Les héros oubliés : Susan Travers

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Susan Travers est née à Londres en 1909. Son père est amiral de la marine de guerre britannique, et il espère bien faire de sa fille une dame « comme il faut ». Pour ce faire, elle est confiée à un internat, où elle ne fera pas grand-chose d’autre que de penser aux hommes. Elle devient un temps joueuse de tennis professionnelle. Et puis vient la guerre.

Été 1939, Susan est chez une amie, «dans un château charmant ». Elle joue au baccara et flirte avec un jeune homme. Elle s’engage pourtant. Elle souhaite conduire des ambulances de la Croix-Rouge. Elle est envoyée en Finlande, en Norvège puis en Suède, où elle fait des lits et soigne des engelures. En juillet 1940, elle atterrit chez les Français libres à Londres, et obtient de partir pour l’Afrique, comme infirmière. Interdit de sympathiser avec les hommes, dit le règlement. En route pour la corne de l’Afrique, elle tombe amoureuse de Dimitri Amilakvari, prince russe si beau dans son uniforme de commandant de la Légion étrangère française. Quelques mois plus tard, c’est au volant d’une Humber qu’elle transporte la 13e Demi-Brigade de la Légion Étrangère vers l’Erythrée. En Syrie, le commandant des Français libres d’Afrique, Marie-Pierre Koenig, lui fait oublier son légionnaire russe. « Adjudant Travers, vous serez mon nouveau chauffeur ! » ordonne Koenig. Chauffeur et maîtresse, aussi, pendant deux ans. Que voulez-vous ? Susan aime les hommes, qui le lui rendent bien !

Ce sera à Bir Hakeim, avant-poste dans le désert libyen qu’elle s’illustrera une première fois. Seule femme parmi quatre mille hommes, Susan campe dans un demi-souterrain pendant des mois en attendant Rommel aux côtés de Koenig. En juin, c’est le siège. Un déluge de feu tombe sur le camp. Le 10, par une nuit sans lune, Koenig décide de franchir les lignes ennemies. Susan le conduit à la bataille, dans une Ford exténuée. La colonne au sein de laquelle se trouve leur véhicule traverse un champ de mines, sous le feu des mitrailleuses. Koenig à l’arrière, lui donne ses ordres à coups de pied dans le dos, Amilakvari, le prince russe, joue les copilotes à ses côtés. Elle avance entre les balles, les mines, les obus. Un obus crève le toit du véhicule, Susan le remet immédiatement en état. Koenig ordonne alors à Susan Travers de porter leur véhicule en tête de la colonne : «  Nous devons passer en tête. Si nous y arrivons, ils nous suivront. Ce fut alors une sensation fantastique, rouler aussi vite que possible au milieu de la nuit. Mon principal souci était que le moteur tienne le coup. » écrira-t-elle plus tard. La colonne atteint les lignes britanniques. Sur le véhicule de Susan, on relève onze impacts et les amortisseurs comme les freins étaient hors d’usage.

Le lendemain, Rommel est battu. « Félicitations, la Miss », dit Koenig.

En avril 1944, on la retrouve en Italie auprès de l’armée américaine. Il s’agit de chasser les troupes allemandes de la péninsules italiennes. Les femmes ne sont pas autorisées par les américains à agir dans les troupes : Susan se cache les cheveux et accompagne la 13e Demi-Brigade de la Légion Étrangère. Elle est bientôt acceptée et devient le chauffeur d’un Général américain avant de conduire des blessés français et américains des champs de bataille jusqu’aux hôpitaux de campagne. Parfois, elle offre à des paysans, minés par la faim et la pauvreté, un salami, un parmesan ou des bouteilles de vin qu’elle a découverts dans les gravats de cuisines ou d’épiceries.

En juin 1944, Susan fête avec les officiers la prise de Rome.

Au volant de son gros camion, Susan Travers suit le corps expéditionnaire français au cours de la bataille de Provence, puis de la libération des villes de Toulon, Avignon et Lyon. Après la bataille d’Autun, une ambulance anglaise, difficile à manier, lui est confiée. Elle conduit parfois également la Citroën du commandant de la compagnie.

De septembre à novembre 1944, les Vosges puis les villes de Belfort et de Mulhouse sont atteintes. Les pertes humaines de la 13ème DBLE sont importantes, avec de nombreux cas de gelures. C’est alors que Susan est promue adjudant-chef pour son rôle dans la Légion.

L’Alsace est reconquise. Alors qu’elle est autorisée à dormir dans une maison des environs de Colmar, pour la première fois depuis des mois, sa chambre se trouve transformée en morgue par deux brancardiers qui en ont reçu l’ordre. En la quittant il lui déclare : « Cette nuit, ces hommes ne risquent pas de vous embêter. »

Les derniers mois de la campagne, dans un froid intense, sont parmi les plus durs. Son béret enfoncé sur les oreilles, Susan continue à conduire des ambulances, ainsi que d’énormes engins transportant des obusiers, entre les congères, sur des routes verglacées à trente kilomètres de la ligne de front. Affamée, elle s’arrête parfois pour traire des vaches squelettiques, abandonnées dans les pâturages.

En chemin, on la médaille.

Susan Travers a pris part depuis son engagement à toutes les campagnes. Toujours prête pour les missions les plus risquées, elle a manifesté un sang-froid sous le feu qui a suscité l’admiration de ses camarades légionnaires. Toujours prête à se porter volontaire pour ramener les blessés des premières lignes, elle travailla nuit et jour dans la neige, dans la boue, sous le feu de l’artillerie.

En mai 1945, elle regarde passer les vainqueurs, sur un trottoir de Paris, parmi lesquels Koenig, promu Maréchal. Seule dans la foule, l’adjudant-chef Susan Travers se met au garde-à-vous.

Le Général De Gaulle n’a pas voulu de femmes dans le défilé.

Le Général Koening écrira qu’elle était «  respectée et aimée par toute la division qui l’avait adoptée en tant qu’homme honoraire d’un courage exceptionnel ».

Mariée, finalement à un légionnaire, un adjudant qui n’était pas de son rang et qui ne sera jamais accepté par la famille Travers, elle a suivi la 13e Brigade en Indochine où elle servira encore plusieurs années. Deux enfants sont nés. Puis elle est rentrée en France, sans autre solde que celle de son mari, n’ayant droit, elle, à aucune retraite, après toutes ses années de service.

Susan Travers est morte pauvre à l’âge de 94 ans. Elle est à ce jour la seule femme ayant jamais intégré la Légion Étrangère.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

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