Archives de Catégorie: Les héros oubliés

Le saviez-tu ? L’agriculture en temps de guerre

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Avant la deuxième guerre mondiale, le Royaume Uni importait les deux tiers de la nourriture dont il avait besoin. Seulement voilà : dès le début des hostilités, les allemands eurent tôt fait de bloquer les importations en coulant les navires de ravitaillement à grand renfort de sous-marins et de mines submersibles. Et des sous-marins, ils en avaient beaucoup. Très vite, les britanniques se sont retrouvés ce qu’on peut communément nommer dans la merde : le risque de famine était réel et avec lui celui de perdre la guerre. Leur territoire insulaire n’offrait guère d’alternative à l’approvisionnement par les mers. Bref, c’était mal barré.

Mais que voulez-vous ? L’anglais est flegmatique, et à l’inconstructive panique il a préféré l’organisation au carré. Les paysans ont remonté leurs manches et défriché les mauvaises terres, et le gouvernement d’alors, sans ménagement aucun mais avec ce qui s’avéra d’une rare efficacité, organisa la politique agricole. Les évacués des bombardements, des groupes de femmes se lançant dans l’effort de guerre et les objecteurs de conscience fournirent la main d’œuvre contre la vie sauve, un toit et la bouffe. On se débarrassa de presque tous les troupeaux, ne conservant que les vaches laitières et les « Pig Clubs » – on pouvait engraisser un cochon, mais seulement en s’y mettant à plusieurs -, de façon à conserver les terres pour le plus essentiel : les céréales pour le pain et le lin pour les parachutes.

Les engrais étaient rares, et le Royaume Uni doit beaucoup au fumier de vaches. Le lait ne les sauva pas moins. Le rationnement était intense, mais les anglais ne sont pas morts de faim. Le pain n’a jamais été rationné, même pas à la fin de la guerre, alors qu’au même moment, les allemands « mangeaient » du « pain » confectionné à partir d’ensilage d’herbe et de sciure. Oui, vous avez bien lu.

Le Royaume-Uni (et donc nous avec) n’aurait pas gagné la guerre sans ses Spitfires et ses soldats. Mais il l’aurait indubitablement perdue sans ses paysans.

( Un autre jour, je vous conterai comment le même gouvernement fit le choix improbable de rémunérer les artistes pour qu’ils participent eux aussi au même effort de guerre.)

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Nicholas Winton, l’homme qui sauva 669 réfugiés.

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Nicholas Winton était courtier, et financièrement très à l’aise, dans les années 30. A Noël, en 1938, il avait prévu d’aller faire du ski en Suisse. Mais un de ses amis l’a invité à venir donner un coup de main aux réfugiés juifs, à Prague. Et il y est allé.

Oh, il aurait pu rentrer en Angleterre et crier partout en agitant les bras que ces méchants réfugiés allaient envahir le pays avec leurs coutumes qui ne sont pas les nôtres. On en connaît. Mais lui, il a décidé de faire autre chose. Il est resté à Prague. Il a sorti ses billets. Il a affrété neuf trains. Oui : neuf trains, avec ses sous à lui. Tout seul. Sans complice. Il a rempli les trains de gamins juifs, et roulez jeunesse, juste avant l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, il a envoyé tout ce monde-là à Londres. Huit trains et 669 gamins ont été sauvés. Personne n’a jamais su ce qu’était devenu le neuvième train. On l’imagine sans difficulté.

Et ça n’est pas tout. Nicholas Winton est rentré chez lui sans fanfaronner, à tel point que les gamins n’avaient pas la moindre idée de qui leur avait sauvé la vie. Et on n’a plus entendu parler de lui jusqu’en 1988. Là, sa femme a appris par hasard ce que son mari avait fait. Et la plupart des 669 gamins, devenus grands, avaient très envie de remercier leur anonyme sauveur.
Une historienne s’en est mêlée et Nicholas Winton a fêté ses 100 ans avec les gamins qu’il avait sauvé et leurs familles. Il est mort six ans plus tard.

Quand on lui a demandé pourquoi il avait fait ça, il a répondu « parce que c’est éthique ».

L’un des enfants qu’il a sauvé, Lord Alf Dubs, est à l’origine du décret qui permet de faire venir les gamins de Calais qui ont de la famille sur le territoire anglais.


Petite histoire de la grande.

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À Suzanne.

Il y a quelques années, j’ai rencontré chez elle une incroyable vieille dame. Le genre de dame âgée qui refusait d’aller au club des anciens de sa ville « parce qu’il n’y a que des vieux, là-dedans». Une dame gentille, dynamique qui avait l’esprit vif et l’humour tordant. Une grand-mère comme tout le monde aimerait en avoir une, mais ça n’était pas la mienne, c’était celle d’une amie qui a eu la bonne idée de m’emmener prendre le thé chez elle.

