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Henry V de Kenneth Branagh

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Si vous le voulez bien, prenons un peu de distance avec la médiocrité ambiante et mettons nous un peu de Shakespeare dans les yeux et les oreilles : ça n’a jamais fait de mal à personne.

Henry V n’est pas la pièce la plus connue de l’auteur, et son adaptation cinématographique n’est pas non plus la mieux distribuée. Et pour cause : Kenneth Branagh n’avait pas trente ans quand il l’a réalisée. Il voulait proposer une adaptation accessible à tous les publics, mais ça ne se bousculait pas pour l’y aider. En fait, Henry V n’aurait jamais traversé la Manche sans l’intervention d’un certain Gérard Depardieu : séduit par le film, il mit la main à la poche pour le faire distribuer en France et effectua lui-même le doublage de la voix de Branagh dans la version française. Si Depardieu n’a pas toujours bonne presse, nul ne peut lui reprocher son amour sincère des lettres. Mais revenons à l’œuvre elle-même.

Henry V est à Shakespeare et à l’Angleterre ce que le Cuirassé Potemkine est à Einsenstein et à la Russie : une pièce dont on devine aisément qu’elle vise à participer à la constitution d’une unité nationale. Ce qui n’ôte rien à sa qualité. Shakespeare questionnait la légitimité et la responsabilité liées à l’exercice du pouvoir, Branagh le met en scène efficacement malgré des moyens limités.

C’est un très beau film, que je recommande chaudement dans sa version originale : je ne doute pas un instant de la qualité du doublage réalisé par Depardieu, mais le phrasé élisabéthain possède une beauté qui ne peut laisser insensible, même les oreilles non-anglophones.

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Le rasoir d’Ockham

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Pluralitas non est ponenda sine necessitate.

Ça n’a l’air de rien, comme ça, mais cette petite phrase est absolument indispensable à quiconque souhaite avoir une réflexion rationnelle. Mais je vous vois perplexes, et c’est légitime sans la traduction, donc la voici : « Les multiples ne doivent pas être utilisés sans nécessité. »
Je vous l’accorde, ça n’est pas forcément plus clair comme ça. Alors on va rajouter une troisième couche, celle de la formulation moderne de cette phrase : « Les hypothèses suffisantes les plus simples sont les plus vraisemblables. »

Ça n’est rien de moins qu’un principe fondamental de la recherche scientifique. Cela signifie que si on a le choix entre une explication compliquée et une explication simple, l’explication simple a toutes les chances d’être la bonne. Mais ne confondons pas ! On ne parle pas de l’explication la plus simpliste, mais bien de la plus simple. Par exemple, si, pour expliquer un phénomène physique, vous avez le choix entre une formule mathématique de dix-huit pages et une autre d’une ligne, si les deux donnent des résultats équivalents, alors la bonne formule est celle d’une ligne.
Prenons un autre exemple : si on peut expliquer l’apparition de la vie sur terre par une succession de phénomènes climatiques et chimiques, y ajouter l’intervention d’un être tout puissant incréé n’ayant jamais donné aucune preuve tangible de son existence n’aura aucune utilité.

Ce principe fondamental, appliqué au fil des siècles par d’illustres personnages tels que De Vinci ou Einstein, se nomme « Le Rasoir d’Ockham », du nom d’un philosophe du XIVe siècle qui en posa les bases.

Évidemment, Guillaume d’Ockham fut fortement soupçonné d’hérésie.


La Hollande ou les réfugiés du XVIIe siècle

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Faisons ensemble un petit détour par l’Europe de la fin du XVIe siècle et du XVIIe.

Le moyen-âge touchait alors à sa fin, mais les plus obscurantistes s’attachaient d’autant plus à leurs archaïsmes. Ils font toujours ainsi, les obscurantistes.

L’Inquisition portugaise converti de force au moins autant de Juifs qu’elle en massacre. L’Inquisition espagnole fait la même chose, mais les Juifs ne lui suffisant pas, elle s’en prend aussi à à peu près tout ce qui n’est pas bien catholique : Protestants, Musulmans, homosexuels, fornicateurs et blasphémateurs, sorcières et toutes sortes d’ «hérétiques ». Impossible d’oublier les exactions de Torquemada, passé maître dans l’art de mettre en place un vaste réseau de délation afin de mieux torturer et détruire. En France, c’est la guerre de Trente ans puis le grand massacre des Protestants de la Saint Barthélémy. Partout, on brûle des gens, des livres et des idées. En Italie, Galilée doit renier sa découverte du système hélio-centré. En Allemagne, les protestants ne sont pas plus à la fête qu’en Angleterre.

Il se passe alors un phénomène qui n’a rien de nouveau : les intellectuels de tous ces pays, dénigrés, maltraités et en danger, fuient ces pays où on ne peut pas réfléchir rationnellement. Or, il y a un pays en Europe qui a décidé de défendre la liberté d’expression, d’enseignement et de recherches : c’est la Hollande. Alors que l’Europe entière brûle les livres, la Hollande en imprime énormément, en particulier ceux qui sont interdits ailleurs. Alors que le Vatican souhaite que la Terre soit le centre de l’univers, les Hollandais et leurs invités développent les meilleurs télescopes de l’époque, munis des meilleures lentilles existantes et découvrent la surface de Mars et les anneaux de Saturne. La Hollande a le meilleur niveau d’instruction du monde : on sait qu’alors, même les paysans du pays savent lire et écrire. Et ça n’a rien d’un miracle. L’une des bases du protestantisme, c’est la lecture des Écritures sans intermédiaire. Or la Hollande a accueilli énormément de réfugiés Protestants, instruits pour la plupart, bourgeois et souvent érudits. Et une fois qu’on sait lire, il n’est pas plus compliqué d’apprendre l’arithmétique. Les Hollandais deviennent vite très bons dans ce domaine aussi.

Tant d’intellectuels se sont réfugiés en Hollande, tant de salons s’y tiennent qu’on y découvre en quelques décennies : le microscope, les microbes, les spermatozoïdes, les globules rouges, les satellites de Jupiter, des horloges à balancier d’une grande précision grâce auxquelles on arrive enfin à calculer la longitude ; on découvre des concepts clés tels que le moment d’inertie, le centre d’oscillation ou la force centrifuge.

La Hollande de l’époque n’est pas seulement le centre du monde scientifique, c’est aussi un haut lieu de la philosophie, de la médecine, de la littérature, de la peinture, de l’architecture, de la navigation, de la sculpture et de la musique. Rien que ça. Et tout ça parce que la Hollande a ouvert ses portes aux intellectuels en fuite.

Le grand philosophe Spinoza était fils de réfugiés juifs portugais. La philosophie moderne ne serait rien sans Spinoza. Après la condamnation de Galilée, Descartes qui n’en pensait pas moins se réfugie lui aussi en Hollande. Il pourra en outre y pratiquer nombre de dissections, pratique interdite par l’église catholique, mais pratique sans laquelle la médecine moderne ne serait jamais née.

Nombre de réfugiés n’ont pas laissé leur nom dans l’histoire, ils ont pourtant pour beaucoup participé à cet incroyable essor des sciences et techniques du XVIIe siècle, d’abord parce qu’ils étaient souvent déjà très instruits en arrivant, ensuite parce que leur culture apportait une vision différente des choses, enfin parce qu’ils ont été parfaitement intégrés à la société hollandaise de l’époque.

Chaque engin spatial lancé aujourd’hui est le descendant direct des recherches menées à l’époque dans un pays qui avait ouvert grand ses portes et choisi la liberté d’expression absolument impossible partout ailleurs. Cette politique libérale permit à la Hollande de connaître son âge d’or qui profite encore aujourd’hui à l’ensemble de l’humanité.

Une autre fois, nous parlerons de la fuite massive des cerveaux européens vers les États-Unis dans les années trente et tout ce que ça a apporté à ce pays qui a su alors accueillir et intégrer ces réfugiés.


Pour une réforme radicale du code électoral.

