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Ne plus s’émouvoir.

Je ne m’émeus plus de grand-chose. J’ai constaté ça un peu par hasard aujourd’hui. A la une des journaux, il y avait l’égorgeur de Marseille. Un maboule de plus nourri à la fois de religion faisandée et des précédents attentats qui tournent en boucle dans la boîte à images. Hier, j’ai entendu une présentatrice de LCI dire : « Nous allons maintenant revenir sur toutes les attaques au couteau qui ont précédées. » Je me suis juste demandée s’ils allaient remonter ainsi jusqu’aux Ides de Mars de 44 avant le barbu de Palestine. Un fait divers inscrit dans son époque fait ressurgir tous ceux qui lui ressemblent, ad nauseam, et à force de me filer la gerbe ces médias m’ont rendue parfaitement insensible aux faits divers.

Insensible mais pas moins joueuse. Pour m’amuser, j’ai tapé « morts coup de couteau 2015 » dans un moteur de recherche. J’ai choisi l’année au hasard, juste pour voir. Je n’ai pas été déçue, j’en ai trouvé plein :

– La Courneuve : entre la vie et la mort après avoir reçu sept coups de couteau (Le Parisien, 13/11/2015)

– Cachan : un jeune homme tué en pleine rue à coups de couteau (Le Parisien, 19/10/2015)

– Lorraine : l’enfant de 7 ans poignardé au «couteau de boucher» est mort (Le Figaro, 20/10/2015)

– Il avait tué sa mère de 131 coups de couteau (Le figaro, 25/07/2015)

– Un Marocain tué de 17 coups de couteaux (Le Figaro, 16/01/2015)

Il y en a des pages entières, de morts et de blessés à coups de couteau. Mais les assassinés au couteau n’ont d’importance que s’ils permettent de nourrir la haine, la psychose de l’ennemi intérieur et le recul des libertés fondamentales. Ceux-là tournent en boucle, les autres ont droit à une dépêche : ils n’ont aucun intérêt politique, donc médiatique.

Toujours à la une des journaux d’aujourd’hui, il y a un autre maboule, Américain, celui-là. Une énième fusillade au pays de la liberté d’acheter des armes automatiques. La plus meurtrière de l’histoire, paraît-il. Mais les Américains sont comme ça : même leurs faits divers doivent être plus gros que ceux des autres. Pas de quoi être surpris. On sait que la NRA ne tardera pas à expliquer que si les victimes avaient été armées, on n’en serait pas là. On sait que les Américains vont prier sur les victimes, in God they trust, et puis ils ne toucheront à rien, jusqu’à la prochaine fusillade où ils pleureront et prieront encore. Alors non, en effet : la routine n’est pas plus prompte à m’émouvoir que le traitement médiatique d’une attaque au couteau bien pratique pour continuer à nous faire sortir de ce qu’il reste d’état de droit.

Ou alors, c’est que je me suis trop émue hier. J’ai vu mes voisins, là-bas, de l’autre côté des Pyrénées, se faire vilainement casser la gueule par un pouvoir central qui exige qu’ils continuent à jouer avec des règles dont ils ne veulent plus. Dans les vidéos, j’ai vu une jeune femme se faire sauter sur la tête à pieds joints par un flic casqué. J’ai vu des personnes âgées et des pompiers se prendre des coups. J’ai vu des flics tirer à bout portant avec leurs flash-balls. Et aujourd’hui, j’entends. J’entends le silence de l’Europe et des politiciens Français. J’entends les médias m’expliquer que la démocratie c’est vote quand on te le demande et ferme ta gueule le reste du temps. J’ai entendu le service public me ressasser que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne vaut que s’ils veulent bien se plier aux configurations d’antan, parce qu’il ne faut rien changer, parce que les frontières sont sacrées et inamovibles. Et face à ces discours qui tiennent plus de la propagande que de l’analyse, je me demande qu’elle est la vraie situation au Dombass ou en Crimée.

Je ne peux plus m’émouvoir des faits divers, fussent-ils sanglants, parce que j’ai l’esprit beaucoup trop occupé par des questions autrement plus fondamentales : que va devenir cette Europe prête à laisser des flics sauter sur la tête des gens qui ne veulent plus d’un pouvoir centralisé ? Que va devenir la France prête à s’asseoir sur ses libertés parce qu’il y a des gens qui, plutôt que de jouer du couteau par folie ou crapulerie le font au nom d’un quelconque bondieu ? Que vont devenir les peuples qui m’entourent et auxquels j’appartiens quand la démocratie se limite désormais à un bulletin de vote de loin en loin avec l’obligation de se plier à toutes les injonctions le reste du temps ?

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Les mines sont comme des tiques

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Les mines sont comme des tiques. Elles tombent sur un territoire, sucent tout ce qu’elles peuvent y sucer avant de s’en détacher, non sans laisser quelques maladies destructrices sur place.

Une société exploitante de mines s’implante toujours avec de belles promesses. Depuis le XIXe siècle, le discours n’a pas changé d’un iota : « emplois, croissance, retombées économiques, développement ». Et beaucoup y croient, puisqu’il n’y a pas foule pour décrire l’envers du décor.

Le voici.

La bête se pose sur un gisement. Qu’il soit de charbon, de fer, d’or, de plomb, d’argent, de zinc ou de cuivre, les conséquences sont toujours les mêmes, partout, à quelques nuances près. La bête se pose et, ne pouvant rien sucer sans aide, s’attache les services d’employés. Quelques-uns sont qualifiés, mais le gros de son cheptel est essentiellement composé de simples bras. Des bras qui ne tarderont pas à être mutilés. Et les avancées technologiques n’y changent pas grand-chose : s’il faut moins de bras qu’il y a un siècle pour arracher les minerais à la terre, ils prennent toujours autant de risques. Beaucoup d’employés y laisseront un membre, un doigt ou un œil. Quelques-uns y laisseront la vie. Aux États-Unis, pays aux mines largement modernisées, entre 1972 et 2010, on dénombre près de quatre cents tués, uniquement dans les mines de charbon et d’argent. En 2010, 29 ouvriers ont péri dans une mine de Nouvelle-Zélande – qui n’est pas un pays aux techniques archaïques – après cinq jours d’agonie sous terre. Nul besoin de multiplier les exemples, on pourrait en remplir des pages entières. La mine finit toujours par s’abreuver du sang des Hommes. Et ça n’est que le moindre mal.

Malgré toutes les promesses de sécurité environnementale, la mine est une bête qui comme toutes les bêtes urine et défèque. La nature de ses déjections dépend de ce qu’elle extirpe du sous-sol. Soufre. Métaux lourds. Arsenic. Acide sulfurique. On a beau mettre des filtres, créer des bassins de rétention, toutes ces charmantes substances se retrouvent tôt ou tard dans les sols et dans l’eau. Les Hommes s’empoisonnent. Les végétaux meurent. Les animaux disparaissent. C’est inéluctable. Les promesses ne sont pas des remèdes.

Pendant son temps de présence sur un territoire, il est vrai qu’une mine crée une activité économique. Elle devient vite la seule activité économique, toutes les autres dépendant d’elle, et celles qui n’ont rien à voir disparaissant. Qui irait passer ses vacances dans un pays minier ? Là où la bête s’installe, le tourisme s’évapore.

Quand elle a sucé tout ce qu’il était rentable de sucer, comme la tique gorgée de sang, la société gestionnaire se décroche et s’en va. On ne tardera pas alors à voir se développer les maladies qu’elle a laissées en cadeau, d’abord au sens propre du terme : silicose pour le mineur de charbon, néphropathie pour les mineurs de zinc, saturnisme pour les mineurs de plomb, irritations pulmonaires et problèmes osseux pour tous. Et puis, il y a toutes les maladies plus symboliques. Déliquescence du tissu social qui n’existait plus qu’autour de la bête disparue, alcoolisme, appauvrissement économique et culturel. On ne peut pas reconstruire ce que la mine a détruit. Les touristes ne reviendront pas. Les terres et l’eau polluées ont poussé les nouvelles générations vers d’autres horizons. Les nouveaux chômeurs de la mine n’iront pas ailleurs et ne pourront rien faire d’autre. La bête dévore l’espoir.

Je viens d’un ancien pays miniers. Dans mes souvenirs d’enfance, il y a nombre d’images de vieillards pas si vieux, un tuyau dans le nez raccordé à une bouteille d’oxygène montée sur roulettes qu’ils traînaient péniblement derrière eux d’administration en administration, avec pour unique espoir d’obtenir un meilleur taux de reconnaissance possible pour leurs maladies. Dans mes souvenirs d’enfance, il y a ces pustules que l’on nomme terrils : d’immense crassiers noirs dont certains, encore aujourd’hui, sont interdits d’accès parce qu’ils n’en finissent plus de cracher leurs dégazages toxiques. Il y a aussi une mare attenante à un de ces terrils, que dans la langue locale on nomme mare aux cochons. En 1916, il n’y avait là rien d’autre qu’une forêt. Un affaissement minier a créé trois petites mares. Et puis le sous-sol a continué de s’effondrer et il n’y a plus eu qu’une seule mare. Aujourd’hui, un siècle plus tard, il y a là un lac de quatre-vingt-dix hectares qui n’en finit plus d’engloutir la forêt. Et c’est loin d’être le seul effondrement. Les faits divers de mon pays natal sont truffés d’histoires de maisons qui s’effondrent. Il existe des endroits où les habitations ne se sont pas effondrées, mais sont descendues de six mètres par rapport à leur niveau initial. Les nappes phréatiques sont remontées, se sont gorgées de polluants et provoquent régulièrement des inondations. J’ai grandi dans une maison où, parfois, tout se mettait à trembler sans qu’il n’y ait pourtant de risque sismique. Il n’y avait juste plus de terre sous nos pieds. Il n’y avait que la promesse d’être un jour engloutis.

Je viens d’un pays de mines, et il m’a fallu une bien longue route avant que je ne réalise que ce sont pour une large part les mines et leurs maladies que je fuyais. Et voilà qu’elles me rattrapent.

Une société d’exploitation de mines, une de ces bêtes immondes, a obtenu l’autorisation de procéder à des forages dans les villages qui entourent celui où je vis. Elle est venue avec ses promesses d’emplois et de respect de l’environnement. Elle est arrivée avec ses mensonges et ses omissions dans un pays qui ne saurait avoir la mémoire de ce qu’il n’a pas vécu.

Je ne fuirai pas encore.

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La gauche de gouvernement ne peut pas convaincre.

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Si on cumulait le score de toutes les gauches, comme lors de la plupart des élections en France, eh bien la gauche serait loin devant tout le monde. Seulement, une union des gauches est impossible en général et surtout dans notre pays.

Le propre des électeurs de gauche, c’est d’être idéalistes. En soit, ça n’est pas un mal : il faut bien un point de repère au loin pour avancer dans la direction voulue. Le problème survient quand on confond point de repère au loin et désir immédiat.

Les électeurs de gauche ont été biberonnés au Grand Soir. Une lampée de Che Guevara, une cuillère de Louise Michel, une fourchette d’Allende et un grand verre de Marx. Que tous ces gens-là aient échoué d’une façon ou d’une autre n’y change rien. Plus récemment, beaucoup ont été sous perfusion de Chavez ou de Correa. Que l’anticapitalisme de ces deux-là ait plongé le Vénézuela et l’Équateur dans des crises économiques qui font passer la crise grecque pour un léger découvert n’a pas plus d’influence sur l’idéalisme de gauche en France.

La grande majorité des électeurs de gauche veulent tout (et aussi son contraire) tout de suite, et si la gauche au pouvoir ne le lui donne pas, ils boudent. Quitte à faire le tour et à passer par l’extrême-droite qui a cet avantage de justement promettre tout (et son contraire) tout de suite. Et même : si la gauche au pouvoir ne le lui donne pas, on dira alors qu’en fait, elle est de droite.

Que cette gauche de gouvernement ait fait disparaître l’odieux ministère de l’identité nationale et qu’on ne parle plus en permanence de chasse aux pauvres et aux Roms n’a aucune influence sur ce classement par le plus grand nombre.

Son économie n’est pas anticapitaliste, donc elle est de droite. Une gauche de gouvernement, pour satisfaire son électorat, devrait s’asseoir sur toutes les formes de pragmatisme et couper le pays de la marche du reste du monde. Elle ne devrait surtout pas agir en fonction des réalités d’une planète mondialisée.

