Il était une fois le Royaume de Frounch (Légende du XXIe siècle)

Le Royaume de Frounch était petit comme une grenouille, mais son bon roi n’avait de cesse de parcourir le monde pour en vanter la grandeur. C’était une vieille tradition frounchienne : il n’avait gagné que les guerres menées contre des populations désarmées, perdu toutes les autres quand il n’était pas aidé de ses voisins, mais le Royaume de Frounch se percevait lui-même tel un magnifique bœuf de trait bien nourri. Les autres contrées n’en prenaient pas ombrage : elles laissaient le bon roi vitupérer en agitant les bras tout en riant sous cape : après tout, les occasions de s’amuser ne sont pas si nombreuses en ce bas monde. En fait, si le Royaume de Frounch s’imaginait puissant, c’est surtout qu’il était un des rares à posséder une arme monstrueuse capable de détruire l’ensemble de la planète, et c’était son seul point réel de grandeur, si l’on veut bien admettre que la grandeur réside dans la capacité à détruire.

Si le bon roi du Royaume de Frounch parcourait ainsi le monde, c’est que son pays n’avait plus assez d’exploiteurs pour abuser de tous ses travailleurs. Et c’était vital d’en trouver de nouveaux, car les Frounchiens plaçaient leur dignité dans le fait d’être exploités. Un Frounchien sans exploiteur n’était rien. Le bon roi le savait bien, il tentait donc de convaincre chaque prébendier de venir œuvrer au Royaume de Frounch. Et pour ce faire, il mit en place tout ce qu’il fallait pour que chaque Frounchien puisse être exploité donc digne sans que cela ne coûte un écu aux importateurs de chaînes. Il déplaça chaque taxe sur les Frounchiens eux-mêmes, il supprima toutes les règles régissant la longueur et le poids des chaînes et il mena une chasse efficace à tous les indignes Frounchiens qui refusaient de les porter. D’ailleurs, il fut bien aidé en cela par les Frounchiens enchaînés eux-mêmes qui n’hésitaient pas à dénoncer leurs indignes compatriotes qui survivaient comme ils pouvaient loin des exploiteurs : c’était une autre longue et belle tradition nationale, le Frounchien était l’un des meilleurs délateurs de la planète.

Les efforts du bon roi commençaient à payer. Quelques grosses compagnies ouvraient ça et là des hangars où enchaîner la population qui s’en réjouissait. Comme on construisait en même temps des prisons destinées aux plus indignes et à ceux qui n’étaient rien, il n’y avait guère de contestation, et tout aurait pu aller pour le mieux au Royaume de Frounch, jusqu’à ce que la belle routine bien huilée vint à être perturbée par un événement que le pays ne pouvait surmonter : l’hiver arriva. Pire encore : il neigea. La capitale du royaume de Frounch traversa une crise insurpassable : il tomba quelques centimètres de poudreuse. Ce fut une catastrophe.

La télévision montra des images insoutenables : au moins deux centimètres de neige recouvraient les aéroports. Quelques flocons bloquèrent entièrement les routes. Vite, les automobilistes coincés là virent leurs batteries de téléphone se vider, et on assista au spectacle affligeant de hordes d’individus tournant en rond, ne sachant plus où ils étaient, ce qu’ils devaient faire et même pour certains qui ils étaient. Quand la température chuta, comme cela arrive souvent l’hiver, sous la barre des – 5°C, les rails de chemin de fer commencèrent à se briser. En quelques heures, le pays s’immobilisa et à certains endroits ce fut même le chaos.

Quand les exploiteurs internationaux s’aperçurent qu’ils risquaient, au Royaume de Frounch, de ne plus pouvoir faire circuler pour les vendre les objets inutiles et bizarres qu’ils faisaient fabriquer aux dignes enchaînés, ils trouvèrent quelques prétextes polis pour aller s’installer ailleurs, pour le plus grand désespoir des survivants qui avaient tournés en rond. Dans tous les pays habitués aux hivers rigoureux, on passa longtemps en boucles les images de la télévision frounchienne qui obtinrent même des prix internationaux pour les immenses fous rires qu’elles provoquèrent. L’empereur d’un de ces pays, qui avait un temps envisagé d’envahir le Royaume de Frounch, finit par se dire qu’il serait extrêmement facile de le faire pour peu qu’il tombe quelques flocons, mais qu’il ne gagnerait pas grand-chose à se retrouver maître d’une population si fragile : même si les Frounchiens n’en surent jamais rien, ce fut là la meilleure chose qu’entraîna cet hiver calamiteux.

Depuis, nombre de pays ont grand plaisir à recevoir le bon roi du Royaume de Frounch : s’ils lui déroulent le tapis rouge, c’est parce qu’ils savent bien que ses éructations vantant la grandeur de son pays provoquent systématiquement un surcroît de bonne humeur dans les populations de leurs propres royaumes, et que c’est excellent pour la cote de popularité.

Publicités

À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

4 responses to “Il était une fois le Royaume de Frounch (Légende du XXIe siècle)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :