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Madame Tsching, la terreur des mers de Chine

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On ne sait pas grand-chose de l’enfance de Madame Tsching. On est seulement certain qu’elle est née en Chine vers 1775. On en sait plus sur la suite.

En 1801, Madame Tsching était encore une jeune prostituée, très connue pour son sens des affaires et de la diplomatie sur l’oreiller, quand le bateau sur lequel elle voyageait fut attaqué par des pirates, les hommes de Cheng I. Ce dernier était un pirate très réputé, un rebelle prompt à se mêler de politique. Il était, de notoriété publique, fou amoureux d’un jeune pêcheur, mais tout cela était trop compliqué pour l’époque, si bien que Cheng I épousa Madame Tsching. Ainsi, Cheng I profitait des confidences recueillies dans le bordel de Madame Tsching, et Madame Tshing obtint un contrat très clair qui lui octroyait la moitié des biens de son époux. Les jeunes mariés adoptèrent un jeune garçon capturé lors d’un raid : Zhang Pao Tsai.

Cheng I mourut six ans plus tard, et Madame Tsching, à grand renfort de manipulations politiques, prit la tête de la flotte de son défunt mari : une flotte de quatre cents navires et leurs soixante-dix mille hommes. Afin de s’en assurer tout le contrôle, elle épousa Zhang Pao Tsai, son fils adoptif, qu’elle avait déjà promu au rang de lieutenant.

Madame Tsching étant une femme d’affaire hors pair, elle savait qu’il fallait structurer sa flotte et lui donner un cadre. C’est ainsi qu’elle édicta une sorte de Code civil et pénal interne à sa flotte. On en connaît l’essentiel, et surtout, on sait que ce Code était strictement appliqué. Les ordres sont donnés exclusivement par les dirigeants de la flotte, c’est à dire par Madame Tsching et son fils adoptif de mari. Désobéir est une offense capitale menant à la peine capitale. Piller un village qui soutient la flotte est passible de mort. Celui qui vole dans le butin est abattu. Celui qui viole les prisonnières est condamné à mort. Si un pirate a des relations sexuelles avec une prisonnière, même consentante, il est décapité et la prisonnière est jetée à la mer, des poids accrochés aux pieds. Si un pirate déserte et qu’il est repris, on lui coupe une oreille et on la cloue là où tout le monde peut la voir.

Madame Tsching mène donc ses hommes aux pillages, et entre sa flotte gigantesque et son équipage qui marche à la baguette, c’est un franc succès. Tout y passe : les navires marchands, les villages côtiers et un peu de trafic de prostituées pour arrondir les fins de mois. A l’occasion, les bateaux remontent les rivières pour aller piller un peu plus loin.

Évidemment, le gouvernement local apprécie très moyennement les activités lucratives de Madame Tsching, et il envoie toute sa flotte à sa rencontre. C’est un carnage. Non seulement beaucoup des hommes envoyés à l’assaut de Madame Tsching sont zigouillés, mais en plus la flotte pirate se renforce avec les navires ainsi capturés. Pour se défendre, le gouvernement n’a plus sous la main que les bateaux de pêche qu’il confisque.

C’est grâce à un accord entre ce gouvernement et le second pirate le plus puissant de la mer de Chine que la vie de pirate de Madame Tsching prendra fin. En échange d’une amnistie pour ses hommes et lui, il lance ses navires sur ceux de Madame Tsching et, non sans mal, finit par remporter la bataille.

Madame Tsching elle-même y survivra, et elle vivra encore trente ans des revenus confortables générés par un réseau de bordels et de cercles de jeux.


Nicholas Winton, l’homme qui sauva 669 réfugiés.

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Nicholas Winton était courtier, et financièrement très à l’aise, dans les années 30. A Noël, en 1938, il avait prévu d’aller faire du ski en Suisse. Mais un de ses amis l’a invité à venir donner un coup de main aux réfugiés juifs, à Prague. Et il y est allé.

