Archives de Catégorie: Contes et légendes du XXIème siècle

Monsieur Grigeot

Monsieur Grigeot s’était installé dans le quartier quelques mois auparavant et il s’y était vite intégré. C’est que Monsieur Grigeot était d’une courtoisie rare.
Il avait emménagé dans une maison pavillonnaire au printemps. Il lui fallut quelques jours pour ranger ses meubles et ses cartons. Dès qu’il eut fini, il traversa la pelouse, puis longea l’allée qui menait à la porte de son voisin de droite. Il sonna et quand la porte s’ouvrit, il ôta son chapeau et se présenta à sa voisine :

« Bien le bonjour, chère Madame ! Je suis Monsieur Grigeot, votre nouveau voisin de gauche. J’ose espérer que vous me pardonnerez ma goujaterie : je n’ai malheureusement pas trouvé le temps de venir me présenter plus tôt. »

Sa voisine le pardonna bien plus volontiers qu’elle ne s’attendait pas à ce que le nouvel arrivant se présentât. Ces choses-là se perdent, n’est-ce pas ? Elle lui souhaita la bienvenue dans le quartier, ils discutèrent de tout et de rien quelques minutes, puis Monsieur Grigeot prit congé, remit son chapeau et longea le trottoir jusqu’à l’allée qui menait à la maison de son voisin de gauche. Il sonna et quand la porte s’ouvrit, il ôta son couvre-chef et se présenta main tendue à son voisin :

« Bien le bonjour, cher Monsieur ! Je suis Monsieur Grigeot, votre nouveau voisin de droite. J’espère ne pas vous déranger séant : je souhaitais juste vous présenter mes salutations en tant que nouvel arrivant. »
Son voisin accueillit volontiers ces bien agréables salutations et proposa à Monsieur Grigeot d’entrer prendre un verre, ce qu’il ne refusa pas. Ils burent une bière et papotèrent gaiement. Le voisin parla de sa femme et de ses enfants qu’il lui présenterait au plus vite, Monsieur Grigeot expliqua qu’il était bien triste – mais ainsi va la vie – de n’avoir ni femme ni enfant à présenter, et le verre fini, le brave homme rentra chez lui.

En quelques semaines, il devint la coqueluche du quartier. Ses costumes démodés et son vocabulaire suranné charmaient toutes les femmes. Les hommes pour leur part aimaient sa modestie, mais aussi sa cave personnelle bien garnie qu’il partageait volontiers.

Il avait un mot aimable pour chacun et l’oreille ouverte aux petites misères quotidiennes de tous. Il fuyait les ragots : il ne voulait ni en entendre ni en proférer. Il avait aussi vite pris l’initiative d’organiser des repas de quartier qui rencontrèrent un vif succès. Il est bien rare, dans les quartiers pavillonnaires, qu’on connaisse son voisin, mais grâce à Monsieur Grigeot, la vie quotidienne gagnât en convivialité.

Monsieur Grigeot n’était pas non plus avare de petits cadeaux. S’il venait à apprendre que quelqu’un fêtait son anniversaire, il faisait livrer des fleurs ou des chocolats pour les dames et pour les hommes des bouteilles de vin haut-de-gamme. Les enfants n’étaient pas en reste : il leur offrait bien trop souvent des bonbons au goût des mamans, et de petits jouets pour leurs anniversaires. Quant à la boulangère, il ne manqua jamais de lui porter chaque matin une petite fleur en papier qu’il confectionnait lui-même.

Quand le quartier fut secoué par un drame, c’est aussi auprès de Monsieur Grigeot qu’on se tourna pour trouver réconfort : le fils de ses voisins de gauche disparut sans laisser de trace. C’était un petit garçon de six ans, gentil et bien élevé. Tous les habitants du quartier furent interrogés par la police, on sonda l’étang tout proche et on fouilla la forêt attenante : sans succès. Comme on peut l’imaginer, les parents étaient effondrés, et Monsieur Grigeot vint souvent chez eux avec tantôt une bouteille de cognac, tantôt une bouteille d’armagnac. Et pendant les semaines que durèrent leur impossible deuil, il prêta souvent son épaule aux larmes tant de la mère que du père.

Quelques mois passèrent encore, et un deuxième enfant du quartier disparut. Cette fois, la police en était convaincue : il ne pouvait s’agir ni d’une coïncidence ni d’un accident. Ils interrogèrent de nouveau tout le monde, mais plutôt que de lancer des recherches hasardeuses, ils fouillèrent méticuleusement chaque maison du voisinage, de la cave au grenier.

Quand la presse titra « Le Monstre Grigeot », la boulangère soupira qu’elle avait perdu le plus gentil client qu’elle eût jamais eu.


Le génie des soupentes

Aussi loin que remontait sa mémoire, il en avait toujours été certain : il était destiné à devenir un génie. Tout petit déjà, il attendait avec impatience d’être assez grand pour donner à voir au monde l’étendue de ses capacités intellectuelles. Il le savait du plus profond de son âme et du tréfonds de ses tripes : après lui, le monde ne serait plus jamais pareil.

Il avait patienté toute son enfance, nourrissant sa quête prochaine des récits de la vie de ses géniaux prédécesseurs. L’attente avait perduré toute son adolescence durant laquelle il délaissait volontiers sa scolarité pour laisser divaguer sa pensée vers son indéniable talent qui bientôt éclorait. Du fond de la classe, il rêvassait le nez en l’air, visualisant déjà les innombrables reconnaissances que lui apporteraient la gloire.

