Archives de Tag: guerre

La neige et les chiens – Vidosav Stevanovic

Ah ! Le romantisme de la guerre ! Les amoureux qui se rencontrent, chacun issu d’un camp différent mais qui s’aiment quand même, le commandant au grand cœur prêt à tout pour sauver la vie de ses hommes, les soldats qui protègent les civils vaille que vaille, les enfants qui s’en tirent miraculeusement en sautant dans le dernier train en partance vers un pays en paix… Bullshit.

Vidosav Stevanovic n’est pas un romantique. Et il l’était encore moins au moment où il a écrit La neige et les chiens : la guerre en Yougoslavie faisait encore rage, il avait réussi à la fuir mais pas sans la regarder en face. Et ici, il nous la restitue dans toute sa réalité, dans toute sa crudité. Cette guerre là ou une autre, c’est du pareil au même : c’est sale, ça pue, il n’y a aucune place pour le romantisme. Les civils se font dégommer et leurs cadavres pourrissent sur place, parfois après qu’on ait pris soin de voler leurs organes car les armes coûtent cher. On viole, on torture, on s’amuse à faire rôtir des enfants vivants et il arrive même qu’on en bouffe un morceau. On détruit tout, méticuleusement, au nom du nationalisme, de la religion, de n’importe quelle idéologie foireuse, l’essentiel, c’est de détruire. Ceux qui arrivent à fuir ne sont pas moins détruits, pour toujours. Ils portent irrémédiablement en eux les germes de la prochaine guerre. Et ne vous leurrez pas : si Vidosav Stevanovic use parfois de surréalisme, ça n’est certainement pas pour nous alléger le fardeau de la réalité, encore moins pour nous aider à prendre de la distance, mais au contraire pour mieux nous en imprégner, de cette réalité de la guerre. Hollywood ment autant qu’une large part de la littérature qui prétend en parler. Il nous montre même comment même les photographies des reporters de guerre ne sont que des loupes sur un instant qui occultent tout le reste. Il n’y a aucun répit, dans la guerre.

La neige et les chiens est peut-être ce que j’ai lu de plus dur. Pas dans le style, qui est parfaitement accessible à tous, mais bien pour son contenu. Évidemment, je me rends bien compte que je ne vais pas inciter grand monde à découvrir ce roman qui en est à peine un en présentant les choses ainsi. Je sais bien que beaucoup de lecteurs préféreront le romantisme qui biaise tout. Mais peut-être qu’il passera par là quelqu’un qui ne veut pas se mentir, qui veut regarder le monde en face. Si vous êtes celui-là, personne d’autre que Vidosav Stevanovic ne saura mieux répondre à vos attentes.

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Metro 2035 de Dmitri Glukhovsky

Voici un roman qui est à peu près l’exact opposé de ceux que je lis d’habitude. Si j’ai tendance à me tourner vers des ouvrages peu causants, contemplatifs, avec peu d’action, Metro 2035 est essentiellement composé de dialogues, tout y va très vite, et l’action y est digne d’un blockbuster américain très musclé : ça ne s’arrête jamais. Mais il reste un point commun avec mes lectures habituelles : nous sommes loin de la vacuité. Peu importe la forme tant que l’auteur a quelque chose à dire.

Metro 2035 est un récit post-apocalyptique. Moscou a été rendue invivable par des bombes nucléaires, et ce qu’il reste d’habitants s’est réfugié dans le métro et y a reconstruit une société. Et comme dans n’importe quelle société, différentes idéologies s’y affrontent. On y croise donc des néo-nazis, des néo-communistes, des ultra-libéraux et une petite communauté indépendante. Il y a évidemment des factions armées, d’ailleurs, la monnaie en circulation dans le métro, ce sont les munitions pour kalachnikov. Et au milieu de tout ça, un individu est en quête de rien de moins que la vérité.

