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La forme et le fond

Il exulte le bougre. Il parle, il parle, il parle sans discontinuer. Il se gargarise de ses propres mots. Il fuit, aussi. Il évite l’échange, balaie les questions d’un geste. Habitué des médias qu’il est, il esquive le combat verbal en répondant à côté des questions et en monopolisant la parole. Il est dans ce studio de radio comme dans un poisson dans l’eau. Un gros poisson laid. Attends voir, mon gaillard : tu ne vas pas t’en tirer comme ça. Vas-y, parle, je me soumets. Je ne céderais pas à la tentation de te mettre une baffe. Pas tout de suite. Pas comme ça.
Et cet empaffé d’animateur qui le laisse me couper la parole sans broncher. Il se rend compte, je le vois, qu’il va être obligé de me laisser le dernier mot, avec son sourire condescendant à mon encontre. Il s’attend au consensus. Faible femme qui s’écrase en direct ne saurait nuire. L’heure tourne. Un peu de patience.

« Belle démonstration, Monsieur C. Je crois qu’après ça, personne ne pensera plus à vous taxer de misogynie ! Il nous reste deux minutes d’antenne, Madame V. ? Pouvez-vous réagir aux propos de Monsieur C. ? »

C’est à moi de jubiler.

« Monsieur C. vient de tenter de nous démontrer qu’il est un fervent défenseur du droit des femmes, nonobstant les propos dont nous le savons tous coutumier. Il a voulu nous montrer que le sexisme était mort de longue date. Pourtant nos auditeurs ont pu remarquer que sur les quarante-deux minutes d’émission, Monsieur C a monopolisé la parole pendant précisément trente et une minutes, aidé en cela par son complice animateur. Il ne vous a pas non plus échappé, chers auditeurs et auditrices, que Monsieur C. m’a systématiquement coupé la parole, ce que, par courtoisie, je ne me permets pas moi-même et sans pour autant être rappelé à l’ordre par celui qui était sensé encadrer ce débat. Il m’aurait fallut, pour intervenir, que je parle plus fort que lui : ce n’est pas ce que j’appelle un débat mais une démonstration de force. L’homme fort face à une faible femme qui ne peut qu’acquiésser. Il n’est guère nécessaire d’analyser votre discours condescendant, Monsieur C. : votre manière de procéder révèle en elle-même la place tout à fait secondaire que vous réservez aux femmes dans l’espace public. Vous avez méticuleusement évité de répondre aux rares questions pertinentes qui vous ont été posées ici en les noyant dans un flot de parole continue, ponctué de concepts complexes dont vous ne maîtrisez pourtant pas l’usage. La forme en dit long sur le fond. »

Quelques secondes de silence s’étirent. Le silence à la radio est rare. L’animateur a la bouche ouverte et les yeux ronds. Le visage habituellement rose porcin de Monsieur C. est passé au cramoisi de la fureur. Un technicien fait signe qu’il faut conclure avant le flash info. L’animateur l’annonce en bredouillant. La lumière qui indique que nous sommes hors antenne s’allume.

«  C’est un scandale ! hurle un Monsieur C. dégoulinant de sueur et tapant du point sur la table. Personne, vous entendez ? Personne ne m’humilie de la sorte en public sans conséquence !

– Je suis bien d’accord avec vous, une fois n’est pas coutume, Monsieur C. : il y a fort à parier que cette humiliation aura des conséquences sur vos prochains résultats électoraux ces jours prochains. »

Je ramasse mon sac et sors du studio d’un pas tranquille alors que dans mon dos, l’immonde Monsieur C. s’en prend à l’animateur qui n’a pas su inviter face à lui une femme qui saurait se taire.

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