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Vie et destin – Vassili Grossman

Par où commencer pour vous résumer les 1200 pages très denses de ce roman qui en est à peine un ? Eh bien commençons par là : si c’est un roman, on est très vite happé par son réalisme cru, et on en comprend aisément la cause en découvrant la biographie de Vassili Grossman. Issu d’une famille bourgeoise juive, il était à la base ingénieur chimiste. Il a travaillé dans une mine, ignore comment il a pu être épargné par les premières purges soviétiques contrairement à d’autres membres de sa famille, il a dû se battre pour éviter le goulag à son épouse et quand la guerre a éclaté, il est devenu correspondant de guerre à Stalingrad.

Vie et destin relate la vie d’une famille Russe juive à travers la guerre, du siège de Stalingrad aux camps de concentration nazis, de l’Académie des Sciences soviétiques aux camps d’internement russes, de Moscou aux petites villes de province. Et on comprend tout de suite mieux le réalisme du récit. Il nous décrit le quotidien des habitants de Stalingrad assiégée, la famine, la peur instillée par le régime de Staline dans tout le pays et le poids d’une administration centrale toute puissante. Loin de se contenter de descriptions, les chapitres plus ou moins romanesques sont entrecoupés de réflexions profondes sur des sujets variés et, pour certains, intemporels. Jusqu’à la lecture de Grossman, je n’avais jamais vraiment compris pourquoi faire la différence entre racisme et antisémitisme. En quelques pages, il m’a fait comprendre l’évidence, que je vous laisserai découvrir car personne ne l’a jamais aussi bien expliqué que lui. En outre, ses propos sur la surveillance de masse du régime de Staline sont terriblement d’actualité. Ses réflexions sur le collectivisme devraient calmer plus d’un utopiste de notre époque. Et mettant en parallèle les réalités du nazisme et du communisme, il creuse la question des idéologies qui promettent des lendemains qui chantent, tranchant sans naïveté : elles ne peuvent mener qu’à des purges et des massacres.

Vassili Grossman a terminé la rédaction de Vie et destin en 1962. Le KGB lui est tombé dessus, son manuscrit a été saisi ainsi que les rouleaux encreurs de sa machine à écrire. Cette œuvre aurait pu disparaître à jamais. Heureusement pour nous, car c’est un document précieux, Andreï Sakharov en a fait sortir une copie du pays. Il sera publié à l’ouest au début des années 80, et en Russie seulement après la chute du mur.

Vie et destin m’apparaît comme un ouvrage qu’on doit lire. Il est indispensable, riche, dense. Mais je ne vais pas vous mentir : ça n’est pas une mince affaire que de s’y attaquer. Outre sa longueur, le nombre des personnages ne simplifie pas la lecture. Et ça n’est rien encore en comparaison du fond. Mais c’est ainsi : il faut souvent se donner un peu de peine pour accéder au meilleur. Entre Histoire, histoire des idées, philosophie, politique et sociologie, Vie et destin est désormais rangé dans ma bibliothèque sur l’étagère des indispensables chefs d’œuvre, de ces livres qui appartiennent ou devraient appartenir au patrimoine mondial de l’humanité.

Une petite note, pour conclure, au sujet du Livre de poche qui publie cet ouvrage : quand on est responsable de la publication d’une telle œuvre, il est absolument honteux d’y laisser traîner autant de fautes. C’est inqualifiable de maltraiter ainsi un chef d’œuvre. Je ne les ai pas comptées, mais j’ai maudit au moins vingt fois cet éditeur pour son travail lamentable. Si vous l’achetez, sachez qu’il est aussi publié par Pocket : peut-être, mais je n’ai pas vérifié, ont-ils fait un travail plus respectueux à ce niveau que le Livre de poche.

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Chasseurs et gros pétards

Je feuilletais négligemment le dernier numéro du Chasseur Français, celui de novembre 2017 – oui, je lis le Chasseur Français, et alors ? Il y a bien des gens qui lisent Closer ou Gala, magazines qui ne comportent aucune sorte d’informations, alors que le Chasseur Français a des articles vachement intéressants pour n’importe quel habitant des campagnes, et de toute façon, je fais ce que je veux. Je feuilletais, disais-je donc avant de m’interrompre, le Chasseur Français, quand soudain, je découvris trois pages de publireportage qui me firent tomber de ma chaise.

En haut à droite, il y a une grosse feuille de cannabis. Et sur trois pages, on nous fait l’éloge des vertus de la plante interdite en matière de santé. Des problèmes articulaires à la hernie discale en passant par les angoisses et l’asthme, le communiqué reprend quelques bases de la recherche bien réelle sur les effets bénéfiques du cannabis médicinal. Et en bas de la dernière page, il y a un bon de commande pour des gélules de Cannaphytol©, cannabis sativa.

J’ai commencé par me dire qu’on m’avait envoyé un numéro du Chasseur Français destiné à un autre pays avant de réaliser que ça n’avait pas de sens. Puis, je suis allée vérifier de quoi il retournait avant de découvrir quelque chose de pas très surprenant : le Cannaphytol© est effectivement légal en France car il contient moins de 0,2 % de substance active. Et pour cause : les capsules sont faites à base de graines et non de fleurs. Elles ne servent donc à rien d’autre que de placebo, mais au fond, là n’est pas l’important.

L’important, c’est que le Chasseur Français est essentiellement destiné à une population rurale et plutôt âgée si j’en crois les petites annonces de rencontres des dernières pages : aucun des postulants à l’amour par correspondance n’a moins de 65 ans. Le Chasseur Français n’est pas exactement un magazine de hippies, pas même de hipsters. C’est même un magazine très conservateur quand il traite de sujets de société. Connaissant bien les chasseurs de mon village, je peux affirmer que s’ils se planquent au fond des bois, ça n’est pas pour fumer des gros pétards. Et pourtant, dans le magazine qui leur est dédié, on leur propose du pseudo-cannabis thérapeutique, et ça ne choque personne. Pour le dire autrement : l’idée d’utiliser du cannabis pour lutter contre la douleur est tellement passée dans les mœurs que même les chasseurs ruraux, âgés et conservateurs peuvent trouver ça tout ce qu’il y a de plus normal.

Et pourtant, les politiciens, eux, refusent d’avancer sur le sujet. Les Français, même les plus conservateurs, sont tout à fait prêts à voir du cannabis en pharmacie, mais les politiciens, même quand ils se disent tournés vers l’avenir, sont coincés dans la loi de prohibition totale de 1970. Et le pire, c’est que cette interdiction stupide laisse la porte ouverte à la vente de placebos inutiles.


Rien à cacher

« Je n’ai rien à cacher. »

Sans doute avez-vous entendu cela nombre de fois en essayant d’expliquer de-ci de-là les dangers du flicage qui se généralise sur internet, que ce soit par des états ou par des entreprises privées qui fournissent un service gratuit mais qu’on rémunère en fait par nos données personnelles. Ça n’est pas toujours simple d’y répondre. Expliquer le concept de métadonnées est d’autant plus compliqué que ça semble abstrait et les conséquences des collectes de données personnelles paraissent si lointaines que pas grand-monde n’y prête grand intérêt.

Voilà un documentaire très pédagogique et très bien fichu qui vous fournira un excellent support pour aborder ces questions sans sombrer dans le jargon compréhensible seulement par les dinosaures du net. On parle ici de choses concrètes, de conséquences déjà existantes et de celles qui arriveront très vite, on parle de la nécessité d’une vie privée protégée et des solutions possibles pour y arriver. Les intervenants ne sont pas des illuminés paranoïaques, on y entend par exemple un ex-directeur de la NSA, rien de moins, particulièrement remonté sur la fabrication actuelle d’états policiers, dans l’indifférence (presque) générale.

C’est suffisamment bien fait pour que votre grand-mère comprenne les enjeux, suffisamment abordable pour que vos ados réfléchissent à ce qu’ils mettent en ligne. C’est bien simple : Nothing to hide devrait faire partie du matériel pédagogique de toutes les écoles du monde s’il y avait par ailleurs une volonté de former des individus libres et pensants, ce qui n’est évidemment pas le cas comme le démontre brillamment ce documentaire.


The handmaid’s tale.

Il y a les séries qui pétaradent, où la forme fait office de scénario, où le fond se noie dans la vacuité, où les acteurs sont transparents, où la photographie est bâclée, où on alterne action et sexe pour garder le spectateur éveillé. Et il y a The Handmaid’s tale.

Cette série en dix épisodes est un petit bijou de réalisation. Dystopie glaçante par son réalisme et sa probabilité, c’est avec des petites touches, des sous-entendus, bref, beaucoup de finesse qu’on nous décrit à la fois une société et la façon dont elle s’est construite. Certains sujets ne sont qu’effleurés, et c’est ainsi qu’ils en deviennent essentiels. D’autres sont fouillés au point d’en devenir insupportables. Et si le fond est là, la forme n’a pas été oubliée : la photographie est sublime, le rythme impeccablement géré et les acteurs sont excellents. Mention spéciale à l’actrice principale, Elizabeth Moss, qui fait jusqu’ici une carrière irréprochable avec un choix de séries intelligentes. Elle a visiblement choisi de ne pas aller se pervertir dans de grosses productions informes qui rapportent beaucoup en n’apportant rien aux spectateurs, et c’est heureux.

