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Les communautés familiales agricoles, un grand bout d’histoire paysanne.

Aux alentours du XIe siècle, les paysans se sont pris le servage en pleine tronche. En outre, le seigneur du château le plus proche s’attribuait tous les biens des serfs qui n’avaient pas d’enfants à leur mort en empêchant toute autre forme de transmission. On appelait ça le droit de mortaille. Mais le droit coutumier comportait une exception : les seigneurs ne pouvaient rien récupérer du tout si les biens avaient été mis en commun avec d’autres membres de la famille. Les seigneurs décrétèrent que la mise en commun ne valait que si toute la famille se chauffait au même feu et mangeait au même pot. C’est ainsi que sont nées les communautés familiales agricoles, aussi nommées communautés taisibles. Non qu’on s’y taisait, c’est juste que les contrats étaient tacites.

Il y en a eu un peu partout et de plusieurs sortes, mais les plus grandes et les plus nombreuses se situaient en Auvergne, dans le Bourbonnais, dans le Nivernais, dans le Berry et en Corse. Dans ces contrées, la notion de famille, sans sortir du lien du sang, pouvait s’étendre à pas mal de branches. Les communautés étaient donc importantes, et vaste la salle de la cheminée qui accueillait la grande table commune.

Si vous habitez un lieu comportant les suffixes « ière » ou « rie » collé à quelque chose qui ressemble à un nom propre, comme La Bernarderie ou la Richardière, il y a de fortes chances pour que vous viviez sur le lieu d’implantation de l’une de ces anciennes communautés.

Comment fonctionnaient ces communautés ? D’une certaine façon, c’est fort simple : en presque complète autarcie, le « presque » représentant essentiellement le sel et le fer qu’on devait acheter ailleurs. Pour le reste, tout était produit par les membres de ladite communauté. On cultivait des céréales – la patate n’était pas encore arrivée chez nous – on élevait des bêtes, on faisait pousser du lin et du chanvre qu’on tissait pour les vêtements d’été, et on filait la laine pour ceux d’hiver – tous grattaient à peu près également – on cousait, on fabriquait les sabots, les paniers, les outils… Certains de ces travaux étaient réalisés le jour, d’autres à la veillée. Chaque homme avait deux métiers, l’un commun à tous – cultivateur – et un autre pour l’hiver, de forgeron à sabotier.

Chaque communauté avait un maître, qui dirigeait les hommes et s’occupait des affaires d’argent, et une maîtresse, qui ne pouvait pas être l’épouse ni la sœur du maître pour éviter les régimes trop dictatoriaux, et qui dirigeait les femmes. Le maître devait impérativement savoir signer, mais s’il savait lire, c’était encore mieux. Il était en effet le seul à signer tous les documents relatifs à la communauté – baux, ventes, contrats de mariages… Il était le seul a vraiment connaître la situation financière de la communauté, c’était lui qui s’occupait des ventes à l’extérieur, des rares achats et aussi des mariages, car tous les mariages étaient arrangés, dans le meilleur des cas avec une autre communauté, mais parfois à l’intérieur de la même communauté familiale. Le maître ne tirait en théorie pas de bénéfice pécuniaire de sa situation. Il restait maître jusqu’à sa mort, mais formait son successeur avant d’en arriver là.

La maîtresse, elle, ne sortait jamais du domaine. Elle avait toutes les clefs, et étaient la seule dans ce cas. Elle attribuait les tâches aux autres femmes, tandis qu’elle s’occupait de la cuisine, du pain, du beurre, du fromage et de l’éducation de tous les enfants qui ne retrouvaient leur mère naturelle que lors de la veillée. Elle était nommée par l’ensemble des autres femmes.

Les enfants commençaient en général à travailler après leur communion, vers l’âge de treize ans. Ce qui ne veut pas dire qu’ils étaient inactifs avant, seulement qu’ils pouvaient choisir leurs activités. Les vieillards qui ne pouvaient plus travailler étaient pris en charge par la communauté jusqu’à leur mort.