Oh, il aurait pu rentrer en Angleterre et crier partout en agitant les bras que ces méchants réfugiés allaient envahir le pays avec leurs coutumes qui ne sont pas les nôtres. On en connaît. Mais lui, il a décidé de faire autre chose. Il est resté à Prague. Il a sorti ses billets. Il a affrété neuf trains. Oui : neuf trains, avec ses sous à lui. Tout seul. Sans complice. Il a rempli les trains de gamins juifs, et roulez jeunesse, juste avant l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, il a envoyé tout ce monde-là à Londres. Huit trains et 669 gamins ont été sauvés. Personne n’a jamais su ce qu’était devenu le neuvième train. On l’imagine sans difficulté.

Et ça n’est pas tout. Nicholas Winton est rentré chez lui sans fanfaronner, à tel point que les gamins n’avaient pas la moindre idée de qui leur avait sauvé la vie. Et on n’a plus entendu parler de lui jusqu’en 1988. Là, sa femme a appris par hasard ce que son mari avait fait. Et la plupart des 669 gamins, devenus grands, avaient très envie de remercier leur anonyme sauveur.
Une historienne s’en est mêlée et Nicholas Winton a fêté ses 100 ans avec les gamins qu’il avait sauvé et leurs familles. Il est mort six ans plus tard.

Quand on lui a demandé pourquoi il avait fait ça, il a répondu « parce que c’est éthique ».

L’un des enfants qu’il a sauvé, Lord Alf Dubs, est à l’origine du décret qui permet de faire venir les gamins de Calais qui ont de la famille sur le territoire anglais.


Petite histoire de la grande.

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À Suzanne.

Il y a quelques années, j’ai rencontré chez elle une incroyable vieille dame. Le genre de dame âgée qui refusait d’aller au club des anciens de sa ville « parce qu’il n’y a que des vieux, là-dedans». Une dame gentille, dynamique qui avait l’esprit vif et l’humour tordant. Une grand-mère comme tout le monde aimerait en avoir une, mais ça n’était pas la mienne, c’était celle d’une amie qui a eu la bonne idée de m’emmener prendre le thé chez elle.

Cette dame était une rescapée. Elle aurait en toute logique dû mourir dans les camps nazis. Car cette dame capable de marquer les esprits au-delà du temps est juive. Mais dans les malheurs de son temps, elle a eu de la chance. Elle a fui, car il n’y avait que ça à faire. C’était alors une toute jeune fille, orpheline. Elle a fui, et a trouvé refuge quelque part au pays des sangliers, dans les Ardennes. Elle a été planquée et nourrie par des paysans. Ces paysans n’étaient pas des militants politiques, je ne suis même pas sûre qu’ils étaient des gens très instruits. C’était juste des gens qui ont vu débarquer une jeune fille qui avait besoin d’aide. Que vouliez-vous qu’ils fassent ? Qu’auriez-vous fait ? Eh bien, eux ont rassemblé leur bon sens paysan, et ils l’ont accueillie, voilà tout. Ils l’ont hébergée et nourrie. Et c’est ainsi qu’elle est restée en vie. Sans ces paysans ardennais, je n’aurais pas rencontré cette dame incroyablement positive. L’humanité aurait perdu l’un de ces éléments les plus chouettes quoique anonyme. Une non moins chouette famille n’aurait pas existé. Car le reste de sa famille est à son image : positive, accueillante, ouverte d’esprit, tournée vers le monde. Et puis, cette dame a fini par se marier avec le fils de ses sauveurs. Ce qui aurait pu être la plus triste des histoires s’est transformée en un conte de fée moderne : ils se marièrent et eurent de chouettes enfants qui firent à leur tour des petits-enfants qui n’eurent jamais la moindre tentation de racisme.

Quand on a demandé à ces paysans comment ils en étaient arrivés à devenir des héros ordinaires, ils ont répondu : « Ils avaient pas trop à manger, moi j’avais une grosse ferme, je leur donnais des œufs, une soupe au lait. Puis ils ont demandé pour qu’on les cache, on les a cachés. » Car oui, ils ont caché et nourri plus d’une personne.

Les généreux paysans n’ont pas été oubliés et ne le seront jamais. Ils ne seront pas oubliés parce que toute une famille se souvient d’eux. Ils ne seront pas oubliés parce que la famille de cette dame que je rencontrais bien plus tard racontent cette histoire à quiconque veut l’entendre. Ils ne seront pas oubliés parce que je me souviens de leur existence sans même les avoir rencontré, que je l’ai déjà racontée bien des fois, que je la raconte encore, et que ceux qui l’auront lue ou entendue la raconteront peut-être à leur tour.