Enfin vint l’âge adulte et l’indépendance. Il loua une grande chambre sous les toits. Pour la rendre digne de son génie, il la meubla comme il se doit pour le grand homme en devenir qu’il était. Il couvrit les murs d’étagères remplies de tous les livres qu’il put trouver. Dans un coin de soupente, il disposa un petit lit en bois muni d’un de ces vieux sommier à gros ressorts couvert d’un épais matelas de laine qui sentait la poussière. Au moindre mouvement, le bois craquait et les ressorts couinaient d’une vieille souffrance qui appelait à une retraite méritée.

Au centre de la pièce, il installa un immense bureau à tiroirs en vieux chêne sombre et au vernis craquelé. Les pieds de ce meuble étaient tout sculptés et le plateau était recouvert d’un sous-main en cuir lie de vin. Entre le parquet vermoulu et le bureau, il prit soin de disposer un tapis épais. Et pour que tout fut parfait, il acheta un fauteuil voltaire en cuir brun cloutés de cuivre.

Le décor était presque parfait pour nourrir son génial esprit, mais il manquait un petit quelque chose qu’il eut du mal à définir. L’étincelle apparut quand, un jour qu’il se baladait, il passa devant une vieille échoppe en liquidation des stocks avant fermeture pour cause de retraite du propriétaire : il s’agissait d’une vieille droguerie comme on n’en fait plus. Le vieil homme se débarrassait d’un antique matériel de laboratoire : des fioles de toutes les sortes, des entonnoirs de toutes les tailles, des décanteurs, des cristallisoirs et des colonnes de chromatographie, des éprouvettes graduées et des tubes à essai, des pipettes, des ballons, des bouchons et des Béchers. Et aussi des serpentins en verre et en cuivre. Il acheta le stock et installa joliment tout ce matériel dans sa chambre maintenant surchargée de tous ces livres et objets de verre.

Il pouvait désormais se laisser aller à son génie inné.

Il s’installa à son antique bureau. Il ouvrit un cahier à couverture en cuir et papier épais. Il dévissa le flacon d’encre violette dans lequel il trempa sa plume, une vrai plume d’oie immaculée. Puis il resta ainsi : la dite plume suspendue au dessus du papier, attendant patiemment que son génie fulgurant produise une incontrôlable éruption. Quand elle surviendrait, il serait fin prêt à la coucher sur le papier.

Il resta comme ça tout le jour. L’encre violette sécha sur la plume. Quand une crampe tirailla son avant bras, il le reposa devant son beau cahier et attendit encore. La lumière, déjà rare dans sa sombre chambre, déclina. Il alluma plusieurs grosses bougies, de celles qui font de magnifiques coulures en se consumant, et reprit son poste de génie en attente de l’éclair soudain qui ne manquerait pas de changer bientôt la face du monde.

La nuit passa, seulement troublée par le passage d’un mince croissant de lune au dessus de la lucarne qui surplombait son bureau. Au petit matin, quand la lumière du soleil revint, il souffla les chandelles sans quitter sa place et un nouveau jour passa.

Inquiète de ne pas voir son nouveau locataire, la concierge de l’immeuble monta lui rendre visite une semaine plus tard. Elle le trouva raide mort, assis sur son lourd fauteuil, la tête sur son cahier. Le médecin qui examina le corps conclut à une mort par épuisement. La page devant lui était restée vierge.


La demoiselle des landes.

Un chemin serpentait entre les bruyères. Il ne subsistait du soleil que ses derniers flamboiements. Le paysage s’enflammait de rouge et déjà la lune était haute. Un rapace planait doucement, très haut dans le ciel.

La demoiselle avançait d’un pas rapide, l’esprit tout entier tendu vers son but. Son visage semblait détendu mais ses traits étaient  durs. Son regard semblait plongé dans une dimension lointaine. Elle s’approchait d’un bosquet de pins. Elle lança un regard au circaète qui continuait à tourner en altitude, rejoint maintenant par deux de ses congénères. Elle s’arrêta, respira profondément, calmement, et reprit sa marche d’un pas moins rapide et le regard fouillant le couvert du bois.

Il régnait sous les arbres une étrange ambiance. Tous les oiseaux s’étaient tus. On n’entendait que le craquement du tapis d’épines sous ses pieds. L’obscurité grandissait. Soudain une série de petits cris aigus tombèrent du ciel. La demoiselle s’arrêta et scruta. Elle perçu un craquement proche. Un homme sortit de derrière un arbre à quelques pas devant elle.

Il la fouilla des yeux, des pieds à la tête, se frotta les mains et afficha un sourire avide et un regard concupiscent. Il sortit un couteau de sa poche et en déplia la lame. Elle leva la tête vers la cime des arbres et poussa un long sifflement. L’homme fit un pas et s’arrêta. Tous les oiseaux s’étaient mis à pousser des cris tels que l’homme lâcha sa lame et se boucha les oreilles. La demoiselle ne bougea pas d’un cheveu. Soudain l’obscurité se fit plus dense. Des oiseaux arrivèrent par milliers de toutes les directions et s’agrippèrent à l’homme. En quelques secondes, il fut recouvert de passereaux, de mésanges huppée, d’alouettes, de coucous et même de minuscules ortolans. Deux chouettes effraient le poussèrent aux épaules et il tomba. Les serres des dames blanches s’enfoncèrent dans sa chair et il hurla. Il fut parfaitement immobilisé par les oiseaux quand un circaète vint se poser au sol, derrière sa tête. L’oiseau regarda la demoiselle. Elle acquiesça. Le rapace planta son bec dans chaque œil du malheureux qui hurla de plus belle.

