Archives de Tag: cynisme

Mes héros

Les peuples et les individus ont les héros qu’ils peuvent. Ou qu’ils méritent.
Mon Valhalla personnel, sans être surpeuplé, est tout de même bien rempli. C’est que, malgré tout, l’humanité a eu quelques figures intelligentes, courageuses et têtues. Certains de mes héros vivent encore, nul besoin d’être mort pour se joindre au grand banquet de ceux qui font que le monde est un peu moins laid, un peu plus intelligent.

Dans mon Valhalla personnel, Salman Rushdie disserte avec Théodore Monod qu’interrompt parfois Victor Hugo, Maria Raskova réconcilie Churchill avec la Russie, Vera Rubin n’en finit pas de faire des découvertes fondamentales sous les yeux ébahis de Copernic. Dans mon Valhalla personnel, il y a aussi quelques anonymes, comme Monsieur Marcel dont les soixante-dix ans sont loin derrière lui et qui remplit toujours à la main des remorques agricoles de bois qu’il a entièrement débité lui-même. Et il est parfaitement à l’aise au milieu des intellectuels, son bon-sens paysan leur remet bien souvent les pieds sur terre.

Dans mon Valhalla personnel, il y a des gens qui ont changé la face du monde ou de leur monde.
Les peuples et les individus ont les héros qu’ils peuvent. Ou qu’ils méritent. J’ai pour ma part le plus profond mépris pour ceux qui ont des héros dérisoires.

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Je suis devenue raisonnable

Je suis devenue quelqu’un de raisonnable. On ne peut vraiment pas dire que j’y étais prédestinée, ni même que j’ai œuvré pour en arriver là, et pourtant, ça m’a soudainement sauté aux yeux : je suis devenue quelqu’un de raisonnable.

J’ai pourtant eu un parcours pour le moins chaotique, et ce chaos était parfaitement volontaire. Le Monde Normal m’ennuyait, alors je l’ai fui. J’ai traîné ma colère dans les squats et mon envie d’autre chose dans les bois. J’ai côtoyé les tatoués quand personne ne songeait encore à se faire piquer la fesse droite d’un dauphin à exposer sur la plage. J’ai passé la tondeuse à nombre de mal-coiffés à commencer par mon propre crâne qui en a vu de toutes les sortes. J’ai toujours apprécié les gens de mauvaise réputation. Mon foie a parfois gémi des excès. Rares étaient ceux qui savaient où je me trouvais à un instant t, et mes pauvres parents ont sans doute passé de pénibles nuits d’insomnie, et pas seulement quand j’étais jeune. Et puis, passant d’un extrême à l’autre en un claquement de doigt, je me suis sédentarisée dans l’endroit le plus reculé que j’ai pu trouver, sans devenir plus raisonnable dans le choix de mes activités. Et pourtant, soudain, j’ai réalisé que je suis en fait devenue quelqu’un de raisonnable, jusqu’à l’extrême.

Ça a commencé quand j’ai refusé de croire que la terre puisse être quoi que ce soit d’autre qu’une planète patatoïde. C’est vrai que ça m’embête un peu, parce que si je rencontrais un être venu d’ailleurs, lui expliquer que ma planète est patatoïde, ça manque de classe. Il est certain qu’une terre plate se baladant dans l’univers à dos de tortues, ça a quand même plus de gueule. Mais je n’y peux rien : on l’a calculé, mesuré, puis on est allé vérifier, rien à y faire, ma planète est patatoïde. Je me console en me disant que les autres planètes ne sont pas plus originales. Pourtant, sur la planète où je vis, nombreux sont ceux qui se (re)mettent à croire qu’elle a une autre forme. C’est là que j’ai commencé à entrapercevoir ma mutation.

Mais ça n’était que le début de ma déchéance, car dans le même temps, j’ai réalisé que je mange un peu de tout. Bien sûr, comme nombre de mes contemporains, je me suis posée des questions éthiques, et il en a découlé que le plus simple pour faire les choses correctement étaient d’élever moi-même les animaux que je mange. Car je mange des animaux. C’est comme ça que je me suis retrouvée autonome ou presque de ce point de vue. Ainsi, je sais raisonnablement quelle viande je mange. Et pire encore, je sauce avec un morceau de pain plein de gluten, je mets du sucre dans mon café et il y a même eu une fois où les pucerons attaquants mes haricots verts, j’ai préféré les traiter raisonnablement avec un produit chimique plutôt que de perdre toute ma récolte. Pourtant, sur la planète patatoïde, ils sont nombreux désormais à prétendre avoir une mâchoire et un système digestif d’herbivore. Que les vaches n’aient qu’une seule rangée de dents et l’équivalent de quatre estomacs n’a pas l’air de les déranger. Alors avec mon unique estomac, ma vision de face et mes dents d’omnivore, j’ai bien été obligée d’admettre que j’étais devenue rudement raisonnable. Et en plus, je ne refuse pas toute chimie.

