Archives de Catégorie: Conte

Il était une fois le Royaume de Frounch (Légende du XXIe siècle)

Le Royaume de Frounch était petit comme une grenouille, mais son bon roi n’avait de cesse de parcourir le monde pour en vanter la grandeur. C’était une vieille tradition frounchienne : il n’avait gagné que les guerres menées contre des populations désarmées, perdu toutes les autres quand il n’était pas aidé de ses voisins, mais le Royaume de Frounch se percevait lui-même tel un magnifique bœuf de trait bien nourri. Les autres contrées n’en prenaient pas ombrage : elles laissaient le bon roi vitupérer en agitant les bras tout en riant sous cape : après tout, les occasions de s’amuser ne sont pas si nombreuses en ce bas monde. En fait, si le Royaume de Frounch s’imaginait puissant, c’est surtout qu’il était un des rares à posséder une arme monstrueuse capable de détruire l’ensemble de la planète, et c’était son seul point réel de grandeur, si l’on veut bien admettre que la grandeur réside dans la capacité à détruire.

Si le bon roi du Royaume de Frounch parcourait ainsi le monde, c’est que son pays n’avait plus assez d’exploiteurs pour abuser de tous ses travailleurs. Et c’était vital d’en trouver de nouveaux, car les Frounchiens plaçaient leur dignité dans le fait d’être exploités. Un Frounchien sans exploiteur n’était rien. Le bon roi le savait bien, il tentait donc de convaincre chaque prébendier de venir œuvrer au Royaume de Frounch. Et pour ce faire, il mit en place tout ce qu’il fallait pour que chaque Frounchien puisse être exploité donc digne sans que cela ne coûte un écu aux importateurs de chaînes. Il déplaça chaque taxe sur les Frounchiens eux-mêmes, il supprima toutes les règles régissant la longueur et le poids des chaînes et il mena une chasse efficace à tous les indignes Frounchiens qui refusaient de les porter. D’ailleurs, il fut bien aidé en cela par les Frounchiens enchaînés eux-mêmes qui n’hésitaient pas à dénoncer leurs indignes compatriotes qui survivaient comme ils pouvaient loin des exploiteurs : c’était une autre longue et belle tradition nationale, le Frounchien était l’un des meilleurs délateurs de la planète.

Les efforts du bon roi commençaient à payer. Quelques grosses compagnies ouvraient ça et là des hangars où enchaîner la population qui s’en réjouissait. Comme on construisait en même temps des prisons destinées aux plus indignes et à ceux qui n’étaient rien, il n’y avait guère de contestation, et tout aurait pu aller pour le mieux au Royaume de Frounch, jusqu’à ce que la belle routine bien huilée vint à être perturbée par un événement que le pays ne pouvait surmonter : l’hiver arriva. Pire encore : il neigea. La capitale du royaume de Frounch traversa une crise insurpassable : il tomba quelques centimètres de poudreuse. Ce fut une catastrophe.

La télévision montra des images insoutenables : au moins deux centimètres de neige recouvraient les aéroports. Quelques flocons bloquèrent entièrement les routes. Vite, les automobilistes coincés là virent leurs batteries de téléphone se vider, et on assista au spectacle affligeant de hordes d’individus tournant en rond, ne sachant plus où ils étaient, ce qu’ils devaient faire et même pour certains qui ils étaient. Quand la température chuta, comme cela arrive souvent l’hiver, sous la barre des – 5°C, les rails de chemin de fer commencèrent à se briser. En quelques heures, le pays s’immobilisa et à certains endroits ce fut même le chaos.