Le problème principal de l’idéalisme est exactement là : il n’est pas pragmatique. Or la politique n’est pas la belle histoire du monde idéal que chacun porte en lui. En outre, le monde idéal de l’un est le pire cauchemar de tous les autres. La politique consiste à gérer un pays dans une économie mondialisée. Les marges de manœuvre restent des marges. Dans ces marges, la droite de Sarkozy a été particulièrement ignoble. Faites appel à votre mémoire. Dans ces marges, l’extrême-droite nous réserve le pire. Dans ces marges, l’actuelle gauche de gouvernement est loin d’être parfaite, mais elle reste digne et souvent raisonnable, et c’est déjà beaucoup.

Mais ça ne suffit pas quand on rêve d’un Grand Soir en oubliant la Terreur qui ne manque jamais de le suivre.

Aucune gauche de gouvernement ne pourra jamais satisfaire son électorat principal qui reste coincé dans une forme puérile d’idéalisme. L’idéalisme est une abstraction de la réalité. La politique est la gestion de la réalité. L’extrême-droite est idéaliste. Il serait bon de ne pas le perdre de vue, et de revenir à des exigences pragmatiques, surtout quand on est un électeur de gauche.

Mais ça, c’est mon idéalisme à moi …


Pride, une rencontre improbable.

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En 1984, Thatcher sévit en Grande Bretagne. Les mineurs sont en grève depuis plusieurs semaines et la misère guette. C’est alors qu’un groupe de militants homosexuels décide de leur venir en aide en effectuant des collectes de fonds pour les aider à continuer leur grève. Mais il n’est pas si simple de trouver un groupe de mineurs acceptant l’aide offerte par des homosexuels, alors qualifiés de pervers. Aussi improbable que soit ce scénario, il est basé sur une histoire vraie, ce qui fait de Pride un film qui fait du bien.

Ici, c’est le meilleur de l’humain qui est mis en avant. Si on nous raconte une histoire de fiertés, c’est aussi, et peut-être avant tout, un récit de solidarité fort peu probable et pourtant aussi réel que constructif. Je serais tentée de vous raconter toute l’histoire et surtout les conséquences concrètes de cette rencontre, mais le film le fera sans doute mieux que moi. Alors qu’en ce moment l’ambiance sociale n’est pas au beau fixe, Pride ne pourra que vous faire du bien au moral, et peut-être même, allez savoir, vous donner des idées.

 


La chasse est ouverte

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La chasse est ouverte. On chasse l’enfant, ou l’adolescent, qui a l’outrecuidance d’exprimer son désaccord car ce désaccord tel qu’il est exprimé choque les honnêtes gens. A Nantes, une gamine de 14 ans est en garde à vue pour avoir dit des âneries dans le tramway. A Lens, ce sont deux ados qui subissent le même sort pour des causes analogues au sein de leur école. Le député UMP Éric Ciotti veut supprimer les allocations aux familles des enfants qui ont refusé de participer à la minute de silence.

Bandits ! Voyous ! Voleurs ! Chenapans !

Nous avons en France une génération de gamins qui possèdent au mieux cinq cents mots de vocabulaire, argot compris. J’avais été fortement marquée par ce constat quand j’étais éducatrice auprès d’adolescents délinquants. Ils avaient un mot qui leur servait à tout. Quand ils étaient tristes, ils avaient « le seum ». Quand ils avaient honte, ils avaient « le seum ». Quand ils étaient en colère, ils avaient « le seum ». Pour exprimer tout le panel des émotions négatives, là où vous et moi, nantis de la langue française, avons la mélancolie, l’abattement, l’accablement, l’affliction, l’angoisse, le désespoir, la nostalgie, la lassitude, la morosité, la rage, le ressentiment, le mécontentement, l’irritation … , ils n’avaient que « le seum ». L’argot a depuis peut-être changé, mais les faits restent les mêmes. Essayez-donc d’exprimer ce que vous ressentez avec seulement cinq cents mots. Alors ces mômes chahutent comme ils peuvent une minute de silence imposée.

Nous avons en France une génération qui n’arrive pas à apprendre dans une école construite pour un monde désormais disparu. Pour certains d’entre eux, leurs enseignants ne sont pas formés, débutants, remplaçants. Quand bien même les profs font de leur mieux, on ne peut pas attendre de miracle dans des établissements où un enseignant change de poste toutes les trois semaines. Alors ces gosses ont le « seum ».