Tous les membres d’une même communauté portaient les mêmes vêtements de la même forme et de la même couleur, avec seulement, évidemment, une distinction entre le vêtement des hommes et celui des femmes. Pour le reste, si vous croisiez telle ou tel, à sa coiffe ou à son gilet, vous saviez de quelle communauté il provenait.

Ces communautés regroupaient en général entre vingt et soixante membres. Si tout le monde mangeait au même pot et à la même table, ça n’était jamais tous en même temps.

On n’entrait dans ces communautés que par mariage. On en sortait également par mariage, pour rejoindre une autre communauté. Les femmes n’avaient aucun autre choix. Les hommes pouvaient se rebeller, par exemple en refusant le mariage qu’avait choisi pour eux le maître. Ils recevaient alors une petite somme avant d’être définitivement bannis. Et ils ne pouvaient rien réclamer de l’héritage de leurs parents puisque tout était mis en commun.

Les communautés taisibles ont commencé à disparaître avec l’apparition du Code Civil, sous Napoléon, qui ne reconnaissait rien de ce qui n’était pas dûment et officiellement contractualisé, d’autant que les idées plus individualistes des Lumières étaient déjà passées par ces communautés où beaucoup de gens savaient lire, du moins à cette époque. Néanmoins, la dernière communauté taisible connue n’a cessé d’exister qu’en 1930. Elle se situait dans la région de Thiers, et comptait encore quarante membres, qui se divisèrent équitablement le patrimoine foncier acquis au fil des siècles.

Et si ça vous intéresse d’en apprendre plus, vous pouvez vous pencher sur cette vidéo réalisée en 1986 : https://www.youtube.com/watch?v=zFEYyfqjTlE

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Fiat lux, ou pas.

 

Peu à peu et sans vraiment le faire exprès, je deviens trayeuse de vaches d’urgence. Un coup de bourre, un retard quelconque, un petit besoin de souffler ? On m’appelle et je vole vers une salle de traite plus ou moins connue. L’air de rien, ça dépanne bien les éleveurs et du coup, ça me fait plaisir.

Seulement, ça n’est pas une mince affaire. Les salles et les machines à traire ne sont pas toutes les mêmes. Il faut pouvoir s’adapter en quelques minutes. Et pour pouvoir s’adapter, il faut non seulement bien connaître le comportement des vaches mais encore bien comprendre le fonctionnement d’une machine à traire. Car tous les troupeaux n’ont pas le même comportement et toutes les machines ne se démarrent pas de la même façon. En plus, s’il y a une petite panne ou un quelconque problème, sans pour autant faire la maintenance, il faut pouvoir se débrouiller seule sans embêter l’éleveur. Alors il faut savoir repérer la pompe à vide, comprendre à quoi sert telle vanne, savoir remonter n’importe quelle griffe qu’une vache aurait explosée d’un coup de patte. Il faut aussi savoir aborder des bêtes inconnues de sorte à ne pas se faire casser le bras … Bref, si ça n’est pas un travail hautement qualifié, il faut quand même comprendre parfaitement ce qu’on fait, pourquoi on le fait et comment on le fait pour pouvoir le faire et le faire bien.

Alors quand on arrive dans une ferme inconnue, on pose quelques questions fondamentales : quelle vache a tendance à taper, est-ce qu’il y a des bêtes sous traitement, combien de lait il faut donner à chaque veau, lequel boit au seau, lequel a besoin d’une tétine … Il faut penser à un maximum de choses en un minimum de temps. Et pour tout ce qu’on n’a pas pensé à demander, eh bien il faut se débrouiller !

Maintenant que le soleil se couche beaucoup plus tôt, j’ai découvert qu’il y a une question essentielle que j’ai oublié de poser. Un détail, mais un détail fondamental. Résultat, j’en ai chié. Oh, les vaches ont été adorables, même pas surprises de voir une inconnue. Quant à la machine, elle ne m’a posée aucune sorte de difficulté : même si c’est un modèle que je connais mal, j’en ai déjà vu assez pour ne pas me laisser impressionner par la nouveauté – ou l’ancienneté, d’ailleurs. Non, la question, le détail, portait sur tout autre chose : où se trouve le p….. d’interrupteur pour mettre de la lumière dans la nursery ?

