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Sicario

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Quand j’ai entendu que quelqu’un allait tourner une suite à Blade Runner, j’ai eu peur, et ça a duré. Et puis, je suis tombée un peu par hasard sur Sicario de Denis Villeneuve. Et j’ai pris une claque qui fait du bien.

On a ici tout le contraire d’un film manichéen : pas de bons, pas de méchants, seulement des acteurs crédibles dans leur rôle respectif. On a aussi une débauche de technicités pour un rendu d’une grande sobriété. Tout est carré et millimétré, rien n’a été laissé au hasard. La bande son maintient la tension avec beaucoup de finesse, les plans sont parfaits, les couleurs sont irréprochables, le scénario est efficace, les acteurs sont excellents, la réalisation est parfaite, rien de moins.

L’ensemble est de la même famille de réalisme que Démineurs, de Kathryn Biggelow. Ici, pas de fusillades dans tous les sens. Même quand le chef d’une opération annonce « feu à volonté », les balles ne sont pas utilisées pour faire du grand spectacle à peu de frais : chacune tue. Au fil du récit, on atteint le même degré de perplexité que le personnage central, un rôle féminin, ça change.

Je suis tombée sur Sicario par hasard, et c’est seulement ensuite que j’ai réalisé que c’est Denis Villeneuve qui doit réaliser la suite de Blade Runner. Tout n’est pas perdu : s’il est aussi exigeant pour l’un que pour l’autre, une suite pourrait enfin ressembler à quelque chose.


Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon

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J’adore quand le cinéma me met une baffe. J’aime encore plus qu’il me mette une baffe parfaitement en phase avec l’actualité. Je suis un peu plus embêtée quand je constate que le cinéma capable de me mettre des baffes a plus de quarante ans.

Mais reprenons dans l’ordre.

Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon est un film italien de la grande époque du cinéma italien, de cette époque où nos voisins produisaient des œuvres d’une portée politique puissante et sans concession. Il date de 1970.

Ce film est une réflexion sur la notion d’autorité, mais aussi sur la surveillance politique des citoyens par la police. Mais par dessus tout, ce film traite de ces citoyens pas comme les autres : ceux qui sont … au-dessus de tout soupçon.

Même si ça me démange, je ne vais pas vous « spoiler » le film. Je vais plutôt vous suggérer avec insistance de vous le procurer, vite. Parce que je vous promets qu’il réunit tout ce qui fait un très grand film : un scénario tissé par un orfèvre, une bande son absolument parfaite – Ennio Morricone a-t-il déjà fait autre chose ? , des acteurs époustouflants – vous connaissez Gian Maria Volontè, vous l’avez au moins vu dans Pour une poignée de dollars – , une outrance toute italienne qui ne fait qu’ajouter de la profondeur et une réalisation globale parfaite, rien de moins.
Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon est un chef d’œuvre d’intelligence.

Seul bémol post-visionnage : je ne cesse de me demander pourquoi, quand je veux voir un grand film politique, je suis contrainte de me diriger vers des œuvres qui datent d’avant même que je sois née. Pourquoi, il y a quarante-cinq ans, l’Oscar du meilleur film en langue étrangère était un film à la portée politique telle que le réalisateur préféra s’exiler par précaution, alors qu’aujourd’hui, le même Oscar est décerné à The Artist pour un film creux, vide de sens ?
Je ne suis pas une défenseuse du triste « c’était mieux avant » mais force est de constater que notre époque est, en matière de cinéma et par comparaison avec ce type de film, d’une médiocrité exaspérante.


Daech a déjà gagné

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Les maboules à barbe ont d’ores et déjà gagné la guerre, même si la plupart de nos compatriotes ne le savent pas encore. Ils ont gagné la guerre dès lors que pour lutter contre eux, on a décidé de serrer la vis. Ils ont gagné dès lors qu’une majorité d’européens a accepté que, pour se protéger d’eux, moins de démocratie était parfaitement acceptable. Ils ont gagné au moment où les politiciens et quelques journalistes ont accepté de diviser la population en s’appuyant sur leurs exactions.
Les maboules à barbe et tous leurs copains intégristes ont gagné à l’instant où la presse et la télévision se sont délecté d’une tête tranchée bonne pour l’audience. Ils ont gagné quand on a ne serait-ce qu’envisagé la notion de « pré-crime » ou la possibilité de surveiller sur la base de simple suspicion. Ils gagnent une bataille à chaque fois qu’un magazine publie une Une sur les « vrais français », à chaque fois que Ciotti ou Estrosi ouvrent la bouche, à chaque fois que Dédé et Robert vomissent les arabes au comptoir. Ils sont gagné quand le politiquement correct s’est invité sur la place publique. Ils ont gagné quand on a laissé la Manif pour tous les nigauds vomir en public ; ils gagnent chaque fois qu’on expose les archaïsmes papesques partout ; ils gagnent quand on dit « droit du sang », ils gagnent parce qu’on a renoncé à nos modèles politiques occidentaux, ils gagnent face à la tentation de la dictature vaguement grimée d’oripeaux démocratiques.

Ils ont déjà gagné parce qu’on n’a pas plus entendu Nietzsche.

 » Celui qui lutte contre les monstres doit veiller à ne pas le devenir lui-même. Or, quand ton regard pénètre longtemps au fond d’un abîme, l’abîme, lui aussi, pénètre en toi. »


Ceci n’est pas un piratage

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Bombe, AK 47, Djihad, Daech, Syrie, chiens de mécréants, Abou Bakr al-Baghdadi, Allah, Coran, calife, fatwa, Mossoul, décapitation, immolation, Charlie Hebdo, Salman Rushdie, Irak, Yémen, salafistes, al-Nosra, charia, Abou Mohammad al-Joulani, attentat, Ansar Bait al-Maqdis, Boko Haram, explosion.

Tard dans la nuit de mercredi à jeudi, une Assemblée nationale clairsemée (seulement 30 députés présents) a adopté les fameuses boîtes noires qui doivent permettre par des algorithmes de détecter les comportements suspects sur Internet. Je procède simplement ici à un test d’efficacité.

Si je venais à disparaître, merci de venir me chercher en garde à vue.


Psychologie du contrôle social.

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En 1973, le psychologue David Rosenhan mène une expérience dans un hôpital psychiatrique.

Onze chercheurs complices se présentent séparément aux médecins de garde d’un asile. Ils avaient pour consigne de prononcer, à l’accueil, une phrase dénuée de sens. Ils vont tous être pris en charge et immédiatement hospitalisés : les médecins vont faire état de diagnostics lourds avec dix estampillages « schizophrénie » et un « maniaco-dépressif ».

La consigne des chercheurs étaient ensuite de se comporter le plus normalement possible et de demander à sortir dès le deuxième jour. Certains sortent assez vite, en 6 jours, et d’autres resteront internés 40 jours.

Les pseudos patients pouvaient prendre leurs notes recherche toute la journée sans que personne ne s’intéresse à ce qu’ils notaient. Leurs prises de notes devenaient un symptôme pour l’équipe soignante. Nos chercheurs, dans leur rôle de patients, étaient quelquefois interrogés par les médecins. La consigne était alors de répondre tout à fait normalement aux différentes questions. Les retranscriptions des médecins seront pourtant loin de la réalité. Rien de « normal » n’y apparaît.

Il est assez drôle de noter qu’environ un tiers des vrais patients de l’hôpital se sont aperçus de la supercherie.

Remise ainsi en cause, l’institution psychiatrique contesta les résultats de cette expérience. Six mois plus tard, David Rosenhan la renouvela donc dans un autre hôpital, où il obtint des résultats analogues.

La conclusion de l’étude est que les humains ne peuvent pas distinguer les personnes saines des personnes atteintes d’aliénation mentale dans les hôpitaux psychiatriques. Elle a également illustré les dangers de la dépersonnalisation et de l’étiquetage dans les établissements psychiatriques. L’étude suggère de remettre en cause la nature du diagnostic porté par les personnels de santé dans les hôpitaux psychiatriques, en prenant en compte les effets induits de l’institution sur les sujets concernés.

D’autres expériences ont été menées plus tard sur d’autres publics. Dans les écoles, on parlera d’effet Pygmalion, ou encore d’effet d’attente : les résultats des élèves s’améliorent si on fait croire à leurs enseignants qu’ils ont une intelligence supérieure, même si c’est tout à fait faux.

Dans l’ensemble, on peut conclure que celui qui regarde n’est jamais neutre dans sa façon de regarder, mais aussi que celui qui est observé réagi en fonction de la façon dont il est observé. On peut alors se demander comment évoluera une société où tout un chacun pourra être observé par des services qui voient des terroristes partout.