Quand les exploiteurs internationaux s’aperçurent qu’ils risquaient, au Royaume de Frounch, de ne plus pouvoir faire circuler pour les vendre les objets inutiles et bizarres qu’ils faisaient fabriquer aux dignes enchaînés, ils trouvèrent quelques prétextes polis pour aller s’installer ailleurs, pour le plus grand désespoir des survivants qui avaient tournés en rond. Dans tous les pays habitués aux hivers rigoureux, on passa longtemps en boucles les images de la télévision frounchienne qui obtinrent même des prix internationaux pour les immenses fous rires qu’elles provoquèrent. L’empereur d’un de ces pays, qui avait un temps envisagé d’envahir le Royaume de Frounch, finit par se dire qu’il serait extrêmement facile de le faire pour peu qu’il tombe quelques flocons, mais qu’il ne gagnerait pas grand-chose à se retrouver maître d’une population si fragile : même si les Frounchiens n’en surent jamais rien, ce fut là la meilleure chose qu’entraîna cet hiver calamiteux.

Depuis, nombre de pays ont grand plaisir à recevoir le bon roi du Royaume de Frounch : s’ils lui déroulent le tapis rouge, c’est parce qu’ils savent bien que ses éructations vantant la grandeur de son pays provoquent systématiquement un surcroît de bonne humeur dans les populations de leurs propres royaumes, et que c’est excellent pour la cote de popularité.

Publicités

Le Grand Secret (Conte du XXIe siècle)

Jamais secret n’avait été si bien gardé. On pourrait remonter loin dans l’histoire du monde entier sans pouvoir mettre la main sur pareil exemple. Pourtant, rares étaient ceux qui n’avaient pas été mis au parfum : avec la plus belle ironie, les services secrets n’avaient pas eu vent de l’affaire. Mais la caste de ceux qui n’avaient rien vu venir comprenait aussi la plupart des politiciens, tous les dirigeants de grosses entreprises, quelques hauts gradés de la police et de l’armée, une majorité de hauts fonctionnaires, les dirigeants des principaux médias et quelques autres personnages importants du pays. Tous les autres avaient gardé le silence, d’ailleurs ils ignoraient que leurs voisins, leurs amis et mêmes leurs familles faisaient de même. Pendant les quelques semaines où tout se préparait, chacun continua de vivre comme si de rien n’était, espérant en son for intérieur qu’ils seraient nombreux, mais sans se faire grande illusion pour autant. Au jour J, ils furent tous aussi surpris que ravis de l’ampleur sans précédent du phénomène.

Tout était parti d’une sorte de blague. Un citoyen quelconque, comme tant d’autres, ne supportait plus son travail abscons, mal payé et souvent même humiliant. Il était au bout du rouleau, voulait redonner du sens à sa vie, faire ce qu’il aimait : il voulait vivre, tout simplement. Il était si épuisé, si démoralisé par sa vie quotidienne, si déprimé par cette injonction permanente à mal faire les choses au nom du profit qu’il décida que les conséquences de sa décision ne pourraient jamais être aussi graves que l’état dans lequel il se trouvait : il décida de démissionner, et ça aurait pu en rester là. Mais à l’instant où il prit cette décision, regardant autour de lui, il vit bien que ses collègues étaient tous aussi déprimés que lui. Alors, il leur écrivit un mail – qu’on dit fort amusant, mais personne n’a jamais retrouvé la trace de cette œuvre fondatrice – mail dans lequel il expliquait les raisons de son départ et où il enjoignait son entourage professionnel à se joindre à lui. Il disait en substance que s’ils quittaient tous la structure qui les employait, cette structure mortifère changerait ou disparaîtrait à jamais. Il rédigea ensuite sa lettre de démission qui devait prendre effet deux mois plus tard et l’envoya le lendemain en recommandé avec avis de réception.

Il ne comprit pas pourquoi, un mois plus tard, sa direction vint le supplier de revenir sur sa décision. Cette même direction le méprisait depuis des années, et voilà que son départ approchant, elle se mettait à le flatter, lui proposait une augmentation et même une meilleure répartition de ses horaires de travail, lui faisait des yeux doux et lui offrit une boîte de chocolats, comme si quelques douceurs pouvaient rayer de sa mémoire des années d’amertume. Mais sa décision était prise, il voulait reprendre sa vie en main loin de ce genre d’hypocrisies et il tint bon, refusant catégoriquement de revenir sur sa démission. Un vent de panique soufflait dans les bureaux de la direction où le téléphone ne cessait de sonner.