Ils ne seront jamais oubliés car leur nom figure sur le monument des Justes parmi les nations.

Qui se souvient du nom des petits collabos mesquins ? Qui se souvient du nom des délateurs ? Qui se souvient du nom des antisémites ordinaires ? Personne. Personne ne se souvient jamais des lâches et des esprits étriqués. Mais le nom de ces paysans qui n’eurent sans doute même pas la sensation d’être des héros est gravé à jamais dans le marbre et dans bien des mémoires.

NdT : Je n’ai volontairement pas écrit le nom de ces personnes. La gentille dame dont je parle ici est toujours vivante, et je ne m’estime pas légitime à pointer la lumière sur elle en cette époque troublée.


Vivre, ensemble.

Kermesse de village, Bruegel

Dans la banlieue sud du village, nous sommes une demi-douzaine de foyers, natifs ou « pièces rapportées », qui partageons des tas de choses. Du foin, des bras, du café, des balades de chiens … On ne se croise jamais sans au moins échanger quelques phrases. On prend et on donne des nouvelles des uns aux autres, à deux ou à quatre pattes. C’est un contact quasi-quotidien et pourtant très diffus. Ponctuellement, on peut prendre l’apéro ou casser la croûte ensemble, et c’est toujours un moment d’amusement. Ça n’a jamais eu lieu, mais je ne doute pasque si on mettait tout ce monde là dans une grande pièce, ça serait une soirée avec son lot de fous rires.

Ça n’a rien d’une quelconque communauté hippie. Aucun de nous n’a vraiment choisi d’avoir les autres pour « voisins ». Des catholiques très pratiquants doivent composer avec des bouffeurs de curés, et inversement. Politiquement, on a un spectre qui s’étend de la vieille droite sociale à l’extrême-gauche anarchiste en passant par des cases qui ne portent pas de nom. Des écologistes côtoient l’agriculture conventionnelle. Les patriarches doivent faire avec ma présence.

Et ça marche. Personne ne crie en agitant les bras. On râle parfois un peu et puis ça passe. Et la clef est très simple : chacun a pris le temps de sonder l’autre, par petites touches, de façon à savoir où sont les pierres d’achoppement. Et ainsi, on peut les éviter. A quoi bon s’engueuler sur des idées quand il y a des patates à ramasser, un cheval à soigner, un veau à faire naître, une lettre à écrire ou un problème de connexion Internet à résoudre ?

Et puis, qui préfère vivre dans un environnement hostile plutôt que convivial ?

Personne ne sacrifie rien et tout le monde y gagne.

Quand je suis fatiguée du spectacle affligeant du personnel politique et des médias, j’emmène le chien en balade en sachant que là, dehors, il y a des gens qui ne parlent jamais de « vivre ensemble ».


Interlude historique : Siger de Brabant

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Siger de Brabant.

Ça ne vous dit rien ? Moi non plus jusqu’à il y a peu.

Siger de Brabant est né au XIIIe siècle, dans le Brabant. Le Brabant était à peu près au centre de ce qui est maintenant la Belgique. Siger de Brabant était enseignant à l’Université de Paris où il défendait les thèses de l’averroïsme. Pour ceux qui ne situeraient pas : Averroes a vécu au siècle précédent celui de notre protagoniste, et c’était un philosophe musulman, qui écrivait en arabe, très reconnu à l’époque et encore par la suite. Averroès était si connu qu’il a eu quelques problèmes avec le maboule à barbe de l’époque. Le calife du moment avait fait interdire la philosophie, les études et les livres, le vin, le métier de chanteur et celui de musicien, tout le monde a laissé faire et Averroès est devenu un réfugié. Mais aujourd’hui, on le cite encore.

Et donc, Notre Siger de Brabant avait beaucoup étudié la philosophie du précédent et il essayait d’en tordre quelque peu la pensée pour essayer de la faire entrer dans le cadre théologique de l’époque.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça a fait du barouf.

