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Henry V de Kenneth Branagh

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Si vous le voulez bien, prenons un peu de distance avec la médiocrité ambiante et mettons nous un peu de Shakespeare dans les yeux et les oreilles : ça n’a jamais fait de mal à personne.

Henry V n’est pas la pièce la plus connue de l’auteur, et son adaptation cinématographique n’est pas non plus la mieux distribuée. Et pour cause : Kenneth Branagh n’avait pas trente ans quand il l’a réalisée. Il voulait proposer une adaptation accessible à tous les publics, mais ça ne se bousculait pas pour l’y aider. En fait, Henry V n’aurait jamais traversé la Manche sans l’intervention d’un certain Gérard Depardieu : séduit par le film, il mit la main à la poche pour le faire distribuer en France et effectua lui-même le doublage de la voix de Branagh dans la version française. Si Depardieu n’a pas toujours bonne presse, nul ne peut lui reprocher son amour sincère des lettres. Mais revenons à l’œuvre elle-même.

Henry V est à Shakespeare et à l’Angleterre ce que le Cuirassé Potemkine est à Einsenstein et à la Russie : une pièce dont on devine aisément qu’elle vise à participer à la constitution d’une unité nationale. Ce qui n’ôte rien à sa qualité. Shakespeare questionnait la légitimité et la responsabilité liées à l’exercice du pouvoir, Branagh le met en scène efficacement malgré des moyens limités.

C’est un très beau film, que je recommande chaudement dans sa version originale : je ne doute pas un instant de la qualité du doublage réalisé par Depardieu, mais le phrasé élisabéthain possède une beauté qui ne peut laisser insensible, même les oreilles non-anglophones.


Alexandre Nevski de Eisenstein

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Avant de parler du film lui-même, je vais commencer par une parenthèse. Je sais bien qu’on met habituellement les parenthèses plus loin dans le corps de texte, mais chacun fait bien ce qu’il veut.
La première fois que j’ai vu un bout de Alexandre Nevski, ça n’était pas du tout dans un ciné-club, mais dans la salle de télévision d’un asile de nuit pour humains fracassés, véritable Babel plus ou moins chaotique. Habituellement, cette salle de télévision était surtout utilisée pour regarder des matchs de foot, mais ce soir-là, Arte – si j’ai bonne mémoire – diffusait ce film, et tous les usagers russophones de la structure – et il y en avait ! – étaient non pas vautrés comme à l’accoutumée devant l’écran, mais concentrés sur ce qu’ils regardaient. En découlait un calme suspect en ces lieux. J’y pénétrais donc afin de vérifier que personne n’ait l’idée saugrenue de s’injecter là ou de planter une fourchette en plastique dans l’œil de son voisin, mais tout le monde était très calme, et un usager me tira par la manche pour m’obliger à m’asseoir et à regarder au moins un morceau de cette institution de la culture russe avec eux. Bien sûr, je n’ai pas pu tout regarder, mais pendant un bon quart d’heure, les usagers qui parlaient assez de français pour ça m’ont délivré un véritable cours d’histoire du cinéma russe et un magnifique décryptage des symboliques utilisées dans ce film. C’était passionnant en soi, et c’était aussi le dernier endroit où je me serais attendue à pareille œuvre didactique, preuve qu’on peut apprendre des choses en tous lieux et avec toutes sortes de gens.
Sur ce, revenons à Alexandre Nevski.

Eisenstein n’atteint pas là le génie dont il a fait preuve avec le Cuirassé Potemkine, certes. La propagande soviétique prend ici tout son sens. Dès les premières minutes, on nous explique bien que quiconque tentera de s’en prendre à la Russie finira découpé en rondelles : le message est clair et réitéré tout au long du film, ce qui en fait un document historique intéressant. C’est que nous sommes en 1938. Tout le monde a alors bien compris que la guerre totale est aux portes de chacun (à part les élus français, mais c’est une autre histoire), et Staline veut un message clair que Eisenstein réalise non sans talent. Car ce film est techniquement terriblement innovant. Eisenstein est l’inventeur de l’épopée cinématographique, du film à très grand spectacle. Les scènes de combat sont tournées avec des techniques que personne ne connaissait à l’époque et qu’on utilise encore de nos jours : elles ne sont pas filmées de loin, mais au cœur même de la bataille. Ça n’a l’air de rien, vu d’aujourd’hui, mais en 1938, c’est une véritable révolution. Quand en plus tout le film est porté par la musique de Prokofiev, on ne s’étonnera pas qu’il fut quelque peu plagié plus tard par les créateurs de … Conan le Barbare ! Oui, je sais, ça fait un choc, et pourtant, c’est vrai et vérifiable. On comprend devant ce grand spectacle aux centaines de figurants et aux effets spéciaux innovants (et encore crédibles aujourd’hui) que Alexandre Nevski marqua son époque, et pas seulement en Russie.