Même si le procédé des allers et retours dans le temps pourrait sembler éculé, il est ici parfaitement justifié et surtout parfaitement calculé. Seul bémol : le choix de la musique est dommageable, il ne colle pas toujours à l’ambiance générale, mais on pardonne facilement cet écueil devant le niveau de l’ensemble.

On découvre au générique beaucoup de noms féminins, bien plus qu’on n’en voit habituellement dans ce genre de productions, et si ça n’est pas une fin en soi, une réalisation féminine semblait indispensable pour traiter ce sujet. Il est fort probable que ce regard féminin est pour beaucoup dans la réussite de la réalisation.

The Handmaid’s tale est tiré du roman de Margaret Atwood : La Servante écarlate, et c’est la première fois qu’une série me donne très envie de me précipiter sur le livre et plus généralement sur l’œuvre d’un auteur.

Je ne peux que vous conseiller de visionner The Handmaid’s tale, mais soyez prévenus : c’est pesant (et c’est pour ça que c’est bien).


La buvette du village

 

Dans mon village, il y a souvent des fêtes. Ils sont comme ça, les Kertréplougois : il suffit d’un bout de cochon et d’un peu de musique et tout le monde rapplique pour bâfrer et danser. Quand je suis arrivée, j’ai été surprise de voir une salle des fêtes aussi disproportionnée par rapport à la taille et au peuplement du village. J’ai vite compris qu’en réalité, elle est presque trop petite.

J’ai vite compris aussi que toutes ces fêtes existaient parce que les anciens se remuent beaucoup pour qu’elles continuent d’exister. Il n’y a pas beaucoup de jeunes, dans les parages, en tout cas pas pour donner un coup de main, et les vieux ont tendance à oublier de vieillir dans leur tête. Seulement, leurs articulations commencent à grincer, alors je vais régulièrement aider. C’est normal : ces fêtes sont hautement socialisantes, et c’est surtout grâce à elles que je connais presque tout le monde au village, et inversement.

Lors de la grosse fête d’été, on me missionne à la buvette, et lors de la grosse fête d’automne, on me met au service en salle et à la vaisselle. Pour la fête d’hiver, je sers les crêpes et le chocolat chaud. Évidemment, on ne se refait pas, ce que je préfère, c’est la buvette. C’est là que les gens causent le plus, et il n’est pas rare que quelques anciens oublient que je ne parle pas le breton. Quand ça arrive, je leur réponds en picard et ça fait rire tout le monde. Bien sûr, passées quelques bières, il y a des Messieurs qui se laissent un peu aller à la grivoiserie. Et puis, j’ai une sorte d’abonné. Tous les ans, il est très saoul et oublie que l’année précédente il m’a déjà fait le même cinéma, comme l’année d’encore avant. Il veut mon numéro de téléphone, essaie désespérément de savoir quel âge j’ai, si je suis célibataire et si, à tout hasard, je ne voudrais pas le suivre derrière un talus. Le tout est braillé, explicite, pas fin. Au village, c’est devenu un sujet de plaisanteries. Ce gars-là est tout sauf méchant. Il n’est pas très malin, mais au fond, tout le monde l’aime bien. Les anciennes l’obligent à manger, histoire d’éponger un peu, et même si vous êtes un grand gaillard de quatre-vingt-dix kilos aviné, croyez-moi : vous obéissez aux anciennes sans broncher, même à la plus petite d’entre elles ! Lors du repas de la fête d’automne, il en revient parfois une en cuisine qui me lance : « Ça y est ! J’ai réussi à faire manger sa soupe à ton amoureux ! » et tout le monde se marre. Un peu plus tard, si je traîne près de la buvette, il recommencera son cinéma, comme à chaque fois. Au fond, ce gars-là est un grand maladroit qui se dépatouille comme il peut avec ses cinq cents mots de vocabulaire, l’éducation qu’il a reçue et surtout sa très grande solitude. Sa maladresse nourrissant son isolement, évidemment. Je ne suis pas idiote au point de ne pas pouvoir comprendre ça, alors à chaque fois qu’il repart dans sa grande scène, j’en plaisante avec lui autant qu’avec ceux qui nous entourent. Et puis évidemment, à la buvette, il n’est pas le seul à ne pas être fin, en tout cas selon mes critères.