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Bon. Je crois que tout le monde commence à s’apercevoir qu’en matière électorale, la majorité qui décide s’est transformée en une petite minorité qui décide. Entre une bonne moitié d’électeurs abstentionnistes et une intégralité de candidats complètement déconnectés de l’époque, on peut aisément se mettre d’accord sur un point : ça ne fonctionne pas. Une minorité élit une minorité encore plus petite et la majorité, quoique hétérogène, est au moins d’accord pour ne pas être d’accord avec ces minorités dirigeantes.

Aussi, il est grand temps de prendre une mesure efficace, la seule qui n’implique que les minorités qui nous impliquent : il faut revenir à la bonne vieille tradition du duel. Ainsi, en guise de primaires, tous les candidats « républicains » ou « socialistes » ou autres devront s’affronter deux par deux au pistolet à poudre noire, au sein de leur propre camps, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il ne pourra en rester qu’un dans chaque « famille » politique, puis les duels reprendront pour mettre face à face les candidats des différents courants.

La solution du duel a de multiples avantages : elle permettra de renouveler régulièrement le personnel politique, de n’avoir que des candidats courageux et réellement impliqués et garantira que le Président sera un homme ou une femme d’action. Certes, ça ne résoudra en rien le problème des minorités qui choisissent pour tout le monde. En tout cas, pas dans un premier temps, mais sur le long terme, allez savoir.


Interlude historique : Siger de Brabant

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Siger de Brabant.

Ça ne vous dit rien ? Moi non plus jusqu’à il y a peu.

Siger de Brabant est né au XIIIe siècle, dans le Brabant. Le Brabant était à peu près au centre de ce qui est maintenant la Belgique. Siger de Brabant était enseignant à l’Université de Paris où il défendait les thèses de l’averroïsme. Pour ceux qui ne situeraient pas : Averroes a vécu au siècle précédent celui de notre protagoniste, et c’était un philosophe musulman, qui écrivait en arabe, très reconnu à l’époque et encore par la suite. Averroès était si connu qu’il a eu quelques problèmes avec le maboule à barbe de l’époque. Le calife du moment avait fait interdire la philosophie, les études et les livres, le vin, le métier de chanteur et celui de musicien, tout le monde a laissé faire et Averroès est devenu un réfugié. Mais aujourd’hui, on le cite encore.

Et donc, Notre Siger de Brabant avait beaucoup étudié la philosophie du précédent et il essayait d’en tordre quelque peu la pensée pour essayer de la faire entrer dans le cadre théologique de l’époque.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça a fait du barouf.

Lui et quelques autres se sont mis à enseigner l’éternité du monde, la divinité de l’intellect et l’idée que l’humanité n’avait qu’une seule âme. Pouf ! D’un coup, à force de cogiter à ce qu’avait écrit un philosophe musulman, ils ont fait disparaître l’Apocalypse, le Jugement Dernier et pire que tout, ils apprenaient aux gens qu’il leur fallait réfléchir. Et si dieu est la réflexion, alors l’autre Dieu ne sert plus à rien.

Et pour enfoncer le clou, il a encore enseigné la disparition de LA vérité.

« Notre intention principale n’est pas de chercher ce qu’est la vérité, mais quelle fut l’opinion du Philosophe. » a-t-il écrit. Ne venez pas tout saloper avec votre foi, j’aiguise ma raison sur Aristote.

Si les cruciphiles réussissent à faire mouche avec leurs « racines chrétiennes », c’est sans doute aussi parce que beaucoup semblent croire que l’athéisme est une pensée nouvelle à l’échelle de l’histoire. Si les religions mettent parfois peu de temps à s’octroyer le monopole du temps de cerveau, la pensée raisonnée prend des siècles à s’échafauder, à s’aiguiser et à se polir. Et les racines de l’athéisme remontent très loin dans l’histoire, malgré les bannissements et les bûchers.


Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe

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Plus qu’un écrivain Tom Wolfe est un chroniqueur de son époque, le Zola de l’Amérique contemporaine, le misérabilisme en moins et la psychologie des personnages pointue en plus.