« Merci Jean le Blanc. » murmura la demoiselle.

Tous les oiseaux repartirent en même temps d’où ils étaient venus. Le circaète s’envola le dernier. La demoiselle reprit son chemin sans même un regard pour l’homme au sol qui vociférait comme un damné.


Le boucher

Enfant, il était petit. C’est normal, pour un enfant, me direz-vous. Oui, mais lui il était vraiment petit, malingre et toujours tout blanc, même après un été au soleil. Même ses yeux étaient pâles : d’un bleu si clair qu’on aurait dit de l’eau. Son père, qui était un grand gaillard, bûcheron à la peau tannée de son état, s’en inquiétait beaucoup. Frêle comme il était, il serait difficile de faire un homme de ce petit garçon.

Aussi, quand il eut douze ans, son père l’envoya apprendre le métier de boucher chez l’un de ses vieux copains : l’activité physique ne pouvait que lui faire du bien et tous les bouchers finissent par prendre un teint rougeaud propre à leur profession. Il ne doutait pas qu’ainsi son rejeton s’étofferait un peu et que les joues rouges lui donnerait l’air en meilleure santé que sa peau toute pâle.

C’est ainsi qu’un jour le jeune garçon fit son baluchon, embrassa les joues mouillées de sa mère et partit en apprentissage. Son nouveau patron, comme on peut s’y attendre pour un boucher, n’était pas tendre. Pour autant, il n’était pas ingrat. Il payait correctement son jeune apprenti, rallongeant la paie quand celui-ci avait particulièrement bien travaillé. Mais s’il faisait les choses de travers, il n’hésitait pas à lui coller son pied aux fesses.

Le garçon devint un jeune homme et comme son père l’avait souhaité, il acquit force et rougeur. Consciencieux, il était aussi un bon boucher : excellent désosseur, très bon découpeur, il apprêtait la viande aussi bien que son maître, peut-être même mieux. Par contre, il fuyait autant qu’il pouvait quand il fallait abattre une bête. Le travail ne lui plaisait pas particulièrement, mais ne le dégoûtait pas non plus. La seule chose qui le rebutait était l’odeur lourde du sang.

Quand enfin son maître lui annonça que son apprentissage était fini et qu’il pouvait désormais se chercher un travail, la guerre éclata et le jeune homme fut appelé sous les drapeaux.

Dans les premiers temps de la guerre et en tant que simple troufion, il fut envoyé au front. Mais il répugnait autant à abattre l’ennemi qu’à tuer les bêtes de boucheries, aussi manquait-il d’ardeur au combat. Dans son camp comme dans l’autre, les blessés étaient nombreux et un jour, le médecin du camp le convoqua.

« On me dit que vous étiez boucher, dans le civil. Est-ce vrai ? lui demanda le docteur.
– Oui. Je venais juste de terminer mon apprentissage.
– Vous savez donc découper des os ?
– Oui, et aussi apprêter la viande.
–  Nous avons un grand nombre de personnes à amputer, chaque jour, et nous manquons d’infirmiers. Sauriez-vous couper une jambe proprement ? »

Le jeune homme, comme on l’imagine, hésita. Découper un genou de bœuf mort, ça n’est pas la même chose que de découper celui d’un homme encore bien vivant. Devant son hésitation, le médecin reprit :

« Pour les détails, bien sûr, je vous montrerai. Je vous apprendrai aussi à cautériser les plaies. Dans tous les cas, croyez-moi, ça reste de la boucherie ! »

Et c’est ainsi que le jeune homme quitta le front pour l’arrière et découpa des bras et des jambes écrasés par des obus sur des hommes inconscients ou préalablement saoulés. Le médecin n’avait pas menti, cette tâche ressemblait beaucoup à ce qu’il faisait lors de son apprentissage et puis cela lui permettait parfois de sauver des vies plutôt que d’aller en achever. Il ne s’habitua là pas plus à l’odeur du sang.

La guerre dura plusieurs années, et il était tout à fait un homme quand elle prit fin. Il aurait voulu profiter de cette ère nouvelle pour changer de métier, mais comme il ne savait rien faire d’autre que de découper des os et de la chair, il trouva un emploi à l’abattoir municipal où on lui concéda de ne pas s’atteler à l’abattage des bêtes.

Il n’était ni vraiment heureux ni vraiment malheureux. Mais l’odeur métallique du sang ne le quittait plus. Il avait beau se baigner, se frotter et se parfumer, elle le poursuivait. Elle imprégnait sa peau, ses vêtements, ses draps. Elle était logée dans ses narines et lui laissait une impression nauséeuse permanente. Résigné, il pensait que cela durerait toujours et de fait cela dura longtemps.

Pourtant, un matin où il se rendait au marché, il passa devant l’étal d’un fleuriste. D’abord, ce fut le parfum entêtant des roses qui s’imposa et chassa la lourde odeur de sang de son nez. Il s’arrêta au milieu de l’allée et resta là les yeux fermés à renifler l’air. Derrière les roses, il y avait l’odeur sucrée de l’éphémère magnolia, puis celle plus fraîche du chèvrefeuille.

Il rouvrit les yeux et alla sentir les fleurs une à une. Le lys lui plut beaucoup et les œillets aussi. Les jacinthes lui rappelèrent les sous-bois de son enfance et il se pâma presque en sentant le muguet. Il ne savait plus où donner du nez. Le sourire jusqu’aux oreilles, il allait de botte en bouquet. Les gens qui le regardaient riaient bien de voir ce gros bonhomme tout rougeaud papillonner ainsi, au sens propre du terme. Pour le boucher, ce fut une révélation.

