voir offrir quelque chose par la vieille Marie, c’est une forme de reconnaissance que ne peuvent imaginer que ceux qui la connaissent. J’insiste un peu pour qu’elle vienne à la réunion, mais elle ne veut rien savoir.

« L’jardin va point s’désherber tout seul ! »

Je lui proposerais bien de l’aide, mais je sais qu’elle y verrait une insulte. Je retourne donc poser les tomates chez moi et prendre la voiture pour aller chercher Osmane. 

7H03

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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