Après nous avoir décrit entre autres choses les arcanes des précurseurs du LSD dans Acid Test, celles de Wall Street dans Le Bûcher des vanités, il s’arrête ici sur les universités d’élite américaines. Et, comme d’habitude, c’est sans concession qu’il nous présente un univers fait d’apparences et d’hypocrisie. Tom Wolfe semble guidé par une volonté de mettre le doigt sur la décadence où qu’elle se trouve et quelle que soit la forme qu’elle prend, sans pour autant manquer de tendresse pour ses personnages dont il bâtit le squelette en quelques phrases et à qui il donne chair en plusieurs centaines de pages qui se dévorent addictivement.

Aussi dense que soit ce roman, il est accessible à tous, ce qui fait de Tom Wolfe un auteur populaire au sens noble du terme : en ne prenant pas ses lecteurs pour des ignares, il les instruit sans les assommer. Et si c’est la meilleure, c’est loin d’être la seule raison pour laquelle il faut vraiment lire ses ouvrages, sans en craindre l’épaisseur.


Mettre la bêtise au service de la culture.

Il m’arrive parfois de me laisser aller à zapper sur des chaînes de la TNT pas foncièrement intelligentes. Et il arrive ainsi que je m’arrête sur une émission qui peut s’avérer plus ou moins indirectement fascinante. C’est ainsi que je découvris hier un programme diffusé par RMC, produite à la base par le très américain National Geographic, et qui se nomme « Chasse aux trésors ».

Le principe en est fort simple : deux gaillards rigolards munis de détecteurs de métaux arpentent les sites de l’histoire populaire américaine à la recherche d’indices sur ce qui a pu se dérouler là. Par « trésors », ils n’entendent nullement « objets ayant de la valeur » – même s’ils finissent forcément par en avoir, nous sommes là aux États-Unis où tout a un prix. Alors que les détecteurs de métaux modernes permettent d’exclure la recherche de métaux sans valeur, comme le fer ou l’acier, nos deux chercheurs de trésors n’utilisent pas du tout cette fonction. Ainsi déterrent-ils ici un vieux penny sans valeur marchande, là une vieille balle de fusil ou encore de vieux clous qui ont la particularité de permettre de déterminer, quand ils sont présents en grand nombre – où se situait une maison qui a brûlé il y a plus de cent ans. L’intérêt de cette émission ne réside donc nullement dans la valeur marchande des trésors arrachés à la terre. Il est dans l’histoire qui est racontée, avec légèreté, autour de ces objets. La mise en scène y est on ne peut plus basique, nos présentateurs passent beaucoup de temps à faire l’andouille, et la musique d’illustration a un indéniable pouvoir comique, sans doute involontaire.

J’ai ainsi découvert des pans de l’histoire américaine que je ne connaissais absolument pas. Par exemple, connaissez-vous la Révolte du Whisky ? C’est un moment historique tout à fait fascinant. Fin XVIIIe, la toute jeune nation américaine décide de créer un impôt fédéral sur le whisky afin de renflouer les caisses de l’État, vidées par la guerre d’Indépendance. Les Comtés de l’Ouest ne l’entendait pas de cette oreille. Les collecteurs de taxes furent passés au goudron et aux plumes – ce qui n’a rien d’amusant, la réalité est loin de l’image de Lucky Luke : le goudron était bouillant. Rapidement, les révoltés prirent les armes et George Washington, alors président, fut contraint de décréter la loi martiale, rien de moins.

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Les américains sont aussi visiblement passionnés par un vieux conflit opposant la famille des Mac Coy et celle des Hatfield. Les deux clans ne se détestèrent pas seulement cordialement, ils s’entre-massacrèrent à la fin du XIXe, dans l’Ouest du pays. Il faut dire que tous les éléments qui font les grandes sagas apparaissent dans cette histoire bien réelle : une famille chrétienne contre une famille athée, l’une d’origine écossaise, l’autre d’origine anglaise, des liens politiques, des vues divergentes sur la guerre de Sécession … Ce conflit est une de ces petites histoires inscrites dans la grande Histoire. Une histoire populaire porteuse entre les lignes de l’histoire nationale.

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Enfin, cette émission aux accents potaches m’a fait découvrir la guerre des Mines et le massacres de Ludlow. En 1913, les mineurs de charbon du Colorado se mirent en grève, pour les mêmes raisons que tous les mineurs du monde qui se sont un jour mis en grève : parce que leurs conditions de vie étaient proches de l’esclavage. Ils installèrent un campement avec leurs familles, campement qui fut mitraillé par la Garde Nationale. Les mineurs ripostèrent. Ce fut un massacre et sans doute le conflit social le plus violent et meurtrier de l’histoire des États-Unis.

