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Mes héros

Les peuples et les individus ont les héros qu’ils peuvent. Ou qu’ils méritent.
Mon Valhalla personnel, sans être surpeuplé, est tout de même bien rempli. C’est que, malgré tout, l’humanité a eu quelques figures intelligentes, courageuses et têtues. Certains de mes héros vivent encore, nul besoin d’être mort pour se joindre au grand banquet de ceux qui font que le monde est un peu moins laid, un peu plus intelligent.

Dans mon Valhalla personnel, Salman Rushdie disserte avec Théodore Monod qu’interrompt parfois Victor Hugo, Maria Raskova réconcilie Churchill avec la Russie, Vera Rubin n’en finit pas de faire des découvertes fondamentales sous les yeux ébahis de Copernic. Dans mon Valhalla personnel, il y a aussi quelques anonymes, comme Monsieur Marcel dont les soixante-dix ans sont loin derrière lui et qui remplit toujours à la main des remorques agricoles de bois qu’il a entièrement débité lui-même. Et il est parfaitement à l’aise au milieu des intellectuels, son bon-sens paysan leur remet bien souvent les pieds sur terre.

Dans mon Valhalla personnel, il y a des gens qui ont changé la face du monde ou de leur monde.
Les peuples et les individus ont les héros qu’ils peuvent. Ou qu’ils méritent. J’ai pour ma part le plus profond mépris pour ceux qui ont des héros dérisoires.

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Vera Rubin : une femme dans la galaxie

Vera Rubin fait partie des gens qui ont révolutionné la science. Et même complètement transformé notre vision de l’univers. Rien que ça, et je n’exagère pas.

En effet, Vera Rubin a découvert que notre galaxie tournait sur elle-même. Avant elle, on pensait qu’une galaxie était relativement fixe. Mais à force de patience, d’observations et de calculs, elle a pu déterminer précisément la vitesse de rotation des étoiles. Et comme elle avait oublié d’être bête, elle s’est alors demandée pourquoi les étoiles n’étaient pas expulsées de la galaxie du fait même de cette rotation, comme ça aurait normalement dû se passer selon les lois de Newton. On lui doit donc aussi partiellement – d’autres avaient travaillé sur la question avant et ont continué après – la connaissance de l’existence d’un trou noir au centre de notre galaxie et de matière noire un peu partout. Quand je vous disais qu’elle a transformé notre vision de l’univers !

Veza Rubin était donc ce qu’on peut appeler une très grande dame de sciences.

Son père était un immigré juif Lituanien, lui-même fils de gantier. Sa mère était une immigrée juive de Moldavie, elle-même fille de tailleur. Pas grand-chose dans l’histoire familiale ne prédestinait cette dame à devenir l’une des plus grandes scientifiques de son époque. Au lycée, son professeur de science ne parlait qu’aux garçons. Il lui avait expliqué que les filles devaient, pour réussir, se tenir à l’écart des sciences. Il y a heureusement des femmes qui se fichent bien de ce qu’on leur dit. Nombreux ont été ceux qui ne l’ont pas prise au sérieux du fait qu’elle était une femme, bien sûr. Mais aucun vieux grincheux ne peut empêcher une femme intelligente de faire de bonnes observations et des calculs irréprochables. Elle a, entre autres, suivi les cours de Feymann. Elle s’est mariée à dix-neuf ans, et quand elle a obtenu son doctorat d’astronomie, à vingt-six ans, elle avait déjà deux enfants, et en a eu deux autres par la suite. Ses travaux étant largement reconnus par ses pairs, elle devint la première femme à avoir officiellement le droit d’utiliser le télescope de l’observatoire du Mont Palomar pour ses recherches. Jusqu’alors, l’accès en était interdit aux femmes. Parce qu’il n’y avait pas de toilettes pour dames. Non, ça n’est pas une blague. Devenue chercheuse, elle devait chaque jour quitter son travail à quinze heures pour s’occuper de ses enfants. De son propre aveu, elle a effectué presque toute sa carrière à temps partiel. J’ose à peine imaginer ce qu’auraient été les fruits d’une carrière à temps complet.