Oh, ils ne sont jamais vulgaires, du moins pas trop, et ils gardent leurs mains sur le comptoir ! Mais j’en connais plus d’une , d’après ce que je lis ici et là sur les réseaux sociaux, qui hurleraient au harcèlement. Car c’est pour ça que je vous raconte tout ça : je viens de lire une jeune femme qui braillait au harcèlement parce qu’un homme lui a demandé son numéro de téléphone dans une manifestation et une autre itou parce qu’un type lui a volontairement effleuré le pied (sic) dans le métro. Elles feraient un arrêt cardiaque en moins d’un quart d’heure derrière la buvette du village. Si j’ai bien compris, elles pensent que de tels comportements font d’elles des objets sexuels, et uniquement ça. De derrière ma buvette, je vois des gars seuls et non exempts de désir qui cherchent à entrer en contact avec le référentiel dont ils disposent. J’évacue le référentiel et le désir avec une blague en général pas plus fine que les leurs. Je fais semblant de ne pas avoir vu leurs tronches incrédules devant la longueur limitée de ma robe. Et quand je les recroise plus tard, ils me causent avec courtoisie. Tous. On parle météo, vaches, cuisine ou chasse, peu importe : on parle. Je ne suis pas juste un objet de désir. Je suis aussi celle qui trait les vaches, celle qui fait des spectacles, qui écrit des livres, qui tient la buvette et qui fait le service. Celle qu’on n’y comprend pas tout parce qu’elle vient de la ville mais porte des bottes en caoutchouc quand elle n’est pas en robe. Celle qui cause. En causant, ils existent, j’existe, on se respecte chacun à notre façon et avec nos complexités ou notre simplicité, et tout va bien. Ils voulaient entrer en contact, et c’est ce qui est arrivé. Ils sont toujours seuls, mais peut-être un peu moins dans un monde où l’isolement est de plus en plus prégnant. Je pourrais aussi les accuser de harcèlement. Et alors ils seraient plus seuls encore, ce qui ne les rendrait pas plus fins et je ne côtoierais pas foule au village. Et il est probable que ça en dirait plus sur la façon dont je me perçois que sur la façon dont eux le font.

J’ai vécu le harcèlement au travail. Je sais exactement de quoi il s’agit, je sais que ça détruit même les plus aguerris. Un gars saoul qui me drague maladroitement n’est pas un harceleur. Juste un gars saoul qui drague maladroitement …


Ne plus s’émouvoir.

Je ne m’émeus plus de grand-chose. J’ai constaté ça un peu par hasard aujourd’hui. A la une des journaux, il y avait l’égorgeur de Marseille. Un maboule de plus nourri à la fois de religion faisandée et des précédents attentats qui tournent en boucle dans la boîte à images. Hier, j’ai entendu une présentatrice de LCI dire : « Nous allons maintenant revenir sur toutes les attaques au couteau qui ont précédées. » Je me suis juste demandée s’ils allaient remonter ainsi jusqu’aux Ides de Mars de 44 avant le barbu de Palestine. Un fait divers inscrit dans son époque fait ressurgir tous ceux qui lui ressemblent, ad nauseam, et à force de me filer la gerbe ces médias m’ont rendue parfaitement insensible aux faits divers.

Insensible mais pas moins joueuse. Pour m’amuser, j’ai tapé « morts coup de couteau 2015 » dans un moteur de recherche. J’ai choisi l’année au hasard, juste pour voir. Je n’ai pas été déçue, j’en ai trouvé plein :

– La Courneuve : entre la vie et la mort après avoir reçu sept coups de couteau (Le Parisien, 13/11/2015)

– Cachan : un jeune homme tué en pleine rue à coups de couteau (Le Parisien, 19/10/2015)

– Lorraine : l’enfant de 7 ans poignardé au «couteau de boucher» est mort (Le Figaro, 20/10/2015)

– Il avait tué sa mère de 131 coups de couteau (Le figaro, 25/07/2015)

– Un Marocain tué de 17 coups de couteaux (Le Figaro, 16/01/2015)

Il y en a des pages entières, de morts et de blessés à coups de couteau. Mais les assassinés au couteau n’ont d’importance que s’ils permettent de nourrir la haine, la psychose de l’ennemi intérieur et le recul des libertés fondamentales. Ceux-là tournent en boucle, les autres ont droit à une dépêche : ils n’ont aucun intérêt politique, donc médiatique.

Toujours à la une des journaux d’aujourd’hui, il y a un autre maboule, Américain, celui-là. Une énième fusillade au pays de la liberté d’acheter des armes automatiques. La plus meurtrière de l’histoire, paraît-il. Mais les Américains sont comme ça : même leurs faits divers doivent être plus gros que ceux des autres. Pas de quoi être surpris. On sait que la NRA ne tardera pas à expliquer que si les victimes avaient été armées, on n’en serait pas là. On sait que les Américains vont prier sur les victimes, in God they trust, et puis ils ne toucheront à rien, jusqu’à la prochaine fusillade où ils pleureront et prieront encore. Alors non, en effet : la routine n’est pas plus prompte à m’émouvoir que le traitement médiatique d’une attaque au couteau bien pratique pour continuer à nous faire sortir de ce qu’il reste d’état de droit.

