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De la disparition programmée des mamans avant tout

Une entreprise de VTC bien connue se fait allumer pour sa dernière campagne de pub car elle présente une jeune femme « chauffeur mais maman avant tout ».

Il y a encore quelques années, la publicité visait essentiellement la célèbre « ménagère de moins de cinquante ans » et le fait est que les femmes y étaient systématiquement soit une mère soit une potiche, et c’était vraiment pénible. Il était plus que temps de remédier à la chose. Pour vérifier les changements, j’ai pris sur moi et visionné plusieurs tunnels de publicités dans la télévision, et force est de constater que tout cela a bien changé. J’ai vu, pendant ces tunnels de pubs, des potiches mâles musculeux pour vendre des fringues, des parfums et autres pshit à dessous de bras – le corps de l’homme est aussi devenu un objet et je ne suis pas certaine que ça soit une avancée – j’ai vu des chips et des bonbons qui parlent, une femme qui fait de la moto, des désespérés des deux sexes qui rivalisent de bêtise pour vendre le grand marché du célibat que sont les sites de rencontres, pas mal de gosses capricieux, quelques potiches femelles à parfum, des pères pour vendre des bagnoles, et en fait en plusieurs tunnels de pubs, les seules mamans vues étaient en famille traditionnelle complète.

Pas une seule femme-maman archétypale à l’horizon. C’est donc bien un fait : les représentations, au moins dans la publicité, ont beaucoup changé ces dernières années et c’est une très bonne chose.
Oui mais voilà : une entreprise, dans une publicité, a représenté une « maman avant tout ». C’est mal.
Nous sommes passés d’une volonté légitime que cesse la représentation systématique des femmes dans un rôle de mère à la quasi interdiction de représenter des femmes qui s’épanouissent avant tout dans leur rôle de mère. Le nouvel ordre moral nous fait peu à peu glisser vers le mépris de telles femmes. Car il en existe. Oui, n’en déplaise à certaines, il existe des femmes qui s’éclatent dans leur rôle de mère et qui ne veulent rien d’autre. Devrait-on les faire disparaître totalement du paysage médiatique ? Valent-elles moins que les autres ? Sont-elles devenues méprisables ?
C’est en tout cas la sensation que me donne ces lynchages désormais systématiques de toute forme de communication présentant des femmes-mamans. Le glissement a été rapide et est insidieux. Ces campagnes ne s’attaquent pas qu’aux femmes-mamans. Les musulmanes qui choisissent le voile ne manquent pas de se faire cracher dessus par les mêmes militantes. Les femmes qui choisissent de louer leur vagin plutôt que leurs bras pour gagner des sous subissent les mêmes foudres. Maintenant, les femmes-mamans doivent disparaître.

Où s’arrêtera-t-on ? Les femmes ont-elles encore le droit d’apprécier les activités qui leur ont longtemps été réservées ? Ont-elles encore le droit de coudre, de cuisiner, de tricoter ? Ou au nom de la libération, doivent-elles toutes se mettre à souder ou à maçonner ?

Les femmes doivent être libres de leurs choix et de leur corps, mais uniquement dans le cadre pré-défini qu’on leur impose peu à peu sous couvert de les libérer. Méfiez-vous toujours de celles et ceux qui prétendent vous libérer. La plupart d’entre-eux veulent juste vous imposer leur propre vision du monde.

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Le Grand Secret (Conte du XXIe siècle)

Jamais secret n’avait été si bien gardé. On pourrait remonter loin dans l’histoire du monde entier sans pouvoir mettre la main sur pareil exemple. Pourtant, rares étaient ceux qui n’avaient pas été mis au parfum : avec la plus belle ironie, les services secrets n’avaient pas eu vent de l’affaire. Mais la caste de ceux qui n’avaient rien vu venir comprenait aussi la plupart des politiciens, tous les dirigeants de grosses entreprises, quelques hauts gradés de la police et de l’armée, une majorité de hauts fonctionnaires, les dirigeants des principaux médias et quelques autres personnages importants du pays. Tous les autres avaient gardé le silence, d’ailleurs ils ignoraient que leurs voisins, leurs amis et mêmes leurs familles faisaient de même. Pendant les quelques semaines où tout se préparait, chacun continua de vivre comme si de rien n’était, espérant en son for intérieur qu’ils seraient nombreux, mais sans se faire grande illusion pour autant. Au jour J, ils furent tous aussi surpris que ravis de l’ampleur sans précédent du phénomène.

Tout était parti d’une sorte de blague. Un citoyen quelconque, comme tant d’autres, ne supportait plus son travail abscons, mal payé et souvent même humiliant. Il était au bout du rouleau, voulait redonner du sens à sa vie, faire ce qu’il aimait : il voulait vivre, tout simplement. Il était si épuisé, si démoralisé par sa vie quotidienne, si déprimé par cette injonction permanente à mal faire les choses au nom du profit qu’il décida que les conséquences de sa décision ne pourraient jamais être aussi graves que l’état dans lequel il se trouvait : il décida de démissionner, et ça aurait pu en rester là. Mais à l’instant où il prit cette décision, regardant autour de lui, il vit bien que ses collègues étaient tous aussi déprimés que lui. Alors, il leur écrivit un mail – qu’on dit fort amusant, mais personne n’a jamais retrouvé la trace de cette œuvre fondatrice – mail dans lequel il expliquait les raisons de son départ et où il enjoignait son entourage professionnel à se joindre à lui. Il disait en substance que s’ils quittaient tous la structure qui les employait, cette structure mortifère changerait ou disparaîtrait à jamais. Il rédigea ensuite sa lettre de démission qui devait prendre effet deux mois plus tard et l’envoya le lendemain en recommandé avec avis de réception.

Il ne comprit pas pourquoi, un mois plus tard, sa direction vint le supplier de revenir sur sa décision. Cette même direction le méprisait depuis des années, et voilà que son départ approchant, elle se mettait à le flatter, lui proposait une augmentation et même une meilleure répartition de ses horaires de travail, lui faisait des yeux doux et lui offrit une boîte de chocolats, comme si quelques douceurs pouvaient rayer de sa mémoire des années d’amertume. Mais sa décision était prise, il voulait reprendre sa vie en main loin de ce genre d’hypocrisies et il tint bon, refusant catégoriquement de revenir sur sa démission. Un vent de panique soufflait dans les bureaux de la direction où le téléphone ne cessait de sonner.

Ce qu’ignorait notre citoyen quelconque, c’est que son mail, qui devait vraiment être fort amusant tout bien réfléchi, était sorti de l’intranet de sa structure. Voyageant de boite mail en boite mail, il fit le tour du pays dans le plus grand secret.

Et un beau matin, le premier matin de sa liberté retrouvée, il fut surpris quand, après une grasse matinée, il ne trouva personne dans la rue et les commerces fermés. Peu de voitures circulaient, au point qu’on entendait les oiseaux chanter, les transports en commun ne fonctionnaient pas et il n’y avait même pas un agent de police à l’horizon pour lui expliquer ce qui se tramait.

Ça n’est que le soir, quand une immense fête s’organisa dans toutes les rues et sur toutes les places du pays qu’il comprit : tout le monde avait démissionné. A part les membres des services secrets, les dirigeants des grandes entreprises et des principaux médias et quelques hauts gradés, personne n’était allé travaillé. A part ses collègues et lui, personne n’avait respecté les préavis réglementaires, mais chacun avait décidé de rester au lit.

La première réaction des gens importants fut de faire intervenir la police, mais les policiers dormaient. Ils voulurent alors menacer la population via la télévision et la radio mais ne trouvèrent pas de techniciens et aucun d’eux ne savait comment procéder. Ce fut un sacré bazar, d’autant que l’événement fit grand bruit dans les autres pays bientôt gagnés par l’épidémie de démissions.

Évidemment, ça fit quelques dégâts. Les hôpitaux comme les autres services d’urgences ne tournaient plus et ce fut un vrai problème. Il y eut des débordements, à commencer par les prisons. Mais à tout prendre et vu avec du recul, ces quelques sacrifices, aussi horribles furent-ils, étaient nécessaires. Car aujourd’hui, tout va beaucoup mieux.


Voleurs de leur propre liberté de Vidosav Stefanovic

Dans 99 % des cas, je choisis mes livres en fonction de critères mouvants : je connais déjà l’auteur, j’ai envie de découvrir la littérature d’un pays en particulier, le thème du livre m’intéresse. Le 1% restant est constitué de livres que je trouve par hasard, et c’est le cas de Voleur de leur propre liberté. Je ne connaissais pas Vidosav Stefanovic, je ne me suis jamais particulièrement intéressée à la Serbie, et quelques mois d’histoire d’une télévision locale dans une ville serbe – Kragujevac – dont je n’avais jamais entendu parler n’est pas forcément le genre de choses auxquelles je m’intéresse. Mais parfois, on se dit « bah ! Pourquoi pas ! » Et paf, une baffe.