Du bénéfice des « salles de shoot »

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1986. C’est l’année de l’ouverture de la première salle d’injection en Suisse. Or les suisses savent faire un truc auquel les français sont incapables de penser : quand ils mettent en place quelque chose, ils créent en même temps les moyens de l’évaluer. Des objectifs généraux et spécifiques sont fixés, des indicateurs sont définis pour évaluer s’ils sont atteints. Simple et efficace. C’est ainsi qu’on sait qu’aucune overdose mortelle n’a jamais été constatée dans ces salles. Si ces salles n’avaient eu aucun bénéfice, les suisses auraient été les premiers à les fermer. Or, entre 1986 et aujourd’hui, une quinzaine d’autres salles d’injection ont été ouvertes.
Il existe de telles salles en Espagne, au Canada, en Australie, en Allemagne, aux Pays-Bas, au Luxembourg, en Norvège, chaque pays ayant à son tour mis en place des moyens d’évaluation des bénéfices. Chacun de ces pays a conservé les salles d’injection et en a souvent ouvert d’autres par la suite.
A travers le monde, on a mesuré entre 0.5 et 7 urgences pour mille injections. S’il n’y a pas eu de décès, c’est que le personnel de ces salles est formé pour faire face à de telles urgences. Autrement formulé, il pourrait y avoir jusqu’à 7 morts pour 1000 injections sans les salles d’injection. En compilant les données internationales, on estime qu’entre 10 et 37% des usagers de ces salles accèdent à des soins en général, à des cures en particulier.
Partout, on a aussi mesuré une nette diminution du nombre d’injections dans l’espace public. Il a été montré dans tous les pays ayant des salles d’injection que les nouveaux consommateurs n’étaient pas plus nombreux. Il n’y a pas non plus d’augmentation du nombre de rechutes.
Enfin, aucune augmentation des délits n’a été mesurée, nulle part, à proximité des salles d’injection.
Toutes ces données – et bien d’autres encore – sont publiques et ont été compilées par l’Inserm.
Pourtant, en France, on va encore perdre du temps en faisant des expérimentations qui ont déjà été réalisées sérieusement à des dizaines d’endroits. Et malgré des évaluations positives partout où des salles d’injection ont été ouvertes, de vieux réactionnaires clientélistes continuent d’agiter des peurs irraisonnées contre ces lieux qui mènent aux soins.
Il serait peut-être bon de rappeler à tous les pourfendeurs d’évolution sociale que la toxicomanie n’arrive pas qu’aux enfants des autres.


Victime est une norme

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Quand j’étais ado, j’étais la petite grosse à lunettes qui lisait des livres même pas obligatoires à la récré et qui portait (qui porte toujours d’ailleurs) les pulls tricotés main par sa mère, qui a un goût particulier pour accorder les couleurs. Je ne portais jamais de vêtements de marques, mes parents ayant eu le bon sens de m’expliquer que se ruiner pour faire de la publicité à des boîtes qui faisaient bosser des mômes de mon âge n’était pas tout à fait une idée intelligente.

J’ai donc eu droit à tout : les quolibets, la mise au ban et mêmes quelques coups. En un mot à la mode, j’ai vécu pendant quasiment toute ma scolarité le harcèlement de mes petits camarades.

Évidemment, les ados étant fragiles, je n’ai pas été une ado heureuse de vivre. Angoisses et complexes : j’ai vécu toute la panoplie des émotions négatives.

Et puis j’ai grandi.

Les quolibets subis ont sans doute été ma plus grande chance : j’en ai d’autant mieux acquis un amour des mots qui m’a permis de développer un sens de la répartie cinglante. Désormais, face à une moquerie, mon adversaire a vite fait de se cacher dans un trou et de ne pas reparaître avant longtemps.

La mise au ban a été un véritable cadeau. On voit mal un tableau quand on a le nez collé dessus : en me tenant à distance, la société des enfants m’a permis d’acquérir un esprit critique que j’espère relativement aiguisé. Plus tard, dans ma vie d’adulte, j’ai rencontré toutes sortes de machins sectaires, de groupuscules politiques pas nets et de drogues qu’on me mettait sous le nez même au petit déjeuner. Mais la mise au ban m’avait appris à ne pas suivre le troupeau, et j’ai su rester libre.

