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Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits de Salman Rushdie

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Je l’attendais depuis si longtemps qu’en théorie, j’aurais dû finir la lecture de Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits d’une seule traite. Mais il s’est vite avéré que ça aurait été du gâchis. Ceux qui connaissent déjà l’écriture de M. Rushdie savent quelle capacité de densification du récit il a, et lire trop vite serait la garantie de passer à côté de la moitié des détails : c’eut été dommage, tant et si bien que plus j’avançais dans la lecture, plus je déployais des trésors de créativité pour ralentir le rythme de façon à la faire durer plus longtemps : impossible de faire autrement.

Parce que des détails, il y en a autant que des grandes lignes et des personnages. Des personnages, il y en a autant d’humains – et de toutes les ethnies – que de magiques, et tout ce petit monde se mène une guerre impitoyable dans notre monde. Et quand je dis « dans notre monde », je pèse mes mots : il s’agit bien de notre monde tel qu’il est actuellement. C’est le combat entre la rationalité et la croyance, autant dire un combat aussi épique qu’humoristique.

Si on retrouve l’écriture alambiquée des Enfants de Minuit, on se rapproche beaucoup plus par le contenu de Haroun et la mer des Histoires, mais d’une façon bien plus destinée aux adultes et plus irrévérencieuse. Et c’est jubilatoire. On pourrait dire que c’est un conte, mais ça serait mentir : ce sont des centaines de contes antiques et contemporains qui s’entremêlent à la façon des Mille et une nuits, comme le titre l’annonçait.

Mais l’important n’est pas tant le récit en lui-même que ce qu’il provoque à terme sur le lecteur : impossible après la découverte de ce roman d’ouvrir un journal sans avoir envie de rire du pire. Non qu’il amoindrisse la gravité de la situation du monde, seulement voilà : Salman Rushdie décale notre regard d’une façon si ingénieuse qu’on ne peut plus regarder tout ça comme avant. Là où tout un chacun voit une guerre meurtrière, le lecteur de Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits verra une ultime bêtise de djinn qui finira par se dissoudre dans la rationalité et l’intelligence.

Quant à la conclusion, que je ne révélerai pas, elle ne pourra qu’obliger le lecteur à avancer d’un grand pas vers lui-même, et vous conviendrez que c’est un sacré cadeau de l’auteur.

Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits n’est peut-être pas le meilleur roman de M. Rushdie d’un point de vue purement littéraire, mais c’est sans doute le plus réjouissant, le plus accessible et le plus nécessaire à son époque. Entre conte et philosophie, c’est un livre qui grandit sans peser, et la garantie de passer un excellent moment un tout petit peu à côté de la réalité.

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Le Sommeil de la raison de Juan Miguel Aguilera

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Me voilà bien gênée aux entournures pour aborder la critique de cet ouvrage. En effet, j’ai la sensation que ce que j’ai à lui reprocher émane plus de la traduction que de l’auteur lui-même. Mais commençons par le commencement.

L’histoire se déroule au XVIe siècle et nous fait croiser le chemin de quelques personnages historiques notoires, de Charles Quint à Érasme, de Jérôme Bosch à Ignace de Loyola. Quoiqu’il s’agisse d’une œuvre de fiction tendant à la fantasy, mêler l’imaginaire à la réalité est un parti pris original et intéressant. L’Inquisition fait alors rage, il n’y a donc rien d’étrange à inclure des histoires de sorcellerie à cette époque. Quant aux tableaux de Bosch, personne ne penserait à nier la charge magique ou démoniaque qu’ils portent. Qu’ils soient le support à un tel récit est en soi une bonne idée. L’ensemble aurait pu être un excellent roman sans les éléments qui suivent.