Cette dame était une rescapée. Elle aurait en toute logique dû mourir dans les camps nazis. Car cette dame capable de marquer les esprits au-delà du temps est juive. Mais dans les malheurs de son temps, elle a eu de la chance. Elle a fui, car il n’y avait que ça à faire. C’était alors une toute jeune fille, orpheline. Elle a fui, et a trouvé refuge quelque part au pays des sangliers, dans les Ardennes. Elle a été planquée et nourrie par des paysans. Ces paysans n’étaient pas des militants politiques, je ne suis même pas sûre qu’ils étaient des gens très instruits. C’était juste des gens qui ont vu débarquer une jeune fille qui avait besoin d’aide. Que vouliez-vous qu’ils fassent ? Qu’auriez-vous fait ? Eh bien, eux ont rassemblé leur bon sens paysan, et ils l’ont accueillie, voilà tout. Ils l’ont hébergée et nourrie. Et c’est ainsi qu’elle est restée en vie. Sans ces paysans ardennais, je n’aurais pas rencontré cette dame incroyablement positive. L’humanité aurait perdu l’un de ces éléments les plus chouettes quoique anonyme. Une non moins chouette famille n’aurait pas existé. Car le reste de sa famille est à son image : positive, accueillante, ouverte d’esprit, tournée vers le monde. Et puis, cette dame a fini par se marier avec le fils de ses sauveurs. Ce qui aurait pu être la plus triste des histoires s’est transformée en un conte de fée moderne : ils se marièrent et eurent de chouettes enfants qui firent à leur tour des petits-enfants qui n’eurent jamais la moindre tentation de racisme.

Quand on a demandé à ces paysans comment ils en étaient arrivés à devenir des héros ordinaires, ils ont répondu : « Ils avaient pas trop à manger, moi j’avais une grosse ferme, je leur donnais des œufs, une soupe au lait. Puis ils ont demandé pour qu’on les cache, on les a cachés. » Car oui, ils ont caché et nourri plus d’une personne.

Les généreux paysans n’ont pas été oubliés et ne le seront jamais. Ils ne seront pas oubliés parce que toute une famille se souvient d’eux. Ils ne seront pas oubliés parce que la famille de cette dame que je rencontrais bien plus tard racontent cette histoire à quiconque veut l’entendre. Ils ne seront pas oubliés parce que je me souviens de leur existence sans même les avoir rencontré, que je l’ai déjà racontée bien des fois, que je la raconte encore, et que ceux qui l’auront lue ou entendue la raconteront peut-être à leur tour.

Ils ne seront jamais oubliés car leur nom figure sur le monument des Justes parmi les nations.

Qui se souvient du nom des petits collabos mesquins ? Qui se souvient du nom des délateurs ? Qui se souvient du nom des antisémites ordinaires ? Personne. Personne ne se souvient jamais des lâches et des esprits étriqués. Mais le nom de ces paysans qui n’eurent sans doute même pas la sensation d’être des héros est gravé à jamais dans le marbre et dans bien des mémoires.

NdT : Je n’ai volontairement pas écrit le nom de ces personnes. La gentille dame dont je parle ici est toujours vivante, et je ne m’estime pas légitime à pointer la lumière sur elle en cette époque troublée.


La Hollande ou les réfugiés du XVIIe siècle

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Faisons ensemble un petit détour par l’Europe de la fin du XVIe siècle et du XVIIe.

Le moyen-âge touchait alors à sa fin, mais les plus obscurantistes s’attachaient d’autant plus à leurs archaïsmes. Ils font toujours ainsi, les obscurantistes.

L’Inquisition portugaise converti de force au moins autant de Juifs qu’elle en massacre. L’Inquisition espagnole fait la même chose, mais les Juifs ne lui suffisant pas, elle s’en prend aussi à à peu près tout ce qui n’est pas bien catholique : Protestants, Musulmans, homosexuels, fornicateurs et blasphémateurs, sorcières et toutes sortes d’ «hérétiques ». Impossible d’oublier les exactions de Torquemada, passé maître dans l’art de mettre en place un vaste réseau de délation afin de mieux torturer et détruire. En France, c’est la guerre de Trente ans puis le grand massacre des Protestants de la Saint Barthélémy. Partout, on brûle des gens, des livres et des idées. En Italie, Galilée doit renier sa découverte du système hélio-centré. En Allemagne, les protestants ne sont pas plus à la fête qu’en Angleterre.

Il se passe alors un phénomène qui n’a rien de nouveau : les intellectuels de tous ces pays, dénigrés, maltraités et en danger, fuient ces pays où on ne peut pas réfléchir rationnellement. Or, il y a un pays en Europe qui a décidé de défendre la liberté d’expression, d’enseignement et de recherches : c’est la Hollande. Alors que l’Europe entière brûle les livres, la Hollande en imprime énormément, en particulier ceux qui sont interdits ailleurs. Alors que le Vatican souhaite que la Terre soit le centre de l’univers, les Hollandais et leurs invités développent les meilleurs télescopes de l’époque, munis des meilleures lentilles existantes et découvrent la surface de Mars et les anneaux de Saturne. La Hollande a le meilleur niveau d’instruction du monde : on sait qu’alors, même les paysans du pays savent lire et écrire. Et ça n’a rien d’un miracle. L’une des bases du protestantisme, c’est la lecture des Écritures sans intermédiaire. Or la Hollande a accueilli énormément de réfugiés Protestants, instruits pour la plupart, bourgeois et souvent érudits. Et une fois qu’on sait lire, il n’est pas plus compliqué d’apprendre l’arithmétique. Les Hollandais deviennent vite très bons dans ce domaine aussi.