Ou alors, c’est que je me suis trop émue hier. J’ai vu mes voisins, là-bas, de l’autre côté des Pyrénées, se faire vilainement casser la gueule par un pouvoir central qui exige qu’ils continuent à jouer avec des règles dont ils ne veulent plus. Dans les vidéos, j’ai vu une jeune femme se faire sauter sur la tête à pieds joints par un flic casqué. J’ai vu des personnes âgées et des pompiers se prendre des coups. J’ai vu des flics tirer à bout portant avec leurs flash-balls. Et aujourd’hui, j’entends. J’entends le silence de l’Europe et des politiciens Français. J’entends les médias m’expliquer que la démocratie c’est vote quand on te le demande et ferme ta gueule le reste du temps. J’ai entendu le service public me ressasser que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne vaut que s’ils veulent bien se plier aux configurations d’antan, parce qu’il ne faut rien changer, parce que les frontières sont sacrées et inamovibles. Et face à ces discours qui tiennent plus de la propagande que de l’analyse, je me demande qu’elle est la vraie situation au Dombass ou en Crimée.

Je ne peux plus m’émouvoir des faits divers, fussent-ils sanglants, parce que j’ai l’esprit beaucoup trop occupé par des questions autrement plus fondamentales : que va devenir cette Europe prête à laisser des flics sauter sur la tête des gens qui ne veulent plus d’un pouvoir centralisé ? Que va devenir la France prête à s’asseoir sur ses libertés parce qu’il y a des gens qui, plutôt que de jouer du couteau par folie ou crapulerie le font au nom d’un quelconque bondieu ? Que vont devenir les peuples qui m’entourent et auxquels j’appartiens quand la démocratie se limite désormais à un bulletin de vote de loin en loin avec l’obligation de se plier à toutes les injonctions le reste du temps ?


La PMA, cette quintessence du libéralisme

Ce matin, j’étais très mal réveillée, j’ai donc été extrêmement surprise d’entendre que France Inter avait enfin découvert qu’on pouvait être opposé à la PMA sans être homophobe ou religieux. Mais évidemment – j’étais mal réveillée, disais-je, et j’avais mal entendu : la radio était en fait réglée sur France Culture, ceci expliquant sans doute cela. A audience moindre, on se permet de réfléchir un chouïa plus loin que le bout de son nez.

Car globalement, toute opposition à ces tripatouillages reproductifs est considérée comme le dernier des archaïsmes, emprunt de haine de l’autre, comme si la nuance ne pouvait exister, comme si on ne pouvait pas au moins essayer de penser en dehors des cases pré-établies et limitées qu’on nous impose.

A gauche, on a décidé sans le moindre débat que la PMA était synonyme d’émancipation, et c’est devenu l’unique revendication sociétale de l’époque pour les personnes auto-estampillées « de gauche ». L’émancipation consiste donc désormais à se déposséder de notre reproduction pour la confier à des médecins et des laboratoires qui doivent sans nul doute y avoir trouvé une manne financière prometteuse. C’est assez comique, d’ailleurs, de constater que cette médicalisation ultime de la reproduction humaine apparaît en même temps que la dénonciation de la surmédicalisation de la naissance sans que personne ne semble rien voir à redire à ces contradictions : « Inséminez-moi artificiellement, mais laissez-moi accoucher naturellement », semblent dire nombre de femmes du XXIe siècle.

Pourtant, la PMA devrait poser bien des questions. Dans une société de plus en plus individualiste, elle tend à faire disparaître l’autre tout en finissant de médicaliser l’ensemble du cycle de la vie. On sera désormais conçu en éprouvette, implanté dans un utérus à l’hôpital, et à l’autre bout de la vie, on finira branché à des machines qui nous maintiendront en vie envers et contre tout pour finalement mourir loin de chez soi au milieu de blouses blanches. L’autre n’est plus un individu, juste un donneur de gamètes. Et pas forcément un seul, d’ailleurs, puisque nous en sommes à fabriquer des êtres humains avec l’ADN de trois individus différents. On voit là les prémices bien entamés de l’eugénisme sans que personne ne trouve à y redire.