Le pire, c’est que ça ne s’est pas du tout arrêté là ! Il y avait aussi les questions de santé. J’ai de la chance, je ne suis pas souvent malade. Mais quand ça arrive, je fais quelque chose de terriblement raisonnable : je vais voir un médecin et je prends des médicaments. Une fois, j’ai même pris des antibiotiques, et une autre, un dérivé de morphine. Il faut dire que la première fois, j’avais un début de pneumonie et la seconde, je souffrais tellement du dos que je ne pouvais même pas me tenir debout. Il est toujours possible qu’un jour, je tombe malade d’un cancer, et dans ce cas, je subirais volontairement mais pas joyeusement une chimiothérapie. Et puis, je suis vaccinée : c’est que je jardine et taille mes rosiers et que le tétanos, ça n’a quand même pas l’air super rigolo. Alors de temps en temps, je vérifie mon carnet de vaccination. Eh bien tout cela est vraiment raisonnable. Mes congénères de la planète patatoïde, surtout ceux de la partie la plus riche, où on est le moins malade et le mieux soigné, préfèrent désormais faire l’impasse sur les vaccins, jurent que c’est la chimiothérapie qui tue et non pas le cancer, se soignent avec du citron, du bicarbonate ou des petites billes de sucre. Nul doute possible : je suis définitivement devenue raisonnable.

Enfin, j’ai lu les commentaires divers et variés sur les réseaux sociaux, et là j’ai compris que mon cas était désespéré. Non seulement j’essaie d’écrire dans un français raisonnablement correct, mais en plus, je m’interdis d’user d’injures, de propos dégradants, d’attaques ad hominem. Pire encore, quand je souhaite défendre un point de vue, une opinion, je tente de le faire en utilisant des arguments raisonnables, même quand on échange sur la politique. Je n’appelle ni au meurtre ni à la délation, je ne menace pas et pire que tout, il m’arrive même de m’essayer à l’humour. Et tout cela est définitivement raisonnable.

Notez bien que je ne tire aucune gloire de mon nouveau statut : j’ai tiré bien trop d’enseignements de mes pérégrinations dans les mondes non-raisonnables. Mais je ne peux vraiment pas faire semblant d’être autre chose. Je suis devenue raisonnable, et ça n’est pas entièrement ma faute.


The Human Factor – Otto Preminger (1979)

En voilà un drôle de film ! Ça commence comme une comédie, pourtant quand on entend « Otto Preminger », on ne se dit pas « chouette, on va rire ! ». Et pourtant, si, on rit. Mais pas très longtemps. Peu à peu, les choses deviennent plus graves, plus pesantes et si la forme est celle d’un film d’espions assez conventionnel, le fond, lui, a bien des choses à dire.

Alors qu’en ce début de 21e siècle, le cinéma peine encore à filmer des couples composés de gens de couleurs différentes, dès 1979, Preminger ne s’est pas gêné, et ce pour mieux cogner sur l’Apartheid, et tant qu’à faire, pas avec le dos de la cuillère. Mieux encore, il dénonce la façon dont on tolère alors des choses intolérables sous prétexte de peur de l’expansion du communisme russe. Et comme si ce propos n’était pas déjà suffisant en soi, il a même trouvé un moyen de dénoncer en passant l’homophobie institutionnalisée de son époque !

Pour ce dernier film de sa carrière, il s’en prend donc au cynisme et à l’hypocrisie de l’Ouest, sans pour autant glorifier l’URSS. L’ensemble donne un film lucide, intelligent, et malheureusement pas du tout démodé.