Tant d’intellectuels se sont réfugiés en Hollande, tant de salons s’y tiennent qu’on y découvre en quelques décennies : le microscope, les microbes, les spermatozoïdes, les globules rouges, les satellites de Jupiter, des horloges à balancier d’une grande précision grâce auxquelles on arrive enfin à calculer la longitude ; on découvre des concepts clés tels que le moment d’inertie, le centre d’oscillation ou la force centrifuge.

La Hollande de l’époque n’est pas seulement le centre du monde scientifique, c’est aussi un haut lieu de la philosophie, de la médecine, de la littérature, de la peinture, de l’architecture, de la navigation, de la sculpture et de la musique. Rien que ça. Et tout ça parce que la Hollande a ouvert ses portes aux intellectuels en fuite.

Le grand philosophe Spinoza était fils de réfugiés juifs portugais. La philosophie moderne ne serait rien sans Spinoza. Après la condamnation de Galilée, Descartes qui n’en pensait pas moins se réfugie lui aussi en Hollande. Il pourra en outre y pratiquer nombre de dissections, pratique interdite par l’église catholique, mais pratique sans laquelle la médecine moderne ne serait jamais née.

Nombre de réfugiés n’ont pas laissé leur nom dans l’histoire, ils ont pourtant pour beaucoup participé à cet incroyable essor des sciences et techniques du XVIIe siècle, d’abord parce qu’ils étaient souvent déjà très instruits en arrivant, ensuite parce que leur culture apportait une vision différente des choses, enfin parce qu’ils ont été parfaitement intégrés à la société hollandaise de l’époque.

Chaque engin spatial lancé aujourd’hui est le descendant direct des recherches menées à l’époque dans un pays qui avait ouvert grand ses portes et choisi la liberté d’expression absolument impossible partout ailleurs. Cette politique libérale permit à la Hollande de connaître son âge d’or qui profite encore aujourd’hui à l’ensemble de l’humanité.

Une autre fois, nous parlerons de la fuite massive des cerveaux européens vers les États-Unis dans les années trente et tout ce que ça a apporté à ce pays qui a su alors accueillir et intégrer ces réfugiés.


Interlude historique : Siger de Brabant

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Siger de Brabant.

Ça ne vous dit rien ? Moi non plus jusqu’à il y a peu.

Siger de Brabant est né au XIIIe siècle, dans le Brabant. Le Brabant était à peu près au centre de ce qui est maintenant la Belgique. Siger de Brabant était enseignant à l’Université de Paris où il défendait les thèses de l’averroïsme. Pour ceux qui ne situeraient pas : Averroes a vécu au siècle précédent celui de notre protagoniste, et c’était un philosophe musulman, qui écrivait en arabe, très reconnu à l’époque et encore par la suite. Averroès était si connu qu’il a eu quelques problèmes avec le maboule à barbe de l’époque. Le calife du moment avait fait interdire la philosophie, les études et les livres, le vin, le métier de chanteur et celui de musicien, tout le monde a laissé faire et Averroès est devenu un réfugié. Mais aujourd’hui, on le cite encore.

Et donc, Notre Siger de Brabant avait beaucoup étudié la philosophie du précédent et il essayait d’en tordre quelque peu la pensée pour essayer de la faire entrer dans le cadre théologique de l’époque.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça a fait du barouf.

Lui et quelques autres se sont mis à enseigner l’éternité du monde, la divinité de l’intellect et l’idée que l’humanité n’avait qu’une seule âme. Pouf ! D’un coup, à force de cogiter à ce qu’avait écrit un philosophe musulman, ils ont fait disparaître l’Apocalypse, le Jugement Dernier et pire que tout, ils apprenaient aux gens qu’il leur fallait réfléchir. Et si dieu est la réflexion, alors l’autre Dieu ne sert plus à rien.

Et pour enfoncer le clou, il a encore enseigné la disparition de LA vérité.

« Notre intention principale n’est pas de chercher ce qu’est la vérité, mais quelle fut l’opinion du Philosophe. » a-t-il écrit. Ne venez pas tout saloper avec votre foi, j’aiguise ma raison sur Aristote.

Si les cruciphiles réussissent à faire mouche avec leurs « racines chrétiennes », c’est sans doute aussi parce que beaucoup semblent croire que l’athéisme est une pensée nouvelle à l’échelle de l’histoire. Si les religions mettent parfois peu de temps à s’octroyer le monopole du temps de cerveau, la pensée raisonnée prend des siècles à s’échafauder, à s’aiguiser et à se polir. Et les racines de l’athéisme remontent très loin dans l’histoire, malgré les bannissements et les bûchers.


Philippe Grenier, le premier député musulman.

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Philippe Grenier naît en 1865 à Pontarlier, dans le Doubs. A cette époque, presque toute l’économie de Pontarlier est basée sur les nombreuses distilleries que compte la ville, celles d’absinthe en particulier : en 1900, vingt-cinq distilleries emploient 3000 des 8000 Pontissaliens, faisant de la commune la capitale de l’absinthe.