Au-delà, les occidentaux seront – encore aujourd’hui – très étonnés par certaines images. On n’imagine pas un film américain tout public où on montrerait l’armée des méchants jetant des enfants et des nouveaux-nés dans les flammes face à la caméra : ça ne se fait pas. Pour les Russes, ça ne pose pas de problème particulier. Vous ne verrez pas une goutte de sang, mais vous verrez vraiment un méchant lancer des bébés sur un bûcher. C’est à ce genre de « détails » qu’on comprend mieux les différences de cultures : les Russes aiment la tragédie et n’hésite nullement à la mettre en scène sans filtre ni gant. On découvrira aussi que les méchants n’ont pas de visage. L’armée ennemie, toute vêtue de blanc, est casquée de bout en bout du film. C’est bien simple, les guerriers d’en face ressemblent tant à des robots qu’il n’est pas illégitime de se demander si les stormtroopers de Lucas n’auraient pas une sorte de parenté avec ces guerriers casqués.
Oh, je vois bien que vous pensez que j’exagère ! Mais je vous suggère de (re)voir Alexandre Nevski, je suis certaine que vous ne trouverez pas ça si exagéré que ça.


Le saviez-tu ? L’agriculture en temps de guerre

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Avant la deuxième guerre mondiale, le Royaume Uni importait les deux tiers de la nourriture dont il avait besoin. Seulement voilà : dès le début des hostilités, les allemands eurent tôt fait de bloquer les importations en coulant les navires de ravitaillement à grand renfort de sous-marins et de mines submersibles. Et des sous-marins, ils en avaient beaucoup. Très vite, les britanniques se sont retrouvés ce qu’on peut communément nommer dans la merde : le risque de famine était réel et avec lui celui de perdre la guerre. Leur territoire insulaire n’offrait guère d’alternative à l’approvisionnement par les mers. Bref, c’était mal barré.

Mais que voulez-vous ? L’anglais est flegmatique, et à l’inconstructive panique il a préféré l’organisation au carré. Les paysans ont remonté leurs manches et défriché les mauvaises terres, et le gouvernement d’alors, sans ménagement aucun mais avec ce qui s’avéra d’une rare efficacité, organisa la politique agricole. Les évacués des bombardements, des groupes de femmes se lançant dans l’effort de guerre et les objecteurs de conscience fournirent la main d’œuvre contre la vie sauve, un toit et la bouffe. On se débarrassa de presque tous les troupeaux, ne conservant que les vaches laitières et les « Pig Clubs » – on pouvait engraisser un cochon, mais seulement en s’y mettant à plusieurs -, de façon à conserver les terres pour le plus essentiel : les céréales pour le pain et le lin pour les parachutes.

Les engrais étaient rares, et le Royaume Uni doit beaucoup au fumier de vaches. Le lait ne les sauva pas moins. Le rationnement était intense, mais les anglais ne sont pas morts de faim. Le pain n’a jamais été rationné, même pas à la fin de la guerre, alors qu’au même moment, les allemands « mangeaient » du « pain » confectionné à partir d’ensilage d’herbe et de sciure. Oui, vous avez bien lu.

Le Royaume-Uni (et donc nous avec) n’aurait pas gagné la guerre sans ses Spitfires et ses soldats. Mais il l’aurait indubitablement perdue sans ses paysans.

( Un autre jour, je vous conterai comment le même gouvernement fit le choix improbable de rémunérer les artistes pour qu’ils participent eux aussi au même effort de guerre.)


Nicholas Winton, l’homme qui sauva 669 réfugiés.

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Nicholas Winton était courtier, et financièrement très à l’aise, dans les années 30. A Noël, en 1938, il avait prévu d’aller faire du ski en Suisse. Mais un de ses amis l’a invité à venir donner un coup de main aux réfugiés juifs, à Prague. Et il y est allé.

