Archives de Tag: lecture

La Flèche Jaune de Viktor Pelevine

411apasqhol-_sx361_bo1204203200_

La Flèche Jaune est un train, un train immense dont personne ne connaît ni le point de départ, ni celui d’arrivée. Et dans ce train, c’est toute la société russe post-soviétique qui voyage d’un passé inconnu vers un avenir incertain.

Ce court récit, parfait pour un voyage en TGV, n’est pourtant pas de la littérature de gare. Le portrait désabusé que Viktor Pelevine trace de la société russe est sous tendu par la plus fondamentale des questions métaphysiques : d’où venons-nous et pour aller où ? On pourrait lire La Flèche Jaune sans connaître la nationalité de l’auteur et la deviner en quelques pages : on retrouve ce surréalisme poisseux et sans illusion ni concession si propre à la littérature russe contemporaine. D’ailleurs, La Flèche Jaune peut être une bonne porte d’entrée pour cette sorte de littérature.

Publicités

Le Prince, la lune et les fornicateurs de Florent Kieffer

le-prince-la-lune-et-les-fornicateurs

On a plus ou moins de plaisir à découvrir et à faire découvrir un livre. Concernant ce petit ouvrage, on a très envie de le faire lire à tout le monde. Non qu’il s’agisse d’un chef d’œuvre : je parlerai plutôt de friandise.

Le Prince, la lune et les fornicateurs n’est pas vraiment un roman, mais plutôt un conte moderne. Il était une fois, dans un temps lointain, un royaume où tout le temps libre est utilisé pour se laisser aller à la fornication, au grand désespoir de l’Intendant qui décide de trouver tous les moyens possibles de lutter contre cette activité improductive en combattant l’existence même de l’érection. Avec pareil sujet, il eut été aisé de sombrer dans la vulgarité, dans l’érotisme à deux sous ou dans les lieux communs insupportables : Florent Kieffer évite pourtant tous ces écueils pour nous offrir au contraire un récit plein de finesse et d’humour.

Évidemment, ça n’est pas un conte pour enfants : destinés à celles et ceux qui ont au moins une vague idée de ce qu’est le désir sexuel, l’histoire n’aurait aucun intérêt pour des petits. Mais de par sa forme, et malgré le sujet traité, il s’adresse tout de même à la part d’enfant qui sommeille dans chaque adulte. C’est frais et réjouissant. C’est très facile à lire, si bien qu’il est accessible même aux lecteurs débutants, sans ennuyer les lecteurs confirmés : une vraie gageure pour un auteur !

Comme beaucoup de contes, il délivre une sorte de morale, mais une morale qui explose les cadres rigides que l’humanité n’a eu de cesse de dresser autour des questions de sexualité. On ne regrettera que le rôle secondaire réservé aux femmes dans ce récit, néanmoins, on rit assez pour pardonner.

Vous êtes encore là ? Mais enfin ? Vous devriez déjà être en train de découvrir les premières pages !


Crime d’honneur de Elif Shafak

9782264060525

À peine ai-je ouvert ce livre que je me suis dit : « ouille ». Et ce avant même de lire le premier mot du roman. C’est que j’ai regardé l’ours dans lequel figurait la mention : « Titre orginal : Honour ». Et quand un traducteur pervertit à ce point le titre d’un ouvrage, on peut s’attendre au pire pour la suite. En tout cas, on n’est pas dans de bonnes dispositions pour lui faire confiance. Et il se trouve que les qualités littéraires sont très inégalement réparties au fil du récit, et pas seulement parce qu’il est fait par plusieurs narrateurs.

On peut décider de passer outre le simple style, mais alors il faut une histoire palpitante. Hélas ! Malgré un sujet qui aurait pu être un parfait support pour relater la place des femmes dans la société kurde, et il semble bien que ça soit l’intention première de l’auteur, nous voilà face à une accumulation de personnages archétypaux jusqu’à la caricature et de grosses ficelles bonnes à amarrer un supertanker. Comment croire à la sage-femme sorcière telle qu’on peut la croiser trait pour trait dans n’importe quel roman vaguement fantasy pour adolescentes ? Comment croire au doux-dingue désincarné à en virer aigre ? Et pire que tout : comment ne pas s’agacer devant l’usage intempestif de la jumelle pour justifier un revers de situation qui se veut l’apothéose du roman ?

J’ai fini ce livre comme on termine une corvée avant de ne pas le ranger dans la bibliothèque, avec l’agacement que je ressens toutes les fois que je tombe sur une auteur qui se dit féministe en usant de clichés érodés pour œuvrer.


Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits de Salman Rushdie

1540-1

Je l’attendais depuis si longtemps qu’en théorie, j’aurais dû finir la lecture de Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits d’une seule traite. Mais il s’est vite avéré que ça aurait été du gâchis. Ceux qui connaissent déjà l’écriture de M. Rushdie savent quelle capacité de densification du récit il a, et lire trop vite serait la garantie de passer à côté de la moitié des détails : c’eut été dommage, tant et si bien que plus j’avançais dans la lecture, plus je déployais des trésors de créativité pour ralentir le rythme de façon à la faire durer plus longtemps : impossible de faire autrement.

Parce que des détails, il y en a autant que des grandes lignes et des personnages. Des personnages, il y en a autant d’humains – et de toutes les ethnies – que de magiques, et tout ce petit monde se mène une guerre impitoyable dans notre monde. Et quand je dis « dans notre monde », je pèse mes mots : il s’agit bien de notre monde tel qu’il est actuellement. C’est le combat entre la rationalité et la croyance, autant dire un combat aussi épique qu’humoristique.

Si on retrouve l’écriture alambiquée des Enfants de Minuit, on se rapproche beaucoup plus par le contenu de Haroun et la mer des Histoires, mais d’une façon bien plus destinée aux adultes et plus irrévérencieuse. Et c’est jubilatoire. On pourrait dire que c’est un conte, mais ça serait mentir : ce sont des centaines de contes antiques et contemporains qui s’entremêlent à la façon des Mille et une nuits, comme le titre l’annonçait.

Mais l’important n’est pas tant le récit en lui-même que ce qu’il provoque à terme sur le lecteur : impossible après la découverte de ce roman d’ouvrir un journal sans avoir envie de rire du pire. Non qu’il amoindrisse la gravité de la situation du monde, seulement voilà : Salman Rushdie décale notre regard d’une façon si ingénieuse qu’on ne peut plus regarder tout ça comme avant. Là où tout un chacun voit une guerre meurtrière, le lecteur de Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits verra une ultime bêtise de djinn qui finira par se dissoudre dans la rationalité et l’intelligence.

Quant à la conclusion, que je ne révélerai pas, elle ne pourra qu’obliger le lecteur à avancer d’un grand pas vers lui-même, et vous conviendrez que c’est un sacré cadeau de l’auteur.

Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits n’est peut-être pas le meilleur roman de M. Rushdie d’un point de vue purement littéraire, mais c’est sans doute le plus réjouissant, le plus accessible et le plus nécessaire à son époque. Entre conte et philosophie, c’est un livre qui grandit sans peser, et la garantie de passer un excellent moment un tout petit peu à côté de la réalité.


Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe

moi,-charlotte-simmons-509869

Plus qu’un écrivain Tom Wolfe est un chroniqueur de son époque, le Zola de l’Amérique contemporaine, le misérabilisme en moins et la psychologie des personnages pointue en plus.

Après nous avoir décrit entre autres choses les arcanes des précurseurs du LSD dans Acid Test, celles de Wall Street dans Le Bûcher des vanités, il s’arrête ici sur les universités d’élite américaines. Et, comme d’habitude, c’est sans concession qu’il nous présente un univers fait d’apparences et d’hypocrisie. Tom Wolfe semble guidé par une volonté de mettre le doigt sur la décadence où qu’elle se trouve et quelle que soit la forme qu’elle prend, sans pour autant manquer de tendresse pour ses personnages dont il bâtit le squelette en quelques phrases et à qui il donne chair en plusieurs centaines de pages qui se dévorent addictivement.

Aussi dense que soit ce roman, il est accessible à tous, ce qui fait de Tom Wolfe un auteur populaire au sens noble du terme : en ne prenant pas ses lecteurs pour des ignares, il les instruit sans les assommer. Et si c’est la meilleure, c’est loin d’être la seule raison pour laquelle il faut vraiment lire ses ouvrages, sans en craindre l’épaisseur.


Qu’Allah bénisse la France ! de Abd al Malik

9782226173126

Qu’Allah bénisse la France n’est pas une grande œuvre, certes. L’écriture est parfois maladroite, presque complexée, pourtant le fond réussit à faire oublier la forme.

Abd al Malik retrace son parcours des cités strasbourgeoises à sa découverte du soufisme après un passage dans les rangs de ce qu’on n’appelait pas encore alors les « radicalisés de l’Islam ». Et tout l’intérêt du récit est bien dans ces quartiers verticaux racontés de l’intérieur à l’époque où l’Islam de banlieue, que l’auteur qualifie de banlieue de l’Islam, recrute à tour de bras et se structure sur la base de l’ignorance et des frustrations.