Pendant toute la fin de sa vie – elle est décédée à Noël, l’année dernière – elle a œuvré pour inciter les femmes à s’intéresser aux sciences. « À l’échelle de la planète, la moitié des neurones appartiennent aux femmes » disait-elle. Et le fait est que c’est toujours plus compliqué pour les premières. Vera Rubin a été la première femme dans un nombre délirant d’institutions. Elle n’a pas fait que découvrir des connaissances astronomiques fondamentales : elle a ouvert les portes pour toutes celles qui ont suivi et qui suivront encore.

Le plus grand hommage que nous puissions rendre à cette grande dame, c’est donc bien d’utiliser cette moitié des neurones humains pour apprendre.


Henry V de Kenneth Branagh

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Si vous le voulez bien, prenons un peu de distance avec la médiocrité ambiante et mettons nous un peu de Shakespeare dans les yeux et les oreilles : ça n’a jamais fait de mal à personne.

Henry V n’est pas la pièce la plus connue de l’auteur, et son adaptation cinématographique n’est pas non plus la mieux distribuée. Et pour cause : Kenneth Branagh n’avait pas trente ans quand il l’a réalisée. Il voulait proposer une adaptation accessible à tous les publics, mais ça ne se bousculait pas pour l’y aider. En fait, Henry V n’aurait jamais traversé la Manche sans l’intervention d’un certain Gérard Depardieu : séduit par le film, il mit la main à la poche pour le faire distribuer en France et effectua lui-même le doublage de la voix de Branagh dans la version française. Si Depardieu n’a pas toujours bonne presse, nul ne peut lui reprocher son amour sincère des lettres. Mais revenons à l’œuvre elle-même.

Henry V est à Shakespeare et à l’Angleterre ce que le Cuirassé Potemkine est à Einsenstein et à la Russie : une pièce dont on devine aisément qu’elle vise à participer à la constitution d’une unité nationale. Ce qui n’ôte rien à sa qualité. Shakespeare questionnait la légitimité et la responsabilité liées à l’exercice du pouvoir, Branagh le met en scène efficacement malgré des moyens limités.

C’est un très beau film, que je recommande chaudement dans sa version originale : je ne doute pas un instant de la qualité du doublage réalisé par Depardieu, mais le phrasé élisabéthain possède une beauté qui ne peut laisser insensible, même les oreilles non-anglophones.


Le rasoir d’Ockham

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Pluralitas non est ponenda sine necessitate.

Ça n’a l’air de rien, comme ça, mais cette petite phrase est absolument indispensable à quiconque souhaite avoir une réflexion rationnelle. Mais je vous vois perplexes, et c’est légitime sans la traduction, donc la voici : « Les multiples ne doivent pas être utilisés sans nécessité. »
Je vous l’accorde, ça n’est pas forcément plus clair comme ça. Alors on va rajouter une troisième couche, celle de la formulation moderne de cette phrase : « Les hypothèses suffisantes les plus simples sont les plus vraisemblables. »

Ça n’est rien de moins qu’un principe fondamental de la recherche scientifique. Cela signifie que si on a le choix entre une explication compliquée et une explication simple, l’explication simple a toutes les chances d’être la bonne. Mais ne confondons pas ! On ne parle pas de l’explication la plus simpliste, mais bien de la plus simple. Par exemple, si, pour expliquer un phénomène physique, vous avez le choix entre une formule mathématique de dix-huit pages et une autre d’une ligne, si les deux donnent des résultats équivalents, alors la bonne formule est celle d’une ligne.
Prenons un autre exemple : si on peut expliquer l’apparition de la vie sur terre par une succession de phénomènes climatiques et chimiques, y ajouter l’intervention d’un être tout puissant incréé n’ayant jamais donné aucune preuve tangible de son existence n’aura aucune utilité.

Ce principe fondamental, appliqué au fil des siècles par d’illustres personnages tels que De Vinci ou Einstein, se nomme « Le Rasoir d’Ockham », du nom d’un philosophe du XIVe siècle qui en posa les bases.

Évidemment, Guillaume d’Ockham fut fortement soupçonné d’hérésie.


La Hollande ou les réfugiés du XVIIe siècle

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Faisons ensemble un petit détour par l’Europe de la fin du XVIe siècle et du XVIIe.

Le moyen-âge touchait alors à sa fin, mais les plus obscurantistes s’attachaient d’autant plus à leurs archaïsmes. Ils font toujours ainsi, les obscurantistes.

L’Inquisition portugaise converti de force au moins autant de Juifs qu’elle en massacre. L’Inquisition espagnole fait la même chose, mais les Juifs ne lui suffisant pas, elle s’en prend aussi à à peu près tout ce qui n’est pas bien catholique : Protestants, Musulmans, homosexuels, fornicateurs et blasphémateurs, sorcières et toutes sortes d’ «hérétiques ». Impossible d’oublier les exactions de Torquemada, passé maître dans l’art de mettre en place un vaste réseau de délation afin de mieux torturer et détruire. En France, c’est la guerre de Trente ans puis le grand massacre des Protestants de la Saint Barthélémy. Partout, on brûle des gens, des livres et des idées. En Italie, Galilée doit renier sa découverte du système hélio-centré. En Allemagne, les protestants ne sont pas plus à la fête qu’en Angleterre.

Il se passe alors un phénomène qui n’a rien de nouveau : les intellectuels de tous ces pays, dénigrés, maltraités et en danger, fuient ces pays où on ne peut pas réfléchir rationnellement. Or, il y a un pays en Europe qui a décidé de défendre la liberté d’expression, d’enseignement et de recherches : c’est la Hollande. Alors que l’Europe entière brûle les livres, la Hollande en imprime énormément, en particulier ceux qui sont interdits ailleurs. Alors que le Vatican souhaite que la Terre soit le centre de l’univers, les Hollandais et leurs invités développent les meilleurs télescopes de l’époque, munis des meilleures lentilles existantes et découvrent la surface de Mars et les anneaux de Saturne. La Hollande a le meilleur niveau d’instruction du monde : on sait qu’alors, même les paysans du pays savent lire et écrire. Et ça n’a rien d’un miracle. L’une des bases du protestantisme, c’est la lecture des Écritures sans intermédiaire. Or la Hollande a accueilli énormément de réfugiés Protestants, instruits pour la plupart, bourgeois et souvent érudits. Et une fois qu’on sait lire, il n’est pas plus compliqué d’apprendre l’arithmétique. Les Hollandais deviennent vite très bons dans ce domaine aussi.

Tant d’intellectuels se sont réfugiés en Hollande, tant de salons s’y tiennent qu’on y découvre en quelques décennies : le microscope, les microbes, les spermatozoïdes, les globules rouges, les satellites de Jupiter, des horloges à balancier d’une grande précision grâce auxquelles on arrive enfin à calculer la longitude ; on découvre des concepts clés tels que le moment d’inertie, le centre d’oscillation ou la force centrifuge.

La Hollande de l’époque n’est pas seulement le centre du monde scientifique, c’est aussi un haut lieu de la philosophie, de la médecine, de la littérature, de la peinture, de l’architecture, de la navigation, de la sculpture et de la musique. Rien que ça. Et tout ça parce que la Hollande a ouvert ses portes aux intellectuels en fuite.

Le grand philosophe Spinoza était fils de réfugiés juifs portugais. La philosophie moderne ne serait rien sans Spinoza. Après la condamnation de Galilée, Descartes qui n’en pensait pas moins se réfugie lui aussi en Hollande. Il pourra en outre y pratiquer nombre de dissections, pratique interdite par l’église catholique, mais pratique sans laquelle la médecine moderne ne serait jamais née.

Nombre de réfugiés n’ont pas laissé leur nom dans l’histoire, ils ont pourtant pour beaucoup participé à cet incroyable essor des sciences et techniques du XVIIe siècle, d’abord parce qu’ils étaient souvent déjà très instruits en arrivant, ensuite parce que leur culture apportait une vision différente des choses, enfin parce qu’ils ont été parfaitement intégrés à la société hollandaise de l’époque.

Chaque engin spatial lancé aujourd’hui est le descendant direct des recherches menées à l’époque dans un pays qui avait ouvert grand ses portes et choisi la liberté d’expression absolument impossible partout ailleurs. Cette politique libérale permit à la Hollande de connaître son âge d’or qui profite encore aujourd’hui à l’ensemble de l’humanité.

Une autre fois, nous parlerons de la fuite massive des cerveaux européens vers les États-Unis dans les années trente et tout ce que ça a apporté à ce pays qui a su alors accueillir et intégrer ces réfugiés.


Pour une réforme radicale du code électoral.