Tout d’abord, on est très vite dérangé par l’apparition fréquente de l’adverbe «presque ». Pas un seul chapitre sans ce symbole d’approximation. Tout semble « presque » quelque chose, sauf quand tout est « mystérieux », autre mot dont l’usage abusif rend l’ensemble fade. Les choses et événements du roman pourraient être hermétiques, ténébreux, secrets, voilés, pourquoi pas cabalistiques ou auguraux, voire énigmatiques, mais non. Ils sont « mystérieux », ad nauseam. Alors évidemment, on se retrouve à être dérangé dans notre lecture par ce manque de style. Et pas seulement pour des raisons de vocabulaire. Tout est rédigé avec la même tension. Que les personnages soient en train d’échanger paisiblement au bastingage d’un navire ou de fuir une horde de démons, la tension est la même. Ce qui donne une narration d’une épouvantable platitude.

On commence à franchement s’agacer quand apparaissent au fil du récit les « Allemands ». Oui oui, des Allemands au début du XVIe siècle ! Que l’Allemagne n’existe pas comme telle à l’époque ne semble poser de souci à personne … Jusqu’à ce que soudain, l’auteur ou le traducteur s’aperçoive de son erreur, et voilà qu’on ne parle plus des « Allemands », mais des « Germains ». Paf ! Comme ça, d’un coup, sans prévenir ! Voilà bien le genre d’approximation soudainement rectifiée sans correction de ce qui précède qui chatouille un peu.

Et puis survient ce moment où on s’aperçoit très clairement que nous sommes au moins pour partie face à un sérieux problème de traduction. Sous nos yeux apparaît la phrase « Le naturel les guida dans la forêt. » Et on comprend dans le contexte que le mot « naturel » est ici utilisé en lieu et place d’ « autochtone ». Et c’est vraiment embêtant car en français, ça ne veut rien dire. N’étant pas hispanophone, j’ignore si un mot espagnol peut induire en erreur : je ne peux que le supposer. Mais le récit est de nombreuses fois émaillé de ce genre d’erreurs et c’est parfaitement insupportable.

Il est possible que Le sommeil de la raison soit un roman agréable dans sa langue d’origine. Je ne peux que le supposer. Le scénario n’est pas mauvais en soi, mais l’écriture, le manque de style et les erreurs impardonnables posent un très sérieux problème : ils gâchent complètement le plaisir de la lecture.

Aussi serais-je bien en peine de vous en recommander la lecture.


Une boutique de rêve

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Bien des années après avoir quitté cette petite ville de Provence, je me souvenais encore de cette petite boutique de livres d’occasion située dans une ruelle tortueuse. Rien, nulle part, n’en indiquait la direction. On arrivait là en se promenant dans cette vieille cité, au hasard des traverses où les sommets des hautes et étroites bâtisses semblaient s’être rapprochés au fil du temps. Le soleil n’atteignait jamais les pavés, et on venait chercher là un peu de fraîcheur – toute relative – lors des chaudes journées d’été.

On pénétrait dans cette échoppe par une porte vitrée gravée de lettres gothiques dorées. Une cloche tintait et on découvrait alors un incroyable labyrinthe de piles bancales de vieux ouvrages et d’autres plus récents dans une toute petite pièce surchargée en son centre d’étagères. On ne pouvait circuler entre elles que de profil, en veillant à ne pas même effleurer les amoncellements de livres posés à même le sol. Il y avait là les livres d’histoire, entreposés jusqu’aux poutres sombres et massives du plafond. À gauche de cette pièce, en face de la porte, montait un escalier de bois vermoulu qui grinçait à chaque pas. Contre le mur, tout le long de cet escalier, sur des étagères bancales, on trouvait les récits de science-fiction, et sur la mezzanine pas moins encombrée que la pièce du bas, les livres de littérature générale. Dans toute l’échoppe flottait une odeur de poussière.