Son père est capitaine de cavalerie, membre de l’état-major de Napoléon III. Il a servi dans les chasseurs d’Afrique à Motsaganem, en Algérie. Sa mère est une catholique très pieuse. De prime abord, rien ne prédestinait Philippe Grenier à son parcours extraordinaire. Son père décède alors qu’il n’a que six ans. À dix ans, Philippe se déboîte la hanche en jouant à saute-mouton : il en gardera une légère claudication toute sa vie et marchera avec une canne. Il passe avec succès son baccalauréat avant d’intégrer la faculté de médecine de Paris, dont il sort diplômé en 1890. Il retourne alors à Pontarlier où il ouvre son cabinet.

Cette année-là, il rend visite à son jeune frère installé à Blida, en Algérie. Il est immédiatement choqué par la manière dont la France maintient les algériens musulmans dans la misère. Les injustices sociales de l’époque coloniale le révulsent. De retour en métropole, il commence à étudier le Coran tout en continuant à œuvrer comme médecin. Quatre ans plus tard, il retourne à Blida et se convertit à l’Islam. Il n’a que 29 ans lorsqu’il effectue son pèlerinage à la Mecque. Dès lors, il opte pour les vêtements traditionnels des musulmans algériens : il porte une gandoura sous un burnou. Ce qui passe alors pour une excentricité ne l’empêche pas d’être élu conseiller municipal de Pontarlier. Il s’intéresse de près aux questions d’hygiène publique et d’aide aux nécessiteux, porté par son statut de médecin.

En 1896, le député de Pontarlier décède. Philippe Grenier décide de tenter sa chance. Il mène une campagne modeste. Il devient la risée de la presse qui moque ses « exubérances vestimentaires ». Malgré cela, et grâce à un discours convaincant, son programme social ambitieux pour l’époque lui permet d’être élu avec 51 % des voix. C’est une vrai un coup de théâtre électoral.

Il devient alors le premier député musulman de l’histoire de France.

Le 30 décembre 1896, en présence de plusieurs journalistes qui l’interrogent à ce sujet, Philippe Grenier s’explique sur sa foi :

« Vous voulez savoir pourquoi je me suis fait musulman ? Par goût, par penchant, par croyance, et nullement par fantaisie, comme quelques-uns l’ont insinué. Dès mon jeune âge, l’islamisme et sa doctrine ont exercé sur moi une attraction presque irréversible […] mais ce n’est qu’après une lecture attentive du Coran, suivie d’études approfondies et de longues méditations, que j’ai embrassé la religion musulmane. J’ai adopté cette foi, ce dogme, parce qu’ils m’ont semblé tout aussi rationnels et en tout cas plus conformes à la science que ne le sont la foi et le dogme catholiques. J’ajoute que les prescriptions de la loi musulmane sont excellentes puisqu’au point de vue social, la société arabe est basée tout entière sur l’organisation de la famille et que les principes d’équité, de justice, de charité envers les malheureux y sont seuls en honneur, et qu’au point de vue de l’hygiène – ce qui a bien quelque importance pour un médecin –, elle proscrit l’usage des boissons alcooliques et ordonne les ablutions fréquentes du corps et des vêtements. »

Durant tout son mandat, il est la curiosité et la risée de la presse d’une époque qui ignore tout des coutumes musulmanes. La presse l’accuse de posséder un harem, de baiser le tapis de l’entrée de l’Assemblée Nationale ou encore de se laver continuellement les pieds. Pour bien saisir le contexte, il faut se rappeler les « expositions nègres » de l’exposition universelle et coloniale de 1900. C’est à l’occasion de celle-ci que furent exposés aux yeux de millions de visiteurs comme une fierté, aux côtés des premières machines à vapeur ou des découvertes médicales de l’époque, les « bienfaits civilisateurs » de la colonisation.

Il se rend souvent en Algérie dans le cadre d’enquêtes parlementaires. Ses positions éthiques face au colonialisme sont au centre de son combat. On l’accuse alors d’avoir oublié d’où il vient. Comble du comble pour ses administrés Pontissaliens, il entend lutter contre l’alcoolisme qui fait alors des ravages. Il veut réduire le nombre de débit de boisson, propose la création d’une taxe sur les liqueurs. On y voit surtout une mise en danger de l’économie locale et Philippe Grenier perd les élections suivantes, en 1898.

Il quittera la politique sans jamais renier sa foi ni ses engagements en faveur de l’hygiène publique et dans sa lutte contre les méfaits de l’alcoolisme. Qu’on lui dédie une chanson nauséabonde au titre évocateur de Toujours kif-kif bourrico n’y changera rien. Il s’éteint à Pontarlier en 1944, à l’âge de 78 ans.

Parfois l’histoire ne manque pas d’humour : quelques mois plus tard, la ville sera libérée par un bataillon de tirailleurs algériens.


Les héros oubliés : Susan Travers

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Susan Travers est née à Londres en 1909. Son père est amiral de la marine de guerre britannique, et il espère bien faire de sa fille une dame « comme il faut ». Pour ce faire, elle est confiée à un internat, où elle ne fera pas grand-chose d’autre que de penser aux hommes. Elle devient un temps joueuse de tennis professionnelle. Et puis vient la guerre.