De la télé-réalité politique

8 avril 2027
Et ce soir, sur BFMTV, le grand débat pour la présidentielle sera présenté par Cyril Hanouna et Nabilla !
Hanouna : Salut Français chéris !
Nabilla : Allô, quoi !
Hanouna : Mais avant toute chose, présentons nos invités ! A ma droite : Marion Le Pen, Geoffroy Didier et Nadine Morano. Allez les supporters, faites du bruit !
Nabilla : Et du côté de la main avec laquelle je ne tiens pas mon rouge à lèvres : Jean-Luc Mélenchon, toujours dans la place, Najat Vallaud-Belkacem et Emmanuel Macron.
Hanouna : Mais ne perdons pas de temps, mes chéris, vous êtes venus voir du spectacle alors commençons les épreuves !
Nabilla : Ouais, alors on va commencer tranquille, hein, avec l’épreuve de culture générale. C’est oùsqu’on va vous poser des questions vachement compliquées pour faire voir comme vous êtes intelligents.
Hanouna : Vous avez chacun un buzzer en face de vous, mais pour qu’on se fende la gueule on les a fait en forme de bite. Donc si vous avez la bonne réponse, vous tapez sur la bite.
(Rire du public)
Nabilla : Alors la première question qu’elle est vraiment dure …
Hanouna : Comme la bite !
(rire du public)
Nabilla : la première question, c’est de la géographie. Attention. Moi je ne savais pas. Je suis une île du Pacifique vantée par Brel et Gauguin, je suis, je suis …
Buzzer
Macron : La Guyane !
Nabilla : Ah ben non, c’est pas loin mais c’est pas ça.
(silence)
Mélenchon : Non mais c’est antidémocratique ! Dans ma 6e République, les bites seront à la bonne hauteur pour les gens, comme moi, en chaise roulante ! C’est les Marquises, la réponse !
Hanouna : On va envoyer la pub et pendant ce temps-là, on mettra une petite bite à Jean-Luc.
(Rire du public / page de publicités)

Hanouna : Et nous revoilà les amis ! Alors on a regardé les questions, et c’était trop compliqué.
Nabilla : Ah oui, hein ! Je ne comprenais même pas les questions, allô, quoi !
Hanouna : Alors on va passer tout de suite à l’épreuve de cuisine ! Chaque candidat a devant lui un kilo de merde, du sucre, de la farine, des œufs et des noisettes. Il devra confectionner un gâteau avec tout ça et attention ! Ils devront le manger !
(Rire du public)
Nabilla : Et le gagnant de l’épreuve sera celui qui le mange en entier sans vomir !
(Rire du public)
Une page de publicités plus tard :
Hanouna : Et la gagnante du concours est Nadine Morano. Madame Morano, quel est votre secret ?
Morano : Ah mais c’est très simple ! J’ai l’habitude de dire de la merde, alors de la merde qui sort ou qui entre de la bouche, c’est pareil !
(Rire du public / page de publicités)

Hanouna : Et nous revoilà les amis ! Et maintenant, c’est l’épreuve ultime, celle que vous attendez tous !
Nabilla : Oh oui !
Hanouna : Des Français sont cachés derrière ce rideau. Les candidats devront passer la main dans ce trou du rideau, palper le Français qu’ils ont sous la main et dire si c’est : un homme, une femme, ou un travelo !
(Rire du public)
Ce grand débat explosa les records d’audience. Jean-Luc Mélenchon fut éliminé pour avoir refusé de palper les Français et fit un score de 0,1 % lors de l’élection. Nombre d’électeurs diront qu’on n’élit pas quelqu’un qui ne joue pas le jeu. Marion le Pen qui se jeta par terre en hurlant des prières et autres incantations quand elle constata qu’on lui avait donné un travesti à palper fut élue dès le premier tour. Nadine Morano fut choisie comme première ministre pour avoir réussi la deuxième épreuve. Les Français se dirent ravis d’avoir enfin des émissions politiques et des élus à leur niveau.


La Flèche Jaune de Viktor Pelevine

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La Flèche Jaune est un train, un train immense dont personne ne connaît ni le point de départ, ni celui d’arrivée. Et dans ce train, c’est toute la société russe post-soviétique qui voyage d’un passé inconnu vers un avenir incertain.

Ce court récit, parfait pour un voyage en TGV, n’est pourtant pas de la littérature de gare. Le portrait désabusé que Viktor Pelevine trace de la société russe est sous tendu par la plus fondamentale des questions métaphysiques : d’où venons-nous et pour aller où ? On pourrait lire La Flèche Jaune sans connaître la nationalité de l’auteur et la deviner en quelques pages : on retrouve ce surréalisme poisseux et sans illusion ni concession si propre à la littérature russe contemporaine. D’ailleurs, La Flèche Jaune peut être une bonne porte d’entrée pour cette sorte de littérature.