Le bureau surchargé de vieux papiers du bouquiniste était au fond de la boutique, au rez-de-chaussée. C’était un meuble massif en acajou recouvert d’un sous main en cuir brun sur lequel trônait une lampe de juriste qui diffusait sa lueur glauque dans cette sombre boutique sans autre éclairage. Le bouquiniste lui-même avait l’air aussi âgé que sa boutique. Il portait de petites lunettes aux verres épais cerclés de métal sur un nez qu’il avait proéminent et sous des sourcils broussailleux. Il ne levait le nez de sa lecture en cours qu’à contrecœur et juste le temps d’encaisser le prix des livres qu’on achetait. Je n’ai jamais entendu le son de sa voix : dans le meilleur des cas, il se contentait de grommeler à l’entrée d’un client. Quel que soit le livre qu’on cherchait, on le trouvait toujours chez lui, pas toujours en bon état et systématiquement poussiéreux. Mais il fallait le chercher soi-même dans le classement foutraque de la boutique : le propriétaire ne répondait jamais aux questions qu’on pouvait lui poser, trop absorbé qu’il était par ses propres lectures.

Quelques années après avoir quitté cette petite ville, le hasard m’y mena de nouveau. Je décidai donc de retourner dans cette bouquinerie bien fournie. J’arpentai les rues et les traverses un long moment sans jamais retrouver la boutique ni rien qui lui ressembla, alors qu’aucune rénovation n’avait été réalisée entre-temps dans ce vieux centre bourg. Je retrouvai bien l’étroite ruelle en question, mais de la boutique : nul signe. Après un long moment à errer ainsi, je questionnai une vieille dame qui passait par là. Elle me soutint que jamais à sa connaissance il n’y avait eu de bouquiniste dans ce quartier où elle était née. Je la laissai partir et interrogeai un autre passant qui me fit la même réponse.

Je me questionnais longtemps à ce sujet. Ne croyant guère aux boutiques magiques qui disparaissent, je dus me rendre à l’évidence : j’avais rêvé l’existence de cette bouquinerie avec une telle force que son souvenir c’était installée dans ma mémoire comme n’importe quel lieu bien réel.


Art et gueules cassées

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C’était il y a maintenant plus de dix ans, mais ça m’a marquée pour le restant de mes jours.
Le Conseil Général des Bouches-du-Rhône proposait une exposition gratuite de l’excellent photographe iranien Reza, et je n’aurais raté ça pour rien au monde. D’autant que comme je travaillais alors la nuit, j’avais toute la journée pour ce genre d’activité.
Histoire de joindre d’utile à l’agréable, et parce que je n’étais pas vraiment capable de dresser une barrière entre le travail et le reste de ma vie, je proposai aux usagers de la structure d’accueil pour personnes toxicomanes où je bossai, en accord avec le chef qui avait oublié d’être con, de m’accompagner. En espérant qu’ils ne profitent pas des toilettes du CG pour s’injecter ou de choisir le milieu de l’expo pour s’entre-taper dessus comme cela arrivait parfois, surtout entre les russes et les musulmans qui ne pouvaient mutuellement pas s’encadrer – la guerre en Tchétchénie sévissait encore.

Trois d’entre-eux acceptèrent. A vrai dire, je ne suis pas du tout certaine qu’ils comprirent exactement ce que je leur proposai, mais l’inénarrable Valery, le très remuant jeune Anton et le complètement à la ramasse Omar acceptèrent de me suivre parce qu’ils acceptaient toujours tout ce que je leur proposai. Par sympathie, peut-être ; pour échapper quelques heures de temps en temps à leur quotidien de galère, c’est certain.

Valery et Anton étaient russes et parlaient un français aléatoire. Omar, lui, maîtrisait la langue quand il était en état de la parler, ce qui arrivait rarement.
Nous voilà donc emmenant notre cour des miracles quotidienne dans un énorme bâtiment moderne et plutôt classe, dans une exposition où il n’y avait pas foule, mais où ceux qui déambulaient entre les immenses photographies étaient propres sur eux, pour ne pas dire guindés. Nous fîmes fi des habituels regards de travers, même si ça me faisait toujours monter le rouge de la colère aux oreilles.