Oh, il aurait pu rentrer en Angleterre et crier partout en agitant les bras que ces méchants réfugiés allaient envahir le pays avec leurs coutumes qui ne sont pas les nôtres. On en connaît. Mais lui, il a décidé de faire autre chose. Il est resté à Prague. Il a sorti ses billets. Il a affrété neuf trains. Oui : neuf trains, avec ses sous à lui. Tout seul. Sans complice. Il a rempli les trains de gamins juifs, et roulez jeunesse, juste avant l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, il a envoyé tout ce monde-là à Londres. Huit trains et 669 gamins ont été sauvés. Personne n’a jamais su ce qu’était devenu le neuvième train. On l’imagine sans difficulté.

Et ça n’est pas tout. Nicholas Winton est rentré chez lui sans fanfaronner, à tel point que les gamins n’avaient pas la moindre idée de qui leur avait sauvé la vie. Et on n’a plus entendu parler de lui jusqu’en 1988. Là, sa femme a appris par hasard ce que son mari avait fait. Et la plupart des 669 gamins, devenus grands, avaient très envie de remercier leur anonyme sauveur.
Une historienne s’en est mêlée et Nicholas Winton a fêté ses 100 ans avec les gamins qu’il avait sauvé et leurs familles. Il est mort six ans plus tard.

Quand on lui a demandé pourquoi il avait fait ça, il a répondu « parce que c’est éthique ».

L’un des enfants qu’il a sauvé, Lord Alf Dubs, est à l’origine du décret qui permet de faire venir les gamins de Calais qui ont de la famille sur le territoire anglais.


Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits de Salman Rushdie

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Je l’attendais depuis si longtemps qu’en théorie, j’aurais dû finir la lecture de Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits d’une seule traite. Mais il s’est vite avéré que ça aurait été du gâchis. Ceux qui connaissent déjà l’écriture de M. Rushdie savent quelle capacité de densification du récit il a, et lire trop vite serait la garantie de passer à côté de la moitié des détails : c’eut été dommage, tant et si bien que plus j’avançais dans la lecture, plus je déployais des trésors de créativité pour ralentir le rythme de façon à la faire durer plus longtemps : impossible de faire autrement.

Parce que des détails, il y en a autant que des grandes lignes et des personnages. Des personnages, il y en a autant d’humains – et de toutes les ethnies – que de magiques, et tout ce petit monde se mène une guerre impitoyable dans notre monde. Et quand je dis « dans notre monde », je pèse mes mots : il s’agit bien de notre monde tel qu’il est actuellement. C’est le combat entre la rationalité et la croyance, autant dire un combat aussi épique qu’humoristique.

Si on retrouve l’écriture alambiquée des Enfants de Minuit, on se rapproche beaucoup plus par le contenu de Haroun et la mer des Histoires, mais d’une façon bien plus destinée aux adultes et plus irrévérencieuse. Et c’est jubilatoire. On pourrait dire que c’est un conte, mais ça serait mentir : ce sont des centaines de contes antiques et contemporains qui s’entremêlent à la façon des Mille et une nuits, comme le titre l’annonçait.

Mais l’important n’est pas tant le récit en lui-même que ce qu’il provoque à terme sur le lecteur : impossible après la découverte de ce roman d’ouvrir un journal sans avoir envie de rire du pire. Non qu’il amoindrisse la gravité de la situation du monde, seulement voilà : Salman Rushdie décale notre regard d’une façon si ingénieuse qu’on ne peut plus regarder tout ça comme avant. Là où tout un chacun voit une guerre meurtrière, le lecteur de Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits verra une ultime bêtise de djinn qui finira par se dissoudre dans la rationalité et l’intelligence.

Quant à la conclusion, que je ne révélerai pas, elle ne pourra qu’obliger le lecteur à avancer d’un grand pas vers lui-même, et vous conviendrez que c’est un sacré cadeau de l’auteur.

Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits n’est peut-être pas le meilleur roman de M. Rushdie d’un point de vue purement littéraire, mais c’est sans doute le plus réjouissant, le plus accessible et le plus nécessaire à son époque. Entre conte et philosophie, c’est un livre qui grandit sans peser, et la garantie de passer un excellent moment un tout petit peu à côté de la réalité.


Les Filles d’Allah de Nedim Gürsel

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Les filles d’Allah, ce sont les déesses pré-islamiques qui se partageaient les croyants de la Mecque avant l’arrivée de Mahomet : Lat, Manat et Uzza. Elles sont trois des quatre narrateurs de ce roman qui se penche tant sur le développement de l’Islam que sur l’histoire récente de la Turquie grâce au quatrième narrateur qu’est l’auteur lui-même.