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J’ai donc regardé tout ça, raconté sur un ton léger à la fois par nos deux gaillards à la gamelle et quelques spécialistes invités. En visionnant cette émission qui n’avait de prime abord pas grand-chose d’intelligent, j’avais appris plein de choses. Sans avoir bâillé. Sans avoir eu l’impression d’être retournée à l’école. Sans emphase ni condescendance de la part des narrateurs. J’ai éteint la télévision et je me suis posée quelques questions.

Tout d’abord, où est notre histoire populaire, à nous autres Français ? Où sont nos Mac Coy et Hatfield ? Où sont nos figures populaires porteuses d’histoires locales à portée nationale ? Pourquoi n’avons-nous que des Hugo et des Jaurès ? Pourquoi le peuple s’intéressait-il à une Histoire qui l’a complètement fait disparaître ? Il ne nous reste qu’un vague Gavroche, et pour tout le reste, on a construit le mythe de la grande nation France. On nous a abreuvé de mythes fondateurs et de grandes figures pas très populaires – entendez par là pas vraiment issues du peuple – de Vercingétorix à Charles de Gaulle en passant par Clovis, Charlemagne et Jeanne d’Arc. La France préfère l’élitisme, quitte à ce qu’au final il produise surtout de l’ignorance.

Ensuite, je me suis demandée : pourquoi nos émissions culturelles nationales sont aussi compassées, en comparaison de cette émission qui ne doit même pas afficher « culturelle » dans sa présentation, et qui pourtant cultive bel et bien ? Quand la télévision française prétend instruire les gens, c’est à grand renfort de causeries sur plateau et de documentaires prétentieux. De tels programmes n’attirent au mieux que ceux qui sont déjà un peu instruits, les élèves modèles qui ne profitaient pas du ronron de la voix du professeur pour sommeiller près du radiateur. La culture à la télévision – et à la radio – empreinte les mêmes chemins que l’Histoire : celui de l’élitisme qui exclut par la forme le peuple que finalement on méprise.

La culture en France s’orne de majuscule et de grandiloquence. Elle ne sait être ni amusante, ni légère, ni populaire. Que Victor Hugo soit inscrit dans l’histoire est indispensable, mais Gavroche n’existe que parce qu’il est fictionnel. Personne ne se souvient du massacre de Fourmies parce qu’on préfère vanter la grandeur de Clémenceau. Il est de bon ton chez nous de moquer la culture populaire américaine, mais au moins les américains ont-ils une culture populaire.


Du nombril en littérature

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Je suis effarée à chaque fois que j’entends un auteur français à la radio ou dans la télévision : il semble que le seul sujet qui intéresse conjointement écrivains, journalistes et distributeurs officiels de prix littéraires (?), c’est le nombril de l’auteur. On ne parle plus que d’autobiographies ou d’autofictions – ce qui est la même chose – . On n’entend que Christine Angot, Simon Liberati, Delphine de Vigan … Uniquement des gens qui se contemplent la cicatrice abdominale, tournent autour et y plongent allègrement. Or le nombril est rarement profond.

Où est passée la fiction ? Où sont les auteurs munis d’une imagination fertile ? Ou éventuellement d’un sens de l’observation du monde, d’un talent de sublimation, d’analyse ou de projection ? Oh, je sais bien qu’ils existent – je ne citerai que Yann Marchand en bon exemple – mais ils sont invisibles, absents de la presse, des médias.

L’Italie a Umberto Eco et son regard unique et érudit sur le monde. L’Angleterre a Salman Rushdie dont l’imagination n’a aucune limite quand il s’agit d’en user pour parler de l’histoire ancienne ou contemporaine, et Neil Gaiman dont l’univers fantastique et sombre sait emmener loin les petits comme les grands. Les États-Unis ont Tristan Egolf, Thomas Pynchon, Shalon Auslander, Brady Udall, tous tranchants à leur façon, tous solidement équipés d’une imagination fertile.