Les coups n’ont pas duré. Mes parents, décidément pas fanatiques du statut de victime, m’ont contrainte à pratiquer un art martial. Oh, pas bien longtemps : je n’ai jamais aimé le sport. Mais suffisamment pour coller douloureusement au tapis l’andouille en chef de la cour de récré qui me martyrisait. Et quand je dis coller au tapis, c’était au sens propre, dans les règles de l’art. Un cycle « judo » en sport à l’école m’a permis de régler le problème dans un cadre adapté. C’est que le peu de jiu-jitsu que j’ai pratiqué m’a appris deux règles fondamentales : on ne règle pas la violence par la violence, et face à la violence, la meilleure défense, c’est la fuite. Dans ma vie d’adulte, j’ai toujours su me mettre à l’écart des situations qui allaient dégénérer, que ce soit dans les manifestations ou, aujourd’hui, quand ma vache commence à faire l’andouille et risque de m’envoyer ses sabots dans la tronche.

Tout cela ne m’a pas empêchée de subir à nouveau le harcèlement, plus tard, au travail. Eh bien j’ai appliqué ma bonne vieille technique : je suis partie, j’ai pansé mes plaies et j’ai fait autre chose en ayant appris à mieux reconnaître les individus toxiques.

Ce qu’on nomme le harcèlement m’a seulement appris ce qu’est la vie réelle. La vie est aussi une suite de situations désagréables qu’il faut gérer, de rapports humains conflictuels, d’émotions négatives malgré lesquelles il faut bien avancer.

C’est qu’en ce temps-là pas si lointain, « victime » n’était pas un statut. Aujourd’hui, n’importe quelle mère éplorée peut n’exister que par ses larmes. L’idéal pour elle sera de pleurer jusqu’à sa mort pour continuer d’exister. Si elle avait le malheur de se relever, elle disparaîtrait.

Nous sommes en train de fabriquer une génération qui ne saura faire face à aucune des composantes inconfortables de la vie. Les mômes ne sauront que se tourner vers papa-l’état pour gérer tous leurs problèmes. Je suis contente de ne pas être une ado aujourd’hui. Je suis contente d’avoir appris à me relever de tout, et d’assumer mes cicatrices pour ce qu’elles sont : les vestiges d’un passé formateur.

 


Les gendarmes et l’enfant

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J’avais à peine seize ans, et je venais de terminer le premier mois de travail de ma vie. Lors de mon premier jour, je n’avais pas du tout été sûre d’être capable d’aller au bout de ce contrat saisonnier. J’avais été embauchée comme aide-cuistot dans une colonie de vacances pour enfants handicapés. Tous ces enfants étaient mal-voyants ou aveugles, mais beaucoup avaient en plus d’autres pathologies très lourdes et très visibles. Certaines difformités n’étaient pas sans rappeler le film Freaks – que je n’avais alors jamais vu. Mais finalement, je me suis habituée, attachée aux enfants ; je suis allée au bout de ce contrat et comme tout le monde, au soir du dernier jour, j’étais triste de rentrer chez moi.

J’étais la seule à remonter vers mon Nord natal, aussi on me demanda de m’occuper du convoi, c’est à dire à surveiller les sept ou huit gamins de six à dix ans qui retournaient également à Lille, où leurs parents viendraient les chercher le lendemain matin. On roulerait toute la nuit, il s’agissait de veiller à ce que personne ne fasse trop l’andouille dans le car et éventuellement de changer quelques couches sur la route. En fait, il n’y eu qu’un pantalon à changer.

Au milieu de la nuit, le petit M. me signifia qu’il avait le pantalon mouillé. J’en informai le chauffeur qui s’arrêta à la première aire d’autoroute. A cette heure tardive, l’aire était quasiment déserte. Le chauffeur resta dans le bus avec les enfants qui dormaient tous, sauf M. et K.
K. avait huit ans. Il était mal-voyant, mais n’avait aucune pathologie associée. Il ne voyait juste pas plus loin qu’à un mètre devant lui. K. voulait d’abord profiter des toilettes et me demanda ensuite s’il pouvait rester dans la petite boutique déserte de la station service. Je demandai à la dame de la caisse de jeter un œil sur lui, ce qu’elle accepta avec le sourire. Je retournai dans les sanitaires avec le petit M. où je lui changeai son pantalon.