Et je n’ai pas trouvé. J’ai nourri les veaux dans la pénombre.

Ne jamais oublier sa lampe frontale. Jamais.


Les vaches arboricoles

Ma vache, Jacqueline, a daigné me laisser un seau de poires sur l’arbre. Car si les vaches ne savent pas grimper à l’escabeau, elles ont une technique imparable pour accrocher les branches avec leurs cornes, secouer violemment l’arbre afin, ensuite, de se repaître des fruits les plus murs tombés au sol.

Ce poirier n’avait jamais autant donné de fruits, mais j’aurais malgré tout beaucoup moins de bocaux de poires au sirop que je ne l’imaginais. J’espère au moins que son veau aura su apprécier le lait aromatisé.


Le retour des vaches à hublot

Ça y est, j’ai trouvé la bêtise de suceurs de navets du jour : « bientôt, on ne verra plus que des vaches à hublot dans les champs. »

Passons sur le fait que les vaches sont dans des pâtures, pas dans des champs : au point où on en est, on ne va pas chipoter.

Je pensais que ce vieux fantasme de la généralisation des vaches à hublot avait disparu, mais non, je viens de constater que ça fait encore partie des éléments de propagande dont certains se servent pour cogner sur l’élevage, alors reprenons depuis le début.

Est-ce que les vaches à hublot existent ? Oui. Et depuis longtemps. On en trouve les premières traces dans le tome XII des Mémoires de l’Académie Royale des sciences, en 1833 (*). C’est qu’alors, on comprenait encore très mal le phénomène de rumination, qui est, il faut bien le dire, très complexe. Observer la chose sur des bêtes mortes était impossible, et c’est ainsi que que le biologiste Marie-Jean-Pierre Flourens eut l’idée de procéder autrement. Il installa des canules dans les différents estomacs de moutons – le mouton étant un ruminant comme les autres, il a en gros quatre estomacs – et il appela cela des « anus contre-nature ». Il était biologiste, pas poète. Ces canules permettaient de faire des prélèvements à différents stades de la digestion afin de procéder à des analyses sans avoir à y faire trépasser tous les troupeaux de la région. Et le principe des vaches à hublot est le même.

De nos jours, on dispose de tas de produits anesthésiants qui évitent de poser un hublot à vif, et c’est heureux. On fait un trou d’environ quinze centimètres dans le flanc et on installe une trappe qui permet d’accéder directement au bol alimentaire. Quand on veut réaliser une analyse, on ouvre la trappe, on fait un prélèvement, et voilà. Mais pourquoi fait-on encore cela alors qu’on sait maintenant comment fonctionne la rumination ? Pour étudier le plus précisément possible la production de méthane des bovins en fonction de la ration alimentaire qu’on leur donne. Vous n’êtes pas sans savoir que le méthane pose des soucis pour le climat. Vous savez aussi que quand on mange un cassoulet, on ne digère pas de la même façon que quand on mange une salade verte. On teste donc différentes herbes, différentes céréales, différents compléments alimentaires de façon à trouver la meilleure façon de nourrir les vaches pour qu’elles soient à la fois en bonne santé et qu’elles produisent le moins de méthane possible. Sans ces quelques vaches à hublot, on devrait massacrer un nombre déraisonnable d’animaux pour faire les mêmes études.

Une fois installé, le hublot fait-il mal à la vache concernée ? Non. Les vaches à hublot ruminent comme toutes les vaches. Or, les éleveurs le savent bien, une vache qui a mal, qui est stressée ou qui est en mauvaise santé cesse de ruminer.