Nous avons en France une génération qui se sent exclue du reste de la société. S’ils ont assez d’acharnement pour malgré tout réussir des études, leur nom ou leur adresse leur fermeront les portes de l’emploi. Et puisque la reconnaissance sociale, chez nous, ne passe que par l’emploi, ils n’ont aucune chance, ou peu s’en faut, de simplement exister avec leur nom ou leur adresse. Pourquoi se disent-ils, pour beaucoup, proches des Palestiniens ? Parce que les Palestiniens sont isolés dans leur propre pays. Parce que les Palestiniens n’ont pas les mêmes droits que les autres citoyens. Parce que les Palestiniens doivent justifier leur existence aux check-points comme ces gamins doivent sans cesse justifier la leur lors des contrôles de police. Ces jeunes gens qui ne sont sans doute pas par ailleurs de fins analystes géopolitiques se reconnaissent simplement dans le sort des Palestiniens. Et ça leur donne le « seum ».

Nous avons en France une génération qui se laisse manipuler par les théories du complot les plus farfelues. Et ces jours-ci, les journalistes ne cessent d’en parler. Je n’en ai entendu aucun se demander s’il n’avait pas un peu sa part de responsabilité dans ce désamour entre les jeunes et les journalistes. Est-ce que le fait que ces derniers se repaissent plus volontiers des délits des gamins dont on parle que de ceux qui ont réussi à avancer malgré tout est sans lien ? J’en doute. Est-ce que la diffusion de plusieurs reportages bidouillés sur les banlieues n’a eu aucune incidence ? Le croyez-vous vraiment ? Est-ce que les chroniqueurs assis de la télévision et de la radio se présentant comme des journalistes en étalant partout leurs analyses rarement pertinentes discréditent la profession de journaliste ? Cela semble évident. Ces gosses n’ont plus confiance dans le journalisme parce qu’ils ne se reconnaissent pas dans la façon dont les journalistes parlent d’eux. Partant de là, pourquoi ne pas douter de tout le reste ? La nature ayant horreur du vide, le complotisme se loge dans leurs tentatives de comprendre le monde qui les entoure.

Nous avons en France une génération de gosses et d’ados qui n’ont ni présent ni avenir et qui pourtant cherchent comme ils peuvent, et sans beaucoup de mots, comment exister. Plutôt que d’entendre ce qu’ils essaient d’exprimer, on les punit. Garde à vue et sans doute par suite quelque mesure pseudo-éducative et réellement répressive. On renforcera ainsi leur sentiment d’être exclus. On passera, encore, à côté de ce qu’ils ont essayé de nous dire. Et on s’étonnera qu’ils se radicalisent encore, d’une façon ou d’une autre, alors qu’on a tant fait pour eux.

« Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Qu’est-ce que c’est que ces hurlements
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
C’est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant. »


Flatland de Edwin A. Abbott

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Flatland est un petit bijou de la fin du XIXe siècle. Le narrateur est un Carré, et oui : on parle bien ici de la figure géométrique. Mais il n’est pas n’importe quel Carré : il est mathématicien et il vit à Flatland, un pays aux mœurs forcément étranges puisqu’il ne comporte que deux dimensions. Ce sont d’ailleurs ces mœurs qui nous sont décrites dans la première partie du roman, et c’est aussi là qu’il ne faut pas perdre de vue l’époque à laquelle ce livre a été écrit. Les femmes n’y sont pas à la fête, et c’est le seul aspect agaçant du récit. Pour le reste, Edwin A. Abbott déborde d’imagination quand il lui faut nous narrer l’organisation sociale de Flatland. En outre, les Triangles isocèles sont au bas de l’échelle sociale, les Cercles sont les prêtres tout-puissants et les Polygones irréguliers sont détruits dès la naissance.

Notre guide, le Carré, nous explique ensuite comment il découvrit en songe un pays à une seule dimension. Évidemment, il tente d’expliquer, de démontrer et de prouver au monarque de cette terre nouvelle qu’il existe un pays à deux dimensions. Évidemment, le monarque ne voudra jamais le croire : comment envisager ce que nos sens ne peuvent nous montrer ? Enfin, notre Carré va vivre une expérience incroyable : une Sphère lui apparaît et l’emmène au pays des Trois Dimensions. Une hérésie, pour les prêtres de Flatland.

