12H54

7h03

12H54 Avant de se mettre au boulot, mon nouveau collègue et moi préparons à manger et commençons à faire connaissance. Je ne connaissais Erwan que de vue. Il travaillait à la ville, jusqu’à hier. Il était instituteur dans un établissement de langue régionale. Et il ne s’y connaît pas plus en agriculture que moi quand je suis arrivée dans la région. Je sors un ragoût du congélateur. Nous mangeons sans nous presser puis prenons un café. Enfin, nous nous rendons dans mon champ. Nous en bêchons la partie que j’avais laissé en friche car je n’avais pas la nécessité de produire plus. Nous semons des navets et des rutabagas. Nous sommes dans un village où presque tous les travailleurs des champs sont des éleveurs. Nous ne manquerons ni de viande, ni de produits laitiers, mais en matière de légumes, il y a beaucoup à faire, surtout si on tient compte des nouveaux arrivants, et de ceux qui pourraient encore arriver. Erwan pense que l’électricité ne reviendra jamais. Pour ma part je ne sais qu’en penser. Nous travaillons quelques heures, puis je le ramène chez lui après avoir pris le thé. Il habite au bourg.

En rentrant chez moi, je fais l’inventaire des légumes et conserves déjà produits et de ceux dont on disposera d’ici quelques semaines. J’inventorie aussi les médicaments qui restent dans ma pharmacie. Il n’y a pas grand chose. Je garde un tube d’aspirine et deux boites d’antalgiques pour moi et mets le reste dans une boite que je confierais à notre nouveau médecin qui doit arriver ce soir chez sa sœur. Il me semble que le soir est arrivé plus vite que d’habitude. Je dîne sans avoir eu le temps de me pencher sur mes écrits. Je suis épuisée. Et inquiète. Je pense à l’ironie d’arriver au bout de mon travail de ré-écriture de la Bible, d’en être à l’Apocalypse au moment où la civilisation telle qu’on l’a connue pourrait bien s’effondrer. Je pense à la ville que j’ai quittée. J’avais lu et vu tant de livres et de films apocalyptiques que la ville me faisait peur. Je ne cessais de songer que si le monde devait un jour s’effondrer, d’une manière ou d’une autre, la ville sombrerait vite dans le chaos. On n’y trouverait rien à manger. Il n’était même pas sûr qu’on y conserverait l’accès à l’eau. J’étais au bord de la psychose paranoïaque. Du moins c’est ce qu’on me disait. Finalement, les faits semblent conspirer à me donner raison. Quand je suis arrivée ici, j’étais au bord du gouffre et je ne savais pas faire grand-chose. Les gens du village, les vieux surtout, m’ont tout appris. A faire pousser des légumes et à traire une vache. A dépanner moi-même ma voiture, à ressouder des pièces, à écouter le vent, à reconnaître les oiseaux. Je pensais que ça serait dur de m’installer sur une terre et au cœur d’une culture qui n’étaient pas les miennes. Ça a été dur seulement parce que j’avais trop l’habitude de rester assise. J’avais toujours entendu dire que les gens de la campagne étaient fermés et durs. Mais le jour de mon arrivée, beaucoup sont venus m’aider sans que je ne demande rien. Je pensais que c’était de la curiosité et que ça ne durerait pas. Je revois Osmane et sa cargaison de bois : il avait peur que j’ai froid dans cette grande maison qui n’avait pas été chauffée depuis des années ! Et Jakez et sa petite barrique de cidre ! Et même la vieille Marie qui était déjà vieille et qui me faisait déjà peur, présageant que je ne tiendrais pas l’hiver. Il m’a fallu des semaines pour me déshabituer du ronronnement permanent de la ville. J’avais peur des glapissements des renards et des hululements des chouettes !

Je me souviens de cette panne de métro, un soir, alors que je rentrais du travail. La rame était restée coincée entre deux stations pendant une heure au moins. Dans le noir. Au milieu des odeurs de sueur de la journée. Entassés les uns contre les autres. Ça avait été la goutte d’eau, pour moi. Une crise d’angoisse comme je n’en avais jamais connue. J’avais cru mourir étouffée. Puis j’ai cru mourir piétinée quand enfin la rame est repartie puis que les portes se sont ouvertes. Tout le monde s’est précipité sur le quai, sans égard pour les autres passagers qui trébuchaient. Le lendemain je ne suis pas allée travailler. J’ai réfléchi chez moi toute la journée. Calculé ce que j’avais d’argent en réserve. Pas mal, en fait. J’ai regardé les offres de maison à vendre ici parce que c’était un paysage doux qui ne manquait jamais d’eau. Et qui n’était pas loin de la mer. J’y suis finalement si peu allée, au bord de la mer, depuis ! J’ai démissionné peu de temps après. Quel chemin parcouru ! A peine si je me souviens de ce qu’est l’angoisse !

J’avais peur en venant ici de quitter mes amis et d’être définitivement isolée. Je n’ai eu des nouvelles de mes amis que les premiers mois. Mais pas une seule journée depuis n’a passé sans qu’Osmane ou un autre passe me saluer. Juste me saluer. Et puis la vraie aventure a commencé. Rendre le village énergétiquement indépendant ! Quel pari, quand on y repense ! Alentour on passait pour des fous ! C’est vrai qu’il y avait souvent des pannes et que quand elles duraient on perdait toute la viande des congélateurs. Je me souviens : au début le maire réunissait le village tous les trimestres. Puis tous les mois. Et quand tout le monde s’est aperçu qu’en prenant le temps de discuter on faisait beaucoup de choses tous ensemble et avec peu de moyens, ça a été toutes les semaines. On a notre propre régie d’eau, notre propre production de gaz – merci les vaches! – et notre électricité.

Si cette situation dure, on pourrait bien devenir … des survivants. Et si j’étais restée en ville ? Comment les gens se débrouillent-ils en ville ? 

12h54 (suite)

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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