Est-ce que les vaches à hublots vont se généraliser ? Pourquoi diantre ferait-on ça ? Dans un élevage, ça n’a absolument aucun intérêt. Les fermes ne sont pas équipées de laboratoires d’analyses. Les éleveurs sont des gens pragmatiques : s’ils font quelque chose, c’est que ça a (presque) toujours une incidence concrète. Je mets « presque » entre parenthèse, car je connais des éleveurs qui mettent des porte-bonheur au dessus des cases des veaux. je ne suis pas convaincue par l’utilité de la chose, même si je trouve ça choupinet, mais revenons à nos hublots. L’installation de ces trappes a un coût et je doute que tous les vétérinaires sachent le faire. Pourquoi les éleveurs dépenseraient de l’argent pour installer sur leurs vaches un bidule qui ne leur servirait absolument à rien ? En France, c’est l’INRA qui procède à ces expériences, sur un cheptel d’une vingtaine de bovins. D’ailleurs, chaque nouvelle installation de hublot doit obtenir en amont l’accord d’un comité d’éthique : il faut donc prouver l’intérêt de la chose. D’autres centres de recherche dans d’autres pays ne procèdent pas différemment. Mais les vaches à hublot ne sortiront pas du cadre de ces recherches, simplement parce que ça ne servirait strictement à rien.

J’entends déjà ceux qui diront qu’une vache est faite pour manger de l’herbe et qu’il n’y a nul besoin de procéder à des expériences pour le savoir. Ça n’est pas si simple. Qu’entend-on par « herbe », car il y en a de plusieurs sortes. Si elles ne mangent que du ray-grass, elles seront carencées, comme nous si on ne mangeait qu’un aliment unique. Mais c’est un autre sujet, et j’y reviendrai un autre jour.

Je me contenterai aujourd’hui de rassurer les inquiets et d’informer les paranoïaques : non, on ne va pas installer des hublots sur toutes les vaches de nos vertes prairies.

* Les curieux et les dubitatifs trouveront ledit document en ligne dans la bibliothèque Gallica.


Chroniques agricoles : l’insémination artificielle.

« Un long manche en fer enfoncé dans leur vagin pour leur injecter du sperme de taureau, parfois ils emploient leur main nue » : c’est ainsi qu’un document de propagande vegane décrit l’insémination artificielle réalisée sur les vaches.

Ce qu’ils appellent « un long manche en fer » est en fait une sonde d’insémination. Elle est en inox, personne n’aurait l’idée saugrenue d’employer un métal qui rouille et de risquer une infection. En disant « manche », on incite à imaginer un manche de pioche, mais la sonde fait entre trois et cinq millimètres d’épaisseur. Autrement dit, ça n’est absolument rien en comparaison du spéculum du gynéco que nous détestons toutes. Quant à faire l’insémination à mains nues, c’est juste parfaitement ridicule et tout simplement impossible. Si l’inséminateur met bien un gant pour introduire son bras dans la vache, c’est dans son anus et non dans son vagin qu’il le fait, et ce afin de sentir la localisation exacte de l’utérus, comme on le comprend sur l’image. Ainsi, il ne risque pas de perforer un organe avec la sonde, ni de déposer la semence au mauvais endroit.
Est-ce que la vache a mal ? Forcément, si vous faites dans l’anthropomorphisme et que vous imaginez quelqu’un vous introduisant son poing dans l’anus, sauf à être, il y en a, un adepte de la chose, vous allez serrer les fesses en criant outch. Je vous rappelle que la vache pèse jusqu’à dix fois le poids d’un homme moyen et que son anus est adapté à son volume. Si vous inséminez une vache à l’heure de son repas, elle va continuer à manger comme si de rien n’était.
Les vegans mentent, ça n’est pas nouveau : ils parlent de ce qu’ils n’ont jamais vu et utilisent volontairement un vocabulaire destiné à vous faire imaginer le pire. Ne soyez pas comme eux : soyez intelligents. Renseignez-vous, les professionnels ne demandent qu’à répondre à vos questions.
( Et j’en profite pour faire une bise aux inséminateurs qui ont un métier très technique, souvent moqué par les ignorants et pourtant indispensable. De surcroît, ceux que j’ai rencontrés étaient de chouettes humains pas avares d’explications.)