Été 1939, Susan est chez une amie, «dans un château charmant ». Elle joue au baccara et flirte avec un jeune homme. Elle s’engage pourtant. Elle souhaite conduire des ambulances de la Croix-Rouge. Elle est envoyée en Finlande, en Norvège puis en Suède, où elle fait des lits et soigne des engelures. En juillet 1940, elle atterrit chez les Français libres à Londres, et obtient de partir pour l’Afrique, comme infirmière. Interdit de sympathiser avec les hommes, dit le règlement. En route pour la corne de l’Afrique, elle tombe amoureuse de Dimitri Amilakvari, prince russe si beau dans son uniforme de commandant de la Légion étrangère française. Quelques mois plus tard, c’est au volant d’une Humber qu’elle transporte la 13e Demi-Brigade de la Légion Étrangère vers l’Erythrée. En Syrie, le commandant des Français libres d’Afrique, Marie-Pierre Koenig, lui fait oublier son légionnaire russe. « Adjudant Travers, vous serez mon nouveau chauffeur ! » ordonne Koenig. Chauffeur et maîtresse, aussi, pendant deux ans. Que voulez-vous ? Susan aime les hommes, qui le lui rendent bien !

Ce sera à Bir Hakeim, avant-poste dans le désert libyen qu’elle s’illustrera une première fois. Seule femme parmi quatre mille hommes, Susan campe dans un demi-souterrain pendant des mois en attendant Rommel aux côtés de Koenig. En juin, c’est le siège. Un déluge de feu tombe sur le camp. Le 10, par une nuit sans lune, Koenig décide de franchir les lignes ennemies. Susan le conduit à la bataille, dans une Ford exténuée. La colonne au sein de laquelle se trouve leur véhicule traverse un champ de mines, sous le feu des mitrailleuses. Koenig à l’arrière, lui donne ses ordres à coups de pied dans le dos, Amilakvari, le prince russe, joue les copilotes à ses côtés. Elle avance entre les balles, les mines, les obus. Un obus crève le toit du véhicule, Susan le remet immédiatement en état. Koenig ordonne alors à Susan Travers de porter leur véhicule en tête de la colonne : «  Nous devons passer en tête. Si nous y arrivons, ils nous suivront. Ce fut alors une sensation fantastique, rouler aussi vite que possible au milieu de la nuit. Mon principal souci était que le moteur tienne le coup. » écrira-t-elle plus tard. La colonne atteint les lignes britanniques. Sur le véhicule de Susan, on relève onze impacts et les amortisseurs comme les freins étaient hors d’usage.

Le lendemain, Rommel est battu. « Félicitations, la Miss », dit Koenig.

En avril 1944, on la retrouve en Italie auprès de l’armée américaine. Il s’agit de chasser les troupes allemandes de la péninsules italiennes. Les femmes ne sont pas autorisées par les américains à agir dans les troupes : Susan se cache les cheveux et accompagne la 13e Demi-Brigade de la Légion Étrangère. Elle est bientôt acceptée et devient le chauffeur d’un Général américain avant de conduire des blessés français et américains des champs de bataille jusqu’aux hôpitaux de campagne. Parfois, elle offre à des paysans, minés par la faim et la pauvreté, un salami, un parmesan ou des bouteilles de vin qu’elle a découverts dans les gravats de cuisines ou d’épiceries.

En juin 1944, Susan fête avec les officiers la prise de Rome.

Au volant de son gros camion, Susan Travers suit le corps expéditionnaire français au cours de la bataille de Provence, puis de la libération des villes de Toulon, Avignon et Lyon. Après la bataille d’Autun, une ambulance anglaise, difficile à manier, lui est confiée. Elle conduit parfois également la Citroën du commandant de la compagnie.

De septembre à novembre 1944, les Vosges puis les villes de Belfort et de Mulhouse sont atteintes. Les pertes humaines de la 13ème DBLE sont importantes, avec de nombreux cas de gelures. C’est alors que Susan est promue adjudant-chef pour son rôle dans la Légion.

L’Alsace est reconquise. Alors qu’elle est autorisée à dormir dans une maison des environs de Colmar, pour la première fois depuis des mois, sa chambre se trouve transformée en morgue par deux brancardiers qui en ont reçu l’ordre. En la quittant il lui déclare : « Cette nuit, ces hommes ne risquent pas de vous embêter. »

Les derniers mois de la campagne, dans un froid intense, sont parmi les plus durs. Son béret enfoncé sur les oreilles, Susan continue à conduire des ambulances, ainsi que d’énormes engins transportant des obusiers, entre les congères, sur des routes verglacées à trente kilomètres de la ligne de front. Affamée, elle s’arrête parfois pour traire des vaches squelettiques, abandonnées dans les pâturages.

En chemin, on la médaille.

Susan Travers a pris part depuis son engagement à toutes les campagnes. Toujours prête pour les missions les plus risquées, elle a manifesté un sang-froid sous le feu qui a suscité l’admiration de ses camarades légionnaires. Toujours prête à se porter volontaire pour ramener les blessés des premières lignes, elle travailla nuit et jour dans la neige, dans la boue, sous le feu de l’artillerie.