Apocalypse 2017

479438-brugelJe regardai, quand l’agneau ouvrit un des sept sceaux, et j’entendis l’un des quatre êtres vivants qui disait comme d’une voix de tonnerre : « Je construirai des murs ! » Une couronne lui fut donnée, et il partit en vainqueur et pour vaincre. Quand il ouvrit le second sceau, j’entendis le second être vivant qui disait : « Ha ! Ha! Ha! Un noir qui se noie ! Paye ta photo ! » et il ôta la paix du monde afin que les hommes s’égorgeassent les uns les autres. Quand il ouvrit le troisième sceau, j’entendis le troisième être vivant qui disait : « Oh mon Dieu ! On va tuer des petits chats, c’est trop horrible ! Vite ! Signons une pétition ! Comment ça, il y a une famine dans ce pays ? Mais on s’en fout ! Regardez ces pauvres petits chats ! » Une mesure de blé pour un denier, et trois mesures d’orge pour un denier ; mais ne fais point de mal à l’huile et au vin. Quand il ouvrit le quatrième sceau, j’entendis la voix du quatrième être vivant qui disait : « Kim Jung Un ! Ne joue pas avec ce bouton ! » Le pouvoir lui fut donné sur le quart de la terre, pour faire périr les hommes. Quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l’autel les âmes des chimères mi-homme mi-cochon. Ils crièrent d’une voix forte, en disant : « Ne nous mangez pas ! Ne nous mangez pas » mais la famine régnait alors partout et ils furent mangés. Je regardai, quand il ouvrit le sixième sceau le Grand Monarque de l’Est déchaîna sa fureur dans les cieux et les étoiles du ciel semblèrent tomber sur la terre. Le ciel se retira comme un livre qu’on roule ; et toutes les montagnes et les îles furent remuées de leurs places. Les rois de la terre, les grands, les chefs militaires, les riches, les puissants, tous les esclaves et les hommes libres, se cachèrent dans les cavernes et dans les rochers des montagnes. Et ils disaient aux montagnes et aux rochers : « Ben merdalors ! On n’avait rien vu venir et maintenant on est mort ! »
Quand il ouvrit le septième sceau, il y eut dans le ciel un silence d’environ l’éternité.


Le Prince, la lune et les fornicateurs de Florent Kieffer

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On a plus ou moins de plaisir à découvrir et à faire découvrir un livre. Concernant ce petit ouvrage, on a très envie de le faire lire à tout le monde. Non qu’il s’agisse d’un chef d’œuvre : je parlerai plutôt de friandise.

Le Prince, la lune et les fornicateurs n’est pas vraiment un roman, mais plutôt un conte moderne. Il était une fois, dans un temps lointain, un royaume où tout le temps libre est utilisé pour se laisser aller à la fornication, au grand désespoir de l’Intendant qui décide de trouver tous les moyens possibles de lutter contre cette activité improductive en combattant l’existence même de l’érection. Avec pareil sujet, il eut été aisé de sombrer dans la vulgarité, dans l’érotisme à deux sous ou dans les lieux communs insupportables : Florent Kieffer évite pourtant tous ces écueils pour nous offrir au contraire un récit plein de finesse et d’humour.

Évidemment, ça n’est pas un conte pour enfants : destinés à celles et ceux qui ont au moins une vague idée de ce qu’est le désir sexuel, l’histoire n’aurait aucun intérêt pour des petits. Mais de par sa forme, et malgré le sujet traité, il s’adresse tout de même à la part d’enfant qui sommeille dans chaque adulte. C’est frais et réjouissant. C’est très facile à lire, si bien qu’il est accessible même aux lecteurs débutants, sans ennuyer les lecteurs confirmés : une vraie gageure pour un auteur !

Comme beaucoup de contes, il délivre une sorte de morale, mais une morale qui explose les cadres rigides que l’humanité n’a eu de cesse de dresser autour des questions de sexualité. On ne regrettera que le rôle secondaire réservé aux femmes dans ce récit, néanmoins, on rit assez pour pardonner.

Vous êtes encore là ? Mais enfin ? Vous devriez déjà être en train de découvrir les premières pages !


Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe

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Plus qu’un écrivain Tom Wolfe est un chroniqueur de son époque, le Zola de l’Amérique contemporaine, le misérabilisme en moins et la psychologie des personnages pointue en plus.