Ce qu’ignorait notre citoyen quelconque, c’est que son mail, qui devait vraiment être fort amusant tout bien réfléchi, était sorti de l’intranet de sa structure. Voyageant de boite mail en boite mail, il fit le tour du pays dans le plus grand secret.

Et un beau matin, le premier matin de sa liberté retrouvée, il fut surpris quand, après une grasse matinée, il ne trouva personne dans la rue et les commerces fermés. Peu de voitures circulaient, au point qu’on entendait les oiseaux chanter, les transports en commun ne fonctionnaient pas et il n’y avait même pas un agent de police à l’horizon pour lui expliquer ce qui se tramait.

Ça n’est que le soir, quand une immense fête s’organisa dans toutes les rues et sur toutes les places du pays qu’il comprit : tout le monde avait démissionné. A part les membres des services secrets, les dirigeants des grandes entreprises et des principaux médias et quelques hauts gradés, personne n’était allé travaillé. A part ses collègues et lui, personne n’avait respecté les préavis réglementaires, mais chacun avait décidé de rester au lit.

La première réaction des gens importants fut de faire intervenir la police, mais les policiers dormaient. Ils voulurent alors menacer la population via la télévision et la radio mais ne trouvèrent pas de techniciens et aucun d’eux ne savait comment procéder. Ce fut un sacré bazar, d’autant que l’événement fit grand bruit dans les autres pays bientôt gagnés par l’épidémie de démissions.

Évidemment, ça fit quelques dégâts. Les hôpitaux comme les autres services d’urgences ne tournaient plus et ce fut un vrai problème. Il y eut des débordements, à commencer par les prisons. Mais à tout prendre et vu avec du recul, ces quelques sacrifices, aussi horribles furent-ils, étaient nécessaires. Car aujourd’hui, tout va beaucoup mieux.


Comment naissent les légendes.

icon

L’autre soir, alors que minuit approchait, je suis sortie vaquer à mes occupations nocturnes habituelles. La lune était à son zénith, on la devinait derrière une épaisse brume d’altitude qui en diffusait si bien la lumière blême que je n’eus pas besoin d’utiliser ma torche, malgré ma vision nocturne défaillante.

Je traversai donc la cour, passai le portail en bois, fis quelques pas et m’arrêtai. Quelque chose clochait, mais quoi ? Je sentais bien qu’il y avait un problème quelque part sans toutefois pouvoir l’identifier immédiatement.

Je fis donc la tournée des bestioles. La vache était couchée avec la chèvre sur son dos, les poules étaient bien rentrées au poulailler dont je verrouillai alors la porte. Je retournai vers la maison, mais je m’arrêtai, nez au vent, pour essayer de comprendre ce qui différait de l’ambiance nocturne habituelle.

Eh bien justement, il n’y en avait pas, de vent. Alors que chaque soir, il y a toujours au moins une brise qui agite les hautes branches de l’immense eucalyptus, cette nuit-là : pas un souffle. Les branches étaient parfaitement immobiles, et on n’entendait pas le bruissement habituel, ni de l’eucalyptus, ni des pommiers, ni d’aucun arbre alentour. Mais il n’y avait pas que les arbres qui faisaient silence, et voilà bien l’étrange !

J’avais beau tendre l’oreille, retenir ma respiration pour mieux entendre : pas un seul son ne me parvenait. Je n’entendais pas les aboiements des chiens des fermes lointaines. Pas un glapissement de renard. Pas un seul ululement d’oiseau nocturne. Pas un froissement d’aile de chauve-souris, pas un seul imperceptible pas ou grignotement de rongeur, pas un feulement de chat, pas un meuglement de vache, pas un coassement grenouille : rien, absolument rien, pas un son, le silence complet.