En mai 1945, elle regarde passer les vainqueurs, sur un trottoir de Paris, parmi lesquels Koenig, promu Maréchal. Seule dans la foule, l’adjudant-chef Susan Travers se met au garde-à-vous.

Le Général De Gaulle n’a pas voulu de femmes dans le défilé.

Le Général Koening écrira qu’elle était «  respectée et aimée par toute la division qui l’avait adoptée en tant qu’homme honoraire d’un courage exceptionnel ».

Mariée, finalement à un légionnaire, un adjudant qui n’était pas de son rang et qui ne sera jamais accepté par la famille Travers, elle a suivi la 13e Brigade en Indochine où elle servira encore plusieurs années. Deux enfants sont nés. Puis elle est rentrée en France, sans autre solde que celle de son mari, n’ayant droit, elle, à aucune retraite, après toutes ses années de service.

Susan Travers est morte pauvre à l’âge de 94 ans. Elle est à ce jour la seule femme ayant jamais intégré la Légion Étrangère.


Les héros oubliés : le Chevalier de Saint-George

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On ne sait pas trop où est né Joseph Bologne de Saint-George. Les historiens pensent qu’il a probablement vu le jour à la Guadeloupe, mais ça peut tout autant être à la Martinique ou à Saint Domingue. Il faut dire qu’au XVIIIe siècle, on ne faisait pas grand cas de l’état civil des esclaves. Personne ne peut affirmer avec certitude qui était exactement ses parents. Puisqu’il était esclave, sa mère l’était sans nul doute aussi, mais quant au nom de son père, un grand flou persiste. Il est probable qu‘il était le propriétaire de sa mère, aristocrate blanc. Mais c’est seulement probable.

Les certitudes sur son histoire ne commencent qu’en 1748, date à laquelle on sait qu’il débarque à Bordeaux. Il a alors deux ans et est enregistré comme esclave d’une famille elle aussi fraîchement débarquée en métropole. On n’en sait pas beaucoup plus sur lui entre cette époque et ces treize ans, âge auquel il est placé en pension, dans des conditions qu’on ignore, dans une famille de notables, les La Boëssière. Le jeune garçon montre très tôt des aptitudes particulières pour les arts et les armes. C’est que Monsieur de La Boëssière est maître d’armes, homme de lettres et pédagogue. Joseph Bologne de Saint-George vit alors en affranchi aristocrate. Il apprend beaucoup et vite. Il reçoit l’éducation d’un chevalier, et à l’âge de quatorze ans, il intègre les gendarmes de la Garde du Roi. Autrement formulé, il devient mousquetaire.

Dans sa biographie, Monsieur de la La Boëssière écrira : « Racine fit Phèdre et moi j’ai fait Saint-George. » Il le traitera comme son propre fils.

A quinze ans, il est déjà considéré comme l’un des meilleurs fleurettistes du pays : le jeune Joseph domine tous ses adversaires. Il sera cité par presque tous les maîtres d’armes des XIXe et XXe siècles, auteurs de traités ou de livres sur l’histoire de l’escrime. A la demande expresse du Prince de Galles, un duel opposa le Chevalier de Saint George et le Chevalier d’Éon, sous ses habits de femmes. Nous sommes en 1787. Ce duel entre un homme noir et un travesti prit une dimension historique dans toute l’Europe.

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Mais le Chevalier de Saint-George est avant tout un musicien accompli. Violoniste virtuose, compositeur de sonates, de symphonies, de concertos et même d’opéra, il enseigne la musique dans les familles les plus nobles – y compris le clavecin à Marie-Antoinette, dit-on. Certains le nomment « le Mozart noir », d’autres prétendent même que ce dernier se serait inspiré de notre Chevalier.

Il est aussi chef d’orchestre du Concert des Amateurs : l’un des plus réputés à l’époque, à Paris. Plus tard, il dirigea aussi le Concert de la Société Olympique. Rien à voir avec les Jeux du même nom, il s’agit de l’une des fondations du Grand Orient de France. Car le Chevalier de Saint-George intégra la Franc-Maçonnerie. Il fut aussi le gestionnaire des salles de concerts des Orléans et encore trouva-t-il le temps d’écrire quelques pièces de théâtre. Il fut candidat pour diriger l’Académie Royale de Musique mais quoique favori pour le poste, il fallu bien que le racisme le rattrapa. Quelques chanteuses remuèrent ciel et terre afin de ne pas être dirigées par un mulâtre. C’était en 1776, et il se murmure dans les coulisses de l’histoire que ce rejet ne fut pas pour rien dans l’engagement du grand homme pour la Révolution.

Quand elle éclate, le Chevalier de Saint-George est en Angleterre, où il n’a pas moins d’entrées à la cour qu’en France. Sitôt revenu, il s’enrôle dans la Garde Nationale avec le grade de Capitaine avant de devenir le Colonel de la Légion franche des Américains : une milice révolutionnaire entièrement composée de gens de couleur. La légion est envoyée au feu contre les Autrichiens et remporte la victoire. En 1793, alors que Julien Raimond se bat à l’Assemblée pour obtenir un décret abolissant l’esclavage, la légion est dissoute : on voulait l’envoyer combattre dans les colonies où se trouvaient les anciens propriétaires de beaucoup de ses hommes qui auraient dès lors retrouvé les fers.