Alors que ces propres-sur-eux passaient devant chaque photographie en les regardant à peine mais en s’ébaubissant bruyamment, mes trois gueules cassées et moi-même nous arrêtions longuement devant chaque œuvre, silencieusement, presque religieusement.
Il faut vous dire, si vous ne connaissez pas Reza, que ses portraits ne sont pas seulement beaux. Ils sont terriblement émouvants, ils portent en eux toute la souffrance du monde et toute la beauté des âmes damnées.

Plus nous avancions, plus mes trois protégés étaient silencieux. Le bon peuple bien habillé n’a pas eu à subir le moindre débordement de leur part. Aucun d’eux n’a pensé à aller profiter des toilettes propres. Chacun s’arrêtait longuement devant chaque image. Et puis ce qui devait arriver arriva : chacun d’eux trouva le portrait qui lui parlait le plus, et pleura devant.
Valery pleura devant le portrait d’un homme russe qui avait les portraits de Lénine et de Staline tatoués sur le torse. Quand il se repris, il m’expliqua, la voix tremblante et le français toujours aussi improbable, que c’était une pratique courante sous le régime communiste pour éviter d’être fusillé. Anton pleura devant le portrait d’un mineur chinois. Ne me demandez pas pourquoi : lui si volubile d’habitude s’est muré dans le silence. Quant à Omar, c’est l’image d’une petite fille qui vendait ses jouets dans les rues de Sarajevo qui l’arrêta. Aucun d’eux n’était en capacité de lire les notices des photos. Ils n’en avaient de toute façon nullement besoin.

Les réfugiés, migrants, drogués, délinquants et clochards auprès de qui je travaillais alors m’ont appris bien des choses. Ce jour-là, ils m’ont transmis une notion essentielle : il n’y a aucune condition requise pour être sensible à l’art. Il suffit d’être humain.


Comment naissent les légendes.

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L’autre soir, alors que minuit approchait, je suis sortie vaquer à mes occupations nocturnes habituelles. La lune était à son zénith, on la devinait derrière une épaisse brume d’altitude qui en diffusait si bien la lumière blême que je n’eus pas besoin d’utiliser ma torche, malgré ma vision nocturne défaillante.

Je traversai donc la cour, passai le portail en bois, fis quelques pas et m’arrêtai. Quelque chose clochait, mais quoi ? Je sentais bien qu’il y avait un problème quelque part sans toutefois pouvoir l’identifier immédiatement.

Je fis donc la tournée des bestioles. La vache était couchée avec la chèvre sur son dos, les poules étaient bien rentrées au poulailler dont je verrouillai alors la porte. Je retournai vers la maison, mais je m’arrêtai, nez au vent, pour essayer de comprendre ce qui différait de l’ambiance nocturne habituelle.

Eh bien justement, il n’y en avait pas, de vent. Alors que chaque soir, il y a toujours au moins une brise qui agite les hautes branches de l’immense eucalyptus, cette nuit-là : pas un souffle. Les branches étaient parfaitement immobiles, et on n’entendait pas le bruissement habituel, ni de l’eucalyptus, ni des pommiers, ni d’aucun arbre alentour. Mais il n’y avait pas que les arbres qui faisaient silence, et voilà bien l’étrange !

J’avais beau tendre l’oreille, retenir ma respiration pour mieux entendre : pas un seul son ne me parvenait. Je n’entendais pas les aboiements des chiens des fermes lointaines. Pas un glapissement de renard. Pas un seul ululement d’oiseau nocturne. Pas un froissement d’aile de chauve-souris, pas un seul imperceptible pas ou grignotement de rongeur, pas un feulement de chat, pas un meuglement de vache, pas un coassement grenouille : rien, absolument rien, pas un son, le silence complet.