Face au déclin bien réel de la qualité du sperme, on ne recherche qu’à peine les causes et encore moins à modifier les modes de vie et de production qui nous ont menés là : on applique au contraire à la reproduction humaine la même logique productiviste qui nous a justement menée là. On sait maintenant que les perturbateurs endocriniens posent d’énormes problèmes, et les clientes de la PMA, pour y faire face, vont opter pour des traitements hormonaux lourds pour retenir le contenu des éprouvettes. Autrement dit, la chimie stérilise l’humain et c’est à la même chimie qu’on demande une solution. Nous avons développé l’usage de ces chimies sans le moindre principe de précaution, et nous nous apprêtons à confier la reproduction humaine dans les mêmes conditions plus ou moins aux mêmes laboratoires.

Autre paradoxe de l’époque, alors qu’on accuse les semenciers céréaliers et légumiers d’avoir non seulement marchandisé mais encore normé les graines de légumes et de céréales, on s’apprête à user massivement de banques de « graines » humaines, en prétendant sans doute qu’elles ne seront pas marchandisés. Comme si dans ce monde on ne marchandisait pas tout ! C’est avoir une vision bien naïve et court-termiste que de croire qu’il en ira autrement avec la semence humaine ! Il viendra bien vite, le moment où on choisira de la semence fabriquée en laboratoire sur la base de plusieurs spermes afin de proposer un catalogue aux aspirants à la reproduction artificielle ! Avec quelles conséquences ? Bien malin celui qui prétend le savoir …

La PMA va tout simplement créer une industrie du bébé. Et c’est cela qu’on appelle « émancipation ». Nous allons atteindre le point ultime de ce que le capitalisme sauvage porte de pire. Tout sera vraiment une marchandise, même les bébés. La PMA est la quintessence du libéralisme économique. Et malgré ça, le discours majoritaire est de nous asséner que la PMA est une idée « de gauche ».


RT, les médias français et le CSA

 

La chaîne de télévision russe RT débarque en France, et voilà l’ensemble de la presse du même pays qui dénonce d’un seul bloc la propagande du Kremlin.

Est-ce que RT est effectivement un outil de propagande ? Oui, indubitablement, et les concernés n’en ont jamais fait mystère. Le Kremlin finance cette chaîne autant que le journal en ligne du même nom. Elle diffuse en plusieurs langues et sa ligne éditoriale est claire : elle se propose de présenter une image de la Russie et une vision de l’actualité autres que celles des médias occidentaux.

Bien. Maintenant que cela est posé, j’ai quelques remarques à formuler, et quelques questions qui en découlent.

En 2002, sous l’impulsion de Jacques Chirac, alors Président, la chaîne française France 24 a été créée dans le but « de donner à la France une voix à l’étranger. » Si une chaîne russe qui diffuse chez nous c’est de la propagande, comment nommer une chaîne française qui diffuse chez les autres ? Et une chaîne financée à grand renfort d’argent public ? Et si c’est différent, pourquoi ? Parce que nous sommes les « gentils » et eux les « méchants » ? Je veux bien, mais je suis certaine que n’importe quel Russe vous dira qu’il est le gentil et que nous sommes les méchants. C’est le problème, avec l’ennemi : « il croit que c’est nous l’ennemi alors que c’est lui ! »

Mais ça n’est pas tout ! Voyez-vous, depuis que la principale radio de service public française, à savoir France Inter, se prend pour Rire et Chanson en diffusant des programmes abscons, pro-vegans, hystériques, j’en passe et des plus graves, j’ai tendance à opter pour un autre service radiophonique, public, lui aussi, mais de chez nos voisins : la BBC internationale. Car, l’Anglois, toujours prêt à toutes les vilenies, diffuse sa propagande sur presque toutes les ondes du monde, 24 heures sur 24, en 28 langues et la BBC internationale est directement financée, preuve qu’il s’agit bien de propagande, par le ministère des Affaires Étrangères britannique. De l’aveu même d’un responsable de cette radio, son but est  » d’être la voix la plus connue et la plus respectée au monde apportant par là un profit à la Grande-Bretagne« . Mais je suppose qu’eux aussi sont les gentils, donc ça n’est pas très grave.

Nous voilà donc contraints de trouver une chaîne de propagande diffusée en France par des gens « pas comme nous ». Pas besoin de chercher très loin : la chaîne qatarie Al Jazeera émet chez nous depuis 1998. Mais les Qataris sont de gros investisseurs, ils ne peuvent donc pas être l’ennemi, donc il n’y a absolument rien de grave.