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Bon. Je crois que tout le monde commence à s’apercevoir qu’en matière électorale, la majorité qui décide s’est transformée en une petite minorité qui décide. Entre une bonne moitié d’électeurs abstentionnistes et une intégralité de candidats complètement déconnectés de l’époque, on peut aisément se mettre d’accord sur un point : ça ne fonctionne pas. Une minorité élit une minorité encore plus petite et la majorité, quoique hétérogène, est au moins d’accord pour ne pas être d’accord avec ces minorités dirigeantes.

Aussi, il est grand temps de prendre une mesure efficace, la seule qui n’implique que les minorités qui nous impliquent : il faut revenir à la bonne vieille tradition du duel. Ainsi, en guise de primaires, tous les candidats « républicains » ou « socialistes » ou autres devront s’affronter deux par deux au pistolet à poudre noire, au sein de leur propre camps, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il ne pourra en rester qu’un dans chaque « famille » politique, puis les duels reprendront pour mettre face à face les candidats des différents courants.

La solution du duel a de multiples avantages : elle permettra de renouveler régulièrement le personnel politique, de n’avoir que des candidats courageux et réellement impliqués et garantira que le Président sera un homme ou une femme d’action. Certes, ça ne résoudra en rien le problème des minorités qui choisissent pour tout le monde. En tout cas, pas dans un premier temps, mais sur le long terme, allez savoir.


Interlude historique : Siger de Brabant

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Siger de Brabant.

Ça ne vous dit rien ? Moi non plus jusqu’à il y a peu.

Siger de Brabant est né au XIIIe siècle, dans le Brabant. Le Brabant était à peu près au centre de ce qui est maintenant la Belgique. Siger de Brabant était enseignant à l’Université de Paris où il défendait les thèses de l’averroïsme. Pour ceux qui ne situeraient pas : Averroes a vécu au siècle précédent celui de notre protagoniste, et c’était un philosophe musulman, qui écrivait en arabe, très reconnu à l’époque et encore par la suite. Averroès était si connu qu’il a eu quelques problèmes avec le maboule à barbe de l’époque. Le calife du moment avait fait interdire la philosophie, les études et les livres, le vin, le métier de chanteur et celui de musicien, tout le monde a laissé faire et Averroès est devenu un réfugié. Mais aujourd’hui, on le cite encore.

Et donc, Notre Siger de Brabant avait beaucoup étudié la philosophie du précédent et il essayait d’en tordre quelque peu la pensée pour essayer de la faire entrer dans le cadre théologique de l’époque.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça a fait du barouf.

Lui et quelques autres se sont mis à enseigner l’éternité du monde, la divinité de l’intellect et l’idée que l’humanité n’avait qu’une seule âme. Pouf ! D’un coup, à force de cogiter à ce qu’avait écrit un philosophe musulman, ils ont fait disparaître l’Apocalypse, le Jugement Dernier et pire que tout, ils apprenaient aux gens qu’il leur fallait réfléchir. Et si dieu est la réflexion, alors l’autre Dieu ne sert plus à rien.

Et pour enfoncer le clou, il a encore enseigné la disparition de LA vérité.

« Notre intention principale n’est pas de chercher ce qu’est la vérité, mais quelle fut l’opinion du Philosophe. » a-t-il écrit. Ne venez pas tout saloper avec votre foi, j’aiguise ma raison sur Aristote.

Si les cruciphiles réussissent à faire mouche avec leurs « racines chrétiennes », c’est sans doute aussi parce que beaucoup semblent croire que l’athéisme est une pensée nouvelle à l’échelle de l’histoire. Si les religions mettent parfois peu de temps à s’octroyer le monopole du temps de cerveau, la pensée raisonnée prend des siècles à s’échafauder, à s’aiguiser et à se polir. Et les racines de l’athéisme remontent très loin dans l’histoire, malgré les bannissements et les bûchers.


Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe

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Plus qu’un écrivain Tom Wolfe est un chroniqueur de son époque, le Zola de l’Amérique contemporaine, le misérabilisme en moins et la psychologie des personnages pointue en plus.