Lui et quelques autres se sont mis à enseigner l’éternité du monde, la divinité de l’intellect et l’idée que l’humanité n’avait qu’une seule âme. Pouf ! D’un coup, à force de cogiter à ce qu’avait écrit un philosophe musulman, ils ont fait disparaître l’Apocalypse, le Jugement Dernier et pire que tout, ils apprenaient aux gens qu’il leur fallait réfléchir. Et si dieu est la réflexion, alors l’autre Dieu ne sert plus à rien.

Et pour enfoncer le clou, il a encore enseigné la disparition de LA vérité.

« Notre intention principale n’est pas de chercher ce qu’est la vérité, mais quelle fut l’opinion du Philosophe. » a-t-il écrit. Ne venez pas tout saloper avec votre foi, j’aiguise ma raison sur Aristote.

Si les cruciphiles réussissent à faire mouche avec leurs « racines chrétiennes », c’est sans doute aussi parce que beaucoup semblent croire que l’athéisme est une pensée nouvelle à l’échelle de l’histoire. Si les religions mettent parfois peu de temps à s’octroyer le monopole du temps de cerveau, la pensée raisonnée prend des siècles à s’échafauder, à s’aiguiser et à se polir. Et les racines de l’athéisme remontent très loin dans l’histoire, malgré les bannissements et les bûchers.


Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe

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Plus qu’un écrivain Tom Wolfe est un chroniqueur de son époque, le Zola de l’Amérique contemporaine, le misérabilisme en moins et la psychologie des personnages pointue en plus.

Après nous avoir décrit entre autres choses les arcanes des précurseurs du LSD dans Acid Test, celles de Wall Street dans Le Bûcher des vanités, il s’arrête ici sur les universités d’élite américaines. Et, comme d’habitude, c’est sans concession qu’il nous présente un univers fait d’apparences et d’hypocrisie. Tom Wolfe semble guidé par une volonté de mettre le doigt sur la décadence où qu’elle se trouve et quelle que soit la forme qu’elle prend, sans pour autant manquer de tendresse pour ses personnages dont il bâtit le squelette en quelques phrases et à qui il donne chair en plusieurs centaines de pages qui se dévorent addictivement.

Aussi dense que soit ce roman, il est accessible à tous, ce qui fait de Tom Wolfe un auteur populaire au sens noble du terme : en ne prenant pas ses lecteurs pour des ignares, il les instruit sans les assommer. Et si c’est la meilleure, c’est loin d’être la seule raison pour laquelle il faut vraiment lire ses ouvrages, sans en craindre l’épaisseur.


Qu’Allah bénisse la France ! de Abd al Malik

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Qu’Allah bénisse la France n’est pas une grande œuvre, certes. L’écriture est parfois maladroite, presque complexée, pourtant le fond réussit à faire oublier la forme.

Abd al Malik retrace son parcours des cités strasbourgeoises à sa découverte du soufisme après un passage dans les rangs de ce qu’on n’appelait pas encore alors les « radicalisés de l’Islam ». Et tout l’intérêt du récit est bien dans ces quartiers verticaux racontés de l’intérieur à l’époque où l’Islam de banlieue, que l’auteur qualifie de banlieue de l’Islam, recrute à tour de bras et se structure sur la base de l’ignorance et des frustrations.

Abd al Malik apparaît sans concession pour lui-même et lucide sur un phénomène alors naissant. Plus que le parcours de l’auteur, c’est ce qu’il dit de la France des années 90 qui est instructif. Ce petit livre donne un éclairage sur ce qui se déroule de nos jours et pour cela il vaut la peine d’être lu.


You don’t know Jack

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Je ne vais pas vous parler du jeu de Al Pacino, ça ne sert à rien car il est forcément extrêmement juste dans son interprétation. Je ne vais pas non plus revenir sur la performance de Susan Sarandon pour la même raison. Quant à John Goodman, vous le connaissez aussi.

Voilà un téléfilm, produit et diffusé par HBO, qui ne se contente pas de raconter une histoire vraie mais qui en plus prend clairement position. Oui. Un téléfilm. Puisque le cinéma ne veut plus que des super-héros, des zombies et des vampires, les vrais réalisateurs munis d’une opinion réelle comme Barry Levinson passent à la télévision pour nous envoyer leurs plaidoyers dans les dents. Et ça fait du bien.