Il y avait quelque chose d’inquiétant à ce silence. Je frémi et pressai le pas pour rentrer. Je n’aurai pas voulu avoir quelque déplacement pédestre à effectuer cette nuit-là par les chemins creux, pas même avec une torche. Qu’est-ce qui peut être assez effrayant pour faire taire jusqu’aux plus aboyeurs des chiens de fermes ? Quelque lavandière de nuit occupée à tordre ses linges sanglants au lavoir du village ? Quelque créature invisible perçue par tous les animaux des bois et des fossés ? Ou l’Ankou ayant graissé le moyeu de sa maudite charrette ?

Ne le sachant, et une fois n’est pas coutume, j’ai soigneusement verrouillé toutes les portes, tiré les rideaux et me suis glissée dans les draps sans être rassurée. Il m’a fallu du temps pour m’endormir d’un sommeil agité, peuplé de rêves étranges.

 


Le Prince et le Pauvre – Mark Twain

index

Le thème du Prince et du pauvre est on ne peut plus classique : un jeune prince qui rêve de liberté propose à un enfant miséreux qui rêve de grandeur d’échanger leurs places le temps d’une journée. L’habit faisant le prince, personne n’y verra goutte. Mais les aléas de la pauvreté transformeront la journée en longues semaines.

Si le propos n’est pas original, c’est la façon dont Mark Twain s’en est saisit qui l’est. Car Mark Twain l’américain pose son décor à la cour du très anglais Henri VIII, dans les rues crasseuses de Londres au XVIe siècle et dans les forêts malfamées alentours. Son souci du détail nous plonge dans cet univers historique sans lésiner sur les ors de la royauté ni les puces de la pauvreté. On s’y retrouve plongé tout entier comme si l’auteur décrivait simplement ce qui l’entoure. Et bien évidemment, le récit est support à questionnements : que connaissent les puissants de l’impact des lois qu’ils promulguent ? Comment réagirait le commun des mortels s’il avait le pouvoir entre ses mains ? La corruption du pouvoir est-elle inéluctable ?

Mark Twain était trop intelligent pour avoir une vision manichéenne des choses, aussi évite-t-il ici l’écueil qui aurait consisté à faire des pauvres les bons et des puissants les méchants. Passant au travers cela, il nous livre un récit admirablement bien écrit, terriblement bien documenté – jusqu’à l’argot des voleurs – , vivant et sans niaiserie.

Souvent proposé aux jeunes lecteurs, Le Prince et le Pauvre pourra tout autant plaire aux adultes.


Chabouté : Tout seul

tout-seul

 

Tout seul est une bande dessinée surprenante. Je n’en révèlerai pas la trame ici car ça serait gâcher le plaisir de la découverte. L’histoire, comme le trait, est épurée : simple sans être simpliste. C’est un récit avec peu de texte, d’une grande humanité et d’une profonde tendresse. On ne sait guère où l’auteur nous emmène, il flotte une ambiance de mystère, les personnages sont des taiseux, on avance donc à petits pas dans un environnement fait d’isolement et d’imagination.

Tout seul est une belle oeuvre graphique, la belle histoire d’un homme narrée sous les embruns d’une mer qui isole, le récit d’un voyage immobile. Le tout est à découvrir absolument.


Contes sous la lune et les pommiers

« Ceux qui vivent, ceux qui meurent… et autres diableries »
histoires contées et lues pour adultes et grands enfants (à partir de 13 ans)
le vendredi 31 août et samedi 1er septembre à 21h
dans le verger du Squivit à Trégrom (22)
(plan : http://goo.gl/maps/tiid)
Pour cette dernière pleine lune avant la rentrée, nous vous convions à une soirée particulière.
Deux personnages de tarot s’incarnent et jouent une partie de cartes avec une règle simple : pour chaque carte tirée, ils doivent conter l’histoire de celui qui vit, ou de celui qui meurt.
On constatera alors que le rire n’est pas forcément là où l’on croit.
Et le diable dans tout cela ?
Il ricane doucement, tapi dans l’ombre, jouant son propre jeu et attendant son heure…
avec Tagrawla Ineqqiqi, Martin Deveaud et Hervé Loth
Entrée libre, sortie au chapeau.
Prévoir une petite laine et un coussin.
En cas d’intempérie, la représentation aura lieu sous abri.