Car si l’auteur nous raconte en effet son histoire de tentative de création d’une télévision locale libre sous Milosevic, la réalité est plutôt qu’il tend un miroir à la lâcheté de chacun de nous quand il est question de notre liberté. C’est que Vidosav Stevanovic maîtrise bien le sujet. Poursuivi, persécuté, calomnié, jugé et exilé à cause de ses écrits, c’est tout à fait par hasard qu’il s’est trouvé un jour de l’hiver 1996 dans sa ville natale alors que la population manifestait contre la censure de Milosevic et qu’on lui confie la reprise en main de la télévision locale. Et comme il a l’air d’être une sacrée tête de nœud, il ne fait aucun compromis : pas de censure, pas de revanchisme, pas de collusion avec les politiciens, pas de langue de bois. La liberté et la vérité, rien d’autre. Forcément, ça s’est très mal passé pour lui. L’expérience a duré six mois, six mois durant lesquels il a écrit ce livre qui est son journal.

La baffe ne vient pas tant de toutes celles qu’il a du encaisser pendant cette période, mais du fait qu’en nous décrivant le peu d’exigences du peuple Serbe en matière de liberté et de vérité, il nous montre en réalité un problème universel. Nous nous résignons tous, même au pire. Face au recul des libertés, à la corruption, aux crises économiques, à la perte voire à la disparition de la vérité dans les médias, nous nous résignons. Et pire encore, une fois résignés, nous acceptons la création de boucs émissaires et nous participons activement à la déliquescence de nos sociétés par notre mépris, nos calomnies, notre inaction, notre repli sur nous-mêmes. Nous acceptons le plus passivement du monde la mutation de nos médias en spectacles juste bons à vider les cerveaux. Nous apprenons à nous débrouiller face au manque d’argent plutôt que de nous révolter de la gestion qui en est faite par les politiciens. Nous sommes, tous, les voleurs de notre propre liberté.

Stefanovic nous décrit un peuple Serbe résigné et méprisable, putride, même, dans son nationalisme. On commence par le trouver bien dur, et si l’on n’est pas trop intellectuellement malhonnête avec nous-mêmes, on finit par se reconnaître sur bien des points, par comprendre que le problème vient bien plus du peuple que des Serbes.

Ce journal a presque vingt ans, mais aujourd’hui, c’est chez nous, en Europe de l’ouest, qu’il est plus qu’urgent de le découvrir : il y a des baffes salutaires.

Maintenant que c’est fait, M. Stefanovic va rejoindre la liste des auteurs dont je ne choisis pas les romans par hasard.


Vie et destin – Vassili Grossman

Par où commencer pour vous résumer les 1200 pages très denses de ce roman qui en est à peine un ? Eh bien commençons par là : si c’est un roman, on est très vite happé par son réalisme cru, et on en comprend aisément la cause en découvrant la biographie de Vassili Grossman. Issu d’une famille bourgeoise juive, il était à la base ingénieur chimiste. Il a travaillé dans une mine, ignore comment il a pu être épargné par les premières purges soviétiques contrairement à d’autres membres de sa famille, il a dû se battre pour éviter le goulag à son épouse et quand la guerre a éclaté, il est devenu correspondant de guerre à Stalingrad.

Vie et destin relate la vie d’une famille Russe juive à travers la guerre, du siège de Stalingrad aux camps de concentration nazis, de l’Académie des Sciences soviétiques aux camps d’internement russes, de Moscou aux petites villes de province. Et on comprend tout de suite mieux le réalisme du récit. Il nous décrit le quotidien des habitants de Stalingrad assiégée, la famine, la peur instillée par le régime de Staline dans tout le pays et le poids d’une administration centrale toute puissante. Loin de se contenter de descriptions, les chapitres plus ou moins romanesques sont entrecoupés de réflexions profondes sur des sujets variés et, pour certains, intemporels. Jusqu’à la lecture de Grossman, je n’avais jamais vraiment compris pourquoi faire la différence entre racisme et antisémitisme. En quelques pages, il m’a fait comprendre l’évidence, que je vous laisserai découvrir car personne ne l’a jamais aussi bien expliqué que lui. En outre, ses propos sur la surveillance de masse du régime de Staline sont terriblement d’actualité. Ses réflexions sur le collectivisme devraient calmer plus d’un utopiste de notre époque. Et mettant en parallèle les réalités du nazisme et du communisme, il creuse la question des idéologies qui promettent des lendemains qui chantent, tranchant sans naïveté : elles ne peuvent mener qu’à des purges et des massacres.

Vassili Grossman a terminé la rédaction de Vie et destin en 1962. Le KGB lui est tombé dessus, son manuscrit a été saisi ainsi que les rouleaux encreurs de sa machine à écrire. Cette œuvre aurait pu disparaître à jamais. Heureusement pour nous, car c’est un document précieux, Andreï Sakharov en a fait sortir une copie du pays. Il sera publié à l’ouest au début des années 80, et en Russie seulement après la chute du mur.

Vie et destin m’apparaît comme un ouvrage qu’on doit lire. Il est indispensable, riche, dense. Mais je ne vais pas vous mentir : ça n’est pas une mince affaire que de s’y attaquer. Outre sa longueur, le nombre des personnages ne simplifie pas la lecture. Et ça n’est rien encore en comparaison du fond. Mais c’est ainsi : il faut souvent se donner un peu de peine pour accéder au meilleur. Entre Histoire, histoire des idées, philosophie, politique et sociologie, Vie et destin est désormais rangé dans ma bibliothèque sur l’étagère des indispensables chefs d’œuvre, de ces livres qui appartiennent ou devraient appartenir au patrimoine mondial de l’humanité.

Une petite note, pour conclure, au sujet du Livre de poche qui publie cet ouvrage : quand on est responsable de la publication d’une telle œuvre, il est absolument honteux d’y laisser traîner autant de fautes. C’est inqualifiable de maltraiter ainsi un chef d’œuvre. Je ne les ai pas comptées, mais j’ai maudit au moins vingt fois cet éditeur pour son travail lamentable. Si vous l’achetez, sachez qu’il est aussi publié par Pocket : peut-être, mais je n’ai pas vérifié, ont-ils fait un travail plus respectueux à ce niveau que le Livre de poche.


Chasseurs et gros pétards

Je feuilletais négligemment le dernier numéro du Chasseur Français, celui de novembre 2017 – oui, je lis le Chasseur Français, et alors ? Il y a bien des gens qui lisent Closer ou Gala, magazines qui ne comportent aucune sorte d’informations, alors que le Chasseur Français a des articles vachement intéressants pour n’importe quel habitant des campagnes, et de toute façon, je fais ce que je veux. Je feuilletais, disais-je donc avant de m’interrompre, le Chasseur Français, quand soudain, je découvris trois pages de publireportage qui me firent tomber de ma chaise.

En haut à droite, il y a une grosse feuille de cannabis. Et sur trois pages, on nous fait l’éloge des vertus de la plante interdite en matière de santé. Des problèmes articulaires à la hernie discale en passant par les angoisses et l’asthme, le communiqué reprend quelques bases de la recherche bien réelle sur les effets bénéfiques du cannabis médicinal. Et en bas de la dernière page, il y a un bon de commande pour des gélules de Cannaphytol©, cannabis sativa.

J’ai commencé par me dire qu’on m’avait envoyé un numéro du Chasseur Français destiné à un autre pays avant de réaliser que ça n’avait pas de sens. Puis, je suis allée vérifier de quoi il retournait avant de découvrir quelque chose de pas très surprenant : le Cannaphytol© est effectivement légal en France car il contient moins de 0,2 % de substance active. Et pour cause : les capsules sont faites à base de graines et non de fleurs. Elles ne servent donc à rien d’autre que de placebo, mais au fond, là n’est pas l’important.

L’important, c’est que le Chasseur Français est essentiellement destiné à une population rurale et plutôt âgée si j’en crois les petites annonces de rencontres des dernières pages : aucun des postulants à l’amour par correspondance n’a moins de 65 ans. Le Chasseur Français n’est pas exactement un magazine de hippies, pas même de hipsters. C’est même un magazine très conservateur quand il traite de sujets de société. Connaissant bien les chasseurs de mon village, je peux affirmer que s’ils se planquent au fond des bois, ça n’est pas pour fumer des gros pétards. Et pourtant, dans le magazine qui leur est dédié, on leur propose du pseudo-cannabis thérapeutique, et ça ne choque personne. Pour le dire autrement : l’idée d’utiliser du cannabis pour lutter contre la douleur est tellement passée dans les mœurs que même les chasseurs ruraux, âgés et conservateurs peuvent trouver ça tout ce qu’il y a de plus normal.

Et pourtant, les politiciens, eux, refusent d’avancer sur le sujet. Les Français, même les plus conservateurs, sont tout à fait prêts à voir du cannabis en pharmacie, mais les politiciens, même quand ils se disent tournés vers l’avenir, sont coincés dans la loi de prohibition totale de 1970. Et le pire, c’est que cette interdiction stupide laisse la porte ouverte à la vente de placebos inutiles.