Quand nous sortîmes, K. avait trouvé dans les rayons un jouet qui l’intéressait beaucoup : une étoile de shérif, un pistolet et une paire de menottes en plastique. Il me demanda s’il pouvait se l’offrir avec ce qu’il lui restait d’argent de poche, et je n’avais aucune raison de le lui refuser. Entre temps, deux gendarmes en uniforme étaient arrivés à la caisse. K. paya son achat et l’un des gendarmes lui demanda s’il voulait lui-même devenir gendarme, ou peut-être policier. K. acquiesça mais en précisant que ça ne serait malheureusement pas possible. J’étais derrière l’enfant, et je fis signe aux gendarmes que K. n’y voyait rien en agitant la main devant mes yeux. Les deux gendarmes se regardèrent, acquiescèrent d’un signe de tête et proposèrent à K. de faire un petit tour dans leur voiture, précisant qu’il pourrait mettre les gyrophares et passer un message radio. K. trépignait. L’un des gendarmes me demanda si je n’y voyais pas d’inconvénient, sachant qu’ils ne quitteraient pas l’aire d’autoroute. Comment refuser ?

J’emmenais M. jusqu’au car, expliquait l’affaire au chauffeur et les gendarmes m’invitèrent à me joindre à eux. Le chauffeur dit qu’il surveillerait les enfants et j’accompagnai donc K.
Le premier gendarme se mit au volant, le second pris K. sur ses genoux côté passager et je montai derrière, pas forcément très à l’aise d’ailleurs. On fit plusieurs fois le tour du parking, ils firent actionner le gyrophare par l’enfant, lui montrèrent l’ordinateur de bord – c’était il y a longtemps, et l’ordinateur en question avait un écran monochrome vert et tenait plus du minitel que de l’ordinateur à proprement parler -. Ils lui firent enfin passer un appel radio, l’enfant entendit la réponse et on nous déposa devant le bus. Les gendarmes accrochèrent l’étoile de shérif sur le pull de K. et serrèrent la main de l’enfant . Ils me firent un signe de tête et repartirent sans plus de discours. Nous montâmes dans le car, et le petit K. s’endormit la main sur son étoile.

Quand ses parents arrivèrent à la gare, ils lui demandèrent comment s’étaient passées les vacances.
« C’était génial, dit-il, je suis monté dans une voiture de gendarmes ! »

Les années ont passé. J’ignore ce qu’est devenu K. Pour ma part, je n’ai jamais réussi à haïr les forces de police et de gendarmerie comme il est de coutume en France.


Projet de loi sur la lutte contre le terrorisme

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Art 1- Tout propos raciste ou antisémite sera passible d’une peine de dix fiches de lecture d’ouvrages d’histoire ou assimilés (dont au moins Si c’est un homme de Primo Levi) à rendre dans les six mois. Obligation d’être abonné à une bibliothèque et de s’y rendre au moins une fois par mois. En cas de récidive, la peine sera doublée.

Art 1 bis – Tout usage des réseaux sociaux à des fins d’incitation à la haine raciale ou religieuse ou d’apologie du terrorisme sera passible de la lecture obligatoire du Bescherelle de la conjugaison, du Grevisse et tous les exercices du Bled (du CP au CM2) devront être effectués dans les deux ans qui suivent le délit. Un minimum de trois cents points devra être obtenu lors de la Certification Voltaire obligatoire.

Art 2 – Tout propos soutenant ou incitant au terrorisme sera passible d’une peine de douze fiches de lecture – dont au moins deux concernant des livres d’histoire ou assimilés et un classique de la littérature internationale – à rendre dans les six mois, d’un abonnement annuel au théâtre assorti d’une peine de sûreté d’une pièce par mois, et de l’obligation d’être abonné à une bibliothèque et de s’y rendre au moins une fois par mois.

Art 3 – Toute personne arrêtée alors qu’elle tente de rejoindre un groupe terroriste étranger sera passible de deux mois de service humanitaire dans un des pays touché par les exactions terroristes, suivi à son retour en France d’une peine de vingt-quatre fiches de lecture – concernant au moins trois classiques de la littérature internationale et cinq livres d’histoire ou assimilés – à rendre dans les douze mois. Abonnement à un théâtre assorti d’une peine de sûreté d’une pièce par mois. Visite mensuelle d’un musée obligatoire et obligation également de se rendre à la bibliothèque au moins une fois par mois.