Depuis des années il mettait de l’argent de côté pour ouvrir sa propre boucherie, mais s’il démissionna le lendemain de l’abattoir, ce fut pour s’installer comme fleuriste. Son nez si délicat fit vite de lui un compositeur de bouquets réputé. Il ne choisissait pas les fleurs selon leurs couleurs, mais selon leurs odeurs. D’ailleurs, il réalisait ses bouquets les yeux fermés. Et il semblait y avoir de la magie, dans ses compositions. Que son client fut un amoureux qui voulait séduire sa belle ou une famille éplorée qui venait acheter un dernier bouquet pour un proche défunt, il réalisait toujours le mélange idéal, si bien qu’il fit rapidement fortune. Et en quelques mois, il redevint aussi pâle que quand il était enfant.


L’Anniversaire de la Grand-mère

Sa grand-mère fêtait ses quatre-vingts ans, et il avait décidé pour l’occasion de lui organiser une journée mémorable.

Comme beaucoup de personnes de son âge, elle n’était pas très portée sur les choses du monde moderne. La multiplication des chaînes de télévision la faisait râler, d’autant qu’il fallait maintenant deux télécommandes différentes et que ça l’embrouillait, elle ne comprenait absolument pas quel intérêt les jeunes pouvaient trouver à l’Internet et elle pestait sans cesse contre le nombre de voitures qu’il y avait désormais sur les routes. Son petit-fils partageait son avis sur ce dernier point. Quoiqu’elle fut un peu vieux jeu et qu’elle quittait rarement son tablier en nylon, cette grand-mère était loin d’être fermée d’esprit. Elle comprenait bien que le monde changeait et qu’il fallait se faire à l’idée que ses petits-enfants ne pouvaient plus vivre comme elle avait vécu à leur âge. Alors quand son petit fils lui proposa de lui faire découvrir un de ces endroits que les jeunes de maintenant fréquentent, elle avait accepté de bon cœur de partager un peu de modernité avec lui.

 

Ils avaient donc pris la route en fin d’après-midi et était arrivé au lieu dit à l’heure du dîner. Il y avait beaucoup de voitures sur le parking et ils eurent un peu de peine à trouver une place. Ils étaient ensuite entré dans une boutique qui ressemblait à l’une de ces cafétérias que l’on voyait dans les séries américaine. Tout au fond, il y avait un long comptoir muni de plusieurs caisses enregistreuses devant lesquelles des groupes de jeunes gens attendaient leur tour. Ceux qui avaient été servi se dirigeaient vers la salle munie de tables et de chaises ou repartaient immédiatement vers le parking avec leurs consommations soigneusement emballées.

Au dessus du comptoir figurait la liste de tout ce que l’on pouvait acheter, avec un court descriptif et un tarif.

Des haut-parleurs diffusaient une radio à la mode qui couvrait à peine le bruit des conversations, les rires des jeunes gens et les bips des caisses enregistreuses. Derrière le comptoir, les employés s’activaient pour servir les clients le plus vite possible. Chacun d’eux avaient un micro-casque. Ils énuméraient à voix hautes la liste de ce que les clients souhaitaient acheter et derrière eux, d’autres employés préparaient la commande. Tous étaient d’une efficacité redoutable.

Les jeunes gens qui patientaient dans les files d’attente avaient un regard amusé pour la grand-mère. Certains vinrent même lui dire que ça leur faisait plaisir de voir une dame de son âge dans un tel endroit. La vieille dame trouva ces jeunes bien sympathiques.

Comme elle ne savait pas du tout quoi choisir parmi les produits proposés, elle laissa son petit-fils passer la commande. Quand enfin ils eurent obtenu ce qu’ils étaient venu chercher, le jeune homme lui demanda si elle préférait consommer sur place ou aller déguster tout ça à la maison.

« Comme je n’ai pas l’habitude lui répondit sa grand-mère, j’aimerais autant que nous le fumions à la maison. Je ne sais pas comment je vais réagir. »

Son petit-fils acquiesça. Ils quittèrent le coffee shop et prirent immédiatement la route du retour, tandis que la vieille dame cachait le cannabis dans son soutien-gorge pour passer la frontière en toute quiétude.

 


Vlad Oreste

Maria avait vécu sa grossesse en toute quiétude et arriva au jour de l’accouchement avec les joues roses et sans fatigue excessive. Il s’écoula moins de deux heures entre les premières contractions et l’expulsion du bébé. Le petit garçon naquit en pleine santé, mais les médecins s’inquiétèrent : ils avaient retrouvé des morceaux du placenta dans sa bouche mais la mère n’expulsa jamais le reste. Quoique tous les examens nécessaires furent exécutés avec minutie, on ne trouva nulle part la délivre. Après quelques pleurs, l’enfant s’endormit très vite.

Il avait un minuscule ronflement.

Le lendemain, le bébé refusa obstinément le sein. Inquiète, la mère finit par essayer de lui donner un biberon, mais il n’en voulut pas plus. Youssef, son père, essaya à son tour de lui donner la tétine sans mieux y parvenir. Toutes les infirmières et sages-femmes, tous les médecins se relayaient auprès de l’enfant, l’examinant, le palpant, tentant eux-mêmes de lui tendre le biberon, rien n’y fit. Le jour suivant, il s’opposa encore à toute nutrition et la valse des soignants reprit. Le troisième jour, il resta toujours sans manger. Pourtant, son poids restait stable, il était vif et il ne pleurait pas.

Le quatrième jour, il rejeta encore tout ce qu’on essayait de porter à sa bouche, serrant la mâchoire à l’approche du téton et tournant la tête à celle du biberon, mais il commença à se plaindre. Il s’agita, puis entonna des vocalises de protestations. A la fin du jour, il hurlait franchement et cela dura toute la nuit. Au petit matin, épuisé, il s’endormit après avoir de nouveau refusé le lait.

L’étrange comportement du petit garçon occupa toutes les discussions de tous les employés de l’hôpital. On rassembla, dans une salle de réunion, des pédiatres, des nutritionnistes, des psychiatres, des psychologues, des gastro-entérologues et tout un tas d’autres spécialistes. Tous se repassaient les analyses du bébé, le dossier médical des parents, revenaient à celui de l’enfant mais personne n’y découvrit rien d’anormal. Le seul symptôme qu’il présentait était une très légère anémie qui allait croissante depuis sa naissance, mais cela pouvait fort bien s’expliquer par son jeûne. Ils décidèrent de l’alimenter par transfusion, mais le bébé si faible soit-il arrachait systématiquement le petit cathéter qu’on lui mettait dans le bras.

A l’aube du sixième jour Maria s’éveilla les yeux rougis. Elle tenait encore à la main un mouchoir détrempé par les larmes de la nuit. Le père de l’enfant somnolait sur un fauteuil. La mort imminente de l’enfant tant désiré paraissait inéluctable. Ils étaient désemparés devant leur impuissance à le faire vivre.

Elle avança la main pour caresser la tête de son fils. Il ouvrit les yeux. Son sourire découvrit quatre minuscules dents, deux en haut et deux en bas. Non sans surprise, elle lui caressa la joue. Avec une vivacité improbable pour son âge, le petit garçon tourna la tête et mordit sa mère avec une force surprenante.

Elle poussa un cri qui réveilla Youssef et retira vivement sa main. Elle saignait. Le bébé devint écarlate et se mit à hurler. Le père se tenait derrière elle et regardait tour à tour, horrifié, le doigt sanguinolent de son épouse et le visage du petit dans son berceau. Maria était livide. Quelques jours auparavant, une vieille femme de ménage avait longuement regardé son fils.

« Ptet qu’il faut juste le nourrir avec aut’ chose…» avait-elle marmonné avant de hausser les épaules et de quitter la pièce en poussant son chariot devant elle.

Maria approcha son doigt meurtri de la bouche de son fils. Instantanément, il se tut et s’en saisit de ses deux petites mains. Il l’approcha de ses lèvres et téta le sang de sa mère. Quand il repoussa le doigt, sa mère le prit sur son épaule et il fit son rot. Elle le coucha dans son berceau et il s’endormit aussitôt, souriant.

Maria se jeta dans les bras de Youssef et pleura longuement.


L’Ogre du Royaume d’Afughal

La plupart des royaumes ont leur roi, leur forgeron et leur tavernier, d’autres ont une sorcière ou un loup-garou, mais le royaume d’Afughal devait se débrouiller avec son ogre.

Peut-être l’ignorez-vous, mais les ogres vivent très vieux, si vieux qu’aux yeux des hommes, ils paraissent immortels. Bien sûr, il y eut de nombreuses campagnes militaires pour se débarrasser de lui, mais elles faisaient tellement plus de morts que l’ogre lui-même qu’on avait fini par s’accommoder de sa présence et de son régime alimentaire. Il dévorait un ou deux enfants par semaine, mais le royaume était grand, sa population nombreuse, si bien que cela passait presque inaperçu. Et puis cela évitait que les enfants ne fassent l’école buissonnière.

Un jour, pourtant, un nouveau monarque accéda au trône : le roi Abuhlal. Il avait en tête de moderniser le royaume d’Afughal et commença donc par examiner attentivement les doléances que les gens du peuple faisaient régulièrement parvenir au château. Ainsi commença-t-il par baisser légèrement les impôts. Il s’agissait certes d’une diminution symbolique, mais le peuple apprécia et loua son bon roi. Ensuite, il s’attaqua aux problèmes de voirie dans la capitale. C’était une ville relativement importante dans laquelle le contenu des pots de chambre était jeté par la fenêtre, ce qui n’allait pas sans quelques conflits de voisinage et de nombreux problèmes d’hygiène. Ce fut un énorme chantier que d’installer des égouts dans une cité aussi ancienne. Dans un premier temps, le peuple fut ravi à l’annonce du commencement des travaux car cela donna du travail à tout le monde. Puis, quand le chantier commença, tout le monde pesta beaucoup contre le bruit et les désagréments de circulation que cela créa. Enfin, quand plusieurs mois plus tard les travaux furent achevés, le peuple de la capitale organisa une grande fête en l’honneur d’Abuhlal car chacun appréciait de ne plus devoir marcher le nez en l’air pour éviter les chutes intempestives de matières et liquides nauséabonds.