Rien à cacher

« Je n’ai rien à cacher. »

Sans doute avez-vous entendu cela nombre de fois en essayant d’expliquer de-ci de-là les dangers du flicage qui se généralise sur internet, que ce soit par des états ou par des entreprises privées qui fournissent un service gratuit mais qu’on rémunère en fait par nos données personnelles. Ça n’est pas toujours simple d’y répondre. Expliquer le concept de métadonnées est d’autant plus compliqué que ça semble abstrait et les conséquences des collectes de données personnelles paraissent si lointaines que pas grand-monde n’y prête grand intérêt.

Voilà un documentaire très pédagogique et très bien fichu qui vous fournira un excellent support pour aborder ces questions sans sombrer dans le jargon compréhensible seulement par les dinosaures du net. On parle ici de choses concrètes, de conséquences déjà existantes et de celles qui arriveront très vite, on parle de la nécessité d’une vie privée protégée et des solutions possibles pour y arriver. Les intervenants ne sont pas des illuminés paranoïaques, on y entend par exemple un ex-directeur de la NSA, rien de moins, particulièrement remonté sur la fabrication actuelle d’états policiers, dans l’indifférence (presque) générale.

C’est suffisamment bien fait pour que votre grand-mère comprenne les enjeux, suffisamment abordable pour que vos ados réfléchissent à ce qu’ils mettent en ligne. C’est bien simple : Nothing to hide devrait faire partie du matériel pédagogique de toutes les écoles du monde s’il y avait par ailleurs une volonté de former des individus libres et pensants, ce qui n’est évidemment pas le cas comme le démontre brillamment ce documentaire.


The handmaid’s tale.

Il y a les séries qui pétaradent, où la forme fait office de scénario, où le fond se noie dans la vacuité, où les acteurs sont transparents, où la photographie est bâclée, où on alterne action et sexe pour garder le spectateur éveillé. Et il y a The Handmaid’s tale.

Cette série en dix épisodes est un petit bijou de réalisation. Dystopie glaçante par son réalisme et sa probabilité, c’est avec des petites touches, des sous-entendus, bref, beaucoup de finesse qu’on nous décrit à la fois une société et la façon dont elle s’est construite. Certains sujets ne sont qu’effleurés, et c’est ainsi qu’ils en deviennent essentiels. D’autres sont fouillés au point d’en devenir insupportables. Et si le fond est là, la forme n’a pas été oubliée : la photographie est sublime, le rythme impeccablement géré et les acteurs sont excellents. Mention spéciale à l’actrice principale, Elizabeth Moss, qui fait jusqu’ici une carrière irréprochable avec un choix de séries intelligentes. Elle a visiblement choisi de ne pas aller se pervertir dans de grosses productions informes qui rapportent beaucoup en n’apportant rien aux spectateurs, et c’est heureux.

Même si le procédé des allers et retours dans le temps pourrait sembler éculé, il est ici parfaitement justifié et surtout parfaitement calculé. Seul bémol : le choix de la musique est dommageable, il ne colle pas toujours à l’ambiance générale, mais on pardonne facilement cet écueil devant le niveau de l’ensemble.

On découvre au générique beaucoup de noms féminins, bien plus qu’on n’en voit habituellement dans ce genre de productions, et si ça n’est pas une fin en soi, une réalisation féminine semblait indispensable pour traiter ce sujet. Il est fort probable que ce regard féminin est pour beaucoup dans la réussite de la réalisation.

The Handmaid’s tale est tiré du roman de Margaret Atwood : La Servante écarlate, et c’est la première fois qu’une série me donne très envie de me précipiter sur le livre et plus généralement sur l’œuvre d’un auteur.

Je ne peux que vous conseiller de visionner The Handmaid’s tale, mais soyez prévenus : c’est pesant (et c’est pour ça que c’est bien).


La buvette du village

 

Dans mon village, il y a souvent des fêtes. Ils sont comme ça, les Kertréplougois : il suffit d’un bout de cochon et d’un peu de musique et tout le monde rapplique pour bâfrer et danser. Quand je suis arrivée, j’ai été surprise de voir une salle des fêtes aussi disproportionnée par rapport à la taille et au peuplement du village. J’ai vite compris qu’en réalité, elle est presque trop petite.

J’ai vite compris aussi que toutes ces fêtes existaient parce que les anciens se remuent beaucoup pour qu’elles continuent d’exister. Il n’y a pas beaucoup de jeunes, dans les parages, en tout cas pas pour donner un coup de main, et les vieux ont tendance à oublier de vieillir dans leur tête. Seulement, leurs articulations commencent à grincer, alors je vais régulièrement aider. C’est normal : ces fêtes sont hautement socialisantes, et c’est surtout grâce à elles que je connais presque tout le monde au village, et inversement.