Vous l’avez compris, l’objectif de Abbott n’est pas de nous faire un cours de géométrie (quoique …) mais d’interroger notre perception du monde et la fiabilité de nos sens. Dans chaque pays visité, l’énonciation de l’existence possible d’une dimension supplémentaire engendre au mieux des moqueries, au pire la mise à mort. On ne nous parle pas ici de Flatland, mais bien de notre monde en trois dimension tout à fait réel.

Flatland est drôle et érudit, soulève beaucoup de questions et on restera épaté par la préfiguration des théories plus tardives d’Einstein qu’on lira entre ces lignes. Un conte à découvrir, que vous soyez amateur de sciences ou de théologie.


Waiting Period – Hubert Selby Jr

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Le narrateur, au bout du rouleau, décide de se suicider. Un contretemps dans la livraison de l’arme qu’il projette d’utiliser à cette fin lui laissera le temps de trouver une raison de vivre : bien d’autres méritent ce sort avant lui, il sera donc le justicier invisible qui débarrassera l’humanité de quelques uns de ces salauds.

Au fil des pages se déroule la pensée du narrateur : tantôt concentrée sur son travail macabre, tantôt plongée dans les affres de la dépression – rarement aussi bien décrite de l’intérieur qu’ici ; Selby livre ici son aversion pour la bureaucratie, vecteur de déshumanisation, pour le racisme, la haine ou l’indifférence.

Le regard du narrateur est froid, celui de l’auteur sur son personnage est tendre. On a ici affaire à un psychopathe, un tueur en série aux méthodes surprenantes, mais néanmoins à un justicier tel que chacun a un jour fantasmé de l’être. La langue est celle de la pensée : déstructurée, passant du coq à l’âne ou terriblement concentrée sur un objectif précis.

L’ensemble est surprenant, et la plume de Selby ne ressemble à aucune autre, tout en étant totalement américaine.

Un ouvrage à ne pas forcément mettre entre toutes les mains, mais un ouvrage à découvrir.

 

 


La neige noire d’Oslo de Luigi Di Ruscio

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La neige noire d’Oslo, contrairement à ce qu’annonce sa couverture, n’est pas un roman, au sens où il ne s’agit pas d’un récit imaginaire. Il n’y a ni début, ni fin et encore moins quelque chose s’approchant d’une quelconque construction. Imaginez qu’on puisse brancher une machine à écrire directement sur le cerveau d’un auteur : c’est de ce résultat hypothétique que s’approche le plus ce livre.

En effet, on découvre ici les divagations plus ou moins intellectuelles de Luigi Di Ruscio. Il décrit son émigration, ses engagements politiques, sa vie quotidienne à l’usine et avec sa famille, sa perception de la religion, son mépris des critiques littéraires et son rapport à la poésie : tout cela s’entremêle, se nourrit et se répète. Et elles sont nombreuses, les répétitions ! Des phrases, parfois des paragraphes entiers, reviennent à l’identique, ou peu s’en faut, comme si l’auteur ressassait ou radotait.

Di Ruscio parle ici essentiellement de lui, et il est difficile d’éprouver une quelconque empathie à son égard. Il se montre souvent méprisant, cynique. Il semble persuadé que d’être ouvrier et poète fait de lui une personne supérieure, ou du moins le ressent-on ainsi, à tous les autres auteurs de poésie. Il se décrit comme un partisan de la libération des femmes, il répète aimer la sienne, et pourtant, sa façon de parler d’elle est pour le moins insupportable. Est-ce que cette logorrhée était destinée à soulager l’auteur ou à être lue ? Ou peut-être n’ai-je pas réussi à percevoir l’humour annoncé par la quatrième de couverture ?

Nous avons dans La neige noire d’Oslo un narrateur antipathique et un récit décousu. Les premières pages déconcertent, pourtant Di Ruscio réussit à nous emmener jusqu’à la dernière page car, malgré tout, le style est unique et quoique l’ensemble soit déconcertant, on ne peut y rester indifférent. Les partisans de la lutte des classes et les pourfendeurs de patrons y trouveront sans doute leur compte.

 


La Guerre de la fin du Monde de Mario Vargas Llosa

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Wahou. Je vous accorde qu’il s’agit là d’un commentaire fort peu littéraire, mais c’est tout de même la première chose qui m’a traversée la tête à la lecture de l’ultime page de ce long roman.

La Guerre de la fin du Monde, c’est la guerre de Canudos : conflit armé bien réel de la fin du 19e siècle, au cœur de la toute jeune république du Brésil. D’un côté, il y avait les républicains. De l’autre, une communauté hétéroclite unie autour d’un prédicateur, perçu comme un messie, qui s’oppose à la république, au mariage civil et au système métrique décimal. Autour, apparaît une théorie de complot monarchiste financé par l’Angleterre. Voilà pour le décor.

On croise, dans ce roman historique, bien des personnages, réels pour certains, imaginés par l’auteur pour d’autres : le Conseiller de Canudos prêche à ses adeptes, pauvres gens, anciens esclaves, bandits de grand chemin plus ou moins repentis, commerçants, paysans, gauchos, gens de cirque et même un anarchiste européen. Pendant ce temps, un conflit politique oppose républicains et monarchistes, conflit qui se cristallise sur le cas de Canudos. Voilà pour l’action.

L’ensemble du roman ne se contente pas de relater des faits historiques en comblant ce qu’on ignore par l’imagination. La Guerre de la fin du Monde parle avant tout des idéaux de chacun, de leurs incompatibilités entre eux et de l’impossibilité pour un idéal d’aboutir à un monde de paix, lisse, uniforme. L’un verra en Canudos l’exemple ultime de l’aboutissement de la lutte des classes, l’autre y verra la réunion de tous les ennemis existants. Tous regardent l’existence de cette communauté théocratique au travers son propre filtre.

Tout le génie de Mario Vargas Llosa est de ne jamais sombrer dans ce travers. Il regarde les événements de Canudos avec suffisamment de neutralité pour que le lecteur ne puisse jamais s’attacher à un camp plutôt qu’à un autre. Chaque idéal est porté par des humains : il est donc imparfait et entaché des pires exactions dont ils sont capables.

Aussi épaisse que dense, l’œuvre est magistrale. L’écriture est riche, le rythme parfaitement maîtrisé, les personnages palpables : rien n’est ici laissé au hasard. Mario Vargas Llosa a bien mérité son Nobel de littérature, et sa Guerre de la fin du Monde rejoint l’étagère de ma bibliothèque réservée aux rares œuvres à emmener sur l’hypothétique île déserte.

 


Le Seigneur des porcheries – Tristan Egolf

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Le seigneur des porcheries, c’est John Kaltenbrunner. Enfant hors-norme, John n’est pas plus apte à s’intégrer à la bourgade péquenaude de l’Amérique céréalière où il grandit que les habitants ne sont prêts à l’intégrer.  Sans doute aussi intelligent qu’explosif, John mène ses envies jusqu’à leur aboutissement en se désintéressant le plus complètement du reste. Très jeune, il se lance dans l’élevage et la réparation de son tracteur tout en ne trouvant rien d’intéressant à ce que l’école et le reste du monde lui proposent. Mais la bourgade est rancunière et pas du tout prête à le laisser mener à bien ses projets.

Et voilà que le sort s’acharne sur lui. De malchances en malveillances, son enfance devient un enfer. Et la suite ne sera pas plus joyeuse.

Le destin de John Kaltenbrunner est ici décrit en deux parties: son enfance et l’âge adulte. Le tout est une ode misanthrope, un pamphlet contre la bêtise des foules, un essai sur l’impossibilité d’être différent. C’est une œuvre qui secoue, qui remue les tripes, qui met les nerfs à fleur de peau. On ne peut pas, en lisant cet ouvrage, ne pas penser à La conjuration des imbéciles, de John K. Toole. On assiste impuissant à un destin sombre, à un déchaînement d’injustice, à un déferlement de violence et on en sort épuisé, dépité, rageur. En 600 pages, Tristan Egolf dresse un portrait bien sombre de la société rurale américaine et rien n’échappe à sa plume acerbe : la police, la justice, la religion, l’ignorance, la lutte des classes, l’immigration sud-américaine et surtout le regard que portent sur elle les locaux, les ragots dévastateurs, l’alcool comme seule fuite possible. Et encore de la rage.

Le récit a quelque chose d’épique, c’est une tragédie contemporaine portée par quelques belles pages au vitriol merveilleusement bien écrites, même si on regrette parfois l’inégalité du style. Certains passages sont quelque peu répétitifs, mais au final cela n’ôte rien à la qualité de l’œuvre.

Le seigneur des porcheries est un livre à découvrir absolument, avec le risque de ne plus jamais regarder l’humanité comme avant.