Le récit plein d’aventures en tant que tel est donc très rythmé sans être particulièrement original. C’est ce qu’il y a plus profondément qui est intéressant, la grande question sur la vérité : est-ce que le peuple, lui, veut la vérité ? N’allez pas croire que Dmitri Glukhovsky ne pose la question que pour le peuple russe, c’est bien une question universelle. Sinon, ce roman n’aurait qu’un intérêt limité et ça n’est pas le cas. Et tout l’intérêt de son roman, c’est qu’il rend accessible des questionnements entre autres politiques complexes par une forme accessible à tous. Les amateurs du genre post-apo en auront pour leur compte, autant que ceux qui préfèrent les questions de fond.

Notez que Metro 2035 est le troisième opus d’une trilogie dont je n’ai pas lu les précédents, et ça n’est en rien gênant pour la compréhension de celui-ci.


Aurore Boréale de Drago Jancar

Le 1e janvier 1938, un voyageur de commerce descend du train dans une petite ville slovène, c’est là qu’il a donné rendez-vous, pour affaire, à l’un de ses collègues. Mais le temps passe et le collègue n’arrive pas, il ne répond pas non plus aux télégrammes. Et voilà notre homme coincé dans cette petite ville, englué, dégringolant peu à peu, passant de la fréquentation de la petite bourgeoisie locale à la fréquentation des bouges des quartiers mal famés, buvant une mauvaise piquette avec des personnages peu recommandables.

En fait, je pourrais vous raconter toute l’intrigue sans vous gâcher le plaisir de la lecture, car en cette année 1938, en Slovénie, tout est inéluctable. Et c’est là tout le talent de Drago Jancar : on sait très bien où il nous emmène, on devine immédiatement qu’il va peu à peu détruire son personnage dans un environnement qui ne deviendra pas moins fou, mais c’est cette inéluctabilité qui rend le roman passionnant. C’est d’une efficacité redoutable. Il y a là Franz Kafka qui aurait télescopé Thomas Mann avec une concision déroutante et il y a quelques échappées vers l’avenir pour dire toute l’horreur qui viendra. L’auteur nous enjoint à ne s’attacher à aucun des personnages : ceux qui ne souffriront pas feront souffrir, ceux qui ne mourront pas tueront.

Drago Jancar fait partie de ces auteurs dont on se demande pourquoi ils sont si peu connus et si peu traduits en France alors qu’ils devraient être incontournables.


La Mort du Vazir-Moukhtar de Iouri Tynianov

La Mort du Vazir-Moukhtar, pour un amateur de littérature en général et de romans historiques en particulier, c’est un peu comme se retrouver enfermé dans la meilleure pâtisserie de la ville pour un gourmand invétéré : on s’approche de très près du bonheur.

Ce roman se base sur des faits historiques avérés. Nous sommes à la fin des années vingt du XIXe siècle. L’Iran et la Russie viennent de terminer une guerre, gagnée par la Russie. Et le Vazir-Moukhtar, c’est Alexandre Griboïedov, ambassadeur et dramaturge envoyé par la Russie pour récupérer non seulement le tribut dû par l’Iran, mais aussi pour ramener au pays tous les soldats qui ont fait défection pour s’installer en Perse. Et c’est parti pour sept cents pages denses de réflexions personnelles, de géopolitique, d’histoire, de religion, de littérature – on croise même Pouchkine dans les salons et théâtres – , de descriptions de vie quotidienne, y compris du servage, de regard sans concession sur les gradés de l’armée, de beaucoup de lâcheté pour bien peu de courage. On traverse la Russie à dos de cheval, puis on découvre l’Iran, où l’on prendra grand soin de démonter point par point les fantasmes sur les harems du Shah. On ira jusqu’à se retrouver face aux intégristes religieux de l’époque, qui n’ont pas beaucoup changés depuis.