You don’t know Jack est donc l’histoire réelle du docteur américain Jack Kevorkian qui en avait marre de vivre au moyen-âge d’une médecine qui fricote avec les histoires de bons dieux et qui a donc décidé de pratiquer ouvertement le suicide assisté, dans l’espoir de contraindre la Cour Suprême à prendre position en faveur de l’euthanasie.

You don’t know Jack n’est donc pas seulement à voir, il est aussi à faire voir car sur le sujet : tout est là.


Art et gueules cassées

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C’était il y a maintenant plus de dix ans, mais ça m’a marquée pour le restant de mes jours.
Le Conseil Général des Bouches-du-Rhône proposait une exposition gratuite de l’excellent photographe iranien Reza, et je n’aurais raté ça pour rien au monde. D’autant que comme je travaillais alors la nuit, j’avais toute la journée pour ce genre d’activité.
Histoire de joindre d’utile à l’agréable, et parce que je n’étais pas vraiment capable de dresser une barrière entre le travail et le reste de ma vie, je proposai aux usagers de la structure d’accueil pour personnes toxicomanes où je bossai, en accord avec le chef qui avait oublié d’être con, de m’accompagner. En espérant qu’ils ne profitent pas des toilettes du CG pour s’injecter ou de choisir le milieu de l’expo pour s’entre-taper dessus comme cela arrivait parfois, surtout entre les russes et les musulmans qui ne pouvaient mutuellement pas s’encadrer – la guerre en Tchétchénie sévissait encore.

Trois d’entre-eux acceptèrent. A vrai dire, je ne suis pas du tout certaine qu’ils comprirent exactement ce que je leur proposai, mais l’inénarrable Valery, le très remuant jeune Anton et le complètement à la ramasse Omar acceptèrent de me suivre parce qu’ils acceptaient toujours tout ce que je leur proposai. Par sympathie, peut-être ; pour échapper quelques heures de temps en temps à leur quotidien de galère, c’est certain.

Valery et Anton étaient russes et parlaient un français aléatoire. Omar, lui, maîtrisait la langue quand il était en état de la parler, ce qui arrivait rarement.
Nous voilà donc emmenant notre cour des miracles quotidienne dans un énorme bâtiment moderne et plutôt classe, dans une exposition où il n’y avait pas foule, mais où ceux qui déambulaient entre les immenses photographies étaient propres sur eux, pour ne pas dire guindés. Nous fîmes fi des habituels regards de travers, même si ça me faisait toujours monter le rouge de la colère aux oreilles.

Alors que ces propres-sur-eux passaient devant chaque photographie en les regardant à peine mais en s’ébaubissant bruyamment, mes trois gueules cassées et moi-même nous arrêtions longuement devant chaque œuvre, silencieusement, presque religieusement.
Il faut vous dire, si vous ne connaissez pas Reza, que ses portraits ne sont pas seulement beaux. Ils sont terriblement émouvants, ils portent en eux toute la souffrance du monde et toute la beauté des âmes damnées.

Plus nous avancions, plus mes trois protégés étaient silencieux. Le bon peuple bien habillé n’a pas eu à subir le moindre débordement de leur part. Aucun d’eux n’a pensé à aller profiter des toilettes propres. Chacun s’arrêtait longuement devant chaque image. Et puis ce qui devait arriver arriva : chacun d’eux trouva le portrait qui lui parlait le plus, et pleura devant.
Valery pleura devant le portrait d’un homme russe qui avait les portraits de Lénine et de Staline tatoués sur le torse. Quand il se repris, il m’expliqua, la voix tremblante et le français toujours aussi improbable, que c’était une pratique courante sous le régime communiste pour éviter d’être fusillé. Anton pleura devant le portrait d’un mineur chinois. Ne me demandez pas pourquoi : lui si volubile d’habitude s’est muré dans le silence. Quant à Omar, c’est l’image d’une petite fille qui vendait ses jouets dans les rues de Sarajevo qui l’arrêta. Aucun d’eux n’était en capacité de lire les notices des photos. Ils n’en avaient de toute façon nullement besoin.