Lors de la grosse fête d’été, on me missionne à la buvette, et lors de la grosse fête d’automne, on me met au service en salle et à la vaisselle. Pour la fête d’hiver, je sers les crêpes et le chocolat chaud. Évidemment, on ne se refait pas, ce que je préfère, c’est la buvette. C’est là que les gens causent le plus, et il n’est pas rare que quelques anciens oublient que je ne parle pas le breton. Quand ça arrive, je leur réponds en picard et ça fait rire tout le monde. Bien sûr, passées quelques bières, il y a des Messieurs qui se laissent un peu aller à la grivoiserie. Et puis, j’ai une sorte d’abonné. Tous les ans, il est très saoul et oublie que l’année précédente il m’a déjà fait le même cinéma, comme l’année d’encore avant. Il veut mon numéro de téléphone, essaie désespérément de savoir quel âge j’ai, si je suis célibataire et si, à tout hasard, je ne voudrais pas le suivre derrière un talus. Le tout est braillé, explicite, pas fin. Au village, c’est devenu un sujet de plaisanteries. Ce gars-là est tout sauf méchant. Il n’est pas très malin, mais au fond, tout le monde l’aime bien. Les anciennes l’obligent à manger, histoire d’éponger un peu, et même si vous êtes un grand gaillard de quatre-vingt-dix kilos aviné, croyez-moi : vous obéissez aux anciennes sans broncher, même à la plus petite d’entre elles ! Lors du repas de la fête d’automne, il en revient parfois une en cuisine qui me lance : « Ça y est ! J’ai réussi à faire manger sa soupe à ton amoureux ! » et tout le monde se marre. Un peu plus tard, si je traîne près de la buvette, il recommencera son cinéma, comme à chaque fois. Au fond, ce gars-là est un grand maladroit qui se dépatouille comme il peut avec ses cinq cents mots de vocabulaire, l’éducation qu’il a reçue et surtout sa très grande solitude. Sa maladresse nourrissant son isolement, évidemment. Je ne suis pas idiote au point de ne pas pouvoir comprendre ça, alors à chaque fois qu’il repart dans sa grande scène, j’en plaisante avec lui autant qu’avec ceux qui nous entourent. Et puis évidemment, à la buvette, il n’est pas le seul à ne pas être fin, en tout cas selon mes critères.

Oh, ils ne sont jamais vulgaires, du moins pas trop, et ils gardent leurs mains sur le comptoir ! Mais j’en connais plus d’une , d’après ce que je lis ici et là sur les réseaux sociaux, qui hurleraient au harcèlement. Car c’est pour ça que je vous raconte tout ça : je viens de lire une jeune femme qui braillait au harcèlement parce qu’un homme lui a demandé son numéro de téléphone dans une manifestation et une autre itou parce qu’un type lui a volontairement effleuré le pied (sic) dans le métro. Elles feraient un arrêt cardiaque en moins d’un quart d’heure derrière la buvette du village. Si j’ai bien compris, elles pensent que de tels comportements font d’elles des objets sexuels, et uniquement ça. De derrière ma buvette, je vois des gars seuls et non exempts de désir qui cherchent à entrer en contact avec le référentiel dont ils disposent. J’évacue le référentiel et le désir avec une blague en général pas plus fine que les leurs. Je fais semblant de ne pas avoir vu leurs tronches incrédules devant la longueur limitée de ma robe. Et quand je les recroise plus tard, ils me causent avec courtoisie. Tous. On parle météo, vaches, cuisine ou chasse, peu importe : on parle. Je ne suis pas juste un objet de désir. Je suis aussi celle qui trait les vaches, celle qui fait des spectacles, qui écrit des livres, qui tient la buvette et qui fait le service. Celle qu’on n’y comprend pas tout parce qu’elle vient de la ville mais porte des bottes en caoutchouc quand elle n’est pas en robe. Celle qui cause. En causant, ils existent, j’existe, on se respecte chacun à notre façon et avec nos complexités ou notre simplicité, et tout va bien. Ils voulaient entrer en contact, et c’est ce qui est arrivé. Ils sont toujours seuls, mais peut-être un peu moins dans un monde où l’isolement est de plus en plus prégnant. Je pourrais aussi les accuser de harcèlement. Et alors ils seraient plus seuls encore, ce qui ne les rendrait pas plus fins et je ne côtoierais pas foule au village. Et il est probable que ça en dirait plus sur la façon dont je me perçois que sur la façon dont eux le font.