Abd al Malik apparaît sans concession pour lui-même et lucide sur un phénomène alors naissant. Plus que le parcours de l’auteur, c’est ce qu’il dit de la France des années 90 qui est instructif. Ce petit livre donne un éclairage sur ce qui se déroule de nos jours et pour cela il vaut la peine d’être lu.


Les Filles d’Allah de Nedim Gürsel

Nedim_Gursel_10072010

Les filles d’Allah, ce sont les déesses pré-islamiques qui se partageaient les croyants de la Mecque avant l’arrivée de Mahomet : Lat, Manat et Uzza. Elles sont trois des quatre narrateurs de ce roman qui se penche tant sur le développement de l’Islam que sur l’histoire récente de la Turquie grâce au quatrième narrateur qu’est l’auteur lui-même.

Entre histoire, poésie et mythologie, Nedim Gürsel nous emmène dans un voyage très instructif dans le temps. On découvre les mythes pré-islamiques, non sans écho aux Versets Sataniques de Rushdie, l’histoire du prophète de l’Islam et le développement du nationalisme turc. Au delà, il nous raconte aussi comment un enfant grandit dans la peur de l’enfer, comment la foi se forge et se délite, comment l’horreur de la guerre entre en résonance avec l’horreur de l’enfer promis aux mécréants et aux pécheurs.

Aussi didactique soit-il, ça n’en est pas moins un roman admirablement mené et terriblement bien écrit. Sans être à proprement parlé un pamphlet – c’est bien trop poétique pour ça – Les Filles d’Allah n’en est pas moins une critique de l’intégrisme religieux autant que du nationalisme.

Évidemment, Nedim Gürsel a dû faire face, en Turquie, à l’accusation de blasphème pour ce roman, quoi qu’on est en droit de se demander si ça n’est pas plutôt son rejet du nationalisme qui a réellement posé problème pour ses accusateurs.


La Mort Blanche de Frank Herbert

couverture-la-mort-blanche-frank-herbert

Frank Herbert est agaçant. Si, vraiment. Il est agaçant parce qu’il ne se contente pas d’être visionnaire, encore faut-il qu’il le soit avec style.

La Mort Blanche est un roman d’anticipation évidemment scientifique, à mi-chemin entre le polar et la philosophie. On pourrait le résumer en expliquant qu’un biologiste devient fou après la mort de sa femme et de ses enfants victimes d’un attentat et fabrique un virus qui ne tue que les femmes, mais ça ne suffit absolument pas, car cette histoire n’est qu’un support à moult réflexions politico-religieuses et éthiques.

Frank Herbert vient ici nous interroger sur le développement des sciences en général et de la génétique en particulier : n’y a-t-il pas un danger énorme dans un monde où un nombre incalculable de gens ont suffisamment de connaissances complexes capables de détruire l’humanité ? En cas de danger imminent pour l’humanité, les politiciens et les religions ne resteraient-ils pas ce qu’ils sont, capables de manipulations épouvantables qui ne feraient que renforcer le danger ? Un fou est-il réellement responsable de ses actes, même si ses actes conduisent à la destruction de l’humanité ?
Le plus inquiétant, c’est que toutes ces questions qu’il soulevait en 1982, à une époque où la recherche génétique n’était pas aussi avancée qu’aujourd’hui n’ont jamais été autant d’actualité : non seulement le terrorisme est partout, mais en plus les techniques génétiques qu’il imaginait à l’époque existent désormais.

Et ça rend la lecture de La Mort Blanche absolument indispensable.


2084 de Boualem Sansal

2084-la-fin-du-monde

Arrêtez immédiatement ce que vous êtes en train de faire, il y a peu de chance que ça soit aussi prenant que la lecture de 2084.

Boualem Sansal, qui a maintes fois écrit sur les dangers de l’islam politique, condense ici les fruits de sa réflexion en un roman post-apocalyptique dans lequel les intégristes de l’Islam ont gagné. Ils ont gagné et se sont inspirés de l’Angsoc et de la novlangue d’Orwell pour créer leur fonctionnement politique et leur langue, car 2084 n’a rien du plagiat : il est construit dans la lignée de 1984.

La soumission de tout un peuple, immense, est forcément au cœur du propos. La barbarie n’a pas plus de limite que la culture de la délation et de l’ignorance. Aucune femme n’est évidemment visible dans l’espace public. La misère est immense, mais chacun s’y soumet volontiers en récitant quelques versets du nouveau livre sacré. La guerre est permanente, même si personne ne sait qui est l’ennemi, qui par ailleurs n’est pas censé exister puisque la religion nouvelle a soumis le reste du monde. Les dictatures composent fort bien avec leurs paradoxes.