La propagande n’est pas qu’une affaire de télévision. Le cinéma hollywoodien est et a toujours été un outil de propagande pour la diffusion à travers le monde de l' »American way of life ». Je vous renvoie au très anticommuniste « L’invasion des profanateurs de sépultures » pour prendre un exemple, mais une large part des productions plus tardives de l’ère Reagan fera tout autant l’affaire. Mais depuis des décennies, on avale cette propagande toute crue sans se poser la moindre question, sans même voir l’uniformisation du monde qu’elle a provoquée au plus grand bénéfice des États-Unis, et nos chers médias français, s’ils l’ont jamais fait, ne s’en offusquent plus depuis bien longtemps. Car les États-Unis sont nos alliés, et il n’est nul besoin de pousser des hurlements de vierge effarouchée quand nos alliés débarquent avec une surconsommation à nous refourguer.

Mais il y a encore plus grave, du moins à mes yeux, que cette hypocrisie « tendance » : il y a le contenu même de notre presse nationale. Car à qui appartient-elle, notre presse ? A quelques exceptions près – L’Humanité, Marianne, le Canard Enchaîné – « nos » journaux appartiennent à des gens qui ont tout intérêt à voir notre actuel Président-Monarque réussir son démantèlement complet du pays. Bien sûr, les journalistes de ces journaux brandissent leur indépendance, mais quiconque regarde leurs publications d’avant les élections à aujourd’hui n’est pas dupe. Donc à tout prendre, au moins, avec RT, je sais où je mets les pieds. Je connais le « filtre », la ligne éditoriale, je n’ai donc aucun mal à voir les traits grossis, les oublis ou les partis pris. Je suis beaucoup plus embêtée avec Le Monde qui brandit son objectivité là où je ne vois plus qu’une presse partisane.

Je ne suis pas pro-Poutine – comment peut-on raisonnablement l’être ? – mais je n’ai rien contre un autre regard sur l’actualité du monde qui élargira suffisamment le champ pour avoir un peu plus de chance, en usant de nos méninges, de trouver le juste milieu.

 


Macron, la valeur travail et mon grand-père.

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Pour nous vendre sa « valeur travail », Emmanuel Macron est allé jusqu’à exhumer les mineurs. C’est à dire qu’il s’est permis de sortir mon grand-père de sa tombe pour l’ériger en exemple de son projet de société.

Écoute-moi bien, Emmanuel, je vais te raconter l’histoire que tu ne connais pas, celle que tu te permets de t’approprier. Je vais te raconter le bassin minier après la fermeture des mines, et les bienfaits du travail pour les mineurs.

Mon grand-père, celui dont tu profanes la tombe et la mémoire, s’appelait Maurice. Il était mineur à Denain. Il te plairait beaucoup : il était illettré. Je sais que tu aimes ça, les illettrés. Enfin, je dis ça, mais il ne l’a pas été toute sa vie. Je ne sais pas trop comment il s’est débrouillé, mais il a réussi à apprendre à déchiffrer seul les journaux. S’il n’a pas appris à lire, c’est qu’on l’a envoyé au fond quand il avait douze ans. Je ne suis même pas certaine que c’était encore légal, à son époque, mais les sociétés des mines se souciaient plus de rentabilité que de légalité. Elles étaient un peu l’équivalent de tes copains des boites cotées en bourse actuelles. Elles étaient aussi regardantes sur l’âge des mômes qu’on envoyait pousser les berlines que sur les conditions de sécurité des mineurs. Tu sais, on est quelques-uns à se souvenir de Courrières, là où ta « valeur travail » a tué bien des hommes. Là où les entreprises qui te sont si chères ont préféré fermer les puits d’aération pour ne pas perdre trop d’argent plutôt que de laisser une chance aux mineurs d’en sortir.

Mais revenons à mon grand-père. Il vivait chichement dans une minuscule maison avec ma grand-mère, ma mère, mes trois tantes et mon arrière grand-mère. Ta « valeur travail » en faisait des gens très pauvres. Le seul moyen de survivre était de s’entasser à trois générations dans des maisonnettes qu’on qualifierait aujourd’hui d’insalubres. C’était encore plus dur pour ma famille : comme il n’y avait que des filles, il n’y avait pas de jeune gars à envoyer au fond pour un salaire supplémentaire. Mais mon grand-père ne devait déjà pas beaucoup aimer ta « valeur travail » : il n’a eu de cesse, toute sa vie, de louer la Providence qui, en ne lui donnant que des filles, avait évité une génération de souffrances supplémentaire.
Je ne l’ai pas connu. Quand il est mort, ma mère, la plus jeune de la famille, avait quatorze ans. Elle se souvient très bien de sa longue, très longue agonie. Elle me l’a racontée souvent. Elle m’a raconté comment son père maigrissait à vue d’œil, rendant plus visibles encore les éclats d’un coup de grisou qui s’étaient fichés sous sa peau. Comme beaucoup de mineurs, mon grand-père Maurice était silicosé. Une bien sale maladie directement liée à ta « valeur travail ». On commence par avoir un peu de mal à respirer, on finit par chercher l’air qu’on ne peut plus absorber. On meurt en insuffisance respiratoire, mais pas d’un coup. On s’étouffe chaque jour un peu plus, sous les yeux de sa famille.