Entre histoire, poésie et mythologie, Nedim Gürsel nous emmène dans un voyage très instructif dans le temps. On découvre les mythes pré-islamiques, non sans écho aux Versets Sataniques de Rushdie, l’histoire du prophète de l’Islam et le développement du nationalisme turc. Au delà, il nous raconte aussi comment un enfant grandit dans la peur de l’enfer, comment la foi se forge et se délite, comment l’horreur de la guerre entre en résonance avec l’horreur de l’enfer promis aux mécréants et aux pécheurs.

Aussi didactique soit-il, ça n’en est pas moins un roman admirablement mené et terriblement bien écrit. Sans être à proprement parlé un pamphlet – c’est bien trop poétique pour ça – Les Filles d’Allah n’en est pas moins une critique de l’intégrisme religieux autant que du nationalisme.

Évidemment, Nedim Gürsel a dû faire face, en Turquie, à l’accusation de blasphème pour ce roman, quoi qu’on est en droit de se demander si ça n’est pas plutôt son rejet du nationalisme qui a réellement posé problème pour ses accusateurs.


La Mort Blanche de Frank Herbert

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Frank Herbert est agaçant. Si, vraiment. Il est agaçant parce qu’il ne se contente pas d’être visionnaire, encore faut-il qu’il le soit avec style.

La Mort Blanche est un roman d’anticipation évidemment scientifique, à mi-chemin entre le polar et la philosophie. On pourrait le résumer en expliquant qu’un biologiste devient fou après la mort de sa femme et de ses enfants victimes d’un attentat et fabrique un virus qui ne tue que les femmes, mais ça ne suffit absolument pas, car cette histoire n’est qu’un support à moult réflexions politico-religieuses et éthiques.

Frank Herbert vient ici nous interroger sur le développement des sciences en général et de la génétique en particulier : n’y a-t-il pas un danger énorme dans un monde où un nombre incalculable de gens ont suffisamment de connaissances complexes capables de détruire l’humanité ? En cas de danger imminent pour l’humanité, les politiciens et les religions ne resteraient-ils pas ce qu’ils sont, capables de manipulations épouvantables qui ne feraient que renforcer le danger ? Un fou est-il réellement responsable de ses actes, même si ses actes conduisent à la destruction de l’humanité ?
Le plus inquiétant, c’est que toutes ces questions qu’il soulevait en 1982, à une époque où la recherche génétique n’était pas aussi avancée qu’aujourd’hui n’ont jamais été autant d’actualité : non seulement le terrorisme est partout, mais en plus les techniques génétiques qu’il imaginait à l’époque existent désormais.

Et ça rend la lecture de La Mort Blanche absolument indispensable.


2084 de Boualem Sansal

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Arrêtez immédiatement ce que vous êtes en train de faire, il y a peu de chance que ça soit aussi prenant que la lecture de 2084.

Boualem Sansal, qui a maintes fois écrit sur les dangers de l’islam politique, condense ici les fruits de sa réflexion en un roman post-apocalyptique dans lequel les intégristes de l’Islam ont gagné. Ils ont gagné et se sont inspirés de l’Angsoc et de la novlangue d’Orwell pour créer leur fonctionnement politique et leur langue, car 2084 n’a rien du plagiat : il est construit dans la lignée de 1984.

La soumission de tout un peuple, immense, est forcément au cœur du propos. La barbarie n’a pas plus de limite que la culture de la délation et de l’ignorance. Aucune femme n’est évidemment visible dans l’espace public. La misère est immense, mais chacun s’y soumet volontiers en récitant quelques versets du nouveau livre sacré. La guerre est permanente, même si personne ne sait qui est l’ennemi, qui par ailleurs n’est pas censé exister puisque la religion nouvelle a soumis le reste du monde. Les dictatures composent fort bien avec leurs paradoxes.

Avec cette description de ce futur qui n’est pas à souhaiter, Boualem Sansal parle évidemment à ses contemporains. Il pointe le danger qu’il y a à sous-estimer la puissance destructrice des intégristes, mais aussi celui de ne pas se pencher au chevet d’une religion contemporaine bien réelle et bien malade.

Outre son contenu passionnant, 2084 est un roman terriblement bien écrit. Si j’accorde peu d’importance aux prix littéraires, force est de constater que celui délivré par l’Académie Française est au moins une garantie de belle langue.