Abuhlal aurait pu s’arrêter là, car il avait rallié le peuple à sa cause et les lettres de doléance se faisaient rares. Seulement, il était orgueilleux et voulait qu’on parle encore de lui pendant des siècles. Toutes les missives de plainte qu’il recevait encore venaient de familles éplorées par la disparition d’un enfant dans l’estomac de l’ogre du royaume. S’il mettait fin à cet état de fait, personne n’oublierait jamais son nom. Il envisagea d’abord de lever une armée pour aller tuer l’ogre, mais son conseiller aux affaires intérieures lui rappela que l’ogre était invincible. Il suggéra qu’ils pouvaient au moins le repousser sur les terres du royaume voisin, mais le conseiller aux affaires extérieures répliqua qu’en ce cas, il était probable que les voisins leur déclarent la guerre, ce qui n’était pas souhaitable car ils étaient beaucoup plus forts.

Abuhlal n’en démordait pas, il fallait que l’ogre cesse de manger les enfants du royaume. Déguisé en simple bourgeois, il arpenta les rues de la capitale car il réfléchissait mieux en marchant.

Ce faisant, il s’égara dans le quartier le plus pauvre, aux abords du fleuve, et fut atterré d’y croiser tant de malades, de mendiants, de personnes qui avaient perdu un membre ou un œil et de vieillards qui restaient assis sur un banc à regarder passer les gens. Tous ces gens étaient globalement improductifs : ils ne rapportaient rien au royaume, aussi leur disparition serait-elle une bonne chose pour tous. Il rentra au château, réunit sa garde personnelle et se rendit derechef, drapeau blanc en tête, à l’antre de l’ogre.

L’ogre venait de terminer un petit garçon de six ans, cuit à la broche et accompagné d’une sauce au vin. Il était repu, de bonne humeur, et s’apprêtait à entamer sa sieste de trois jours quand il aperçut au loin l’escorte royale qui se dirigeait vers lui. Le vieil ogre n’avait pas vu de roi depuis la dernière guerre menée contre lui quelques siècles plus tôt, et il les trouvait toujours amusants. Aussi prépara-t-il du thé pour accueillir l’escouade.

Le roi demanda à être reçu, et l’ogre le pria d’entrer dans sa grotte avec ses ministres et soldats.

« Ai-je la garantie, demanda Abuhlal, que tu ne mangeras aucun de nous ?

– Je viens de terminer mon repas, le roi. Je n’ai plus faim et de toutes façons, je n’aime pas la viande grasse. »

Le roi ne releva pas l’injure : il n’était pas en position de pouvoir se permettre d’esclandre face à une créature qui pouvait les anéantir du bout du doigt.

« Que me veux-tu, le roi?

– Je souhaiterais passer un accord avec toi. Les mères du royaume n’apprécient guère le contenu de tes repas. Et moi-même, je trouve fort dommage que notre pays se retrouve privé de ceux qui seront peut-être ses meilleurs éléments à l’avenir. Aussi, je viens te proposer de te fournir tes repas futurs si tu acceptes de ne plus manger nos enfants.

– Et dis-moi donc, le roi? Avec quoi comptes-tu me remplir la panse?

– Et bien… Le royaume compte nombre d’improductifs. Aucun n’est gras, selon ton goût, mais il y a tout de même plus de viande que sur les enfants.

– C’est que j’aime beaucoup moins la chair adulte. Elle est moins tendre, moins goûteuse, et il faut beaucoup la battre pour l’assouplir, et beaucoup l’arroser de sauce pour la rendre meilleure.

– Bien sûr, bien sûr… Nous pourrions peut-être compenser la qualité par la quantité, et aussi te fournir chaque semaine une barrique de vin et autant de beurre? »

L’ogre réfléchit. Certes, la viande d’adulte était fade. Mais il raffolait du beurre et ne crachait pas dans le vin. Et puis, pour tout dire, il se faisait vieux et les enfants, au fil du temps, avaient inventé bien des techniques pour lui échapper, si bien qu’il devait développer beaucoup d’efforts pour ne pas toujours manger à sa faim. D’ailleurs, celui qu’il avait dévoré aujourd’hui était le premier qu’il avait réussi à attraper en dix jours.

« Combien de tes pauvres me donneras-tu?

– Et bien, nous pourrions t’en livrer quatre par mois.

– Disons cinq.

– Fort bien ! Disons cinq!

– Sans oublier le beurre, le vin… et je voudrais aussi une barrique de miel chaque mois.

– Cela me semble raisonnable et je te l’accorde!

– Bien sûr, si vous cessiez les livraisons, je recommencerais à chasser les enfants!

– C’est entendu, mais n’aie crainte: le royaume ne manque pas d’improductifs, et il s’en crée chaque jour de nouveaux! Évidemment, si tu dévorais encore un enfant, nos livraisons cesseraient immédiatement.

– Tope-là! s’écria l’ogre ravi.»

Dans les jours qui suivirent, Abuhlal annonça que désormais, le royaume prendrait en charge les vieux, les handicapés et les mendiants. Il annonça la construction d’une grande maison où ils seraient hébergés et nourris. Bien sûr, dès son ouverture, nombreux furent ceux qui s’y précipitèrent. De nouveaux contrats furent passé avec les viticulteurs, les crémiers et les apiculteurs et vite l’ogre reçut ses livraisons sans que personne ne se doute de rien.

Abuhlal fit un long discours depuis son balcon où il expliqua qu’il avait convaincu l’ogre de ne plus manger d’enfant, et tous se réjouirent tant que personne ne se posa de question.