Peu après, le Chevalier de Saint-George fut accusé d’être trop proche des royalistes, supposé impliqué dans la trahison de Dumouriez, et condamné à mort. Il est fort peu probable que ce fut le cas. Il fut gracié, mais démis de toutes ses fonctions. Il disparut de la vie publique, pour mourir dans la misère en 1799.

Le journal de Paris annonça : « Saint-George, célèbre par sa supériorité dans les armes, la danse, l’équitation, la musique, est mort à Paris, rue Boucherat, le 21 prairial, dimanche 9 juin 1799, à l’âge de 60 ans», quoiqu’il est probable qu’il n’en ait alors eu que 54.

On ignore où se trouve la tombe du Chevalier de Saint-George.

On parle beaucoup de la Révolution Française au sein de l’école de la République, ces événements constituant l’un des piliers de l’imagerie républicaine. Pourtant, nulle trace dans les programmes officiels du Chevalier de Saint-George et moins encore de la Légion qu’il dirigea. En ce début de XXIe siècle, la couleur des uns semblent encore poser problème aux autres, pourtant, les anciens esclaves ont activement et en nombre participé à cette Révolution, et par là même à la construction de notre actuelle République. Au même titre que les femmes sont rarement présentes dans l’enseignement officiel de l’histoire, on n’y voit que peu de gens noirs. Y faire apparaître le Chevalier de Saint-George serait pourtant un moyen simple de rappeler à tous que notre pays n’a pas qu’une couleur, et que ça n’a rien de nouveau.


Camille Flammarion, un esprit brillant.

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Camille Flammarion est le frère d’Ernest, le fondateur de la célèbre maison d’édition. L’écriture ne lui était pas plus étrangère qu’à son frère, néanmoins Camille s’est illustré dans un tout autre domaine : l’astronomie. Et son parcours est singulier.

Ses parents étaient de petits commerçants, vendeurs de mercerie, dans une petite ville de Haute-Marne, Montigny-le-Roi. Rien ne le prédestinait a priori à devenir un grand homme célèbre dans tout le pays. Son éducation est d’abord confiée à un curé de village. Alors qu’il n’a que cinq ans, il observe une éclipse annulaire, et ainsi naît sa passion pour l’astronomie. En 1853, alors que Camille n’a que onze ans, Montigny-le-Roi est ravagé par le choléra et sa famille part chercher fortune à Paris, confiant l’enfant, destiné à la prêtrise, au séminaire de Langres. Trois ans plus tard, il rejoint sa famille dans la capitale et commence à travailler comme graveur ciseleur. Il apprend ainsi à dessiner. Son père travaille alors dans un studio de photographie et il l’initie à cet art naissant. Tout en travaillant, le jeune Camille suit des cours du soir pour préparer le baccalauréat. À cette époque, on ne parle pas de « 80 % d’une génération au bac » : ce diplôme est rare et prestigieux. Il l’obtient en 1858.

Surchargé de travail, il tombe malade. Son médecin, percevant sa passion pour l’astronomie, use de son réseau et lui trouve un emploi à l’Observatoire Impérial de Paris. Camille est alors attaché au bureau des calculs, où il assiste, après ses heures de travail, le professeur Jean Chacornac aux observations nocturnes. En 1862, Camille Flammarion fait paraître un ouvrage intitulé La Pluralité des Mondes habités : ayant eu l’outrecuidance de se demander si les terriens étaient les seuls habitants du vaste univers, il est congédié par le directeur de l’Observatoire. Mais Camille Flammarion est doué, et le directeur du bureau des calculs le ré-embauche immédiatement pour calculer les éphémérides annuels de la lune. Il commence alors sa grande œuvre de vulgarisation de l’astronomie en écrivant dans la revue Le Cosmos et avant de devenir le rédacteur scientifique du journal Le Siècle. Toute sa vie, il travaillera à cette vulgarisation scientifique, ce qui lui vaudra plus tard d’être décoré de la Légion d’Honneur – à une époque où elle avait un sens.

Dès 1868, il entreprend de nombreux voyages en ballon afin d’étudier, entre autres, l’hygrométrie et les courants aériens. En 1874, il épouse Sylvie Petiaux-Hugo, lointaine parente de Victor, intellectuelle féministe et pacifiste. Pour son voyage de noces, le couple effectue un voyage en ballon. Il entreprend des voyages en aérostat, étudie les changements de saison sur les parties sombres de Mars, l’électricité atmosphérique, développe l’astrophotographie, fait construire une coupole astronomique où il crée une riche bibliothèque scientifique : Camille Flammarion cherche et trouve sans cesse.

Mais il ne perd toujours pas de vue la mission de vulgarisation qu’il s’est attribué. L’Assommoir de Émile Zola, édité par son frère Ernest Flammarion, est un succès. Grâce aux bénéfices, les deux frères peuvent diffuser L’Astronomie Populaire, qui sera tirée à 130 000 exemplaires.