Je n’ai pas connu mon grand-père Maurice, mais quand j’étais gamine, les traces des mines étaient partout dans les rues. Oh, je ne parle pas seulement des terrils, stigmates toxiques de cette époque que tu bénis et qui polluent toujours les eaux et les sols de ma région natale. Non, je parle des vieux, souvent pas si vieux d’ailleurs, mais si usés, de ces anciens mineurs qui traînaient derrière eux une bouteille d’oxygène montée sur roulettes. Ils ne pouvaient rien faire sans cette bouteille. Un tuyau dans le nez, ils passaient beaucoup de temps à avancer à pas comptés, tirant cet oxygène comme un boulet, d’administration en administration pour gagner quelques pourcentages de silicose reconnus. Car ça fonctionnait comme ça : un médecin – que je n’aurais pas laissé soigner mon chien – payé par les sociétés des mines, jetait un coup d’œil à une radiographie des poumons et décrétait une reconnaissance de X % de silicose. Ce pourcentage déterminait le montant de la pension qu’on lui verserait.

Voilà ce que c’était, Emmanuel, ta « valeur travail » pour les mineurs : une bouteille d’oxygène sur roulettes pour aller mendier quelques francs supplémentaires, histoires de continuer à pouvoir manger en attendant l’agonie par insuffisance respiratoire.

Laisse-donc les mineurs où ils sont, Emmanuel. Laisse-donc mon grand-père où il est : en poussière dans sa tombe, sauf ses poumons qui font sans doute deux blocs de charbon dans le cercueil. Et comprends bien une chose : je suis la petite-fille de Maurice. Je ne l’ai pas connu mais je sais ce qu’il a vécu, je sais que ta « valeur travail » l’a tué d’une façon qu’on peut sans exagérer assimiler à de la torture. Je suis la petite-fille d’un mineur qui sait que ce sont des gens comme toi qui l’ont tué ainsi. Les mineurs, ne t’en déplaise, ne m’ont pas appris la « valeur travail ». Ils m’ont appris la dignité. Les bouteilles d’oxygène leur ont volé la leur. Ta « valeur travail » leur a ôté leur dignité. Ils m’ont appris autre chose malgré eux : ils sont morts de la malhonnêteté de gens comme toi parce qu’ils étaient résignés à leur sort. Deux générations plus tard, sache qu’on a retenu la leçon, et qu’on ne laissera pas ta « valeur travail » nous étouffer.


Le Prince, la lune et les fornicateurs de Florent Kieffer

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On a plus ou moins de plaisir à découvrir et à faire découvrir un livre. Concernant ce petit ouvrage, on a très envie de le faire lire à tout le monde. Non qu’il s’agisse d’un chef d’œuvre : je parlerai plutôt de friandise.

Le Prince, la lune et les fornicateurs n’est pas vraiment un roman, mais plutôt un conte moderne. Il était une fois, dans un temps lointain, un royaume où tout le temps libre est utilisé pour se laisser aller à la fornication, au grand désespoir de l’Intendant qui décide de trouver tous les moyens possibles de lutter contre cette activité improductive en combattant l’existence même de l’érection. Avec pareil sujet, il eut été aisé de sombrer dans la vulgarité, dans l’érotisme à deux sous ou dans les lieux communs insupportables : Florent Kieffer évite pourtant tous ces écueils pour nous offrir au contraire un récit plein de finesse et d’humour.

Évidemment, ça n’est pas un conte pour enfants : destinés à celles et ceux qui ont au moins une vague idée de ce qu’est le désir sexuel, l’histoire n’aurait aucun intérêt pour des petits. Mais de par sa forme, et malgré le sujet traité, il s’adresse tout de même à la part d’enfant qui sommeille dans chaque adulte. C’est frais et réjouissant. C’est très facile à lire, si bien qu’il est accessible même aux lecteurs débutants, sans ennuyer les lecteurs confirmés : une vraie gageure pour un auteur !

Comme beaucoup de contes, il délivre une sorte de morale, mais une morale qui explose les cadres rigides que l’humanité n’a eu de cesse de dresser autour des questions de sexualité. On ne regrettera que le rôle secondaire réservé aux femmes dans ce récit, néanmoins, on rit assez pour pardonner.

Vous êtes encore là ? Mais enfin ? Vous devriez déjà être en train de découvrir les premières pages !