Non seulement c’est littérairement absolument parfait, mais encore, on apprend énormément de choses sur l’histoire des deux pays concernés. Pour chaque chapitre lu, on se couche moins bête. On regarde ce monde à travers le regard de Griboïedov, l’homme dont on nous annonce le destin tragique dès le titre, poète désabusé et un rien cynique. La Mort du Vazir-Moukhtar est à ranger sur l’étagère réservée aux chef-d’œuvres, à lire et à relire.


Vie et destin – Vassili Grossman

Par où commencer pour vous résumer les 1200 pages très denses de ce roman qui en est à peine un ? Eh bien commençons par là : si c’est un roman, on est très vite happé par son réalisme cru, et on en comprend aisément la cause en découvrant la biographie de Vassili Grossman. Issu d’une famille bourgeoise juive, il était à la base ingénieur chimiste. Il a travaillé dans une mine, ignore comment il a pu être épargné par les premières purges soviétiques contrairement à d’autres membres de sa famille, il a dû se battre pour éviter le goulag à son épouse et quand la guerre a éclaté, il est devenu correspondant de guerre à Stalingrad.

Vie et destin relate la vie d’une famille Russe juive à travers la guerre, du siège de Stalingrad aux camps de concentration nazis, de l’Académie des Sciences soviétiques aux camps d’internement russes, de Moscou aux petites villes de province. Et on comprend tout de suite mieux le réalisme du récit. Il nous décrit le quotidien des habitants de Stalingrad assiégée, la famine, la peur instillée par le régime de Staline dans tout le pays et le poids d’une administration centrale toute puissante. Loin de se contenter de descriptions, les chapitres plus ou moins romanesques sont entrecoupés de réflexions profondes sur des sujets variés et, pour certains, intemporels. Jusqu’à la lecture de Grossman, je n’avais jamais vraiment compris pourquoi faire la différence entre racisme et antisémitisme. En quelques pages, il m’a fait comprendre l’évidence, que je vous laisserai découvrir car personne ne l’a jamais aussi bien expliqué que lui. En outre, ses propos sur la surveillance de masse du régime de Staline sont terriblement d’actualité. Ses réflexions sur le collectivisme devraient calmer plus d’un utopiste de notre époque. Et mettant en parallèle les réalités du nazisme et du communisme, il creuse la question des idéologies qui promettent des lendemains qui chantent, tranchant sans naïveté : elles ne peuvent mener qu’à des purges et des massacres.

Vassili Grossman a terminé la rédaction de Vie et destin en 1962. Le KGB lui est tombé dessus, son manuscrit a été saisi ainsi que les rouleaux encreurs de sa machine à écrire. Cette œuvre aurait pu disparaître à jamais. Heureusement pour nous, car c’est un document précieux, Andreï Sakharov en a fait sortir une copie du pays. Il sera publié à l’ouest au début des années 80, et en Russie seulement après la chute du mur.

Vie et destin m’apparaît comme un ouvrage qu’on doit lire. Il est indispensable, riche, dense. Mais je ne vais pas vous mentir : ça n’est pas une mince affaire que de s’y attaquer. Outre sa longueur, le nombre des personnages ne simplifie pas la lecture. Et ça n’est rien encore en comparaison du fond. Mais c’est ainsi : il faut souvent se donner un peu de peine pour accéder au meilleur. Entre Histoire, histoire des idées, philosophie, politique et sociologie, Vie et destin est désormais rangé dans ma bibliothèque sur l’étagère des indispensables chefs d’œuvre, de ces livres qui appartiennent ou devraient appartenir au patrimoine mondial de l’humanité.

Une petite note, pour conclure, au sujet du Livre de poche qui publie cet ouvrage : quand on est responsable de la publication d’une telle œuvre, il est absolument honteux d’y laisser traîner autant de fautes. C’est inqualifiable de maltraiter ainsi un chef d’œuvre. Je ne les ai pas comptées, mais j’ai maudit au moins vingt fois cet éditeur pour son travail lamentable. Si vous l’achetez, sachez qu’il est aussi publié par Pocket : peut-être, mais je n’ai pas vérifié, ont-ils fait un travail plus respectueux à ce niveau que le Livre de poche.


Nous savons.

Je suis d’une génération qui, découvrant les images des camps de concentration de l’époque où nos grands-parents étaient jeunes, se demandait en vrac comment l’humanité avait pu en arriver là, comment des gens avaient pu y participer, comment d’autres avaient pu fermer les yeux devant pareil massacre.

On se jurait tous à nous-mêmes que nous, nous aurions fait autrement, nous n’aurions jamais laissé se produire pareille ignominie : face à l’innommable, nous serions vent debout, nous lutterions et nous remuerions ciel et terre pour sauver ces gens, quels qu’ils puissent être, de l’horreur absolue.

Nous primes plus tard le tournant du XXIe siècle, laissant le précédent devenir un peu flou. Il ne nous restait, et encore pas à tous, qu’une colère vague, une indignation du clavier et un engagement nonchalant. Nous n’avons pas vraiment oublié, mais tout cela était loin. Et puis, ils sont loin, aussi, ces bambins émaciés. Ils ne sont pas comme nous. Et puis nous ne pouvons pas. Des frigos à remplir, des crédits à payer et puis le beurre qui manque, le prix du dernier smartphone, et le temps passé devant cette abondance de choix dans le moindre rayon de supermarché, et puis sur la télé, le film va commencer.

Moins d’un siècle après l’horreur, nous sommes devenus bien pires que nos grands-parents, qui eux, pour la plupart, ne savaient vraiment pas. Nous, nous savons que cet enfant a été photographié en Syrie, près de Damas, le 21 octobre de cette année.


Henry V de Kenneth Branagh

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Si vous le voulez bien, prenons un peu de distance avec la médiocrité ambiante et mettons nous un peu de Shakespeare dans les yeux et les oreilles : ça n’a jamais fait de mal à personne.

Henry V n’est pas la pièce la plus connue de l’auteur, et son adaptation cinématographique n’est pas non plus la mieux distribuée. Et pour cause : Kenneth Branagh n’avait pas trente ans quand il l’a réalisée. Il voulait proposer une adaptation accessible à tous les publics, mais ça ne se bousculait pas pour l’y aider. En fait, Henry V n’aurait jamais traversé la Manche sans l’intervention d’un certain Gérard Depardieu : séduit par le film, il mit la main à la poche pour le faire distribuer en France et effectua lui-même le doublage de la voix de Branagh dans la version française. Si Depardieu n’a pas toujours bonne presse, nul ne peut lui reprocher son amour sincère des lettres. Mais revenons à l’œuvre elle-même.

Henry V est à Shakespeare et à l’Angleterre ce que le Cuirassé Potemkine est à Einsenstein et à la Russie : une pièce dont on devine aisément qu’elle vise à participer à la constitution d’une unité nationale. Ce qui n’ôte rien à sa qualité. Shakespeare questionnait la légitimité et la responsabilité liées à l’exercice du pouvoir, Branagh le met en scène efficacement malgré des moyens limités.

C’est un très beau film, que je recommande chaudement dans sa version originale : je ne doute pas un instant de la qualité du doublage réalisé par Depardieu, mais le phrasé élisabéthain possède une beauté qui ne peut laisser insensible, même les oreilles non-anglophones.


