Les mines sont comme des tiques

Bergslagen2

Les mines sont comme des tiques. Elles tombent sur un territoire, sucent tout ce qu’elles peuvent y sucer avant de s’en détacher, non sans laisser quelques maladies destructrices sur place.

Une société exploitante de mines s’implante toujours avec de belles promesses. Depuis le XIXe siècle, le discours n’a pas changé d’un iota : « emplois, croissance, retombées économiques, développement ». Et beaucoup y croient, puisqu’il n’y a pas foule pour décrire l’envers du décor.

Le voici.

La bête se pose sur un gisement. Qu’il soit de charbon, de fer, d’or, de plomb, d’argent, de zinc ou de cuivre, les conséquences sont toujours les mêmes, partout, à quelques nuances près. La bête se pose et, ne pouvant rien sucer sans aide, s’attache les services d’employés. Quelques-uns sont qualifiés, mais le gros de son cheptel est essentiellement composé de simples bras. Des bras qui ne tarderont pas à être mutilés. Et les avancées technologiques n’y changent pas grand-chose : s’il faut moins de bras qu’il y a un siècle pour arracher les minerais à la terre, ils prennent toujours autant de risques. Beaucoup d’employés y laisseront un membre, un doigt ou un œil. Quelques-uns y laisseront la vie. Aux États-Unis, pays aux mines largement modernisées, entre 1972 et 2010, on dénombre près de quatre cents tués, uniquement dans les mines de charbon et d’argent. En 2010, 29 ouvriers ont péri dans une mine de Nouvelle-Zélande – qui n’est pas un pays aux techniques archaïques – après cinq jours d’agonie sous terre. Nul besoin de multiplier les exemples, on pourrait en remplir des pages entières. La mine finit toujours par s’abreuver du sang des Hommes. Et ça n’est que le moindre mal.

Malgré toutes les promesses de sécurité environnementale, la mine est une bête qui comme toutes les bêtes urine et défèque. La nature de ses déjections dépend de ce qu’elle extirpe du sous-sol. Soufre. Métaux lourds. Arsenic. Acide sulfurique. On a beau mettre des filtres, créer des bassins de rétention, toutes ces charmantes substances se retrouvent tôt ou tard dans les sols et dans l’eau. Les Hommes s’empoisonnent. Les végétaux meurent. Les animaux disparaissent. C’est inéluctable. Les promesses ne sont pas des remèdes.

Pendant son temps de présence sur un territoire, il est vrai qu’une mine crée une activité économique. Elle devient vite la seule activité économique, toutes les autres dépendant d’elle, et celles qui n’ont rien à voir disparaissant. Qui irait passer ses vacances dans un pays minier ? Là où la bête s’installe, le tourisme s’évapore.

Quand elle a sucé tout ce qu’il était rentable de sucer, comme la tique gorgée de sang, la société gestionnaire se décroche et s’en va. On ne tardera pas alors à voir se développer les maladies qu’elle a laissées en cadeau, d’abord au sens propre du terme : silicose pour le mineur de charbon, néphropathie pour les mineurs de zinc, saturnisme pour les mineurs de plomb, irritations pulmonaires et problèmes osseux pour tous. Et puis, il y a toutes les maladies plus symboliques. Déliquescence du tissu social qui n’existait plus qu’autour de la bête disparue, alcoolisme, appauvrissement économique et culturel. On ne peut pas reconstruire ce que la mine a détruit. Les touristes ne reviendront pas. Les terres et l’eau polluées ont poussé les nouvelles générations vers d’autres horizons. Les nouveaux chômeurs de la mine n’iront pas ailleurs et ne pourront rien faire d’autre. La bête dévore l’espoir.

Je viens d’un ancien pays miniers. Dans mes souvenirs d’enfance, il y a nombre d’images de vieillards pas si vieux, un tuyau dans le nez raccordé à une bouteille d’oxygène montée sur roulettes qu’ils traînaient péniblement derrière eux d’administration en administration, avec pour unique espoir d’obtenir un meilleur taux de reconnaissance possible pour leurs maladies. Dans mes souvenirs d’enfance, il y a ces pustules que l’on nomme terrils : d’immense crassiers noirs dont certains, encore aujourd’hui, sont interdits d’accès parce qu’ils n’en finissent plus de cracher leurs dégazages toxiques. Il y a aussi une mare attenante à un de ces terrils, que dans la langue locale on nomme mare aux cochons. En 1916, il n’y avait là rien d’autre qu’une forêt. Un affaissement minier a créé trois petites mares. Et puis le sous-sol a continué de s’effondrer et il n’y a plus eu qu’une seule mare. Aujourd’hui, un siècle plus tard, il y a là un lac de quatre-vingt-dix hectares qui n’en finit plus d’engloutir la forêt. Et c’est loin d’être le seul effondrement. Les faits divers de mon pays natal sont truffés d’histoires de maisons qui s’effondrent. Il existe des endroits où les habitations ne se sont pas effondrées, mais sont descendues de six mètres par rapport à leur niveau initial. Les nappes phréatiques sont remontées, se sont gorgées de polluants et provoquent régulièrement des inondations. J’ai grandi dans une maison où, parfois, tout se mettait à trembler sans qu’il n’y ait pourtant de risque sismique. Il n’y avait juste plus de terre sous nos pieds. Il n’y avait que la promesse d’être un jour engloutis.

Je viens d’un pays de mines, et il m’a fallu une bien longue route avant que je ne réalise que ce sont pour une large part les mines et leurs maladies que je fuyais. Et voilà qu’elles me rattrapent.

Une société d’exploitation de mines, une de ces bêtes immondes, a obtenu l’autorisation de procéder à des forages dans les villages qui entourent celui où je vis. Elle est venue avec ses promesses d’emplois et de respect de l’environnement. Elle est arrivée avec ses mensonges et ses omissions dans un pays qui ne saurait avoir la mémoire de ce qu’il n’a pas vécu.

Je ne fuirai pas encore.

mines-630x0

Publicités

À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

5 responses to “Les mines sont comme des tiques

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :