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Vie et destin – Vassili Grossman

Par où commencer pour vous résumer les 1200 pages très denses de ce roman qui en est à peine un ? Eh bien commençons par là : si c’est un roman, on est très vite happé par son réalisme cru, et on en comprend aisément la cause en découvrant la biographie de Vassili Grossman. Issu d’une famille bourgeoise juive, il était à la base ingénieur chimiste. Il a travaillé dans une mine, ignore comment il a pu être épargné par les premières purges soviétiques contrairement à d’autres membres de sa famille, il a dû se battre pour éviter le goulag à son épouse et quand la guerre a éclaté, il est devenu correspondant de guerre à Stalingrad.

Vie et destin relate la vie d’une famille Russe juive à travers la guerre, du siège de Stalingrad aux camps de concentration nazis, de l’Académie des Sciences soviétiques aux camps d’internement russes, de Moscou aux petites villes de province. Et on comprend tout de suite mieux le réalisme du récit. Il nous décrit le quotidien des habitants de Stalingrad assiégée, la famine, la peur instillée par le régime de Staline dans tout le pays et le poids d’une administration centrale toute puissante. Loin de se contenter de descriptions, les chapitres plus ou moins romanesques sont entrecoupés de réflexions profondes sur des sujets variés et, pour certains, intemporels. Jusqu’à la lecture de Grossman, je n’avais jamais vraiment compris pourquoi faire la différence entre racisme et antisémitisme. En quelques pages, il m’a fait comprendre l’évidence, que je vous laisserai découvrir car personne ne l’a jamais aussi bien expliqué que lui. En outre, ses propos sur la surveillance de masse du régime de Staline sont terriblement d’actualité. Ses réflexions sur le collectivisme devraient calmer plus d’un utopiste de notre époque. Et mettant en parallèle les réalités du nazisme et du communisme, il creuse la question des idéologies qui promettent des lendemains qui chantent, tranchant sans naïveté : elles ne peuvent mener qu’à des purges et des massacres.

Vassili Grossman a terminé la rédaction de Vie et destin en 1962. Le KGB lui est tombé dessus, son manuscrit a été saisi ainsi que les rouleaux encreurs de sa machine à écrire. Cette œuvre aurait pu disparaître à jamais. Heureusement pour nous, car c’est un document précieux, Andreï Sakharov en a fait sortir une copie du pays. Il sera publié à l’ouest au début des années 80, et en Russie seulement après la chute du mur.

Vie et destin m’apparaît comme un ouvrage qu’on doit lire. Il est indispensable, riche, dense. Mais je ne vais pas vous mentir : ça n’est pas une mince affaire que de s’y attaquer. Outre sa longueur, le nombre des personnages ne simplifie pas la lecture. Et ça n’est rien encore en comparaison du fond. Mais c’est ainsi : il faut souvent se donner un peu de peine pour accéder au meilleur. Entre Histoire, histoire des idées, philosophie, politique et sociologie, Vie et destin est désormais rangé dans ma bibliothèque sur l’étagère des indispensables chefs d’œuvre, de ces livres qui appartiennent ou devraient appartenir au patrimoine mondial de l’humanité.

Une petite note, pour conclure, au sujet du Livre de poche qui publie cet ouvrage : quand on est responsable de la publication d’une telle œuvre, il est absolument honteux d’y laisser traîner autant de fautes. C’est inqualifiable de maltraiter ainsi un chef d’œuvre. Je ne les ai pas comptées, mais j’ai maudit au moins vingt fois cet éditeur pour son travail lamentable. Si vous l’achetez, sachez qu’il est aussi publié par Pocket : peut-être, mais je n’ai pas vérifié, ont-ils fait un travail plus respectueux à ce niveau que le Livre de poche.

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Le goût du lait

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Je crois que je devais avoir six ou sept ans quand le camion de la ferme a cessé de passer dans notre quartier pour vendre ses produits, pourtant, je m’en souviens bien. C’était un Citroën, ceux en tôle ondulée. Il passait une fois par semaine, s’arrêtait sur la petite place où nous vivions – à l’époque, c’était encore une pelouse où se réunissait un club canin tous les dimanches, maintenant c’est un crottoire en terre battue – il klaxonnait, ouvrait sa porte latérale et on allait lui acheter sa production.
Il vendait des légumes, qui étaient posés en tas, à même le sol de la camionnette, et il vendait du beurre et du lait. Le beurre n’était pas découpé en briquette : c’était une grosse motte très jaune l’été et plus pâle l’hiver, dans laquelle on découpait des livres et des demi-livres à la spatule. Le lait était gardé dans un immense pot à lait, et le monsieur nous remplissait notre réplique miniature à la louche. Je n’ai pas souvenir que le lait été réfrigéré. Par contre, je n’ai jamais oublié son odeur quand on le faisait bouillir. J’adorai rester juchée sur une chaise pour regarder la peau se former sur le dessus de la casserole. On récupérait ce gras, et on le mangeait sur une tartine. Le lait chaud, on le buvait le matin ou le dimanche soir.

Mais un jour, la camionnette a cessé de venir, et on a acheté du lait en brique. Tout le monde avait l’air de trouver ça plus pratique, mais très vite, j’ai oublié le goût du lait. Il aura fallu bien des années avant que je ne retrouve cette saveur forte et grasse. C’est d’ailleurs à la première gorgée de lait depuis que m’est revenu le souvenir de la camionnette.


Les Chroniques agricoles : joies et tristesses

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Je suis triste. Vraiment triste : je viens d’apprendre que l’une de mes vaches préférées est gravement malade. Hier, déjà, je me doutais qu’elle n’allait pas bien : elle marchait en queue de troupeau alors que d’habitude elle évolue plutôt dans le tiers de tête, elle est passée première à la traite alors que d’habitude elle passe avec le troisième groupe, elle n’avait presque pas de lait et en plus elle avait les trayons froids. Évidemment, je l’ai signalé à l’éleveur, mais il avait déjà appelé le véto pour aujourd’hui. Vous imaginez bien que si je vois qu’une vache n’est pas en forme, son éleveur l’a forcément vu avant moi.

Alors aujourd’hui, je suis allée aux nouvelles, mais elles ne sont pas bonnes du tout. Elle a une infection dans les intestins, je n’ai pas retenu le nom de la bactérie coupable, qui provoque une occlusion. C’est inopérable. Le véto voulait euthanasier, mais, comme je vous l’ai déjà dit, l’éleveur n’euthanasie que s’il est sûr qu’il n’y a aucune chance de sauver la bête malade. Alors elle a un gros traitement. Si elle passe le week-end, ça pourra aller. Peut-être. Sinon, le véto reviendra lundi pour la piqûre finale.

La plupart du temps, bosser avec des animaux, c’est vraiment chouette. Mais travailler avec du vivant, c’est forcément aussi côtoyer la mort.

Je vais quand même essayer d’espérer que je retrouverai Jamila la semaine prochaine …


Vivre, ensemble.

Kermesse de village, Bruegel

Dans la banlieue sud du village, nous sommes une demi-douzaine de foyers, natifs ou « pièces rapportées », qui partageons des tas de choses. Du foin, des bras, du café, des balades de chiens … On ne se croise jamais sans au moins échanger quelques phrases. On prend et on donne des nouvelles des uns aux autres, à deux ou à quatre pattes. C’est un contact quasi-quotidien et pourtant très diffus. Ponctuellement, on peut prendre l’apéro ou casser la croûte ensemble, et c’est toujours un moment d’amusement. Ça n’a jamais eu lieu, mais je ne doute pasque si on mettait tout ce monde là dans une grande pièce, ça serait une soirée avec son lot de fous rires.

Ça n’a rien d’une quelconque communauté hippie. Aucun de nous n’a vraiment choisi d’avoir les autres pour « voisins ». Des catholiques très pratiquants doivent composer avec des bouffeurs de curés, et inversement. Politiquement, on a un spectre qui s’étend de la vieille droite sociale à l’extrême-gauche anarchiste en passant par des cases qui ne portent pas de nom. Des écologistes côtoient l’agriculture conventionnelle. Les patriarches doivent faire avec ma présence.

Et ça marche. Personne ne crie en agitant les bras. On râle parfois un peu et puis ça passe. Et la clef est très simple : chacun a pris le temps de sonder l’autre, par petites touches, de façon à savoir où sont les pierres d’achoppement. Et ainsi, on peut les éviter. A quoi bon s’engueuler sur des idées quand il y a des patates à ramasser, un cheval à soigner, un veau à faire naître, une lettre à écrire ou un problème de connexion Internet à résoudre ?

Et puis, qui préfère vivre dans un environnement hostile plutôt que convivial ?

Personne ne sacrifie rien et tout le monde y gagne.

Quand je suis fatiguée du spectacle affligeant du personnel politique et des médias, j’emmène le chien en balade en sachant que là, dehors, il y a des gens qui ne parlent jamais de « vivre ensemble ».


Une boutique de rêve

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Bien des années après avoir quitté cette petite ville de Provence, je me souvenais encore de cette petite boutique de livres d’occasion située dans une ruelle tortueuse. Rien, nulle part, n’en indiquait la direction. On arrivait là en se promenant dans cette vieille cité, au hasard des traverses où les sommets des hautes et étroites bâtisses semblaient s’être rapprochés au fil du temps. Le soleil n’atteignait jamais les pavés, et on venait chercher là un peu de fraîcheur – toute relative – lors des chaudes journées d’été.

On pénétrait dans cette échoppe par une porte vitrée gravée de lettres gothiques dorées. Une cloche tintait et on découvrait alors un incroyable labyrinthe de piles bancales de vieux ouvrages et d’autres plus récents dans une toute petite pièce surchargée en son centre d’étagères. On ne pouvait circuler entre elles que de profil, en veillant à ne pas même effleurer les amoncellements de livres posés à même le sol. Il y avait là les livres d’histoire, entreposés jusqu’aux poutres sombres et massives du plafond. À gauche de cette pièce, en face de la porte, montait un escalier de bois vermoulu qui grinçait à chaque pas. Contre le mur, tout le long de cet escalier, sur des étagères bancales, on trouvait les récits de science-fiction, et sur la mezzanine pas moins encombrée que la pièce du bas, les livres de littérature générale. Dans toute l’échoppe flottait une odeur de poussière.

Le bureau surchargé de vieux papiers du bouquiniste était au fond de la boutique, au rez-de-chaussée. C’était un meuble massif en acajou recouvert d’un sous main en cuir brun sur lequel trônait une lampe de juriste qui diffusait sa lueur glauque dans cette sombre boutique sans autre éclairage. Le bouquiniste lui-même avait l’air aussi âgé que sa boutique. Il portait de petites lunettes aux verres épais cerclés de métal sur un nez qu’il avait proéminent et sous des sourcils broussailleux. Il ne levait le nez de sa lecture en cours qu’à contrecœur et juste le temps d’encaisser le prix des livres qu’on achetait. Je n’ai jamais entendu le son de sa voix : dans le meilleur des cas, il se contentait de grommeler à l’entrée d’un client. Quel que soit le livre qu’on cherchait, on le trouvait toujours chez lui, pas toujours en bon état et systématiquement poussiéreux. Mais il fallait le chercher soi-même dans le classement foutraque de la boutique : le propriétaire ne répondait jamais aux questions qu’on pouvait lui poser, trop absorbé qu’il était par ses propres lectures.

Quelques années après avoir quitté cette petite ville, le hasard m’y mena de nouveau. Je décidai donc de retourner dans cette bouquinerie bien fournie. J’arpentai les rues et les traverses un long moment sans jamais retrouver la boutique ni rien qui lui ressembla, alors qu’aucune rénovation n’avait été réalisée entre-temps dans ce vieux centre bourg. Je retrouvai bien l’étroite ruelle en question, mais de la boutique : nul signe. Après un long moment à errer ainsi, je questionnai une vieille dame qui passait par là. Elle me soutint que jamais à sa connaissance il n’y avait eu de bouquiniste dans ce quartier où elle était née. Je la laissai partir et interrogeai un autre passant qui me fit la même réponse.

Je me questionnais longtemps à ce sujet. Ne croyant guère aux boutiques magiques qui disparaissent, je dus me rendre à l’évidence : j’avais rêvé l’existence de cette bouquinerie avec une telle force que son souvenir c’était installée dans ma mémoire comme n’importe quel lieu bien réel.


Art et gueules cassées

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C’était il y a maintenant plus de dix ans, mais ça m’a marquée pour le restant de mes jours.
Le Conseil Général des Bouches-du-Rhône proposait une exposition gratuite de l’excellent photographe iranien Reza, et je n’aurais raté ça pour rien au monde. D’autant que comme je travaillais alors la nuit, j’avais toute la journée pour ce genre d’activité.
Histoire de joindre d’utile à l’agréable, et parce que je n’étais pas vraiment capable de dresser une barrière entre le travail et le reste de ma vie, je proposai aux usagers de la structure d’accueil pour personnes toxicomanes où je bossai, en accord avec le chef qui avait oublié d’être con, de m’accompagner. En espérant qu’ils ne profitent pas des toilettes du CG pour s’injecter ou de choisir le milieu de l’expo pour s’entre-taper dessus comme cela arrivait parfois, surtout entre les russes et les musulmans qui ne pouvaient mutuellement pas s’encadrer – la guerre en Tchétchénie sévissait encore.

Trois d’entre-eux acceptèrent. A vrai dire, je ne suis pas du tout certaine qu’ils comprirent exactement ce que je leur proposai, mais l’inénarrable Valery, le très remuant jeune Anton et le complètement à la ramasse Omar acceptèrent de me suivre parce qu’ils acceptaient toujours tout ce que je leur proposai. Par sympathie, peut-être ; pour échapper quelques heures de temps en temps à leur quotidien de galère, c’est certain.

Valery et Anton étaient russes et parlaient un français aléatoire. Omar, lui, maîtrisait la langue quand il était en état de la parler, ce qui arrivait rarement.
Nous voilà donc emmenant notre cour des miracles quotidienne dans un énorme bâtiment moderne et plutôt classe, dans une exposition où il n’y avait pas foule, mais où ceux qui déambulaient entre les immenses photographies étaient propres sur eux, pour ne pas dire guindés. Nous fîmes fi des habituels regards de travers, même si ça me faisait toujours monter le rouge de la colère aux oreilles.

Alors que ces propres-sur-eux passaient devant chaque photographie en les regardant à peine mais en s’ébaubissant bruyamment, mes trois gueules cassées et moi-même nous arrêtions longuement devant chaque œuvre, silencieusement, presque religieusement.
Il faut vous dire, si vous ne connaissez pas Reza, que ses portraits ne sont pas seulement beaux. Ils sont terriblement émouvants, ils portent en eux toute la souffrance du monde et toute la beauté des âmes damnées.

Plus nous avancions, plus mes trois protégés étaient silencieux. Le bon peuple bien habillé n’a pas eu à subir le moindre débordement de leur part. Aucun d’eux n’a pensé à aller profiter des toilettes propres. Chacun s’arrêtait longuement devant chaque image. Et puis ce qui devait arriver arriva : chacun d’eux trouva le portrait qui lui parlait le plus, et pleura devant.
Valery pleura devant le portrait d’un homme russe qui avait les portraits de Lénine et de Staline tatoués sur le torse. Quand il se repris, il m’expliqua, la voix tremblante et le français toujours aussi improbable, que c’était une pratique courante sous le régime communiste pour éviter d’être fusillé. Anton pleura devant le portrait d’un mineur chinois. Ne me demandez pas pourquoi : lui si volubile d’habitude s’est muré dans le silence. Quant à Omar, c’est l’image d’une petite fille qui vendait ses jouets dans les rues de Sarajevo qui l’arrêta. Aucun d’eux n’était en capacité de lire les notices des photos. Ils n’en avaient de toute façon nullement besoin.

Les réfugiés, migrants, drogués, délinquants et clochards auprès de qui je travaillais alors m’ont appris bien des choses. Ce jour-là, ils m’ont transmis une notion essentielle : il n’y a aucune condition requise pour être sensible à l’art. Il suffit d’être humain.


« J’ai changé » – Être et avoir été

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Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu la petite phrase « tu as changé » s’abattre comme un couperet venant mettre un terme à toute argumentation, une condamnation ferme sans rédemption possible. On pourrait croire que c’est une sentence qui s’abat l’âge avançant, mais d’aussi loin que je me souvienne, il y a toujours eu des gens pour considérer tout changement comme inacceptable. Pendant des années, ça a même constitué le carburant principal de mon moteur à déménager. Quand commençaient à tomber les « tu as changé », je savais qu’il était temps de partir car ailleurs, on ne savait pas comment j’étais, on ne pouvait que m’accueillir comme je suis.

Oui, maintes fois j’ai changé. J’ai changé d’opinion et de façon de vivre. Il me semble d’ailleurs que c’est cela, vivre : changer. On promène nos préjugés sur les chemins de la réalité, et c’est ainsi qu’ils se dissolvent – ou se renforcent. Mais ce ne sont alors plus vraiment des préjugés. On balade nos certitudes sur les routes de l’inconnu, et c’est ainsi qu’on mesure sur quels vides elles s’appuient. Si on est un peu curieux, on comble ces vides, on consolide nos certitudes ou on les annihile, parfois à tout jamais.

J’ai cru en des tas de choses. J’ai cru croire en Dieu. J’ai cru que les pauvres étaient gentils par nature. J’ai cru que les riches étaient mauvais par devenir. J’ai cru que les agriculteurs étaient tous des salauds égoïstes. J’ai cru que l’élevage d’animaux était forcément immonde. J’ai cru que les bretons étaient pénibles, avec leurs particularités régionales. J’ai cru que le vote ne servait à rien. J’ai cru que la police ne servait qu’à nous enquiquiner. J’ai cru que l’autogestion était possible. J’ai cru que l’Europe était une mauvaise idée. J’ai cru que la Roumanie était bucolique. J’ai cru que Marseille était invivable. J’ai cru que manger des animaux était atroce. J’ai cru que les médicaments étaient mauvais. J’ai même cru que je valais mieux que la moyenne des humains. J’ai cru en beaucoup de choses qui avaient valeur de certitudes. Mais j’ai aussi cru bon de quand même chercher à vérifier ce que je croyais.

J’ai vu des pauvres s’entre-tuer. J’ai vu des riches pleins de bonté. J’ai vu des agriculteurs pollueurs mais moins que généreux. J’ai vu des agriculteurs bio à qui je ne confierais pas mon chien. J’ai vu des éleveurs pleurer pour une vache malade. J’ai rencontré la culture bretonne et je l’ai adoptée plus encore qu’elle ne m’a accueillie. J’ai eu besoin de la police et elle s’est montrée à la hauteur. J’ai été candidate à une élection et ça m’a énormément appris. J’ai appris aussi à connaître l’Europe et je l’ai aimée. J’ai vu la Roumanie post-industrielle qui n’a rien de bucolique. J’ai vu beaucoup de tentatives d’autogestion se dissoudre dans le charisme ou la tyrannie d’un seul ou d’un petit groupe. J’ai aimé vivre à Marseille autant que ça m’a épuisée. J’élève des poulets que je tue moi-même et je les trouve délicieux. J’ai survécu à une pneumonie sans séquelle grâce aux antibiotiques. L’hypothèse de Dieu était une voie sans issue. Après tout ça, je sais que je ne vaux ni mieux ni moins bien qu’un autre et que mes certitudes d’aujourd’hui ont encore le temps de devenir des croyances d’hier.

Oui, j’ai changé. Et à tout prendre, je préférerais qu’on m’alerte le jour où je ne changerai plus. Le couperet de « tu n’as pas changé » me vexerait sans nul doute, mais j’aurais une vraie raison de m’y arrêter pour y remédier. Ou alors, c’est qu’il sera grand-temps, pour le dernier changement, de disperser mes cendres aux quatre vents.


Bien-être et décadence

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Quand je regarde les listes de parution de livres, deux genres semblent être particulièrement à la mode.

Il y a d’abord le genre « bien-être ». Les bouquins que si tu les lis, tu seras un sur-être vachement balaise du psychique, beau, intelligent et heureux. Dans cette catégorie de livres, il y a des titres assez incroyables. Ça va du « Charme discret des intestins » (qui t’explique donc que pour être heureux il faut être gentil avec tes intestins), à « Comment j’ai décroché du sucre » (en cherchant bien on doit trouver le même avec la viande, le gluten et le Nutella), en passant par « Le système quantique de Kinslow » (parce que « quantique » c’est tendance, alors on le met à toutes les sauces et tant pis si ça ne veut rien dire). Et il y a au même rayon tous les manuels de yoga, « soins énergétiques », méthodes de jeûne : tout un tas de conseils plus ou moins abracadabrantesques (et contradictoires) pour avoir un esprit illuminé dans un corps resplendissant.

L’autre genre, ce sont les témoignages. En général y est accolé l’adjectif « bouleversant » et un titre à rallonge : « J’avais 12 ans, j’ai pris mon vélo et je suis partie à l’école », « Le jour où j’ai pu pardonner les crachats de ma mère », « Le silence des autres – Victime de son père pendant 28 ans ».

L’immense majorité de ces livres sont écrits par des femmes qui déballent leurs sacs d’histoires tristes avec la pudeur d’une actrice X et un style qui ferait passer Musso pour un génie littéraire. Je ne serais guère étonnée cependant que les voyeurs qui se repaissent de ces récits vilipendent par ailleurs l’exhibitionnisme pornographique.

L’édition fait son beurre sur le paraître et le malheur et elle aurait tort de s’en priver puisque ça fonctionne très bien. D’un côté, on vend des sacs de larmes, de l’autre, on propose des anxiolytiques. Dommage que la loi sur le prix unique du livre ne permette pas de vendre des packs complets : pour toute rasade de misérabilisme achetée, cent pages de soulagement offertes ! Trois viols commandés, un régime sans sel en cadeau ! Un cancer du sein, deux enlèvements : trois raisons de lire le gourou de la médecine quantique !

Malheureusement, l’édition a autant d’imagination que les auteurs qu’elle publie et on ne verra jamais de telles campagnes de communication. C’est fort dommage, le PIB s’en porterait mieux.


Les héros oubliés : Susan Travers

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Susan Travers est née à Londres en 1909. Son père est amiral de la marine de guerre britannique, et il espère bien faire de sa fille une dame « comme il faut ». Pour ce faire, elle est confiée à un internat, où elle ne fera pas grand-chose d’autre que de penser aux hommes. Elle devient un temps joueuse de tennis professionnelle. Et puis vient la guerre.

Été 1939, Susan est chez une amie, «dans un château charmant ». Elle joue au baccara et flirte avec un jeune homme. Elle s’engage pourtant. Elle souhaite conduire des ambulances de la Croix-Rouge. Elle est envoyée en Finlande, en Norvège puis en Suède, où elle fait des lits et soigne des engelures. En juillet 1940, elle atterrit chez les Français libres à Londres, et obtient de partir pour l’Afrique, comme infirmière. Interdit de sympathiser avec les hommes, dit le règlement. En route pour la corne de l’Afrique, elle tombe amoureuse de Dimitri Amilakvari, prince russe si beau dans son uniforme de commandant de la Légion étrangère française. Quelques mois plus tard, c’est au volant d’une Humber qu’elle transporte la 13e Demi-Brigade de la Légion Étrangère vers l’Erythrée. En Syrie, le commandant des Français libres d’Afrique, Marie-Pierre Koenig, lui fait oublier son légionnaire russe. « Adjudant Travers, vous serez mon nouveau chauffeur ! » ordonne Koenig. Chauffeur et maîtresse, aussi, pendant deux ans. Que voulez-vous ? Susan aime les hommes, qui le lui rendent bien !

Ce sera à Bir Hakeim, avant-poste dans le désert libyen qu’elle s’illustrera une première fois. Seule femme parmi quatre mille hommes, Susan campe dans un demi-souterrain pendant des mois en attendant Rommel aux côtés de Koenig. En juin, c’est le siège. Un déluge de feu tombe sur le camp. Le 10, par une nuit sans lune, Koenig décide de franchir les lignes ennemies. Susan le conduit à la bataille, dans une Ford exténuée. La colonne au sein de laquelle se trouve leur véhicule traverse un champ de mines, sous le feu des mitrailleuses. Koenig à l’arrière, lui donne ses ordres à coups de pied dans le dos, Amilakvari, le prince russe, joue les copilotes à ses côtés. Elle avance entre les balles, les mines, les obus. Un obus crève le toit du véhicule, Susan le remet immédiatement en état. Koenig ordonne alors à Susan Travers de porter leur véhicule en tête de la colonne : «  Nous devons passer en tête. Si nous y arrivons, ils nous suivront. Ce fut alors une sensation fantastique, rouler aussi vite que possible au milieu de la nuit. Mon principal souci était que le moteur tienne le coup. » écrira-t-elle plus tard. La colonne atteint les lignes britanniques. Sur le véhicule de Susan, on relève onze impacts et les amortisseurs comme les freins étaient hors d’usage.

Le lendemain, Rommel est battu. « Félicitations, la Miss », dit Koenig.

En avril 1944, on la retrouve en Italie auprès de l’armée américaine. Il s’agit de chasser les troupes allemandes de la péninsules italiennes. Les femmes ne sont pas autorisées par les américains à agir dans les troupes : Susan se cache les cheveux et accompagne la 13e Demi-Brigade de la Légion Étrangère. Elle est bientôt acceptée et devient le chauffeur d’un Général américain avant de conduire des blessés français et américains des champs de bataille jusqu’aux hôpitaux de campagne. Parfois, elle offre à des paysans, minés par la faim et la pauvreté, un salami, un parmesan ou des bouteilles de vin qu’elle a découverts dans les gravats de cuisines ou d’épiceries.

En juin 1944, Susan fête avec les officiers la prise de Rome.

Au volant de son gros camion, Susan Travers suit le corps expéditionnaire français au cours de la bataille de Provence, puis de la libération des villes de Toulon, Avignon et Lyon. Après la bataille d’Autun, une ambulance anglaise, difficile à manier, lui est confiée. Elle conduit parfois également la Citroën du commandant de la compagnie.

De septembre à novembre 1944, les Vosges puis les villes de Belfort et de Mulhouse sont atteintes. Les pertes humaines de la 13ème DBLE sont importantes, avec de nombreux cas de gelures. C’est alors que Susan est promue adjudant-chef pour son rôle dans la Légion.

L’Alsace est reconquise. Alors qu’elle est autorisée à dormir dans une maison des environs de Colmar, pour la première fois depuis des mois, sa chambre se trouve transformée en morgue par deux brancardiers qui en ont reçu l’ordre. En la quittant il lui déclare : « Cette nuit, ces hommes ne risquent pas de vous embêter. »

Les derniers mois de la campagne, dans un froid intense, sont parmi les plus durs. Son béret enfoncé sur les oreilles, Susan continue à conduire des ambulances, ainsi que d’énormes engins transportant des obusiers, entre les congères, sur des routes verglacées à trente kilomètres de la ligne de front. Affamée, elle s’arrête parfois pour traire des vaches squelettiques, abandonnées dans les pâturages.

En chemin, on la médaille.

Susan Travers a pris part depuis son engagement à toutes les campagnes. Toujours prête pour les missions les plus risquées, elle a manifesté un sang-froid sous le feu qui a suscité l’admiration de ses camarades légionnaires. Toujours prête à se porter volontaire pour ramener les blessés des premières lignes, elle travailla nuit et jour dans la neige, dans la boue, sous le feu de l’artillerie.

En mai 1945, elle regarde passer les vainqueurs, sur un trottoir de Paris, parmi lesquels Koenig, promu Maréchal. Seule dans la foule, l’adjudant-chef Susan Travers se met au garde-à-vous.

Le Général De Gaulle n’a pas voulu de femmes dans le défilé.

Le Général Koening écrira qu’elle était «  respectée et aimée par toute la division qui l’avait adoptée en tant qu’homme honoraire d’un courage exceptionnel ».

Mariée, finalement à un légionnaire, un adjudant qui n’était pas de son rang et qui ne sera jamais accepté par la famille Travers, elle a suivi la 13e Brigade en Indochine où elle servira encore plusieurs années. Deux enfants sont nés. Puis elle est rentrée en France, sans autre solde que celle de son mari, n’ayant droit, elle, à aucune retraite, après toutes ses années de service.

Susan Travers est morte pauvre à l’âge de 94 ans. Elle est à ce jour la seule femme ayant jamais intégré la Légion Étrangère.


Victime est une norme

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Quand j’étais ado, j’étais la petite grosse à lunettes qui lisait des livres même pas obligatoires à la récré et qui portait (qui porte toujours d’ailleurs) les pulls tricotés main par sa mère, qui a un goût particulier pour accorder les couleurs. Je ne portais jamais de vêtements de marques, mes parents ayant eu le bon sens de m’expliquer que se ruiner pour faire de la publicité à des boîtes qui faisaient bosser des mômes de mon âge n’était pas tout à fait une idée intelligente.

J’ai donc eu droit à tout : les quolibets, la mise au ban et mêmes quelques coups. En un mot à la mode, j’ai vécu pendant quasiment toute ma scolarité le harcèlement de mes petits camarades.

Évidemment, les ados étant fragiles, je n’ai pas été une ado heureuse de vivre. Angoisses et complexes : j’ai vécu toute la panoplie des émotions négatives.

Et puis j’ai grandi.

Les quolibets subis ont sans doute été ma plus grande chance : j’en ai d’autant mieux acquis un amour des mots qui m’a permis de développer un sens de la répartie cinglante. Désormais, face à une moquerie, mon adversaire a vite fait de se cacher dans un trou et de ne pas reparaître avant longtemps.

La mise au ban a été un véritable cadeau. On voit mal un tableau quand on a le nez collé dessus : en me tenant à distance, la société des enfants m’a permis d’acquérir un esprit critique que j’espère relativement aiguisé. Plus tard, dans ma vie d’adulte, j’ai rencontré toutes sortes de machins sectaires, de groupuscules politiques pas nets et de drogues qu’on me mettait sous le nez même au petit déjeuner. Mais la mise au ban m’avait appris à ne pas suivre le troupeau, et j’ai su rester libre.

Les coups n’ont pas duré. Mes parents, décidément pas fanatiques du statut de victime, m’ont contrainte à pratiquer un art martial. Oh, pas bien longtemps : je n’ai jamais aimé le sport. Mais suffisamment pour coller douloureusement au tapis l’andouille en chef de la cour de récré qui me martyrisait. Et quand je dis coller au tapis, c’était au sens propre, dans les règles de l’art. Un cycle « judo » en sport à l’école m’a permis de régler le problème dans un cadre adapté. C’est que le peu de jiu-jitsu que j’ai pratiqué m’a appris deux règles fondamentales : on ne règle pas la violence par la violence, et face à la violence, la meilleure défense, c’est la fuite. Dans ma vie d’adulte, j’ai toujours su me mettre à l’écart des situations qui allaient dégénérer, que ce soit dans les manifestations ou, aujourd’hui, quand ma vache commence à faire l’andouille et risque de m’envoyer ses sabots dans la tronche.

Tout cela ne m’a pas empêchée de subir à nouveau le harcèlement, plus tard, au travail. Eh bien j’ai appliqué ma bonne vieille technique : je suis partie, j’ai pansé mes plaies et j’ai fait autre chose en ayant appris à mieux reconnaître les individus toxiques.

Ce qu’on nomme le harcèlement m’a seulement appris ce qu’est la vie réelle. La vie est aussi une suite de situations désagréables qu’il faut gérer, de rapports humains conflictuels, d’émotions négatives malgré lesquelles il faut bien avancer.

C’est qu’en ce temps-là pas si lointain, « victime » n’était pas un statut. Aujourd’hui, n’importe quelle mère éplorée peut n’exister que par ses larmes. L’idéal pour elle sera de pleurer jusqu’à sa mort pour continuer d’exister. Si elle avait le malheur de se relever, elle disparaîtrait.

Nous sommes en train de fabriquer une génération qui ne saura faire face à aucune des composantes inconfortables de la vie. Les mômes ne sauront que se tourner vers papa-l’état pour gérer tous leurs problèmes. Je suis contente de ne pas être une ado aujourd’hui. Je suis contente d’avoir appris à me relever de tout, et d’assumer mes cicatrices pour ce qu’elles sont : les vestiges d’un passé formateur.