Après nous avoir décrit entre autres choses les arcanes des précurseurs du LSD dans Acid Test, celles de Wall Street dans Le Bûcher des vanités, il s’arrête ici sur les universités d’élite américaines. Et, comme d’habitude, c’est sans concession qu’il nous présente un univers fait d’apparences et d’hypocrisie. Tom Wolfe semble guidé par une volonté de mettre le doigt sur la décadence où qu’elle se trouve et quelle que soit la forme qu’elle prend, sans pour autant manquer de tendresse pour ses personnages dont il bâtit le squelette en quelques phrases et à qui il donne chair en plusieurs centaines de pages qui se dévorent addictivement.

Aussi dense que soit ce roman, il est accessible à tous, ce qui fait de Tom Wolfe un auteur populaire au sens noble du terme : en ne prenant pas ses lecteurs pour des ignares, il les instruit sans les assommer. Et si c’est la meilleure, c’est loin d’être la seule raison pour laquelle il faut vraiment lire ses ouvrages, sans en craindre l’épaisseur.


Mettre la bêtise au service de la culture.

Il m’arrive parfois de me laisser aller à zapper sur des chaînes de la TNT pas foncièrement intelligentes. Et il arrive ainsi que je m’arrête sur une émission qui peut s’avérer plus ou moins indirectement fascinante. C’est ainsi que je découvris hier un programme diffusé par RMC, produite à la base par le très américain National Geographic, et qui se nomme « Chasse aux trésors ».

Le principe en est fort simple : deux gaillards rigolards munis de détecteurs de métaux arpentent les sites de l’histoire populaire américaine à la recherche d’indices sur ce qui a pu se dérouler là. Par « trésors », ils n’entendent nullement « objets ayant de la valeur » – même s’ils finissent forcément par en avoir, nous sommes là aux États-Unis où tout a un prix. Alors que les détecteurs de métaux modernes permettent d’exclure la recherche de métaux sans valeur, comme le fer ou l’acier, nos deux chercheurs de trésors n’utilisent pas du tout cette fonction. Ainsi déterrent-ils ici un vieux penny sans valeur marchande, là une vieille balle de fusil ou encore de vieux clous qui ont la particularité de permettre de déterminer, quand ils sont présents en grand nombre – où se situait une maison qui a brûlé il y a plus de cent ans. L’intérêt de cette émission ne réside donc nullement dans la valeur marchande des trésors arrachés à la terre. Il est dans l’histoire qui est racontée, avec légèreté, autour de ces objets. La mise en scène y est on ne peut plus basique, nos présentateurs passent beaucoup de temps à faire l’andouille, et la musique d’illustration a un indéniable pouvoir comique, sans doute involontaire.

J’ai ainsi découvert des pans de l’histoire américaine que je ne connaissais absolument pas. Par exemple, connaissez-vous la Révolte du Whisky ? C’est un moment historique tout à fait fascinant. Fin XVIIIe, la toute jeune nation américaine décide de créer un impôt fédéral sur le whisky afin de renflouer les caisses de l’État, vidées par la guerre d’Indépendance. Les Comtés de l’Ouest ne l’entendait pas de cette oreille. Les collecteurs de taxes furent passés au goudron et aux plumes – ce qui n’a rien d’amusant, la réalité est loin de l’image de Lucky Luke : le goudron était bouillant. Rapidement, les révoltés prirent les armes et George Washington, alors président, fut contraint de décréter la loi martiale, rien de moins.

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Les américains sont aussi visiblement passionnés par un vieux conflit opposant la famille des Mac Coy et celle des Hatfield. Les deux clans ne se détestèrent pas seulement cordialement, ils s’entre-massacrèrent à la fin du XIXe, dans l’Ouest du pays. Il faut dire que tous les éléments qui font les grandes sagas apparaissent dans cette histoire bien réelle : une famille chrétienne contre une famille athée, l’une d’origine écossaise, l’autre d’origine anglaise, des liens politiques, des vues divergentes sur la guerre de Sécession … Ce conflit est une de ces petites histoires inscrites dans la grande Histoire. Une histoire populaire porteuse entre les lignes de l’histoire nationale.

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Enfin, cette émission aux accents potaches m’a fait découvrir la guerre des Mines et le massacres de Ludlow. En 1913, les mineurs de charbon du Colorado se mirent en grève, pour les mêmes raisons que tous les mineurs du monde qui se sont un jour mis en grève : parce que leurs conditions de vie étaient proches de l’esclavage. Ils installèrent un campement avec leurs familles, campement qui fut mitraillé par la Garde Nationale. Les mineurs ripostèrent. Ce fut un massacre et sans doute le conflit social le plus violent et meurtrier de l’histoire des États-Unis.