Il publie La Planète Mars et ses conditions d’habitabilité : Camille Flammarion, ayant observé les « canaux » de la planète rouge, est persuadé qu’elle est habitée par « une race supérieure à la nôtre ». Presque un blasphème.

En 1919, peu de temps après le décès de sa première compagne, il épouse son assistante, Gabrielle Renaudot, elle aussi bachelière – ce qui est très rare pour une femme à l’époque – , astronome reconnue, découvreuse de la grande tache rouge de Jupiter et de nombreuses planètes et comètes.

Il meurt en 1925, sans jamais avoir cessé de plonger son regard dans les étoiles.

C’est Camille Flammarion qui a baptisé Triton, lune de Neptune et Amalthée, lune de Jupiter. Un cratère lunaire porte son nom.

Camille Flammarion fut un esprit brillant. Non content d’écrire des ouvrages scientifiques, il rédigea aussi des ouvrages de science-fiction, et un livre, Stella, où il décrit ce qui est pour lui la femme idéale : une femme instruite et libre, ce que furent ses deux épouses. Parti de rien, sa soif de connaissance le mena aux sommets, mais il n’oublia jamais d’où il venait. Dans son roman La Fin du Monde, il fait découvrir une importante comète à un ouvrier passionné d’astronomie et de nombreuses femmes y sont de célèbres scientifiques. Si cela est normal aujourd’hui, c’est tout à fait avant-gardiste à son époque. Il y pourfend aussi la médiocrité dans laquelle on laisse le peuple et prône une instruction de qualité pour chacun.


Le Bel Espoir de Michel Jaouen

Pere Jaouen

Vous ai-je déjà parlé du Père Jaouen ? Si non, j’ai eu tort, et si oui, il mérite bien qu’on parle de lui plusieurs fois.

Michel Jaouen, on s’en doute avec pareil patronyme, est né breton, à Ouessant, en 1920. Il a grandit à Kerlouan, dans le Finistère et à 19 ans, il entre au séminaire, chez les Jésuites. Il est ordonné prêtre en 1951, les Jésuites pensaient l’envoyer en Chine, mais Mao en décide autrement et il atterrit à Fresnes comme aumônier auprès des jeunes de la prison. Il s’insurge au contact des mineurs embastillés pour des broutilles. C’est peut-être parce qu’il a grandit dans un paysage où le regard porte loin qu’il crée alors l’Aumônerie de la Jeunesse Délinquante dont l’objet social est d’ « élargir l’horizon des jeunes sortant de prison , en les invitant à revenir dans le monde. » Vaste programme. Mais il se donne les moyens de ses ambitions. Il fait construire un immeuble à Paris pour accueillir ceux qui sortent de prison, puis achète un vieux voilier, le Bel Espoir, pour les emmener en vacances. Et ça marche.

En 1968, le gouvernement, débordé, lui demande d’embarquer les toxicomanes dont on ne sait que faire, dont personne ne veut. Et voilà notre Jésuite qui emmène ces jeunes gens sur les mers, uniquement sur la base du volontariat. Et à la dure : pas de traitements de substitution, pas de médecin et pas d’excuses. Mais pas de jugement de sa part. On ne sait pas combien de gens ont définitivement décroché à la came ou raccroché à la vie sur le Bel Espoir, mais c’est un fait, la mer élargit l’horizon. Une quinzaine de milliers de jeunes en rupture sociale sont passés chez lui.

Le Bel Espoir ne suffit plus. Il installe une base à Pen-Enez, Landéda, Finistère, sur la dune face à l’entrée de l’Aber-Wrach, avec des baraques récupérées de la reconstruction de Brest. Puis viendront deux autres navires. Et le Père en est convaincu : les gens, il faut les mélanger. Alors le foyers d’accueil parisien et la base bretonne s’ouvrent à tous les publics, aux paumés de toutes les sortes, jeunes ou vieux, aux délinquants en réinsertion, aux alcooliques et aux drogués en désintoxication, mais aussi aux retraités, aux amoureux de la voile, aux patrons, à vous, si vous voulez. « Le mélange, le mélange, j’te dirais qu’il n’y a que ça qui marche. » dit-il. Le mélange et l’ouverture de l’horizon. St Domingue, New York, St Pierre et Miquelon, les Açores… Il navigue et fait naviguer partout.

Le bonhomme est réputé bourru et incapable de langue de bois. On lui parle de foi ? « Faire don de soi aux autres, c’est la seule expression de foi qui compte. Tout le reste, c’est du baratin ! » De prison ? «  La prison ça sert à rien, sauf à coûter cher au contribuable. C’est l’école du crime. » De drogues ? Il se déclare sans ambages pour la légalisation de toutes les drogues « qui font peu de dégâts dans la consommation, mais d’énormes dans le trafic. La pire, c’est l’alcool qui est autorisée et même subventionnée ! » Ce qu’il dira à son Dieu quand il mourra ? « Je n’en sais rien. Je ne sais pas ce qu’il y a de l’autre côté. Le Pape non plus n’en sait rien ! »

Et si vous lui demandez une recette à la vie, il vous répondra « Démerdez-vous pour être heureux ».