Au début, l’ogre fut ravi. La viande n’était pas bonne, mais le vin, le beurre et le miel étaient excellents. Mais très vite, il se rendit compte qu’un régime uniquement composé de viande d’adultes ne le nourrissait guère. Il perdait du poids à vue d’œil et avait faim en permanence, comme s’il n’avait pas mangé du tout. Il en parla au roi qui, inquiet, lui fit livrer d’abord six, puis sept, puis huit improductifs par mois sans que cela ne change rien. Il ne fallut que peu de temps avant que l’ogre reprenne sa chasse à l’enfant. Il était si affamé qu’il en mangea quatre d’un coup le premier jour.

Cela se sut. Le roi cessa ses livraisons, mais se retrouvait avec une maison des pauvres surpeuplée. Des enfants continuaient à disparaître en grand nombre, et le peuple grondait: s’il tolérait les abus des rois, il n’en supportait pas les mensonges.

Quand enfin Abuhlal, craignant pour ses finances, fit fermer la maison des pauvres, le peuple se rebella, le renversa et mit le cousin du roi déchu sur le trône.

A ce jour, l’ogre court toujours après les enfants malgré ses rhumatismes et plus aucun roi ne s’est plus risqué à tenter de l’en empêcher.


La Forteresse

La forteresse se dresse aux frontières du désert depuis des temps immémoriaux. Personne ne se souvient de pourquoi elle fut construite, ni comment, ni par qui. Pourtant personne n’ignore son existence : tous savent exactement où elle se trouve pour ne pas s’en approcher par inadvertance. Il arrive qu’une caravane égarée l’apercevant à l’horizon fasse un épuisant détour pour la contourner. Elle a mauvaise réputation. Même les vautours ne s’en approchent jamais.
Son aspect n’est pas engageant : haute et massive, on devine que ses murs gris sont épais. On pourrait croire à un ouvrage de maçonnerie aux jointures parfaites, mais si l’on s’en approchait, on constaterait que ses murailles sont parfaitement lisses. La forteresse semble être taillée d’une seule pièce. Elle est entourée d’un large fossé où se dressent des piques acérées, qu’on dit empoisonnées.

Quelques squelettes d’aventuriers y sont empalés. Son toit est en pente raide. Au bas de ces pans, des crochets recourbés attendent l’improbable voyageur qui arriverait par les airs. Jadis, un roi voulut creuser un tunnel pour accéder à l’intérieur, mais à des lieues à la ronde on ne trouva qu’un socle de granite.

De nombreuses légendes circulent au sujet de cet édifice. On dit que la forteresse porte malheur, que quiconque s’en approche devient fou, voire que l’on meurt brusquement bien avant de l’atteindre. On dit aussi qu’elle renferme un trésor fabuleux, mais personne n’entreprend plus de l’acquérir.

La seule certitude concernant la forteresse est que depuis des siècles, à la seule fenêtre protégée de barreaux qu’elle comporte, une faible lumière tremblotante continue de luire.


L’Auberge de la Bonne Fortune

Parmi tous les pauvres hères que compte le pays – colporteurs et camelots, ouvriers agricoles allant de ferme en ferme, conteurs et prostituées, mendiants, vagabonds et diseuses de bonne aventure, évadés, fous errants, recherchés – nul n’ignore l’existence de l’Auberge de la Bonne Fortune et tous connaissent ses règles tacites.

C’est un drôle d’endroit : à l’écart de la route d’où il est invisible, on y vient par un chemin tortueux. Il faut passer un petit bois, puis enjamber un ruisseau avant d’arriver à la bâtisse. Construite sur un chemin en pente, son rez-de-chaussée est presque en sous sol. A regarder le bâtiment, on ne peut que se demander si les deux étages qui le chapeautent ne sont pas trop lourds pour lui.

Les murs sont faits de tout ce qu’on a trouvé : bois, briques et pierres tiennent ensemble avec un mélange de terre et de paille. Son toit est couvert de mousse, et quelques tuiles manquantes ont été remplacées par un tissage de branches sèches savamment entremêlées.

Toutes les gouttières sont percées si bien que quand il pleut, on ne peut passer la porte sans franchir une cascade. Parfois, un rire ou un cri accueille le voyageur.

Derrière la porte, on descend quelques marches et une vaste salle accueille ceux qui n’ont pas encore de lit attribué. Près de la cheminée est installé un bureau de fortune où la première sœur reçoit les nouveaux arrivants. Après leur avoir offert du thé et pris de leurs nouvelles, elle consulte son registre à la recherche d’un lit disponible.

Au premier étage on trouve une vaste cuisine. Sur la cuisinière à bois trône toujours une immense marmite de soupe pour ceux qui arrivent entre les repas.
Avant le déjeuner comme avant le dîner, quelques occupants des dortoirs du dernier étage se joignent à la seconde sœur pour confectionner un repas pour tous grâce aux ingrédients qu’ont déposés les voyageurs. Tous dînent ensemble, assis là où ils peuvent, et parfois même debout. Après avoir mangé, chacun lave ses couverts tandis que la deuxième sœur s’occupe des marmites.

Chaque matin, une équipe se forme pour nettoyer l’auberge sous la férule de la troisième sœur tandis qu’une autre lave les draps avec la quatrième.

Ici, on ne paie rien et l’on reste tant qu’on veut à l’unique condition de participer à tout et de fournir la cuisine du mieux qu’on peut.


La Véritable Histoire de l’Invention du Pape

Il y a fort longtemps, plusieurs siècles de cela, la religion catholique avait déjà été inventée, mais pas grand-monde ne voulait y adhérer. Bien sûr, aujourd’hui, quand on veut que les gens croient à quelque chose, c’est très simple : on embauche une équipe de publicitaires, on fait un plan marketing, on le diffuse à la télé, sur les radios et dans les journaux, et en très peu de temps tout le monde est d’accord pour dire que tel homme politique est le nouveau messie ou que tel yaourt sauvera la planète.
Mais en ces temps reculés, on n’avait encore inventé ni la télévision, ni le marketing, et c’était très difficile de propager un nouveau dieu, de nouveaux rites, et de nouvelles interdictions compliquées.