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J’ai donc regardé tout ça, raconté sur un ton léger à la fois par nos deux gaillards à la gamelle et quelques spécialistes invités. En visionnant cette émission qui n’avait de prime abord pas grand-chose d’intelligent, j’avais appris plein de choses. Sans avoir bâillé. Sans avoir eu l’impression d’être retournée à l’école. Sans emphase ni condescendance de la part des narrateurs. J’ai éteint la télévision et je me suis posée quelques questions.

Tout d’abord, où est notre histoire populaire, à nous autres Français ? Où sont nos Mac Coy et Hatfield ? Où sont nos figures populaires porteuses d’histoires locales à portée nationale ? Pourquoi n’avons-nous que des Hugo et des Jaurès ? Pourquoi le peuple s’intéressait-il à une Histoire qui l’a complètement fait disparaître ? Il ne nous reste qu’un vague Gavroche, et pour tout le reste, on a construit le mythe de la grande nation France. On nous a abreuvé de mythes fondateurs et de grandes figures pas très populaires – entendez par là pas vraiment issues du peuple – de Vercingétorix à Charles de Gaulle en passant par Clovis, Charlemagne et Jeanne d’Arc. La France préfère l’élitisme, quitte à ce qu’au final il produise surtout de l’ignorance.

Ensuite, je me suis demandée : pourquoi nos émissions culturelles nationales sont aussi compassées, en comparaison de cette émission qui ne doit même pas afficher « culturelle » dans sa présentation, et qui pourtant cultive bel et bien ? Quand la télévision française prétend instruire les gens, c’est à grand renfort de causeries sur plateau et de documentaires prétentieux. De tels programmes n’attirent au mieux que ceux qui sont déjà un peu instruits, les élèves modèles qui ne profitaient pas du ronron de la voix du professeur pour sommeiller près du radiateur. La culture à la télévision – et à la radio – empreinte les mêmes chemins que l’Histoire : celui de l’élitisme qui exclut par la forme le peuple que finalement on méprise.

La culture en France s’orne de majuscule et de grandiloquence. Elle ne sait être ni amusante, ni légère, ni populaire. Que Victor Hugo soit inscrit dans l’histoire est indispensable, mais Gavroche n’existe que parce qu’il est fictionnel. Personne ne se souvient du massacre de Fourmies parce qu’on préfère vanter la grandeur de Clémenceau. Il est de bon ton chez nous de moquer la culture populaire américaine, mais au moins les américains ont-ils une culture populaire.


Du nombril en littérature

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Je suis effarée à chaque fois que j’entends un auteur français à la radio ou dans la télévision : il semble que le seul sujet qui intéresse conjointement écrivains, journalistes et distributeurs officiels de prix littéraires (?), c’est le nombril de l’auteur. On ne parle plus que d’autobiographies ou d’autofictions – ce qui est la même chose – . On n’entend que Christine Angot, Simon Liberati, Delphine de Vigan … Uniquement des gens qui se contemplent la cicatrice abdominale, tournent autour et y plongent allègrement. Or le nombril est rarement profond.

Où est passée la fiction ? Où sont les auteurs munis d’une imagination fertile ? Ou éventuellement d’un sens de l’observation du monde, d’un talent de sublimation, d’analyse ou de projection ? Oh, je sais bien qu’ils existent – je ne citerai que Yann Marchand en bon exemple – mais ils sont invisibles, absents de la presse, des médias.

L’Italie a Umberto Eco et son regard unique et érudit sur le monde. L’Angleterre a Salman Rushdie dont l’imagination n’a aucune limite quand il s’agit d’en user pour parler de l’histoire ancienne ou contemporaine, et Neil Gaiman dont l’univers fantastique et sombre sait emmener loin les petits comme les grands. Les États-Unis ont Tristan Egolf, Thomas Pynchon, Shalon Auslander, Brady Udall, tous tranchants à leur façon, tous solidement équipés d’une imagination fertile.

Fut un temps où la littérature française rayonnait sur le monde, elle s’est désormais repliée sur le nombril des prétendants au Goncourt.