Art 4 – Tous les frais inhérents à ces sanctions seront pris en charge par un fonds spécial antiterroriste.

Art 5 – Toute personne condamnée dans le cadre de cette loi pourra se faire accompagner par des enseignants spécialement affectés aux services antiterroristes.

Art 6 – Les familles des personnes condamnées pourront également être condamnées à des peines similaires. Un suivi social de ces familles devra être mis en œuvre par l’État français.

Art 7 – Nul ne pourra être condamné tant que ses besoins primaires – alimentation, logement, santé – ne seront pas comblés. Un relogement décent dans une autre région que celle d’origine pourra dès lors être proposé aux personnes et familles concernées, en particulier dans les régions de France frappées de désertification où les logements vides sont nombreux.

Art 8 – Une fois toutes ces peines effectuées, des formations professionnelles seront proposées aux condamnés, en particulier dans les métiers dits « en tension ».

Vu pour être annexé au projet de loi antiterroriste
par l’Assemblée nationale


Salman Rushdie, une autobiographie : Joseph Anton

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Habituellement, je ne me tourne pas volontiers vers les autobiographies : elles sont trop susceptibles de virer à l’auto-panégyrique et quoi qu’il n’existe pas de vie qui ne ferait un bon roman, il me semble que le principal intéressé est trop susceptible de manquer d’objectivité. Il suffit de prendre connaissance de l’autobiographie d’un personnage comme Lawrence d’Arabie pour s’en convaincre.

Néanmoins, Salman Rushdie a un parcours singulier : son parcours s’est inscrit malgré lui dans l’histoire contemporaine, et à travers l’histoire de la tristement célèbre fatwa prise à son encontre, c’est toute l’histoire de la montée de l’intégrisme religieux qu’on peut lire. De surcroît, les réactions gouvernementales à son sujet en disent long des rapports géopolitiques. Et puis Salman Rushdie est un excellent écrivain à la pensée acérée. J’ai donc dérogé à la règle pour me plonger dans son autobiographie : Joseph Anton.

Et quel fourmillement d’informations, de réflexions et de portraits ! Outre l’histoire de Rushdie lui-même, on découvre aussi les acteurs de sa face cachée. Le récit est peuplé d’éditeurs parfois d’un courage exceptionnel, souvent d’une incommensurable lâcheté ; de politiciens plus soucieux de leur image que de la défense de la liberté d’expression ; d’une gauche anglaise dont l’auteur attend beaucoup avant de devoir se résoudre à la voir choisir de ne pas perdre le vote des musulmans plutôt que de prendre parti pour un concept impalpable ; de gouvernements qui, à l’inverse, n’hésitent pas à soutenir un auteur menacé et d’autres encore qui préfèrent tout bonnement interdire un livre sans même l’avoir lu.

On découvre aussi la cuisine des services secrets, la façon d’agir des différents services d’états de protection des personnalités : de la démesure américaine à l’inhumanité du Raid français en passant par la discrétion absolue de la police norvégienne.

On croise beaucoup d’auteurs, cinéastes et musiciens : certains, tel Harold Pinter, ne baisseront jamais les bras dans le combat pour la liberté d’expression, d’autres, tel John le Carré, se montrent tout simplement égoïstes et odieux.

Enfin, cette aventure fournit à l’auteur le support à une profonde réflexion sur la place de la littérature dans le monde, dans l’histoire, sur la façon dont un livre naît et sur ce qu’il apporte au lecteur, dans l’absolu et indépendamment de l’histoire qu’il raconte.

Seul bémol au plaisir pris à la lecture de cet ouvrage d’une densité impressionnante : la description que fait Rushdie de certains points de sa vie privée donne l’impression de l’observer par un trou de serrure, et ça n’est absolument pas agréable. Alors que les tabloïds n’ont eut de cesse de le traquer comme ils savent si « bien » le faire, on aurait aimé qu’il s’abstienne de tomber dans le même travers de l’exposition publique de sa vie amoureuse.

On pardonne néanmoins à l’auteur ces quelques passages exhibitionnistes dans la mesure où l’ensemble de l’œuvre porte en elle une intelligence rare, un style puissant et de nombreuses clefs de compréhension tant de la nature humaine que du monde qui nous entoure.