Archives de Catégorie: Conte

Comment naissent les légendes.

icon

L’autre soir, alors que minuit approchait, je suis sortie vaquer à mes occupations nocturnes habituelles. La lune était à son zénith, on la devinait derrière une épaisse brume d’altitude qui en diffusait si bien la lumière blême que je n’eus pas besoin d’utiliser ma torche, malgré ma vision nocturne défaillante.

Je traversai donc la cour, passai le portail en bois, fis quelques pas et m’arrêtai. Quelque chose clochait, mais quoi ? Je sentais bien qu’il y avait un problème quelque part sans toutefois pouvoir l’identifier immédiatement.

Je fis donc la tournée des bestioles. La vache était couchée avec la chèvre sur son dos, les poules étaient bien rentrées au poulailler dont je verrouillai alors la porte. Je retournai vers la maison, mais je m’arrêtai, nez au vent, pour essayer de comprendre ce qui différait de l’ambiance nocturne habituelle.

Eh bien justement, il n’y en avait pas, de vent. Alors que chaque soir, il y a toujours au moins une brise qui agite les hautes branches de l’immense eucalyptus, cette nuit-là : pas un souffle. Les branches étaient parfaitement immobiles, et on n’entendait pas le bruissement habituel, ni de l’eucalyptus, ni des pommiers, ni d’aucun arbre alentour. Mais il n’y avait pas que les arbres qui faisaient silence, et voilà bien l’étrange !

J’avais beau tendre l’oreille, retenir ma respiration pour mieux entendre : pas un seul son ne me parvenait. Je n’entendais pas les aboiements des chiens des fermes lointaines. Pas un glapissement de renard. Pas un seul ululement d’oiseau nocturne. Pas un froissement d’aile de chauve-souris, pas un seul imperceptible pas ou grignotement de rongeur, pas un feulement de chat, pas un meuglement de vache, pas un coassement grenouille : rien, absolument rien, pas un son, le silence complet.

Il y avait quelque chose d’inquiétant à ce silence. Je frémi et pressai le pas pour rentrer. Je n’aurai pas voulu avoir quelque déplacement pédestre à effectuer cette nuit-là par les chemins creux, pas même avec une torche. Qu’est-ce qui peut être assez effrayant pour faire taire jusqu’aux plus aboyeurs des chiens de fermes ? Quelque lavandière de nuit occupée à tordre ses linges sanglants au lavoir du village ? Quelque créature invisible perçue par tous les animaux des bois et des fossés ? Ou l’Ankou ayant graissé le moyeu de sa maudite charrette ?

Ne le sachant, et une fois n’est pas coutume, j’ai soigneusement verrouillé toutes les portes, tiré les rideaux et me suis glissée dans les draps sans être rassurée. Il m’a fallu du temps pour m’endormir d’un sommeil agité, peuplé de rêves étranges.

 


Le Prince et le Pauvre – Mark Twain

index

Le thème du Prince et du pauvre est on ne peut plus classique : un jeune prince qui rêve de liberté propose à un enfant miséreux qui rêve de grandeur d’échanger leurs places le temps d’une journée. L’habit faisant le prince, personne n’y verra goutte. Mais les aléas de la pauvreté transformeront la journée en longues semaines.

Si le propos n’est pas original, c’est la façon dont Mark Twain s’en est saisit qui l’est. Car Mark Twain l’américain pose son décor à la cour du très anglais Henri VIII, dans les rues crasseuses de Londres au XVIe siècle et dans les forêts malfamées alentours. Son souci du détail nous plonge dans cet univers historique sans lésiner sur les ors de la royauté ni les puces de la pauvreté. On s’y retrouve plongé tout entier comme si l’auteur décrivait simplement ce qui l’entoure. Et bien évidemment, le récit est support à questionnements : que connaissent les puissants de l’impact des lois qu’ils promulguent ? Comment réagirait le commun des mortels s’il avait le pouvoir entre ses mains ? La corruption du pouvoir est-elle inéluctable ?

Mark Twain était trop intelligent pour avoir une vision manichéenne des choses, aussi évite-t-il ici l’écueil qui aurait consisté à faire des pauvres les bons et des puissants les méchants. Passant au travers cela, il nous livre un récit admirablement bien écrit, terriblement bien documenté – jusqu’à l’argot des voleurs – , vivant et sans niaiserie.

Souvent proposé aux jeunes lecteurs, Le Prince et le Pauvre pourra tout autant plaire aux adultes.


Chabouté : Tout seul

tout-seul

 

Tout seul est une bande dessinée surprenante. Je n’en révèlerai pas la trame ici car ça serait gâcher le plaisir de la découverte. L’histoire, comme le trait, est épurée : simple sans être simpliste. C’est un récit avec peu de texte, d’une grande humanité et d’une profonde tendresse. On ne sait guère où l’auteur nous emmène, il flotte une ambiance de mystère, les personnages sont des taiseux, on avance donc à petits pas dans un environnement fait d’isolement et d’imagination.

Tout seul est une belle oeuvre graphique, la belle histoire d’un homme narrée sous les embruns d’une mer qui isole, le récit d’un voyage immobile. Le tout est à découvrir absolument.


Contes sous la lune et les pommiers

« Ceux qui vivent, ceux qui meurent… et autres diableries »
histoires contées et lues pour adultes et grands enfants (à partir de 13 ans)
le vendredi 31 août et samedi 1er septembre à 21h
dans le verger du Squivit à Trégrom (22)
(plan : http://goo.gl/maps/tiid)
Pour cette dernière pleine lune avant la rentrée, nous vous convions à une soirée particulière.
Deux personnages de tarot s’incarnent et jouent une partie de cartes avec une règle simple : pour chaque carte tirée, ils doivent conter l’histoire de celui qui vit, ou de celui qui meurt.
On constatera alors que le rire n’est pas forcément là où l’on croit.
Et le diable dans tout cela ?
Il ricane doucement, tapi dans l’ombre, jouant son propre jeu et attendant son heure…
avec Tagrawla Ineqqiqi, Martin Deveaud et Hervé Loth
Entrée libre, sortie au chapeau.
Prévoir une petite laine et un coussin.
En cas d’intempérie, la représentation aura lieu sous abri.

 

 


Le Jour de cette Veille-là

Chers lecteurs et lectrices,

Vous pouvez désormais acquérir une jolie impression du Jour de cette Veille-là, recueil de textes qui ne sont de fait plus disponible sur ce blog.

Vous souhaitant bonne lecture,

Tagrawla

 


L’Ogre du Royaume d’Afughal

La plupart des royaumes ont leur roi, leur forgeron et leur tavernier, d’autres ont une sorcière ou un loup-garou, mais le royaume d’Afughal devait se débrouiller avec son ogre.

Peut-être l’ignorez-vous, mais les ogres vivent très vieux, si vieux qu’aux yeux des hommes, ils paraissent immortels. Bien sûr, il y eut de nombreuses campagnes militaires pour se débarrasser de lui, mais elles faisaient tellement plus de morts que l’ogre lui-même qu’on avait fini par s’accommoder de sa présence et de son régime alimentaire. Il dévorait un ou deux enfants par semaine, mais le royaume était grand, sa population nombreuse, si bien que cela passait presque inaperçu. Et puis cela évitait que les enfants ne fassent l’école buissonnière.

Un jour, pourtant, un nouveau monarque accéda au trône : le roi Abuhlal. Il avait en tête de moderniser le royaume d’Afughal et commença donc par examiner attentivement les doléances que les gens du peuple faisaient régulièrement parvenir au château. Ainsi commença-t-il par baisser légèrement les impôts. Il s’agissait certes d’une diminution symbolique, mais le peuple apprécia et loua son bon roi. Ensuite, il s’attaqua aux problèmes de voirie dans la capitale. C’était une ville relativement importante dans laquelle le contenu des pots de chambre était jeté par la fenêtre, ce qui n’allait pas sans quelques conflits de voisinage et de nombreux problèmes d’hygiène. Ce fut un énorme chantier que d’installer des égouts dans une cité aussi ancienne. Dans un premier temps, le peuple fut ravi à l’annonce du commencement des travaux car cela donna du travail à tout le monde. Puis, quand le chantier commença, tout le monde pesta beaucoup contre le bruit et les désagréments de circulation que cela créa. Enfin, quand plusieurs mois plus tard les travaux furent achevés, le peuple de la capitale organisa une grande fête en l’honneur d’Abuhlal car chacun appréciait de ne plus devoir marcher le nez en l’air pour éviter les chutes intempestives de matières et liquides nauséabonds.

Abuhlal aurait pu s’arrêter là, car il avait rallié le peuple à sa cause et les lettres de doléance se faisaient rares. Seulement, il était orgueilleux et voulait qu’on parle encore de lui pendant des siècles. Toutes les missives de plainte qu’il recevait encore venaient de familles éplorées par la disparition d’un enfant dans l’estomac de l’ogre du royaume. S’il mettait fin à cet état de fait, personne n’oublierait jamais son nom. Il envisagea d’abord de lever une armée pour aller tuer l’ogre, mais son conseiller aux affaires intérieures lui rappela que l’ogre était invincible. Il suggéra qu’ils pouvaient au moins le repousser sur les terres du royaume voisin, mais le conseiller aux affaires extérieures répliqua qu’en ce cas, il était probable que les voisins leur déclarent la guerre, ce qui n’était pas souhaitable car ils étaient beaucoup plus forts.

Abuhlal n’en démordait pas, il fallait que l’ogre cesse de manger les enfants du royaume. Déguisé en simple bourgeois, il arpenta les rues de la capitale car il réfléchissait mieux en marchant.

Ce faisant, il s’égara dans le quartier le plus pauvre, aux abords du fleuve, et fut atterré d’y croiser tant de malades, de mendiants, de personnes qui avaient perdu un membre ou un œil et de vieillards qui restaient assis sur un banc à regarder passer les gens. Tous ces gens étaient globalement improductifs : ils ne rapportaient rien au royaume, aussi leur disparition serait-elle une bonne chose pour tous. Il rentra au château, réunit sa garde personnelle et se rendit derechef, drapeau blanc en tête, à l’antre de l’ogre.

L’ogre venait de terminer un petit garçon de six ans, cuit à la broche et accompagné d’une sauce au vin. Il était repu, de bonne humeur, et s’apprêtait à entamer sa sieste de trois jours quand il aperçut au loin l’escorte royale qui se dirigeait vers lui. Le vieil ogre n’avait pas vu de roi depuis la dernière guerre menée contre lui quelques siècles plus tôt, et il les trouvait toujours amusants. Aussi prépara-t-il du thé pour accueillir l’escouade.

Le roi demanda à être reçu, et l’ogre le pria d’entrer dans sa grotte avec ses ministres et soldats.

« Ai-je la garantie, demanda Abuhlal, que tu ne mangeras aucun de nous ?

– Je viens de terminer mon repas, le roi. Je n’ai plus faim et de toutes façons, je n’aime pas la viande grasse. »

Le roi ne releva pas l’injure : il n’était pas en position de pouvoir se permettre d’esclandre face à une créature qui pouvait les anéantir du bout du doigt.

« Que me veux-tu, le roi?

– Je souhaiterais passer un accord avec toi. Les mères du royaume n’apprécient guère le contenu de tes repas. Et moi-même, je trouve fort dommage que notre pays se retrouve privé de ceux qui seront peut-être ses meilleurs éléments à l’avenir. Aussi, je viens te proposer de te fournir tes repas futurs si tu acceptes de ne plus manger nos enfants.

– Et dis-moi donc, le roi? Avec quoi comptes-tu me remplir la panse?

– Et bien… Le royaume compte nombre d’improductifs. Aucun n’est gras, selon ton goût, mais il y a tout de même plus de viande que sur les enfants.

– C’est que j’aime beaucoup moins la chair adulte. Elle est moins tendre, moins goûteuse, et il faut beaucoup la battre pour l’assouplir, et beaucoup l’arroser de sauce pour la rendre meilleure.

– Bien sûr, bien sûr… Nous pourrions peut-être compenser la qualité par la quantité, et aussi te fournir chaque semaine une barrique de vin et autant de beurre? »

L’ogre réfléchit. Certes, la viande d’adulte était fade. Mais il raffolait du beurre et ne crachait pas dans le vin. Et puis, pour tout dire, il se faisait vieux et les enfants, au fil du temps, avaient inventé bien des techniques pour lui échapper, si bien qu’il devait développer beaucoup d’efforts pour ne pas toujours manger à sa faim. D’ailleurs, celui qu’il avait dévoré aujourd’hui était le premier qu’il avait réussi à attraper en dix jours.

« Combien de tes pauvres me donneras-tu?

– Et bien, nous pourrions t’en livrer quatre par mois.

– Disons cinq.

– Fort bien ! Disons cinq!

– Sans oublier le beurre, le vin… et je voudrais aussi une barrique de miel chaque mois.

– Cela me semble raisonnable et je te l’accorde!

– Bien sûr, si vous cessiez les livraisons, je recommencerais à chasser les enfants!

– C’est entendu, mais n’aie crainte: le royaume ne manque pas d’improductifs, et il s’en crée chaque jour de nouveaux! Évidemment, si tu dévorais encore un enfant, nos livraisons cesseraient immédiatement.

– Tope-là! s’écria l’ogre ravi.»

Dans les jours qui suivirent, Abuhlal annonça que désormais, le royaume prendrait en charge les vieux, les handicapés et les mendiants. Il annonça la construction d’une grande maison où ils seraient hébergés et nourris. Bien sûr, dès son ouverture, nombreux furent ceux qui s’y précipitèrent. De nouveaux contrats furent passé avec les viticulteurs, les crémiers et les apiculteurs et vite l’ogre reçut ses livraisons sans que personne ne se doute de rien.

Abuhlal fit un long discours depuis son balcon où il expliqua qu’il avait convaincu l’ogre de ne plus manger d’enfant, et tous se réjouirent tant que personne ne se posa de question.

Au début, l’ogre fut ravi. La viande n’était pas bonne, mais le vin, le beurre et le miel étaient excellents. Mais très vite, il se rendit compte qu’un régime uniquement composé de viande d’adultes ne le nourrissait guère. Il perdait du poids à vue d’œil et avait faim en permanence, comme s’il n’avait pas mangé du tout. Il en parla au roi qui, inquiet, lui fit livrer d’abord six, puis sept, puis huit improductifs par mois sans que cela ne change rien. Il ne fallut que peu de temps avant que l’ogre reprenne sa chasse à l’enfant. Il était si affamé qu’il en mangea quatre d’un coup le premier jour.

Cela se sut. Le roi cessa ses livraisons, mais se retrouvait avec une maison des pauvres surpeuplée. Des enfants continuaient à disparaître en grand nombre, et le peuple grondait: s’il tolérait les abus des rois, il n’en supportait pas les mensonges.

Quand enfin Abuhlal, craignant pour ses finances, fit fermer la maison des pauvres, le peuple se rebella, le renversa et mit le cousin du roi déchu sur le trône.

A ce jour, l’ogre court toujours après les enfants malgré ses rhumatismes et plus aucun roi ne s’est plus risqué à tenter de l’en empêcher.


La Forteresse

La forteresse se dresse aux frontières du désert depuis des temps immémoriaux. Personne ne se souvient de pourquoi elle fut construite, ni comment, ni par qui. Pourtant personne n’ignore son existence : tous savent exactement où elle se trouve pour ne pas s’en approcher par inadvertance. Il arrive qu’une caravane égarée l’apercevant à l’horizon fasse un épuisant détour pour la contourner. Elle a mauvaise réputation. Même les vautours ne s’en approchent jamais.
Son aspect n’est pas engageant : haute et massive, on devine que ses murs gris sont épais. On pourrait croire à un ouvrage de maçonnerie aux jointures parfaites, mais si l’on s’en approchait, on constaterait que ses murailles sont parfaitement lisses. La forteresse semble être taillée d’une seule pièce. Elle est entourée d’un large fossé où se dressent des piques acérées, qu’on dit empoisonnées.

Quelques squelettes d’aventuriers y sont empalés. Son toit est en pente raide. Au bas de ces pans, des crochets recourbés attendent l’improbable voyageur qui arriverait par les airs. Jadis, un roi voulut creuser un tunnel pour accéder à l’intérieur, mais à des lieues à la ronde on ne trouva qu’un socle de granite.

De nombreuses légendes circulent au sujet de cet édifice. On dit que la forteresse porte malheur, que quiconque s’en approche devient fou, voire que l’on meurt brusquement bien avant de l’atteindre. On dit aussi qu’elle renferme un trésor fabuleux, mais personne n’entreprend plus de l’acquérir.

La seule certitude concernant la forteresse est que depuis des siècles, à la seule fenêtre protégée de barreaux qu’elle comporte, une faible lumière tremblotante continue de luire.


Tamazight

C’était il y a longtemps. J’étais une toute petite fille très solitaire, qui ne comprenait pas grand-chose ou qui comprenait trop bien. J’ai grandi dans une grande chambre rose très coquette, avec une grande bibliothèque, un bureau immense, un fauteuil de lecture et une lucarne d’où j’apercevais la frondaison des arbres qui longeaient la voie ferrées. Une prison dorée avec une grande, une immense, une gigantesque porte sur les mondes imaginaires, alimentés par les coutumes de ma mère.

Pour ouvrir cette porte, il y avait des tas de clefs. La rêvasserie était ma préférée car elle était sans borne. Venait ensuite la lecture: plus d’une fois j’ai visité les tréfonds de la terre en compagnie d’un professeur tenace et de son neveu naïf; plus d’une fois j’ai fait le tour du monde avec un riche téméraire tout autour de la terre. Il y avait aussi la musique: les histoires des vieilles chansons m’emmenaient dans le passé tandis que les sons psychédéliques me projetaient dans des mondes colorés. Enfin venaient les films. Et surtout, ce film.

C’était un film étrange, d’un genre qu’on ne montre pas aux enfants selon les choses convenues. C’était une histoire compliquée d’assassinat de roi et de succession avortée. Il y avait des drogues et des poisons, des êtres dégoûtants, des mœurs étranges, une vieille femme pas commode et un peuple des cavernes qui rencontrait son prophète. Il y avait l’eau qui était rare et un peuple économe, sur une planète dont les ressources étaient convoitées malgré le danger représenté par des énormes vers qui vous mangeaient tout cru.

J’ai regardé ce film comme font les enfants: en boucle et les yeux ronds. J’ai écouté tous les mots étranges qui s’y trouvaient, et c’était comme s’ils n’existaient que pour me parler, à moi seule.

A l’école, je m’ennuyais beaucoup, j’écoutais les leçons d’une oreille distraite en regardant le temps qui passe. Si j’avais su dessiner, j’aurais rempli mes marges, mais je savais seulement gribouiller un symbole fort simple. C’était le symbole que j’inventais alors pour ma tribu originelle imaginaire: un peuple fier, raffiné et guerrier. C’était le symbole qu’on utilisait pour se reconnaître entre nous. Imaginaire d’enfant.

Et puis, c’était inévitable, j’ai grandi. Et j’ai peu à peu découvert le monde autour de moi. Il ne me plaisait pas. Il y avait trop de mensonges, trop de laideur, trop d’affamés. Mais il fallait faire avec, alors j’ai gardé le trousseau de clefs de la porte dorée et je suis partie au bord de la Méditerranée.

Là, j’ai commencé à être très embêtée. Des tas de gens portaient autour du cou le symbole de ma tribu imaginaire d’antan. Et parfois, il arrivait qu’un de ces vieux messieurs qui l’arboraient fièrement me parla dans une langue que je ne parvenais pas à identifier.

Un jour, pourtant, n’y tenant plus, je leur demandais quel était donc ce symbole. On me répondit que c’était celui d’un peuple qui vivait par delà l’autre bord de la Méditerranée. Ce fut un grand choc.

Je commençais alors ma quête informative sur ce peuple lointain. Un peuple fier, raffiné et guerrier. Au hasard d’une bibliothèque, je découvris que les coutumes de ma mère que je n’avais jamais retrouvées dans nulle autre famille avaient bien des points communs avec celles de ce peuple. Au hasard d’un concert, je fis l’expérience étrange de sentir mon corps vibrer comme jamais à l’écoute du guembri.

Les années passèrent, et chacune d’elles charrièrent leur lot de liens étranges avec ce pays où je ne pouvais aller. Une nuit de pleine lune, un soir de solstice d’été, alors que je dormais en surplomb d’un village abandonné, je fis un rêve étrange. Je survolais une cérémonie menée par des femmes toutes de blanc vêtues au milieu du désert. Elles chantaient des mélopées dans une langue que je reconnais maintenant. Je m’en éveillais bouleversée.

C’est peu de temps après que je changeais d’identité pour un nom dans cette langue.

Un autre été, une inconnue insista pour m’offrir un livre qui n’avait été édité que dans le pays lointain où vit ce peuple. Le roman qu’il contenait me secoua les tripes tant l’histoire qu’il contait semblait être la mienne.

Depuis le jour où la petite fille que j’étais a fait le choix de ne pas devenir l’adulte qu’on lui ordonnait d’être, j’ai trouvé partout un attrait fort pour une culture dont je sais peu de chose. Où que j’aille, quoi que je fasse, elle est toujours là, tapie dans un coin et faisant un clin d’œil à mon passage. Aujourd’hui encore, j’ai découvert que ce film qui m’a tant marqué quand j’étais petite est truffé de mots construits sur les bases de la langue tamazight.


L’Auberge de la Bonne Fortune

Parmi tous les pauvres hères que compte le pays – colporteurs et camelots, ouvriers agricoles allant de ferme en ferme, conteurs et prostituées, mendiants, vagabonds et diseuses de bonne aventure, évadés, fous errants, recherchés – nul n’ignore l’existence de l’Auberge de la Bonne Fortune et tous connaissent ses règles tacites.

C’est un drôle d’endroit : à l’écart de la route d’où il est invisible, on y vient par un chemin tortueux. Il faut passer un petit bois, puis enjamber un ruisseau avant d’arriver à la bâtisse. Construite sur un chemin en pente, son rez-de-chaussée est presque en sous sol. A regarder le bâtiment, on ne peut que se demander si les deux étages qui le chapeautent ne sont pas trop lourds pour lui.

Les murs sont faits de tout ce qu’on a trouvé : bois, briques et pierres tiennent ensemble avec un mélange de terre et de paille. Son toit est couvert de mousse, et quelques tuiles manquantes ont été remplacées par un tissage de branches sèches savamment entremêlées.

Toutes les gouttières sont percées si bien que quand il pleut, on ne peut passer la porte sans franchir une cascade. Parfois, un rire ou un cri accueille le voyageur.

Derrière la porte, on descend quelques marches et une vaste salle accueille ceux qui n’ont pas encore de lit attribué. Près de la cheminée est installé un bureau de fortune où la première sœur reçoit les nouveaux arrivants. Après leur avoir offert du thé et pris de leurs nouvelles, elle consulte son registre à la recherche d’un lit disponible.

Au premier étage on trouve une vaste cuisine. Sur la cuisinière à bois trône toujours une immense marmite de soupe pour ceux qui arrivent entre les repas.
Avant le déjeuner comme avant le dîner, quelques occupants des dortoirs du dernier étage se joignent à la seconde sœur pour confectionner un repas pour tous grâce aux ingrédients qu’ont déposés les voyageurs. Tous dînent ensemble, assis là où ils peuvent, et parfois même debout. Après avoir mangé, chacun lave ses couverts tandis que la deuxième sœur s’occupe des marmites.

Chaque matin, une équipe se forme pour nettoyer l’auberge sous la férule de la troisième sœur tandis qu’une autre lave les draps avec la quatrième.

Ici, on ne paie rien et l’on reste tant qu’on veut à l’unique condition de participer à tout et de fournir la cuisine du mieux qu’on peut.


Le Roi qui assassinait le Pays.

Skull est un petit royaume de la taille d’une vallée au centre d’un dédale d’autres pays séparés par des montagnes et des rivières. Il compte quelques milliers d’âmes rurales, voire rustres, et comme tous les Royaumes, vivent au sein de sa capitale un forgeron, un tavernier, des potiers, cordonniers et tailleurs, paysans et éleveurs, quelques sorcières et un roi.

Au fil des siècles, les rois s’y sont succédés au rythme des décès plus ou moins naturels des précédents. Les gens du peuple se fichaient bien de savoir si le nouveau roi avait été empoisonné, égorgé ou battu en combat singulier par celui d’avant, pas plus qu’ils ne se souciaient de savoir si le vieux roi était mort dans son lit. Ce qu’ils voulaient c’est que rien ne changea trop. Que chacun continue de manger à sa faim et de boire à sa soif et l’on ne s’offusquait pas d’apprendre le menu quotidien du monarque. Les rois étaient faits pour être fainéants: s’ils savaient profiter des bonnes choses du pays et qu’ils ne se mêlaient pas trop des affaires du peuple, ils ne pouvaient pas être mauvais et on tolérait même quelques excès d’exigence de leur part.

Aussi, le jour où le vieux roi Auguste fut retrouvé la langue bleue dans son lit, personne ne se demanda pourquoi son neveu Szilars se frotta les mains en apprenant la nouvelle. On ne se demanda pas plus pourquoi une épidémie de maladie de la langue bleue frappa le reste de la famille royale les jours suivants, jusqu’à ce que ne reste que Szilars.

Il laissa alors entendre qu’il avait aperçu le cuisinier du château verser une étrange fiole dans un ragoût. Il nomma parmi ses hommes les responsables d’une enquête. Le cuisinier fut arrêté, torturé pendant cinq jours après lesquels il acquiesça à l’énoncé d’une sorcière qui l’avait sommé d’empoisonner le roi. Il fut immédiatement pendu sur la place publique.

Le cuisinier n’était pas le premier de sa fonction à finir au bout d’une corde. D’ailleurs les employés du château bénéficiaient à ce titre d’une prime de risque, aussi personne ne trouva rien à y redire.

On organisa une fête grandiose pour les funérailles de la famille royale, et on répéta partout, après des litres de gnôle, que Auguste avait été un bon roi qui n’avait pas trop abusé des impôts et entretenu de bonnes relations avec les voisins du royaume. Et surtout, il n’avait rien changé au rythme ancestral et convivial du pays.

Szilars devait être couronné deux semaines plus tard. Qura, la plus crainte des sorcières de Skull, calcula qu’il prendrait le pouvoir lors de la première lune noire du printemps. Elle se retira dans la forêt pour consulter le pays.

 

Au village, ce furent deux semaines d’effervescence. Jamais de mémoire d’homme les charcutiers, cavistes, sauciers, cuisiniers, commis, boulangers et pâtissiers n’avaient autant travaillé. Szilars avait convié pour l’évènement tous les rois alentours et au delà, mais aussi des amis qu’il avait rencontré dans son jeune temps quand la folie l’avait pris d’aller étudier la gouvernance d’une lointaine contrée dont les paysans de Skull ne connaissaient pas même l’existence.

Quelques uns se dirent que pour arriver en temps et en heure dans leur petit royaume, ils avaient du se mettre en route de bien longue date. Mais personne dans le pays ne se sentait concerné par les affaires du château ou ne prenait au sérieux les accusations portées contre les sorcières dans la mort du vieil Auguste. Si elles pouvaient vous rendre la vie impossible, personne n’avait jamais entendu parler d’une sorcière tueuse. Et puis, personne n’imaginait qu’un roi puisse s’en prendre aux sorcières en général et à Qura en particulier. Personne n’aurait voulu se fâcher avec celles qui s’occupaient des naissances et des morts, qui entraient dans toutes les maisons et en connaissaient tous les secrets, et qui avaient le pouvoir de vous créer des démangeaisons de fourmilière chaque nuit jusqu’à votre mort si le cœur leur en disait. Personne, pas même les rois qui avaient souvent recours à leurs services d’une discrétion absolue quand ils commençaient à perdre en vigueur ce qu’ils gagnaient en ventre.

Mais Qura avait consulté la forêt. La plupart des oiseaux avaient quitté le pays et les arbres se lamentaient de ne pouvoir faire de même. Le moindre fragment de caillou aurait voulu fuir. Il y eu beaucoup d’éboulements dans les montagnes, et des pans entiers de forêts partirent en fumée. Elle vit des animaux trop faibles pour fuir dans les vallées alentours se jeter dans les flammes plutôt que de rester là. Qura fut traversée par une indicible envie de partir ou de mourir. Le pays entier souffrait de ce nouveau roi qui venait et qui ne l’aimait pas.

 

 

Le soir du couronnement, alors que les monarques voisins arrivaient en simples chariots, les chevaux à peine propres, les amis lointain de Szilars traversèrent la vallée dans de somptueux carrosses rutilants. Des tentures noires étaient tirées devant les fenêtres, si bien que personne ne les vit.

La tradition de Skull voulait que le soir de son couronnement, le roi invite l’ensemble du peuple à festoyer dans les murs du château, à ses frais. Il était courant que succédait à la fête le prélèvement d’un impôt exceptionnel, si bien que tous ceux qui habitaient à moins d’une demi-journée de marche venaient en profiter. C’était l’occasion de se convaincre qu’un château, c’était bien trop dur à chauffer et à tenir propre, qu’on ne voudrait pour rien au monde habiter là, et les gens du peuple repartaient souvent en plaignant leur pauvre roi contraint de vivre là sans même pouvoir descendre à la taverne pour s’envoyer un godet avec les copains.

Mais ce soir là, quand à l’heure du dîner le peuple se présenta au château, la porte était close. Alors que la foule commençait à tonner, un héraut annonça que compte tenu des circonstances exceptionnelles de la mort de la famille royale, Szilars avait pris de nouvelles mesures de sécurité pour lui même et ses proches, et seules les personnes munies d’invitations pouvaient franchir la porte.

Le peuple grogna un peu, secoua mollement les lourdes portes puis repartit vers le bourg en contrebas comme un seul homme.
Le plus ravi de l’affaire fut le tavernier. Toute la nuit, on but au comptoir, hébété et taraudé par une question: en quoi l’empoisonnement d’une famille royale était une circonstance exceptionnelle?

 

Alors que la soirée commença à déborder sur la matinée, Qura entra. Le silence se fit. Après un regard circulaire à la clientèle, elle alla s’assoir au comptoir. Tout le monde se leva en gardant les yeux au sol pour lui laisser son tabouret.

Tous savaient bien que Qura n’était pas méchante. Mais tout chez elle était dur. Son visage tout en angle, son dos raide, sa démarche décidée, son regard froid comme l’acier et surtout, ses mots étaient durs. On craignait plus que tout ce qu’elle disait, car elle disait peu de choses et ne se trompait jamais.

Elle commanda une bière, étancha sa soif et son regard se perdit au fond de son verre. Les conversations, chuchotées, reprirent. Elle était nauséeuse et avait la langue pâteuse. Ses oreilles bourdonnaient de la tristesse du pays. Son cœur, effrayé pour la première fois, cognait jusque dans sa tête.

Soudain, le tavernier enhardi par la recette de la soirée demanda d’une voix forte:

«Et vous, m’dame Qura? Z’en pensez quoi, du nouveau locataire du château?»

Le silence se fit. Qura releva lentement les yeux de son godet pour les poser dans ceux du tavernier qui devint blême.

«Ce que j’en pense?»

Et elle lança à travers ses dents serrées:

«J’en pense que vous êtes une foutue bande d’ânes bâtés. J’en pense que ce soir vous auriez du réclamer l’respect pour le pays, ouvrir ces foutues portes de force et vous poser à sa foutue table. J’en pense que maintenant, il sait qu’vous êtes des lâches, qu’il peut tout faire, et qu’il va pas s’en priver! »
Elle finit son godet cul sec, se dirigea vers la porte et reprit, dos à la foule, avant de sortir:

«Vous allez tout perdre. Vous allez perdre tout ce qui vous est précieux. Vous allez rester avachis. Et ça va durer longtemps. Voilà ce que j’en pense.»

Dans la taverne, il y eu beaucoup d’échanges de regard, et d’un commun accord silencieux, tous firent comme s’ils n’avaient rien entendu.

 

Le mois suivant, le roi partit en vacances à bord du magnifique carrosse doré d’un de ses lointains amis tandis que les autres restèrent au château.

Avant de partir Szilas avait laissé une longue liste de consignes. Il voulait que toute la décoration du château soit refaite, ainsi que les boiseries, les jardins, les portes et les serrures. En outre, il voulait qu’on installe des meurtrières qui donnaient du côté du bourg et qu’on creuse des douves autour du château. Il avait aussi commandé des costumes raffinés aux meilleurs tailleurs de la ville et un grand nombre de costumes plus étranges et tous semblables. Cela fournit du travail à tout le bourg et l’on vint même de plus loin pour le gros œuvre. Les gens étaient ravis: quand le roi rentrerait, le tavernier serait le dernier à profiter de l’aubaine le jour de paie car on festoierait.

Mais le roi rentra, et il fallut deux semaines avant que le comptable du château ne porta les salaires amputés d’un nouvel impôt sur le privilège de travailler pour le roi. Il n’y eut pas de fêtes à la taverne. Chacun y noya sa rancœur avant de rentrer dormir chez lui.

Ce soir là, Qura se montra au comptoir. Elle commanda une bière qu’elle but à petite gorgée, jetant des regards alentours sans rien dire. Son godet vide, elle repartit.

 

De tout ce mois, les amis du roi ne furent visibles de personne. Les valets qui les accompagnaient se chargeaient de pourvoir à leurs coûteuses demandes.

 

Szilars revint avec une princesse étrangère qu’il présenta du balcon du château comme sa future femme. Il enjoignit la population à s’en réjouir. Puis il énuméra les changements qu’il allait réaliser dans le pays. Tout d’abord, il renforçait sa garde personnelle, aussi embaucherait-on bientôt des jeunes gens courageux parmi le peuple. Ensuite, il créait une prime pour tous ceux qui dénonceraient un complot contre sa personne. Un commissaire aux complots serait spécialement nommé parmi ses proches. Enfin, les abords du château étaient désormais interdit aux sorcières et à leurs familles.

Il déclara aussi que le royaume était au bord de la faillite, et qu’il allait falloir travailler beaucoup plus si on voulait redresser la situation.

Il annonça qu’on recruterait bientôt d’autres gardes qui surveilleraient les aller et venues des étrangers dans la vallée. Le royaume ne pouvait plus se permettre de laisser n’importe qui s’installer là compte tenu de la faillite qui ne manquerait pas d’arriver sans plus de rigueur de la part de chacun.

Enfin, il conclut par une émouvante déclaration à son peuple: il s’inquiétait beaucoup pour sa santé, aussi interdisait-il désormais de fumer dans les tavernes, sous peine d’amende.

 

Les gens qui avaient assisté au discours avaient la tête qui tournait à l’idée de tant de changements. Des hérauts quittèrent vite le bourg pour aller clamer les nouvelles lois à travers toute la vallée.

 

 

Les jours suivant le tavernier tournait derrière son comptoir comme un fauve en cage. S’ils ne pouvaient plus fumer, les gens risquaient de passer moins de temps dans son établissement, et ça serait autant de bénéfices perdus. Les clients partageaient son inquiétude quoique pour d’autres raisons: où se réuniraient-ils, les soirs de fête? Où fuiraient-ils leurs femmes aux périodes d’hystérie? Où s’échangeraient-ils les nouvelles du pays s’ils ne pouvaient plus le faire une pipe à la main?

Un matin, le tavernier reçu une visite d’un émissaire du château. Ce devait être un des lointains amis de Szilars, car l’homme était certain de ne l’avoir jamais vu. Il était grand et maigre, avait un visage pâle taillé à la serpe: il n’inspirait pas confiance mais son sourire cajoleur aurait embobiné n’importe qui.

« Bien le bonjour, Alfred, fils d’Alphonse, tavernier de v…notre chère capitale. Le Roi Szilars m’envoie te parler de tes pertes à venir et te proposer de les compenser par des profits généreux. Pouvons nous parler en paix dans ton…établissement?

– Et bien…euh…bonjour, Messire. Les premiers clients n’arriveront pas avant une bonne heure, j’pense qu’on pourra avoir la paix, oui. Asseyons-nous par là, au fond.

– Fort bien. Je n’irais pas par quatre chemins. Vois-tu, notre cher Roi craint beaucoup pour sa sécurité. Il a besoin d’hommes fiables, fidèles et…bien renseignés sur le pays. Il est prêt à offrir beaucoup à ceux qui s’engagent à participer à sa sécurité.

– Je comprends bien, Messire, mais…quel est le rapport avec les pipes qu’on peut plus fumer au comptoir?

– M’assures-tu, Alfred, que je peux entièrement te faire confiance?

– Ha oui, Messire! J’suis un homme honnête!

– Bien. Le Roi Szilars voudrait que tu sois son agent secret. Tu entends beaucoup de choses, ici et on…enfin le Roi voudrait tout savoir. Ça n’est pas un travail très compliqué. Tu écoutes, et tu me répètes tout, une fois par semaine. En échange, le Roi t’offre sa protection. Il s’engage à fermer les yeux sur cette mauvaise habitude de fumer du tabac dans ta taverne, et il oublie tes dernières petites fraudes sur les taxes.

– Ho! Messire! Vous m’offensez! Répondit le tavernier en se redressant de toute sa hauteur.

– Alfred, sois raisonnable. Que se passerait-il s’il nous prenait l’idée de fouiller ta cave? Es-tu certain qu’il n’y a pas quelques bouteilles de gnôles étrangères, là dessous? Tu sais bien, que c’est interdit, dit-il en fermant à demi les yeux.

– Messire, je… enfin, je suis un honnête homme, et

– Oui ça tu me l’as déjà dit.

– Et bien…Bien sûr, j’ai à cœur la sécurité d’not’ roi, alors… Il faut juste vous répéter ce que les gens se racontent?

– Oui.

– Ben vous savez, souvent c’est quand même pas bien intéressant. Enfin, c’est des cancans de quartier, vous voyez bien…

– Je vois. Acceptes-tu de nous rapporter les…cancans de quartier?

– Et on pourra fumer dans ma taverne?

– Oui. »

Alfred hésita. Ça n’était pas très bien vu, au pays, de côtoyer les gens du château. C’était même un peu méprisable. Mais il risquait de perdre sa taverne si les gens restaient dehors pour fumer. Et puis, il suffisait d’être discret.

« J’accepte, soupira-t-il. Mais, il faudra être discret, hein. Vous viendrez tôt le matin en passant par la porte de derrière, je ne voudrais pas éveiller des soupçons. Pour ma couverture d’agent secret, ‘voyez?

-A la bonne heure! Je repasserais prendre mes informations la semaine prochaine dans les conditions que vous voulez. Bien le bonjour à votre dame, Alfred! »

Et l’émissaire du château reparti, laissant un tavernier dubitatif.

 

Il n’avait pas bonne conscience. Quelque chose lui disait que c’était malhonnête, que ce n’était pas bien de raconter les histoires de ses clients aux gens du château. Des étrangers qui plus est. Mais que pouvait-il faire d’autre? Les mots d’agents secrets lui revinrent. Il trouvait ça très chic. Agent secret. Il se repassa le mot en boucle dans la bouche et se regarda même dans le miroir graisseux derrière ses godets et ses bouteilles. Il se redressa, et décida finalement qu’il avait bien fait d’accepter: si les rois cessaient d’être assassinés, le pays serait bien plus en paix, c’est certain! Et les agents secrets permettent d’éviter les régicides!

 

Quelques mois plus tard, Szilars annonça que des hordes de guerriers barbares menaçaient de passer les frontières du pays et qu’à l’intérieur même du Royaume, les étrangers qui s’étaient installé là devaient être étroitement surveillés: ils ne connaissaient pas les coutumes du pays et en menaçaient donc la stabilité. Il créa de nouveaux postes d’agents de police.
A l’époque d’Auguste, les effectifs de police de la petite capitale étaient de quatre hommes la journée et de deux la nuit, qui arpentaient les rues pour dissuader les voleurs à la petite semaine, et aussi pour aider les voyageurs égarés à retrouver leur chemin. Ils portaient une simple toque bleue pour signifier leur fonction.

Très vite, les effectifs avaient été portés à vingt-cinq hommes portant tous l’uniforme bleu que les petits tailleurs de la ville avaient fabriqués à la chaine. Les nouvelles recrues avaient été formées à débusquer toutes les fraudes passibles d’amende possibles, comme de jeter son pot de chambre par la fenêtre ou de porter atteinte à l’honneur du Roi. Leurs appointements étaient globalement médiocres, mais les primes versées à chaque amende mise leur assuraient un salaire finalement confortable. Le château en embaucha toujours plus, au point qu’il y en eut bientôt un par famille.

On créa d’autres postes d’agents pour surveiller les frontières. Ces nouveaux agents de la sécurité du Royaume avaient pour mission particulière d’empêcher tous les étrangers pauvres d’entrer dans le pays, en particulier les nomades qui traversaient le continent en apportant rien d’autre que des chapardages, disait-il.

Pendant de longs mois Qura n’avait pas quitté la forêt où elle vivait, à l’écart du bourg. Elle sentait le Pays comme mort, et elle était en deuil. Elle décida tout de même de se rendre au bourg pour constater par elle même l’avancée de l’assassinat du Pays par Szilars.

Aussi préparée qu’elle fut au pire, elle eut un grand choc. Elle mit du temps avant de comprendre ce que faisaient ces hommes en bleu qu’elle croisait partout par groupe de deux. Elle s’étonna du silence qui régnait dans les rues. Partout, des affiches proclamaient les décrets du jour du roi Szilars et les gens s’éloignaient des panneaux en soupirant et parfois même en pleurant.

Soudain, une paire d’hommes en bleu se dressèrent devant elle:

«Bien l’bonjour ma ptite dame. Avez-vous votre carte d’habitante du Royaume?

-Qu’est-ce que tu m’chantes là, Jonathan Blain? Et toi, Yosef Albi? Ma carte d’habitante, foutrebleu? Vous avez déjà oublié vot’sorcière, celle qui a aidé vos pauv’mères à vous mettre au monde? Pauvre Anita! Pauvre Maly! Elles doivent mourir de honte de vous voir faire les clowns à embêter les braves gens!Ôtez-vous d’mon chemin, foutus ânes! »

Les deux jeunes hommes s’écartèrent, rouge de honte et Qura se dirigea à grandes enjambées vers la taverne.

«Une gnôle! Commanda-t-elle au comptoir sans saluer personne.

-M’dame Qura. Y’a longtemps qu’on vous avait point vu. Vous avez comme du retard sur les Décrets Royaux, ma brave dame! La gnôle est interdite depuis des mois. Y’a plus que d’la bière, maintenant!

– La gnôle est interdite? Demanda-t-elle calmement.

– Tout à fait. Rapport à ce que ça rendait fou et qu’il n’y avait plus d’place dans la maison des fous!

– La maison des fous?

– M’dame Qura, lança-t-il guilleret, sans prêter attention au regard noir que lui lançait la sorcière, ‘faut sortir de vot’ forêt et vous t’nir au courant, un peu! Pour pas qu’les fous se mettent à tuer les gens – voire pire! – not’ bon roi a décidé de tous les mettre entre eux dans une grande maison, c’est moins dangereux!

– Not’bon roi…

– Ha ça! On vous l’dira tous, dans l’quartier! Prenez le forgeron, par exemple! Jamais il n’avait eu autant de commandes de hallebardes, de pointes de flèche, d’épées et de couteau! Les tailleurs de pierre sont ravis aussi: avec le chantier de renforcement des murailles du château, ils ont du travail pour l’année! Pi avec la réforme des économies du Royaume, les porteurs coûtent moins chers, maintenant! Et puis, les guildes veillent à nos intérêts! Ha quelle merveille pour le Royaume que les amis du Roi s’y soient intéressés! Moi-même, comme je vous parle, je pense à agrandir, ou au moins à rénover! Maintenant que les notables viennent à ma table, vous comprenez…

– Mais dis-moi, Alfred…Toi qui as l’air très au fait: qu’est-ce que c’est que la réforme des économies du Royaume?»

Alfred était ravi. Se considérant désormais comme un des notables de la ville, son orgueil s’enflait de passer aussi pour un érudit.

«C’est fort simple, ma p’tite dame! Szilars, not’bon roi, il a dit comme ça qu’il fallait que le pays se modernise, qu’il y en avait marre des improductifs. Qu’il fallait «sortir de la féodalité» qu’il a dit. Alors il a créé une taxe sur les improductifs: les vieux, les malades, les enfants et les infirmes. Cet argent là, y’en a un peu qui va pour le Royaume – comme pour payer la maison des fous, par exemple – et le reste, ça va à nous autres, les entrepregneurs, qu’il nous appelle, not’bon roi. Et nous autres, on laisse les fine-nanciers des Guildes multiplier l’argent, ‘voyez?

– Je vois. Et vous en faites quoi de cet argent multiplié?

– On fait des nains-vestissements. C’est à dire qu’on n’en met de côté pour quand on sera vieux, pi aussi on achète des choses aux autres entrepregneurs. Et grâce à ça, le Royaume sera bientôt sorti du risque de faillite.

– Mmm. Donc le Pays va mieux?

– Ha ça! C’est que les rois d’avant, ils ont tout gaspiller n’importe comment, des fine-nances du Royaume!

– Comme de faire d’ temps en temps l’aumône au pauv’gens dans la rue? Y’en a beaucoup plus qu’avant j’ai noté. »

Le tavernier prit un regard suspicieux.

« Est-ce que que par hasard la p’tite dame ferait comme de l’ironie vis à vis d’not’ bon roi? »

Le sang de la sorcière ne fit qu’un tour. Elle aurait voulu attraper le tavernier par la gorge et lui renvoyer à l’esprit toute l’ignominie qui se dégageait de lui. Mais elle sentait en Alfred une confiance en lui qu’il ne pouvait devoir à lui seul. Cet homme là était protégé par quelque puissance et il fallait s’en méfier. Elle respira un grand coup et lâcha :

«Point du tout. Comme tu disais, j’suis restée longtemps dans ma forêt. Dis-moi voir, tavernier: y-aurait-il pas comme un cirque en ville? J’aurais bien envie d’rire…

– Un cirque? cria Alfred surpris. Mais enfin, les saltimbanques et tous ces voleurs improductifs sont interdits dans l’pays depuis longtemps! Grâce soit rendue à not’bon Roi! »

La sorcière resta bouche bée. Tout avait donc disparu.

«J’ai une longue route, j’vais m’en aller. »

Qura salua et sortit.

Elle croisa une jeune femme enceinte qui la reconnu et la supplia de l’aider à accoucher. Qura regarda la potence qui se dressait un peu plus loin, puis la jeune femme. Elle secoua la tête et repartit dans sa forêt.

Les années passèrent et la misère s’installa partout. Des émeutes éclataient parfois, mais les effectifs policiers étaient si nombreux et si bien équipés qu’elles furent toutes violemment réprimées.

Les mesures prises par Szilars rendirent les gens si suspicieux les uns des autres qu’aucune révolution n’avait de chance de s’organiser. Les amis lointains de Szilars se jouaient de lui comme d’une marionnette, pillaient le Pays et le tuaient à petit feu. Et le roi s’amusait comme un sale gosse trépignant à torturer les plus humbles.

Qura comprit qu’elle ne pourrait lutter seule contre ces gens qu’elle appelait les foutus démons putrides. Elle arpenta le pays pour réunir ses consœurs.

A l’heure où je vous parle se tient le plus grand Convent de Sorcières que Skull ait jamais connu, et l’issue du combat qui vient est incertaine.