Fut un temps où la littérature française rayonnait sur le monde, elle s’est désormais repliée sur le nombril des prétendants au Goncourt.


Art et gueules cassées

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C’était il y a maintenant plus de dix ans, mais ça m’a marquée pour le restant de mes jours.
Le Conseil Général des Bouches-du-Rhône proposait une exposition gratuite de l’excellent photographe iranien Reza, et je n’aurais raté ça pour rien au monde. D’autant que comme je travaillais alors la nuit, j’avais toute la journée pour ce genre d’activité.
Histoire de joindre d’utile à l’agréable, et parce que je n’étais pas vraiment capable de dresser une barrière entre le travail et le reste de ma vie, je proposai aux usagers de la structure d’accueil pour personnes toxicomanes où je bossai, en accord avec le chef qui avait oublié d’être con, de m’accompagner. En espérant qu’ils ne profitent pas des toilettes du CG pour s’injecter ou de choisir le milieu de l’expo pour s’entre-taper dessus comme cela arrivait parfois, surtout entre les russes et les musulmans qui ne pouvaient mutuellement pas s’encadrer – la guerre en Tchétchénie sévissait encore.

Trois d’entre-eux acceptèrent. A vrai dire, je ne suis pas du tout certaine qu’ils comprirent exactement ce que je leur proposai, mais l’inénarrable Valery, le très remuant jeune Anton et le complètement à la ramasse Omar acceptèrent de me suivre parce qu’ils acceptaient toujours tout ce que je leur proposai. Par sympathie, peut-être ; pour échapper quelques heures de temps en temps à leur quotidien de galère, c’est certain.

Valery et Anton étaient russes et parlaient un français aléatoire. Omar, lui, maîtrisait la langue quand il était en état de la parler, ce qui arrivait rarement.
Nous voilà donc emmenant notre cour des miracles quotidienne dans un énorme bâtiment moderne et plutôt classe, dans une exposition où il n’y avait pas foule, mais où ceux qui déambulaient entre les immenses photographies étaient propres sur eux, pour ne pas dire guindés. Nous fîmes fi des habituels regards de travers, même si ça me faisait toujours monter le rouge de la colère aux oreilles.

Alors que ces propres-sur-eux passaient devant chaque photographie en les regardant à peine mais en s’ébaubissant bruyamment, mes trois gueules cassées et moi-même nous arrêtions longuement devant chaque œuvre, silencieusement, presque religieusement.
Il faut vous dire, si vous ne connaissez pas Reza, que ses portraits ne sont pas seulement beaux. Ils sont terriblement émouvants, ils portent en eux toute la souffrance du monde et toute la beauté des âmes damnées.

Plus nous avancions, plus mes trois protégés étaient silencieux. Le bon peuple bien habillé n’a pas eu à subir le moindre débordement de leur part. Aucun d’eux n’a pensé à aller profiter des toilettes propres. Chacun s’arrêtait longuement devant chaque image. Et puis ce qui devait arriver arriva : chacun d’eux trouva le portrait qui lui parlait le plus, et pleura devant.
Valery pleura devant le portrait d’un homme russe qui avait les portraits de Lénine et de Staline tatoués sur le torse. Quand il se repris, il m’expliqua, la voix tremblante et le français toujours aussi improbable, que c’était une pratique courante sous le régime communiste pour éviter d’être fusillé. Anton pleura devant le portrait d’un mineur chinois. Ne me demandez pas pourquoi : lui si volubile d’habitude s’est muré dans le silence. Quant à Omar, c’est l’image d’une petite fille qui vendait ses jouets dans les rues de Sarajevo qui l’arrêta. Aucun d’eux n’était en capacité de lire les notices des photos. Ils n’en avaient de toute façon nullement besoin.

Les réfugiés, migrants, drogués, délinquants et clochards auprès de qui je travaillais alors m’ont appris bien des choses. Ce jour-là, ils m’ont transmis une notion essentielle : il n’y a aucune condition requise pour être sensible à l’art. Il suffit d’être humain.