J’ai vécu le harcèlement au travail. Je sais exactement de quoi il s’agit, je sais que ça détruit même les plus aguerris. Un gars saoul qui me drague maladroitement n’est pas un harceleur. Juste un gars saoul qui drague maladroitement …


Ne plus s’émouvoir.

Je ne m’émeus plus de grand-chose. J’ai constaté ça un peu par hasard aujourd’hui. A la une des journaux, il y avait l’égorgeur de Marseille. Un maboule de plus nourri à la fois de religion faisandée et des précédents attentats qui tournent en boucle dans la boîte à images. Hier, j’ai entendu une présentatrice de LCI dire : « Nous allons maintenant revenir sur toutes les attaques au couteau qui ont précédées. » Je me suis juste demandée s’ils allaient remonter ainsi jusqu’aux Ides de Mars de 44 avant le barbu de Palestine. Un fait divers inscrit dans son époque fait ressurgir tous ceux qui lui ressemblent, ad nauseam, et à force de me filer la gerbe ces médias m’ont rendue parfaitement insensible aux faits divers.

Insensible mais pas moins joueuse. Pour m’amuser, j’ai tapé « morts coup de couteau 2015 » dans un moteur de recherche. J’ai choisi l’année au hasard, juste pour voir. Je n’ai pas été déçue, j’en ai trouvé plein :

– La Courneuve : entre la vie et la mort après avoir reçu sept coups de couteau (Le Parisien, 13/11/2015)

– Cachan : un jeune homme tué en pleine rue à coups de couteau (Le Parisien, 19/10/2015)

– Lorraine : l’enfant de 7 ans poignardé au «couteau de boucher» est mort (Le Figaro, 20/10/2015)

– Il avait tué sa mère de 131 coups de couteau (Le figaro, 25/07/2015)

– Un Marocain tué de 17 coups de couteaux (Le Figaro, 16/01/2015)

Il y en a des pages entières, de morts et de blessés à coups de couteau. Mais les assassinés au couteau n’ont d’importance que s’ils permettent de nourrir la haine, la psychose de l’ennemi intérieur et le recul des libertés fondamentales. Ceux-là tournent en boucle, les autres ont droit à une dépêche : ils n’ont aucun intérêt politique, donc médiatique.

Toujours à la une des journaux d’aujourd’hui, il y a un autre maboule, Américain, celui-là. Une énième fusillade au pays de la liberté d’acheter des armes automatiques. La plus meurtrière de l’histoire, paraît-il. Mais les Américains sont comme ça : même leurs faits divers doivent être plus gros que ceux des autres. Pas de quoi être surpris. On sait que la NRA ne tardera pas à expliquer que si les victimes avaient été armées, on n’en serait pas là. On sait que les Américains vont prier sur les victimes, in God they trust, et puis ils ne toucheront à rien, jusqu’à la prochaine fusillade où ils pleureront et prieront encore. Alors non, en effet : la routine n’est pas plus prompte à m’émouvoir que le traitement médiatique d’une attaque au couteau bien pratique pour continuer à nous faire sortir de ce qu’il reste d’état de droit.

Ou alors, c’est que je me suis trop émue hier. J’ai vu mes voisins, là-bas, de l’autre côté des Pyrénées, se faire vilainement casser la gueule par un pouvoir central qui exige qu’ils continuent à jouer avec des règles dont ils ne veulent plus. Dans les vidéos, j’ai vu une jeune femme se faire sauter sur la tête à pieds joints par un flic casqué. J’ai vu des personnes âgées et des pompiers se prendre des coups. J’ai vu des flics tirer à bout portant avec leurs flash-balls. Et aujourd’hui, j’entends. J’entends le silence de l’Europe et des politiciens Français. J’entends les médias m’expliquer que la démocratie c’est vote quand on te le demande et ferme ta gueule le reste du temps. J’ai entendu le service public me ressasser que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne vaut que s’ils veulent bien se plier aux configurations d’antan, parce qu’il ne faut rien changer, parce que les frontières sont sacrées et inamovibles. Et face à ces discours qui tiennent plus de la propagande que de l’analyse, je me demande qu’elle est la vraie situation au Dombass ou en Crimée.