Enfin, Boualem Sansal a fini de me convaincre, si besoin était, que la littérature politique, sociale, la littérature de combat en quelque sorte, se trouve de l’autre côté de la Méditerranée. La France se contente facilement de romans qui sont à la littérature ce que les téléfilms romantiques sont au cinéma, ou, pire, de cette littérature réactionnaire qui fait les choux gras de la presse. De Boualem Sansal à Kamel Daoud en passant par Rachid Boudjera, la littérature algérienne n’hésite pas à secouer les lecteurs, les idées reçues et le prêt-à-penser. Et pour ma part : j’en redemande à l’infini.


Portier de nuit

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Portier de nuit est un classique du cinéma que je n’avais jamais vu, et je savais à peine de quoi ça parlait. Forcément, ce fut un choc de le découvrir. Comment vous expliquer sans tout vous dévoiler ?

Prenez le syndrome de Stockholm, l’esthétique nazie et multipliez l’ensemble par des fantasmes sado-masochistes. Confiez les rôles principaux à un acteur au faciès à la fois figé et terriblement expressif – Dirk Bogarde – et à une jeune Charlotte Rampling absolument époustouflante ; faites réaliser l’ensemble par une femme érudite, pendant les années de plomb en Italie. Vous obtenez un film sulfureux, superbe et atroce, profondément troublant.

Mais le trouble ne vient pas que du film lui-même. Il vient aussi d’un terrible constat. Portier de nuit a été tourné en 1973. Il a certes été interdit de diffusion en Italie, interdit au moins de seize ans en France (ce qui peut s’entendre) et carrément classé X aux États-Unis (alors même qu’à un coït homosexuel près, et même pas filmé en gros plan, les scènes sexuelles sont finement suggérées plus que montrées), mais il a été réalisé, produit et globalement distribué. Il est même passé à la télévision un peu plus tard. Je ne doute pas une seule seconde que tout cela serait impossible aujourd’hui. Aucun réalisateur n’oserait user de la sorte de l’imagerie nazie. Aucun producteur n’accepterait de placer son argent pour une telle œuvre. Et si par miracle ça arrivait quand même, ça serait un scandale tel que le film ne serait au mieux distribué que de façon très confidentielle. Les associations pour la mémoire de la Shoah se rouleraient par terre en hurlant. Les féministes taperaient du pied en s’arrachant les cheveux (je vous rappelle que le réalisateur est une réalisatrice, ce qui ne courait pas les plateaux dans les années soixante-dix). Les divers représentants des victimes feraient des procès. Les intégristes religieux brûleraient des cinémas.

Portier de nuit dérange intelligemment. Je ne vois pas bien qui ce film pourrait laisser indifférent. Et c’est exactement pour ça que c’est un chef d’œuvre. A l’inverse, c’est bien parce que la censure sociétale a d’ores et déjà gagné la partie que le cinéma contemporain est aussi fade que lisse.


Nous étions tous Résistants

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Nous étions encore des gosses , nous écoutions la leçon d’histoire et nous découvrions la Shoah. En face des visages émaciés des camps de la mort, notre livre scolaire présentait une photographie et un panégyrique de Jean Moulin qui était depuis entré à grands cris au Panthéon. Nulle trace des collabos, cette foule invisible, et la Traversée de Paris avait fini par rendre sympathiques ceux qui s’étaient enrichis grâce au marché noir. Entre la fin de la guerre et nous, tous étaient donc devenus Résistants. Et nous autres, petits enfants de ceux qui avaient au mieux laissé faire, nous le jurions : si ça devait arriver encore, nous serions Résistants. Ou pour le moins, Justes parmi les nations. Non, vraiment, nous ne laisserions pas faire, nous accueillerions les gens à bras ouverts, nous les cacherions et, s’il le fallait, nous prendrions les armes. Belle unanimité de l’enfance face à l’injustice.

Nous étions devenus des adultes, nous écoutions les informations et découvrions les massacres en Syrie, en Irak, en Érythrée, au Soudan. Dans les journaux, les visages épuisés des réfugiés et les regards hagards des enfants faisaient face à une ribambelle de politiciens qui se perdaient en conjectures économiques foireuses, et beaucoup les croyaient. Radio-Paris claironnait que cette invasion nous ferait perdre notre identité, même si l’identité de Résistants que nos livres d’enfants avaient essayés de construire n’avait jamais été qu’un mythe perdu avant même d’être né. Nous voulions construire des murs. Nous refermions nos bras sur nos portes-monnaie. Nous ne cachions plus nos haines et nos rancœurs. Si quelqu’un devait un jour prendre les armes, ce serait pour tirer à vue sur ces réfugiés harassés. Nous laissions faire. Belle unanimité de l’adulte face à l’injustice.