28 Minutes de bien-pensance figée.

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Il arrive très souvent que je m’agace devant le vide intellectuel – et intersidéral – servi par les échanges télévisés. Quelques émissions, pourtant, trouvent parfois grâce à mes yeux, en présentant autre chose que des débats qui n’en sont que de nom, véritables foires d’empoigne ponctuées de hurlements abscons et d’idées dignes du XIXe siècle. Il me semblait que 28 Minutes, le talk-show d’Arte réussissait tant bien que mal à échapper à cette norme.

Pourtant, hier 29 mai, j’aurais voulu être sur le plateau et faire ravaler leur bêtise crasse à la majorité de personnes qui s’y trouvaient. Certes, les âneries de Nadia Daam m’agacent de longue date. La seule chose qui semble trouver grâce à ses yeux méprisants sont les pseudo-combats féministes : plus ils sont dérisoires, plus elle aime. Soit. Ses chroniques sont suffisamment courtes pour vaquer à autre chose avant de revenir écouter ses comparses. J’étais moins habituée à entendre dans cette émission un tel étalage de mépris à l’égard du seul invité non pas tourné vers le passé, selon la très française habitude des intellectuels réels ou auto-estampillés comme tel, mais tourné vers l’avenir. Gaspard Koenig a sans doute le grand tort d’être trop libéral pour cette émission. Entendons-nous bien sur ce mot : il n’est pas seulement économiquement libéral, il est avant tout sociétalement libéral. A ce titre, il s’est clairement prononcé lors des échanges dont on parle ici en faveur de la légalisation du cannabis. La question n’a rien d’anecdotique, elle est au contraire le révélateur d’une certaine vision du monde. Las ! Que n’avait-il dit là ! Par suite, à chacun de ses arguments, il se vit opposer regards et sous-entendus tendant à démontrer qu’il n’était qu’un jeune con fumeur de pétards, quelqu’un, donc, dont l’avis ne valait rien. Rappelons que Gaspard Koenig est agrégé de philosophie, rédacteur d’articles pour la presse française et anglaise et diplômé de l’université de Columbia. On connaît plus crétin.

Ainsi, quand il tente d’expliquer le paradoxe entre la Panthéonisation de Résistants au moment-même ou la loi Renseignement est votée, on lui oppose un « ça n’a rien à voir » là où cela à au contraire tout à voir. Quand il tente de démontrer que les cérémonies Républicaines datent d’une époque révolue et qu’on ferait bien d’inventer des cérémonies tournées vers l’avenir plutôt que ces sempiternelles commémorations d’un passé lointain, on lui répondra en substance un « espèce de fumeur de joints ». Quand plus tard il évoquera cette incroyable réussite technologique qui permet à un tétraplégique de bouger des bras mécaniques grâce à la zone du cerveau liée aux intentions, qu’il reliera cette prouesse bio-technologique au développement futur du transhumanisme, Nadia Daam lui objectera son regard le plus méprisant accompagné d’un « mais on ne veut pas de ça », comme si son opinion était celle de tous, comme s’il ne fallait même pas se poser la question, comme s’il suffisait d’ignorer le transhumanisme approchant pour qu’il cesse d’exister.

Et tout le reste était à l’aune de ces exemples. Je ne connaissais pas Gaspard Koenig, je suis allée voir ce matin d’où venait ce Monsieur. Si on le laissait développer ses idées sans le mépriser par principe, il est fort possible que je trouverais à y redire sur bien des points. Mais au moins ai-je la certitude de me rallier à lui dans l’idée que tous ces gens de télévision, de politique ou de presse tournés vers un passé révolu et souvent fantasmé sont les boulets qui empêchent ce pays et ce continent d’entrer pleinement dans le XXIe siècle, n’étant par ailleurs pas vraiment entrés dans le précédent.

28 Minutes nous montre ce spectacle d’une gauche bien-pensante, répondant à la contradiction construite par le dédain et le mépris, sûre qu’elle est de détenir LA vérité. Finalement, cette gauche-là, vaguement intellectuelle, entièrement tournée vers hier, réussit seulement à éloigner de la gauche en général ceux qui souhaitent construire l’avenir, ceux qui ont une réelle envie d’avancer, de sortir du carcan du passé.