Je ne peux plus m’émouvoir des faits divers, fussent-ils sanglants, parce que j’ai l’esprit beaucoup trop occupé par des questions autrement plus fondamentales : que va devenir cette Europe prête à laisser des flics sauter sur la tête des gens qui ne veulent plus d’un pouvoir centralisé ? Que va devenir la France prête à s’asseoir sur ses libertés parce qu’il y a des gens qui, plutôt que de jouer du couteau par folie ou crapulerie le font au nom d’un quelconque bondieu ? Que vont devenir les peuples qui m’entourent et auxquels j’appartiens quand la démocratie se limite désormais à un bulletin de vote de loin en loin avec l’obligation de se plier à toutes les injonctions le reste du temps ?


La PMA, cette quintessence du libéralisme

Ce matin, j’étais très mal réveillée, j’ai donc été extrêmement surprise d’entendre que France Inter avait enfin découvert qu’on pouvait être opposé à la PMA sans être homophobe ou religieux. Mais évidemment – j’étais mal réveillée, disais-je, et j’avais mal entendu : la radio était en fait réglée sur France Culture, ceci expliquant sans doute cela. A audience moindre, on se permet de réfléchir un chouïa plus loin que le bout de son nez.

Car globalement, toute opposition à ces tripatouillages reproductifs est considérée comme le dernier des archaïsmes, emprunt de haine de l’autre, comme si la nuance ne pouvait exister, comme si on ne pouvait pas au moins essayer de penser en dehors des cases pré-établies et limitées qu’on nous impose.

A gauche, on a décidé sans le moindre débat que la PMA était synonyme d’émancipation, et c’est devenu l’unique revendication sociétale de l’époque pour les personnes auto-estampillées « de gauche ». L’émancipation consiste donc désormais à se déposséder de notre reproduction pour la confier à des médecins et des laboratoires qui doivent sans nul doute y avoir trouvé une manne financière prometteuse. C’est assez comique, d’ailleurs, de constater que cette médicalisation ultime de la reproduction humaine apparaît en même temps que la dénonciation de la surmédicalisation de la naissance sans que personne ne semble rien voir à redire à ces contradictions : « Inséminez-moi artificiellement, mais laissez-moi accoucher naturellement », semblent dire nombre de femmes du XXIe siècle.

Pourtant, la PMA devrait poser bien des questions. Dans une société de plus en plus individualiste, elle tend à faire disparaître l’autre tout en finissant de médicaliser l’ensemble du cycle de la vie. On sera désormais conçu en éprouvette, implanté dans un utérus à l’hôpital, et à l’autre bout de la vie, on finira branché à des machines qui nous maintiendront en vie envers et contre tout pour finalement mourir loin de chez soi au milieu de blouses blanches. L’autre n’est plus un individu, juste un donneur de gamètes. Et pas forcément un seul, d’ailleurs, puisque nous en sommes à fabriquer des êtres humains avec l’ADN de trois individus différents. On voit là les prémices bien entamés de l’eugénisme sans que personne ne trouve à y redire.

Face au déclin bien réel de la qualité du sperme, on ne recherche qu’à peine les causes et encore moins à modifier les modes de vie et de production qui nous ont menés là : on applique au contraire à la reproduction humaine la même logique productiviste qui nous a justement menée là. On sait maintenant que les perturbateurs endocriniens posent d’énormes problèmes, et les clientes de la PMA, pour y faire face, vont opter pour des traitements hormonaux lourds pour retenir le contenu des éprouvettes. Autrement dit, la chimie stérilise l’humain et c’est à la même chimie qu’on demande une solution. Nous avons développé l’usage de ces chimies sans le moindre principe de précaution, et nous nous apprêtons à confier la reproduction humaine dans les mêmes conditions plus ou moins aux mêmes laboratoires.

Autre paradoxe de l’époque, alors qu’on accuse les semenciers céréaliers et légumiers d’avoir non seulement marchandisé mais encore normé les graines de légumes et de céréales, on s’apprête à user massivement de banques de « graines » humaines, en prétendant sans doute qu’elles ne seront pas marchandisés. Comme si dans ce monde on ne marchandisait pas tout ! C’est avoir une vision bien naïve et court-termiste que de croire qu’il en ira autrement avec la semence humaine ! Il viendra bien vite, le moment où on choisira de la semence fabriquée en laboratoire sur la base de plusieurs spermes afin de proposer un catalogue aux aspirants à la reproduction artificielle ! Avec quelles conséquences ? Bien malin celui qui prétend le savoir …

La PMA va tout simplement créer une industrie du bébé. Et c’est cela qu’on appelle « émancipation ». Nous allons atteindre le point ultime de ce que le capitalisme sauvage porte de pire. Tout sera vraiment une marchandise, même les bébés. La PMA est la quintessence du libéralisme économique. Et malgré ça, le discours majoritaire est de nous asséner que la PMA est une idée « de gauche ».