Alexandre Nevski de Eisenstein

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Avant de parler du film lui-même, je vais commencer par une parenthèse. Je sais bien qu’on met habituellement les parenthèses plus loin dans le corps de texte, mais chacun fait bien ce qu’il veut.
La première fois que j’ai vu un bout de Alexandre Nevski, ça n’était pas du tout dans un ciné-club, mais dans la salle de télévision d’un asile de nuit pour humains fracassés, véritable Babel plus ou moins chaotique. Habituellement, cette salle de télévision était surtout utilisée pour regarder des matchs de foot, mais ce soir-là, Arte – si j’ai bonne mémoire – diffusait ce film, et tous les usagers russophones de la structure – et il y en avait ! – étaient non pas vautrés comme à l’accoutumée devant l’écran, mais concentrés sur ce qu’ils regardaient. En découlait un calme suspect en ces lieux. J’y pénétrais donc afin de vérifier que personne n’ait l’idée saugrenue de s’injecter là ou de planter une fourchette en plastique dans l’œil de son voisin, mais tout le monde était très calme, et un usager me tira par la manche pour m’obliger à m’asseoir et à regarder au moins un morceau de cette institution de la culture russe avec eux. Bien sûr, je n’ai pas pu tout regarder, mais pendant un bon quart d’heure, les usagers qui parlaient assez de français pour ça m’ont délivré un véritable cours d’histoire du cinéma russe et un magnifique décryptage des symboliques utilisées dans ce film. C’était passionnant en soi, et c’était aussi le dernier endroit où je me serais attendue à pareille œuvre didactique, preuve qu’on peut apprendre des choses en tous lieux et avec toutes sortes de gens.
Sur ce, revenons à Alexandre Nevski.

Eisenstein n’atteint pas là le génie dont il a fait preuve avec le Cuirassé Potemkine, certes. La propagande soviétique prend ici tout son sens. Dès les premières minutes, on nous explique bien que quiconque tentera de s’en prendre à la Russie finira découpé en rondelles : le message est clair et réitéré tout au long du film, ce qui en fait un document historique intéressant. C’est que nous sommes en 1938. Tout le monde a alors bien compris que la guerre totale est aux portes de chacun (à part les élus français, mais c’est une autre histoire), et Staline veut un message clair que Eisenstein réalise non sans talent. Car ce film est techniquement terriblement innovant. Eisenstein est l’inventeur de l’épopée cinématographique, du film à très grand spectacle. Les scènes de combat sont tournées avec des techniques que personne ne connaissait à l’époque et qu’on utilise encore de nos jours : elles ne sont pas filmées de loin, mais au cœur même de la bataille. Ça n’a l’air de rien, vu d’aujourd’hui, mais en 1938, c’est une véritable révolution. Quand en plus tout le film est porté par la musique de Prokofiev, on ne s’étonnera pas qu’il fut quelque peu plagié plus tard par les créateurs de … Conan le Barbare ! Oui, je sais, ça fait un choc, et pourtant, c’est vrai et vérifiable. On comprend devant ce grand spectacle aux centaines de figurants et aux effets spéciaux innovants (et encore crédibles aujourd’hui) que Alexandre Nevski marqua son époque, et pas seulement en Russie.

Au-delà, les occidentaux seront – encore aujourd’hui – très étonnés par certaines images. On n’imagine pas un film américain tout public où on montrerait l’armée des méchants jetant des enfants et des nouveaux-nés dans les flammes face à la caméra : ça ne se fait pas. Pour les Russes, ça ne pose pas de problème particulier. Vous ne verrez pas une goutte de sang, mais vous verrez vraiment un méchant lancer des bébés sur un bûcher. C’est à ce genre de « détails » qu’on comprend mieux les différences de cultures : les Russes aiment la tragédie et n’hésite nullement à la mettre en scène sans filtre ni gant. On découvrira aussi que les méchants n’ont pas de visage. L’armée ennemie, toute vêtue de blanc, est casquée de bout en bout du film. C’est bien simple, les guerriers d’en face ressemblent tant à des robots qu’il n’est pas illégitime de se demander si les stormtroopers de Lucas n’auraient pas une sorte de parenté avec ces guerriers casqués.
Oh, je vois bien que vous pensez que j’exagère ! Mais je vous suggère de (re)voir Alexandre Nevski, je suis certaine que vous ne trouverez pas ça si exagéré que ça.