Après nous avoir décrit entre autres choses les arcanes des précurseurs du LSD dans Acid Test, celles de Wall Street dans Le Bûcher des vanités, il s’arrête ici sur les universités d’élite américaines. Et, comme d’habitude, c’est sans concession qu’il nous présente un univers fait d’apparences et d’hypocrisie. Tom Wolfe semble guidé par une volonté de mettre le doigt sur la décadence où qu’elle se trouve et quelle que soit la forme qu’elle prend, sans pour autant manquer de tendresse pour ses personnages dont il bâtit le squelette en quelques phrases et à qui il donne chair en plusieurs centaines de pages qui se dévorent addictivement.

Aussi dense que soit ce roman, il est accessible à tous, ce qui fait de Tom Wolfe un auteur populaire au sens noble du terme : en ne prenant pas ses lecteurs pour des ignares, il les instruit sans les assommer. Et si c’est la meilleure, c’est loin d’être la seule raison pour laquelle il faut vraiment lire ses ouvrages, sans en craindre l’épaisseur.


Pour votre santé : sucez des navets !

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On commencera, pour ne plus faire souffrir d’animaux, par ne produire que du steak de cellules souches. Les végétariens seront contents. Les vaches disparaîtront peu à peu de nos campagnes. Il ne restera que quelques élevages bien gardés dont la production sera destinée aux plus fortunés.
On continuera cependant à dire que c’est mauvais pour la santé et la planète. C’est plus facile d’accuser la diversité alimentaire que la reproduction humaine. Alors on arrêtera aussi de proposer du steak en éprouvette. On nous vendra juste des produits protéinés, car il en faut bien. Personne ne saura exactement d’où viennent ces protéines. Peut-être d’éprouvettes. Ou de soja, cette calamité allergène qui nécessite plus d’eau encore que le maïs. On continuera à se reproduire. On bétonnera les terres, sauf là où on les bitumera. Les légumes aussi pousseront dans des fermes verticales, loin de la terre, sur des substrats nutritifs. Quand on en sera là, il y aura déjà longtemps que les poissons n’existeront plus, puisqu’on aura fini de vider les océans.

Oh, on aura toujours de quoi se nourrir, il n’y aura pas de famine généralisée. Seulement, plus rien n’aura de goût. On s’alimentera uniquement parce qu’il le faut bien, sans en tirer le moindre plaisir. Il n’y aura plus de copains, puisqu’il n’y aura plus de pain (plein de vilain gluten) à partager. Ça sera autant de temps qu’on pourra passer à produire, au choix, des protéines en tablettes insipides, du béton ou du bitume.

Les industriels de la pharmacie s’en frottent déjà les mains : avec ces plaisirs en moins, c’est autant d’anxiolytiques et autres anti-dépresseurs qu’il faudra fournir. Et en plus, ça, c’est bon pour le PIB …


Du nombril en littérature

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Je suis effarée à chaque fois que j’entends un auteur français à la radio ou dans la télévision : il semble que le seul sujet qui intéresse conjointement écrivains, journalistes et distributeurs officiels de prix littéraires (?), c’est le nombril de l’auteur. On ne parle plus que d’autobiographies ou d’autofictions – ce qui est la même chose – . On n’entend que Christine Angot, Simon Liberati, Delphine de Vigan … Uniquement des gens qui se contemplent la cicatrice abdominale, tournent autour et y plongent allègrement. Or le nombril est rarement profond.

Où est passée la fiction ? Où sont les auteurs munis d’une imagination fertile ? Ou éventuellement d’un sens de l’observation du monde, d’un talent de sublimation, d’analyse ou de projection ? Oh, je sais bien qu’ils existent – je ne citerai que Yann Marchand en bon exemple – mais ils sont invisibles, absents de la presse, des médias.

L’Italie a Umberto Eco et son regard unique et érudit sur le monde. L’Angleterre a Salman Rushdie dont l’imagination n’a aucune limite quand il s’agit d’en user pour parler de l’histoire ancienne ou contemporaine, et Neil Gaiman dont l’univers fantastique et sombre sait emmener loin les petits comme les grands. Les États-Unis ont Tristan Egolf, Thomas Pynchon, Shalon Auslander, Brady Udall, tous tranchants à leur façon, tous solidement équipés d’une imagination fertile.

Fut un temps où la littérature française rayonnait sur le monde, elle s’est désormais repliée sur le nombril des prétendants au Goncourt.