 

 


Le Jour de cette Veille-là

Chers lecteurs et lectrices,

Vous pouvez désormais acquérir une jolie impression du Jour de cette Veille-là, recueil de textes qui ne sont de fait plus disponible sur ce blog.

Vous souhaitant bonne lecture,

Tagrawla

 


L’Ogre du Royaume d’Afughal

La plupart des royaumes ont leur roi, leur forgeron et leur tavernier, d’autres ont une sorcière ou un loup-garou, mais le royaume d’Afughal devait se débrouiller avec son ogre.

Peut-être l’ignorez-vous, mais les ogres vivent très vieux, si vieux qu’aux yeux des hommes, ils paraissent immortels. Bien sûr, il y eut de nombreuses campagnes militaires pour se débarrasser de lui, mais elles faisaient tellement plus de morts que l’ogre lui-même qu’on avait fini par s’accommoder de sa présence et de son régime alimentaire. Il dévorait un ou deux enfants par semaine, mais le royaume était grand, sa population nombreuse, si bien que cela passait presque inaperçu. Et puis cela évitait que les enfants ne fassent l’école buissonnière.

Un jour, pourtant, un nouveau monarque accéda au trône : le roi Abuhlal. Il avait en tête de moderniser le royaume d’Afughal et commença donc par examiner attentivement les doléances que les gens du peuple faisaient régulièrement parvenir au château. Ainsi commença-t-il par baisser légèrement les impôts. Il s’agissait certes d’une diminution symbolique, mais le peuple apprécia et loua son bon roi. Ensuite, il s’attaqua aux problèmes de voirie dans la capitale. C’était une ville relativement importante dans laquelle le contenu des pots de chambre était jeté par la fenêtre, ce qui n’allait pas sans quelques conflits de voisinage et de nombreux problèmes d’hygiène. Ce fut un énorme chantier que d’installer des égouts dans une cité aussi ancienne. Dans un premier temps, le peuple fut ravi à l’annonce du commencement des travaux car cela donna du travail à tout le monde. Puis, quand le chantier commença, tout le monde pesta beaucoup contre le bruit et les désagréments de circulation que cela créa. Enfin, quand plusieurs mois plus tard les travaux furent achevés, le peuple de la capitale organisa une grande fête en l’honneur d’Abuhlal car chacun appréciait de ne plus devoir marcher le nez en l’air pour éviter les chutes intempestives de matières et liquides nauséabonds.

Abuhlal aurait pu s’arrêter là, car il avait rallié le peuple à sa cause et les lettres de doléance se faisaient rares. Seulement, il était orgueilleux et voulait qu’on parle encore de lui pendant des siècles. Toutes les missives de plainte qu’il recevait encore venaient de familles éplorées par la disparition d’un enfant dans l’estomac de l’ogre du royaume. S’il mettait fin à cet état de fait, personne n’oublierait jamais son nom. Il envisagea d’abord de lever une armée pour aller tuer l’ogre, mais son conseiller aux affaires intérieures lui rappela que l’ogre était invincible. Il suggéra qu’ils pouvaient au moins le repousser sur les terres du royaume voisin, mais le conseiller aux affaires extérieures répliqua qu’en ce cas, il était probable que les voisins leur déclarent la guerre, ce qui n’était pas souhaitable car ils étaient beaucoup plus forts.

Abuhlal n’en démordait pas, il fallait que l’ogre cesse de manger les enfants du royaume. Déguisé en simple bourgeois, il arpenta les rues de la capitale car il réfléchissait mieux en marchant.

Ce faisant, il s’égara dans le quartier le plus pauvre, aux abords du fleuve, et fut atterré d’y croiser tant de malades, de mendiants, de personnes qui avaient perdu un membre ou un œil et de vieillards qui restaient assis sur un banc à regarder passer les gens. Tous ces gens étaient globalement improductifs : ils ne rapportaient rien au royaume, aussi leur disparition serait-elle une bonne chose pour tous. Il rentra au château, réunit sa garde personnelle et se rendit derechef, drapeau blanc en tête, à l’antre de l’ogre.