Il y avait quelque chose d’inquiétant à ce silence. Je frémi et pressai le pas pour rentrer. Je n’aurai pas voulu avoir quelque déplacement pédestre à effectuer cette nuit-là par les chemins creux, pas même avec une torche. Qu’est-ce qui peut être assez effrayant pour faire taire jusqu’aux plus aboyeurs des chiens de fermes ? Quelque lavandière de nuit occupée à tordre ses linges sanglants au lavoir du village ? Quelque créature invisible perçue par tous les animaux des bois et des fossés ? Ou l’Ankou ayant graissé le moyeu de sa maudite charrette ?

Ne le sachant, et une fois n’est pas coutume, j’ai soigneusement verrouillé toutes les portes, tiré les rideaux et me suis glissée dans les draps sans être rassurée. Il m’a fallu du temps pour m’endormir d’un sommeil agité, peuplé de rêves étranges.

 


Les gendarmes et l’enfant

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J’avais à peine seize ans, et je venais de terminer le premier mois de travail de ma vie. Lors de mon premier jour, je n’avais pas du tout été sûre d’être capable d’aller au bout de ce contrat saisonnier. J’avais été embauchée comme aide-cuistot dans une colonie de vacances pour enfants handicapés. Tous ces enfants étaient mal-voyants ou aveugles, mais beaucoup avaient en plus d’autres pathologies très lourdes et très visibles. Certaines difformités n’étaient pas sans rappeler le film Freaks – que je n’avais alors jamais vu. Mais finalement, je me suis habituée, attachée aux enfants ; je suis allée au bout de ce contrat et comme tout le monde, au soir du dernier jour, j’étais triste de rentrer chez moi.

J’étais la seule à remonter vers mon Nord natal, aussi on me demanda de m’occuper du convoi, c’est à dire à surveiller les sept ou huit gamins de six à dix ans qui retournaient également à Lille, où leurs parents viendraient les chercher le lendemain matin. On roulerait toute la nuit, il s’agissait de veiller à ce que personne ne fasse trop l’andouille dans le car et éventuellement de changer quelques couches sur la route. En fait, il n’y eu qu’un pantalon à changer.

Au milieu de la nuit, le petit M. me signifia qu’il avait le pantalon mouillé. J’en informai le chauffeur qui s’arrêta à la première aire d’autoroute. A cette heure tardive, l’aire était quasiment déserte. Le chauffeur resta dans le bus avec les enfants qui dormaient tous, sauf M. et K.
K. avait huit ans. Il était mal-voyant, mais n’avait aucune pathologie associée. Il ne voyait juste pas plus loin qu’à un mètre devant lui. K. voulait d’abord profiter des toilettes et me demanda ensuite s’il pouvait rester dans la petite boutique déserte de la station service. Je demandai à la dame de la caisse de jeter un œil sur lui, ce qu’elle accepta avec le sourire. Je retournai dans les sanitaires avec le petit M. où je lui changeai son pantalon.

Quand nous sortîmes, K. avait trouvé dans les rayons un jouet qui l’intéressait beaucoup : une étoile de shérif, un pistolet et une paire de menottes en plastique. Il me demanda s’il pouvait se l’offrir avec ce qu’il lui restait d’argent de poche, et je n’avais aucune raison de le lui refuser. Entre temps, deux gendarmes en uniforme étaient arrivés à la caisse. K. paya son achat et l’un des gendarmes lui demanda s’il voulait lui-même devenir gendarme, ou peut-être policier. K. acquiesça mais en précisant que ça ne serait malheureusement pas possible. J’étais derrière l’enfant, et je fis signe aux gendarmes que K. n’y voyait rien en agitant la main devant mes yeux. Les deux gendarmes se regardèrent, acquiescèrent d’un signe de tête et proposèrent à K. de faire un petit tour dans leur voiture, précisant qu’il pourrait mettre les gyrophares et passer un message radio. K. trépignait. L’un des gendarmes me demanda si je n’y voyais pas d’inconvénient, sachant qu’ils ne quitteraient pas l’aire d’autoroute. Comment refuser ?