Grâce au bouche à oreilles, certes, quelques personnes s’étaient converties à cette nouvelle mode qui consistait en un dieu unique, une espèce de vieux bonhomme qui veillait sur les hommes depuis les nuages, et qui avait, disait-on, envoyé son fils unique sur terre pour porter son message d’amour, de paix, d’interdiction de faire l’amour en dehors des liens sacrés du mariage et d’obligation de verser une partie de ses revenus aux représentants de dieu sur terre : les prêtres de l’église catholique. Enfin, ça n’est pas exactement ce que le fils de dieu avait dit, mais c’est ainsi que les pères de l’église avaient interprété et propagé le message. Ce qui les arrangeaient bien, évidemment.

Bien sûr, les prêtres commencèrent par convertir les rois car ils avaient le pouvoir d’imposer cette croyance à leurs sujets. Et puis, les rois étaient malins, et ils voyaient bien tout le bénéfice qu’ils pouvaient en tirer : ils n’auraient plus qu’à décréter que leur pouvoir leur venait du dieu unique, et plus personne ne songerait à venir le leur contester. Les rois poussèrent leur entourage à la conversion, mais les paysans, et surtout les paysannes, refusaient de faire comme eux.

On construisit partout de jolis temples avec de beaux dessins dedans – c’était les prémices de la publicité – on organisa des palabres dans les villages pour expliquer tous les avantages de cette nouvelle religion – c’était le début des réunions Tupperware – mais rien n’y fit.

Alors on envoya des enquêteurs pour comprendre d’où venait le problème. Les premiers ne revinrent pas, et les suivants non plus. On choisit alors, un peu par hasard il faut bien le dire, les plus fervents défenseurs de l’interdiction de relations sexuelles en dehors du mariage, qui était aussi les plus laids, et on les envoya de par le monde pour étudier les croyances des paysans et comprendre comment les faire disparaître.

Ces enquêteurs-là étaient aussi malins que laids : ils comprirent vite qu’il ne devait pas parler de la nouvelle religion pour être admis dans les villages. Ils se présentèrent donc comme de simples voyageurs égarés et bénéficièrent ainsi de l’accueil des paysans. On les logea, les nourrit, les fit participer aux travaux des champs pour équilibrer les comptes et ils auraient pu en rester là. Mais comme ils étaient laids, les femmes refusaient de les approcher. Ce qui ne fit que renforcer leur conviction que les mariages ne devaient avoir aucun rapport avec l’amour et que l’amour ne pouvait être fait qu’à l’intérieur du mariage.

Peu à peu, les paysans leur parlèrent de leurs croyances. A cette époque-là, les gens étaient encore animistes. Ils croyaient au ciel et à la terre, à l’orage et aux forêts, et surtout, ils croyaient au dieu Pan. Le dieu Pan représentaient pour eux la fertilité donc la vie. Il avait de grandes belles cornes, un beau visage viril, des pattes de bouc, et surtout une grosse, énorme et longue verge toujours en érection.

Certains enquêteurs furent invités à assister aux fêtes données en son honneur les soirs de pleine lune. Et c’est alors qu’ils comprirent qu’ils avaient tout à fait raison de vouloir interdire aux gens de faire l’amour à tout va car c’est exactement ce qu’ils faisaient ces soirs de célébration. Du fond des clairières, en l’honneur de leur dieu, les gens s’accouplaient sauvagement. Les hommes qui avaient les caractéristiques les plus proches de Pan étaient ceux que préféraient les plus belles femmes, mais chacun pouvait se faire plaisir et en donner sans histoire compliquée. Tout le monde sauf nos enquêteurs qui étaient vraiment trop laids. Et qui avaient fort peu de point communs avec Pan.

Ils s’en furent bien vite raconter à leurs chefs, les pères de l’église, ce qu’ils avaient vu. Les pères de l’église, comme on l’imagine, furent horrifiés. Ils discutèrent longtemps de ce qu’il fallait faire, puis, ils trouvèrent la solution.

D’abord, ils firent raser toutes les forêts où l’on célébrait Pan. S’il n’y avait plus de forêts, il n’y avait plus non plus de clairières. Puis, avec le bois ainsi récoltés, ils dressèrent de grands bûchers et, avec l’aide des rois, ils firent brûler toutes les jolies femmes : les plus ferventes actrices des célébrations au dieu cornu .
Comme on commençait à comprendre les bienfaits du marketing, on dessina Pan dans les églises avec un méchant faciès, et on expliqua partout que ce dieu là était mauvais, qu’il dévorait l’âme de ceux qui l’honoraient en faisant l’amour en dehors des mariages autorisés par l’église. Et afin de le faire oublier tout à fait, en plus du dieu barbu, on inventa un chef suprême de l’église catholique et on créa un rituel compliqué pour le nommer. On l’appela pape pour faire penser à papa, ce qui lui donnait une certaine autorité.

Chaque fois qu’un pape mourrait, tous les postulants à la fonction se réunissaient dans une pièce close, se mettaient tout nu, et on nommait celui qui ressemblait le moins à Pan : celui qui avait la plus petite verge.

Depuis, Pan est oublié et le rituel est resté inchangé.