L’ogre venait de terminer un petit garçon de six ans, cuit à la broche et accompagné d’une sauce au vin. Il était repu, de bonne humeur, et s’apprêtait à entamer sa sieste de trois jours quand il aperçut au loin l’escorte royale qui se dirigeait vers lui. Le vieil ogre n’avait pas vu de roi depuis la dernière guerre menée contre lui quelques siècles plus tôt, et il les trouvait toujours amusants. Aussi prépara-t-il du thé pour accueillir l’escouade.

Le roi demanda à être reçu, et l’ogre le pria d’entrer dans sa grotte avec ses ministres et soldats.

« Ai-je la garantie, demanda Abuhlal, que tu ne mangeras aucun de nous ?

– Je viens de terminer mon repas, le roi. Je n’ai plus faim et de toutes façons, je n’aime pas la viande grasse. »

Le roi ne releva pas l’injure : il n’était pas en position de pouvoir se permettre d’esclandre face à une créature qui pouvait les anéantir du bout du doigt.

« Que me veux-tu, le roi?

– Je souhaiterais passer un accord avec toi. Les mères du royaume n’apprécient guère le contenu de tes repas. Et moi-même, je trouve fort dommage que notre pays se retrouve privé de ceux qui seront peut-être ses meilleurs éléments à l’avenir. Aussi, je viens te proposer de te fournir tes repas futurs si tu acceptes de ne plus manger nos enfants.

– Et dis-moi donc, le roi? Avec quoi comptes-tu me remplir la panse?

– Et bien… Le royaume compte nombre d’improductifs. Aucun n’est gras, selon ton goût, mais il y a tout de même plus de viande que sur les enfants.

– C’est que j’aime beaucoup moins la chair adulte. Elle est moins tendre, moins goûteuse, et il faut beaucoup la battre pour l’assouplir, et beaucoup l’arroser de sauce pour la rendre meilleure.

– Bien sûr, bien sûr… Nous pourrions peut-être compenser la qualité par la quantité, et aussi te fournir chaque semaine une barrique de vin et autant de beurre? »

L’ogre réfléchit. Certes, la viande d’adulte était fade. Mais il raffolait du beurre et ne crachait pas dans le vin. Et puis, pour tout dire, il se faisait vieux et les enfants, au fil du temps, avaient inventé bien des techniques pour lui échapper, si bien qu’il devait développer beaucoup d’efforts pour ne pas toujours manger à sa faim. D’ailleurs, celui qu’il avait dévoré aujourd’hui était le premier qu’il avait réussi à attraper en dix jours.

« Combien de tes pauvres me donneras-tu?

– Et bien, nous pourrions t’en livrer quatre par mois.

– Disons cinq.

– Fort bien ! Disons cinq!

– Sans oublier le beurre, le vin… et je voudrais aussi une barrique de miel chaque mois.

– Cela me semble raisonnable et je te l’accorde!

– Bien sûr, si vous cessiez les livraisons, je recommencerais à chasser les enfants!

– C’est entendu, mais n’aie crainte: le royaume ne manque pas d’improductifs, et il s’en crée chaque jour de nouveaux! Évidemment, si tu dévorais encore un enfant, nos livraisons cesseraient immédiatement.

– Tope-là! s’écria l’ogre ravi.»

Dans les jours qui suivirent, Abuhlal annonça que désormais, le royaume prendrait en charge les vieux, les handicapés et les mendiants. Il annonça la construction d’une grande maison où ils seraient hébergés et nourris. Bien sûr, dès son ouverture, nombreux furent ceux qui s’y précipitèrent. De nouveaux contrats furent passé avec les viticulteurs, les crémiers et les apiculteurs et vite l’ogre reçut ses livraisons sans que personne ne se doute de rien.