J’emmenais M. jusqu’au car, expliquait l’affaire au chauffeur et les gendarmes m’invitèrent à me joindre à eux. Le chauffeur dit qu’il surveillerait les enfants et j’accompagnai donc K.
Le premier gendarme se mit au volant, le second pris K. sur ses genoux côté passager et je montai derrière, pas forcément très à l’aise d’ailleurs. On fit plusieurs fois le tour du parking, ils firent actionner le gyrophare par l’enfant, lui montrèrent l’ordinateur de bord – c’était il y a longtemps, et l’ordinateur en question avait un écran monochrome vert et tenait plus du minitel que de l’ordinateur à proprement parler -. Ils lui firent enfin passer un appel radio, l’enfant entendit la réponse et on nous déposa devant le bus. Les gendarmes accrochèrent l’étoile de shérif sur le pull de K. et serrèrent la main de l’enfant . Ils me firent un signe de tête et repartirent sans plus de discours. Nous montâmes dans le car, et le petit K. s’endormit la main sur son étoile.

Quand ses parents arrivèrent à la gare, ils lui demandèrent comment s’étaient passées les vacances.
« C’était génial, dit-il, je suis monté dans une voiture de gendarmes ! »

Les années ont passé. J’ignore ce qu’est devenu K. Pour ma part, je n’ai jamais réussi à haïr les forces de police et de gendarmerie comme il est de coutume en France.


Bernarda Soledade, Tigresse du Sertão de Raimundo Carrero

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Bernarda Soledade, Tigresse du Sertão pourrait être une tragédie grecque ou shakespearienne, mais c’est un drame à la fois brésilien et universel. Tout y est : une famille de haut rang, l’inceste, les meurtres, la folie, les fantômes. La tempête gronde. La pluie s’abat sur la maison de maître. Une flamme brûle dans l’hôtel et tandis que la mère laisse toute sa folie s’exprimer, les filles prient et se remémorent les événements qui les ont menées à leur perte.

Raimundo Carrero nous livre son récit par petites touches. Plutôt que d’opter pour une narration linéaire, il joue avec le temps, laisse chacune s’exprimer. Il sait égarer son lecteur dans les brumes de l’ignorance des faits, il prend son temps, laisse la tempête nous perdre et les fantômes nous effrayer. Si nous sommes spectateurs, c’est depuis le premier rang. Les personnages eux-mêmes ne sont pas caricaturaux mais ambivalents. On ne sait si l’on doit les aimer ou les haïr. La soif de pouvoir de l’une plonge ses racines dans sa tristesse. La frivolité de l’autre parle de ses espoirs. On ne saurait juger.

L’auteur est un auteur contemporain primé au Brésil, pas assez connu à mon goût en France. Il faut dire que ce roman est le seul traduit en français actuellement. On ne peut que remercier les éditions Anacaona pour leur travail de diffusion des œuvres brésiliennes chez nous. On y découvre un foisonnement littéraire de qualité.

Un mot d’ailleurs sur le livre lui-même : sa mise en forme est à hauteur de son contenu. Les illustrations de Fernando Videla nous plongent plus encore dans l’univers torturé du roman. L’ensemble est un beau livre : il devient rare qu’un éditeur fasse un travail sérieux sur les supports, ici la mission est parfaitement remplie. On attend impatiemment que le catalogue de cette toute jeune maison s’étoffe, les amateurs de littérature de qualité ne manqueront pas de lui devenir fidèle.