Le saviez-tu ? L’agriculture en temps de guerre

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Avant la deuxième guerre mondiale, le Royaume Uni importait les deux tiers de la nourriture dont il avait besoin. Seulement voilà : dès le début des hostilités, les allemands eurent tôt fait de bloquer les importations en coulant les navires de ravitaillement à grand renfort de sous-marins et de mines submersibles. Et des sous-marins, ils en avaient beaucoup. Très vite, les britanniques se sont retrouvés ce qu’on peut communément nommer dans la merde : le risque de famine était réel et avec lui celui de perdre la guerre. Leur territoire insulaire n’offrait guère d’alternative à l’approvisionnement par les mers. Bref, c’était mal barré.

Mais que voulez-vous ? L’anglais est flegmatique, et à l’inconstructive panique il a préféré l’organisation au carré. Les paysans ont remonté leurs manches et défriché les mauvaises terres, et le gouvernement d’alors, sans ménagement aucun mais avec ce qui s’avéra d’une rare efficacité, organisa la politique agricole. Les évacués des bombardements, des groupes de femmes se lançant dans l’effort de guerre et les objecteurs de conscience fournirent la main d’œuvre contre la vie sauve, un toit et la bouffe. On se débarrassa de presque tous les troupeaux, ne conservant que les vaches laitières et les « Pig Clubs » – on pouvait engraisser un cochon, mais seulement en s’y mettant à plusieurs -, de façon à conserver les terres pour le plus essentiel : les céréales pour le pain et le lin pour les parachutes.

Les engrais étaient rares, et le Royaume Uni doit beaucoup au fumier de vaches. Le lait ne les sauva pas moins. Le rationnement était intense, mais les anglais ne sont pas morts de faim. Le pain n’a jamais été rationné, même pas à la fin de la guerre, alors qu’au même moment, les allemands « mangeaient » du « pain » confectionné à partir d’ensilage d’herbe et de sciure. Oui, vous avez bien lu.

Le Royaume-Uni (et donc nous avec) n’aurait pas gagné la guerre sans ses Spitfires et ses soldats. Mais il l’aurait indubitablement perdue sans ses paysans.

( Un autre jour, je vous conterai comment le même gouvernement fit le choix improbable de rémunérer les artistes pour qu’ils participent eux aussi au même effort de guerre.)


Nicholas Winton, l’homme qui sauva 669 réfugiés.

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Nicholas Winton était courtier, et financièrement très à l’aise, dans les années 30. A Noël, en 1938, il avait prévu d’aller faire du ski en Suisse. Mais un de ses amis l’a invité à venir donner un coup de main aux réfugiés juifs, à Prague. Et il y est allé.

Oh, il aurait pu rentrer en Angleterre et crier partout en agitant les bras que ces méchants réfugiés allaient envahir le pays avec leurs coutumes qui ne sont pas les nôtres. On en connaît. Mais lui, il a décidé de faire autre chose. Il est resté à Prague. Il a sorti ses billets. Il a affrété neuf trains. Oui : neuf trains, avec ses sous à lui. Tout seul. Sans complice. Il a rempli les trains de gamins juifs, et roulez jeunesse, juste avant l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, il a envoyé tout ce monde-là à Londres. Huit trains et 669 gamins ont été sauvés. Personne n’a jamais su ce qu’était devenu le neuvième train. On l’imagine sans difficulté.

Et ça n’est pas tout. Nicholas Winton est rentré chez lui sans fanfaronner, à tel point que les gamins n’avaient pas la moindre idée de qui leur avait sauvé la vie. Et on n’a plus entendu parler de lui jusqu’en 1988. Là, sa femme a appris par hasard ce que son mari avait fait. Et la plupart des 669 gamins, devenus grands, avaient très envie de remercier leur anonyme sauveur.
Une historienne s’en est mêlée et Nicholas Winton a fêté ses 100 ans avec les gamins qu’il avait sauvé et leurs familles. Il est mort six ans plus tard.

Quand on lui a demandé pourquoi il avait fait ça, il a répondu « parce que c’est éthique ».

L’un des enfants qu’il a sauvé, Lord Alf Dubs, est à l’origine du décret qui permet de faire venir les gamins de Calais qui ont de la famille sur le territoire anglais.