Abuhlal fit un long discours depuis son balcon où il expliqua qu’il avait convaincu l’ogre de ne plus manger d’enfant, et tous se réjouirent tant que personne ne se posa de question.

Au début, l’ogre fut ravi. La viande n’était pas bonne, mais le vin, le beurre et le miel étaient excellents. Mais très vite, il se rendit compte qu’un régime uniquement composé de viande d’adultes ne le nourrissait guère. Il perdait du poids à vue d’œil et avait faim en permanence, comme s’il n’avait pas mangé du tout. Il en parla au roi qui, inquiet, lui fit livrer d’abord six, puis sept, puis huit improductifs par mois sans que cela ne change rien. Il ne fallut que peu de temps avant que l’ogre reprenne sa chasse à l’enfant. Il était si affamé qu’il en mangea quatre d’un coup le premier jour.

Cela se sut. Le roi cessa ses livraisons, mais se retrouvait avec une maison des pauvres surpeuplée. Des enfants continuaient à disparaître en grand nombre, et le peuple grondait: s’il tolérait les abus des rois, il n’en supportait pas les mensonges.

Quand enfin Abuhlal, craignant pour ses finances, fit fermer la maison des pauvres, le peuple se rebella, le renversa et mit le cousin du roi déchu sur le trône.

A ce jour, l’ogre court toujours après les enfants malgré ses rhumatismes et plus aucun roi ne s’est plus risqué à tenter de l’en empêcher.


La Forteresse

La forteresse se dresse aux frontières du désert depuis des temps immémoriaux. Personne ne se souvient de pourquoi elle fut construite, ni comment, ni par qui. Pourtant personne n’ignore son existence : tous savent exactement où elle se trouve pour ne pas s’en approcher par inadvertance. Il arrive qu’une caravane égarée l’apercevant à l’horizon fasse un épuisant détour pour la contourner. Elle a mauvaise réputation. Même les vautours ne s’en approchent jamais.
Son aspect n’est pas engageant : haute et massive, on devine que ses murs gris sont épais. On pourrait croire à un ouvrage de maçonnerie aux jointures parfaites, mais si l’on s’en approchait, on constaterait que ses murailles sont parfaitement lisses. La forteresse semble être taillée d’une seule pièce. Elle est entourée d’un large fossé où se dressent des piques acérées, qu’on dit empoisonnées.

Quelques squelettes d’aventuriers y sont empalés. Son toit est en pente raide. Au bas de ces pans, des crochets recourbés attendent l’improbable voyageur qui arriverait par les airs. Jadis, un roi voulut creuser un tunnel pour accéder à l’intérieur, mais à des lieues à la ronde on ne trouva qu’un socle de granite.

De nombreuses légendes circulent au sujet de cet édifice. On dit que la forteresse porte malheur, que quiconque s’en approche devient fou, voire que l’on meurt brusquement bien avant de l’atteindre. On dit aussi qu’elle renferme un trésor fabuleux, mais personne n’entreprend plus de l’acquérir.

La seule certitude concernant la forteresse est que depuis des siècles, à la seule fenêtre protégée de barreaux qu’elle comporte, une faible lumière tremblotante continue de luire.


Tamazight

C’était il y a longtemps. J’étais une toute petite fille très solitaire, qui ne comprenait pas grand-chose ou qui comprenait trop bien. J’ai grandi dans une grande chambre rose très coquette, avec une grande bibliothèque, un bureau immense, un fauteuil de lecture et une lucarne d’où j’apercevais la frondaison des arbres qui longeaient la voie ferrées. Une prison dorée avec une grande, une immense, une gigantesque porte sur les mondes imaginaires, alimentés par les coutumes de ma mère.

Pour ouvrir cette porte, il y avait des tas de clefs. La rêvasserie était ma préférée car elle était sans borne. Venait ensuite la lecture: plus d’une fois j’ai visité les tréfonds de la terre en compagnie d’un professeur tenace et de son neveu naïf; plus d’une fois j’ai fait le tour du monde avec un riche téméraire tout autour de la terre. Il y avait aussi la musique: les histoires des vieilles chansons m’emmenaient dans le passé tandis que les sons psychédéliques me projetaient dans des mondes colorés. Enfin venaient les films. Et surtout, ce film.

C’était un film étrange, d’un genre qu’on ne montre pas aux enfants selon les choses convenues. C’était une histoire compliquée d’assassinat de roi et de succession avortée. Il y avait des drogues et des poisons, des êtres dégoûtants, des mœurs étranges, une vieille femme pas commode et un peuple des cavernes qui rencontrait son prophète. Il y avait l’eau qui était rare et un peuple économe, sur une planète dont les ressources étaient convoitées malgré le danger représenté par des énormes vers qui vous mangeaient tout cru.

J’ai regardé ce film comme font les enfants: en boucle et les yeux ronds. J’ai écouté tous les mots étranges qui s’y trouvaient, et c’était comme s’ils n’existaient que pour me parler, à moi seule.

A l’école, je m’ennuyais beaucoup, j’écoutais les leçons d’une oreille distraite en regardant le temps qui passe. Si j’avais su dessiner, j’aurais rempli mes marges, mais je savais seulement gribouiller un symbole fort simple. C’était le symbole que j’inventais alors pour ma tribu originelle imaginaire: un peuple fier, raffiné et guerrier. C’était le symbole qu’on utilisait pour se reconnaître entre nous. Imaginaire d’enfant.

Et puis, c’était inévitable, j’ai grandi. Et j’ai peu à peu découvert le monde autour de moi. Il ne me plaisait pas. Il y avait trop de mensonges, trop de laideur, trop d’affamés. Mais il fallait faire avec, alors j’ai gardé le trousseau de clefs de la porte dorée et je suis partie au bord de la Méditerranée.

Là, j’ai commencé à être très embêtée. Des tas de gens portaient autour du cou le symbole de ma tribu imaginaire d’antan. Et parfois, il arrivait qu’un de ces vieux messieurs qui l’arboraient fièrement me parla dans une langue que je ne parvenais pas à identifier.

Un jour, pourtant, n’y tenant plus, je leur demandais quel était donc ce symbole. On me répondit que c’était celui d’un peuple qui vivait par delà l’autre bord de la Méditerranée. Ce fut un grand choc.

Je commençais alors ma quête informative sur ce peuple lointain. Un peuple fier, raffiné et guerrier. Au hasard d’une bibliothèque, je découvris que les coutumes de ma mère que je n’avais jamais retrouvées dans nulle autre famille avaient bien des points communs avec celles de ce peuple. Au hasard d’un concert, je fis l’expérience étrange de sentir mon corps vibrer comme jamais à l’écoute du guembri.

Les années passèrent, et chacune d’elles charrièrent leur lot de liens étranges avec ce pays où je ne pouvais aller. Une nuit de pleine lune, un soir de solstice d’été, alors que je dormais en surplomb d’un village abandonné, je fis un rêve étrange. Je survolais une cérémonie menée par des femmes toutes de blanc vêtues au milieu du désert. Elles chantaient des mélopées dans une langue que je reconnais maintenant. Je m’en éveillais bouleversée.

C’est peu de temps après que je changeais d’identité pour un nom dans cette langue.

Un autre été, une inconnue insista pour m’offrir un livre qui n’avait été édité que dans le pays lointain où vit ce peuple. Le roman qu’il contenait me secoua les tripes tant l’histoire qu’il contait semblait être la mienne.

Depuis le jour où la petite fille que j’étais a fait le choix de ne pas devenir l’adulte qu’on lui ordonnait d’être, j’ai trouvé partout un attrait fort pour une culture dont je sais peu de chose. Où que j’aille, quoi que je fasse, elle est toujours là, tapie dans un coin et faisant un clin d’œil à mon passage. Aujourd’hui encore, j’ai découvert que ce film qui m’a tant marqué quand j’étais petite est truffé de mots construits sur les bases de la langue tamazight.