Les réfugiés, migrants, drogués, délinquants et clochards auprès de qui je travaillais alors m’ont appris bien des choses. Ce jour-là, ils m’ont transmis une notion essentielle : il n’y a aucune condition requise pour être sensible à l’art. Il suffit d’être humain.


« J’ai changé » – Être et avoir été

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Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu la petite phrase « tu as changé » s’abattre comme un couperet venant mettre un terme à toute argumentation, une condamnation ferme sans rédemption possible. On pourrait croire que c’est une sentence qui s’abat l’âge avançant, mais d’aussi loin que je me souvienne, il y a toujours eu des gens pour considérer tout changement comme inacceptable. Pendant des années, ça a même constitué le carburant principal de mon moteur à déménager. Quand commençaient à tomber les « tu as changé », je savais qu’il était temps de partir car ailleurs, on ne savait pas comment j’étais, on ne pouvait que m’accueillir comme je suis.

Oui, maintes fois j’ai changé. J’ai changé d’opinion et de façon de vivre. Il me semble d’ailleurs que c’est cela, vivre : changer. On promène nos préjugés sur les chemins de la réalité, et c’est ainsi qu’ils se dissolvent – ou se renforcent. Mais ce ne sont alors plus vraiment des préjugés. On balade nos certitudes sur les routes de l’inconnu, et c’est ainsi qu’on mesure sur quels vides elles s’appuient. Si on est un peu curieux, on comble ces vides, on consolide nos certitudes ou on les annihile, parfois à tout jamais.

J’ai cru en des tas de choses. J’ai cru croire en Dieu. J’ai cru que les pauvres étaient gentils par nature. J’ai cru que les riches étaient mauvais par devenir. J’ai cru que les agriculteurs étaient tous des salauds égoïstes. J’ai cru que l’élevage d’animaux était forcément immonde. J’ai cru que les bretons étaient pénibles, avec leurs particularités régionales. J’ai cru que le vote ne servait à rien. J’ai cru que la police ne servait qu’à nous enquiquiner. J’ai cru que l’autogestion était possible. J’ai cru que l’Europe était une mauvaise idée. J’ai cru que la Roumanie était bucolique. J’ai cru que Marseille était invivable. J’ai cru que manger des animaux était atroce. J’ai cru que les médicaments étaient mauvais. J’ai même cru que je valais mieux que la moyenne des humains. J’ai cru en beaucoup de choses qui avaient valeur de certitudes. Mais j’ai aussi cru bon de quand même chercher à vérifier ce que je croyais.

J’ai vu des pauvres s’entre-tuer. J’ai vu des riches pleins de bonté. J’ai vu des agriculteurs pollueurs mais moins que généreux. J’ai vu des agriculteurs bio à qui je ne confierais pas mon chien. J’ai vu des éleveurs pleurer pour une vache malade. J’ai rencontré la culture bretonne et je l’ai adoptée plus encore qu’elle ne m’a accueillie. J’ai eu besoin de la police et elle s’est montrée à la hauteur. J’ai été candidate à une élection et ça m’a énormément appris. J’ai appris aussi à connaître l’Europe et je l’ai aimée. J’ai vu la Roumanie post-industrielle qui n’a rien de bucolique. J’ai vu beaucoup de tentatives d’autogestion se dissoudre dans le charisme ou la tyrannie d’un seul ou d’un petit groupe. J’ai aimé vivre à Marseille autant que ça m’a épuisée. J’élève des poulets que je tue moi-même et je les trouve délicieux. J’ai survécu à une pneumonie sans séquelle grâce aux antibiotiques. L’hypothèse de Dieu était une voie sans issue. Après tout ça, je sais que je ne vaux ni mieux ni moins bien qu’un autre et que mes certitudes d’aujourd’hui ont encore le temps de devenir des croyances d’hier.

Oui, j’ai changé. Et à tout prendre, je préférerais qu’on m’alerte le jour où je ne changerai plus. Le couperet de « tu n’as pas changé » me vexerait sans nul doute, mais j’aurais une vraie raison de m’y arrêter pour y remédier. Ou alors, c’est qu’il sera grand-temps, pour le dernier changement, de disperser mes cendres aux quatre vents.