Le rêve de la nuit

Il y a une bonne dizaine d’années, alors que je dormais à la belle étoile, quelque part dans la garrigue, j’ai fait le plus beau rêve de toute ma vie.
Des milliers de gens étaient réunis dans une vaste salle sans mur ni plafond, une sorte de joyeux purgatoire vaporeux éclairé non par une source identifiable, mais par une multitude de particules de lumière qui flottaient dans les airs. Il y avait là des gens que je connaissais dans la vie éveillée et des inconnus. Certains jouaient de la musique, d’autres jonglaient, dansaient, peignaient ou simplement discutaient en riant … De nouveaux arrivants nous rejoignaient, descendant en douceur du plafond inexistant. Et soudain, tout le monde se tut et je me mis à chanter l’air de la Reine de la nuit, de bout en bout. Ce qui est étrange à bien des égards.
En premier lieu, si je connaissais l’air, comme tout un chacun, j’ignorais tout à fait d’où il était tiré. Et puis, je ne parle en réalité pas trois mots d’allemand. Ceux qui m’ont entendu chanter, en vrai, n’ont pas retrouvé l’ouïe depuis que j’ai fait saigner leurs oreilles. Enfin, ma voix réelle tient plus du baryton que du soprano.
A la dernière note, je me suis réveillée, lentement et pleurant de joie. Tout mon corps semblait se souvenir encore du chant.
J’ai toujours beaucoup rêvé, je me suis presque aussi souvent souvenue de mes rêves ; j’en ai fait de toutes les sortes, des plus joyeux aux plus effroyables cauchemars, mais celui-là est le plus beau. Et quand j’entends par hasard, comme tout à l’heure, cette scène, tout le rêve resurgit : la lumière, la douceur et la sensation physique du réveil.
Il existe des rêves qui font douter de toute perception rationnelle du monde. Celui-là en était un.

 


La Tempête

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Voici un film qui est passé parfaitement inaperçu, et c’est bien dommage. Évidemment, en voyant l’affiche, on ne devine pas tout de suite qu’il s’agit de la Tempête, de Shakespeare, et pourtant c’est bien une adaptation de l’œuvre du maître anglais du théâtre intemporel.
La Tempête est l’œuvre la plus magique de Shakespeare : celle qui fait intervenir le plus d’irrationnel, d’esprits et de sortilèges. De fait, le passage au cinéma (avec texte intégral, néanmoins) y gagne par de jolis effets spéciaux, sans trop en faire.
Les acteurs sont irréprochables, la mise en scène intéressante, l’ensemble manque certes un peu de rythme mais donne au final un bon film, parfait pour faire découvrir une pièce à ceux qui n’aiment pas lire ou aller au théâtre. Ceux qui connaissent déjà la pièce apprécieront sans nul doute cette adaptation qui ne manque pas de poésie.


Un anthropologue en déroute – Nigel Barley

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Les essais d’anthropologie sont souvent un peu arides à lire, mais Un anthropologue en déroute n’est pas exactement un essai d’anthropologie. Nigel Barley a fait ici le choix de nous narrer son expérience propre bien plus que le contenu de ses recherches de terrain. On découvre surtout, avec lui, la face cachée de l’anthropologie de terrain.

Et nous voilà à suivre les aventures d’un honorable universitaire anglais, et surtout ses mésaventures, au Cameroun. Cela commence par ses déboires avec l’administration camerounaise, héritée du système français et repensée à la sauce africaine. Et cela ne cesse jamais, nulle part. Nigel Barley nous raconte avec beaucoup d’humour ses déboires, les maladies contractées sur place, son désarroi face à l’impossibilité culturelle de ses interlocuteurs de respecter un rendez-vous, son ennui, la façon dont il devient lui-même un objet d’étude et, tout de même, un peu de ses recherches et découvertes sur la tribu des Dowayo.

On est ici bien loin de l’image romantique de l’anthropologie de terrain et cela fait d’Un anthropologue en déroute un ouvrage aussi plaisant qu’instructif. Quelques mythes quant à cette profession sont méticuleusement déconstruits pour nous donner à voir une réalité inconfortable et souvent déprimante. On ne peut retirer à Nigel Barley un vrai talent d’écriture : son récit se lit comme un roman et on y prend beaucoup de plaisir.