Avec cette description de ce futur qui n’est pas à souhaiter, Boualem Sansal parle évidemment à ses contemporains. Il pointe le danger qu’il y a à sous-estimer la puissance destructrice des intégristes, mais aussi celui de ne pas se pencher au chevet d’une religion contemporaine bien réelle et bien malade.

Outre son contenu passionnant, 2084 est un roman terriblement bien écrit. Si j’accorde peu d’importance aux prix littéraires, force est de constater que celui délivré par l’Académie Française est au moins une garantie de belle langue.

Enfin, Boualem Sansal a fini de me convaincre, si besoin était, que la littérature politique, sociale, la littérature de combat en quelque sorte, se trouve de l’autre côté de la Méditerranée. La France se contente facilement de romans qui sont à la littérature ce que les téléfilms romantiques sont au cinéma, ou, pire, de cette littérature réactionnaire qui fait les choux gras de la presse. De Boualem Sansal à Kamel Daoud en passant par Rachid Boudjera, la littérature algérienne n’hésite pas à secouer les lecteurs, les idées reçues et le prêt-à-penser. Et pour ma part : j’en redemande à l’infini.


Le Sommeil de la raison de Juan Miguel Aguilera

audiable116-2006

Me voilà bien gênée aux entournures pour aborder la critique de cet ouvrage. En effet, j’ai la sensation que ce que j’ai à lui reprocher émane plus de la traduction que de l’auteur lui-même. Mais commençons par le commencement.

L’histoire se déroule au XVIe siècle et nous fait croiser le chemin de quelques personnages historiques notoires, de Charles Quint à Érasme, de Jérôme Bosch à Ignace de Loyola. Quoiqu’il s’agisse d’une œuvre de fiction tendant à la fantasy, mêler l’imaginaire à la réalité est un parti pris original et intéressant. L’Inquisition fait alors rage, il n’y a donc rien d’étrange à inclure des histoires de sorcellerie à cette époque. Quant aux tableaux de Bosch, personne ne penserait à nier la charge magique ou démoniaque qu’ils portent. Qu’ils soient le support à un tel récit est en soi une bonne idée. L’ensemble aurait pu être un excellent roman sans les éléments qui suivent.

Tout d’abord, on est très vite dérangé par l’apparition fréquente de l’adverbe «presque ». Pas un seul chapitre sans ce symbole d’approximation. Tout semble « presque » quelque chose, sauf quand tout est « mystérieux », autre mot dont l’usage abusif rend l’ensemble fade. Les choses et événements du roman pourraient être hermétiques, ténébreux, secrets, voilés, pourquoi pas cabalistiques ou auguraux, voire énigmatiques, mais non. Ils sont « mystérieux », ad nauseam. Alors évidemment, on se retrouve à être dérangé dans notre lecture par ce manque de style. Et pas seulement pour des raisons de vocabulaire. Tout est rédigé avec la même tension. Que les personnages soient en train d’échanger paisiblement au bastingage d’un navire ou de fuir une horde de démons, la tension est la même. Ce qui donne une narration d’une épouvantable platitude.

On commence à franchement s’agacer quand apparaissent au fil du récit les « Allemands ». Oui oui, des Allemands au début du XVIe siècle ! Que l’Allemagne n’existe pas comme telle à l’époque ne semble poser de souci à personne … Jusqu’à ce que soudain, l’auteur ou le traducteur s’aperçoive de son erreur, et voilà qu’on ne parle plus des « Allemands », mais des « Germains ». Paf ! Comme ça, d’un coup, sans prévenir ! Voilà bien le genre d’approximation soudainement rectifiée sans correction de ce qui précède qui chatouille un peu.

Et puis survient ce moment où on s’aperçoit très clairement que nous sommes au moins pour partie face à un sérieux problème de traduction. Sous nos yeux apparaît la phrase « Le naturel les guida dans la forêt. » Et on comprend dans le contexte que le mot « naturel » est ici utilisé en lieu et place d’ « autochtone ». Et c’est vraiment embêtant car en français, ça ne veut rien dire. N’étant pas hispanophone, j’ignore si un mot espagnol peut induire en erreur : je ne peux que le supposer. Mais le récit est de nombreuses fois émaillé de ce genre d’erreurs et c’est parfaitement insupportable.

Il est possible que Le sommeil de la raison soit un roman agréable dans sa langue d’origine. Je ne peux que le supposer. Le scénario n’est pas mauvais en soi, mais l’écriture, le manque de style et les erreurs impardonnables posent un très sérieux problème : ils gâchent complètement le plaisir de la lecture.

Aussi serais-je bien en peine de vous en recommander la lecture.