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Rien à cacher

« Je n’ai rien à cacher. »

Sans doute avez-vous entendu cela nombre de fois en essayant d’expliquer de-ci de-là les dangers du flicage qui se généralise sur internet, que ce soit par des états ou par des entreprises privées qui fournissent un service gratuit mais qu’on rémunère en fait par nos données personnelles. Ça n’est pas toujours simple d’y répondre. Expliquer le concept de métadonnées est d’autant plus compliqué que ça semble abstrait et les conséquences des collectes de données personnelles paraissent si lointaines que pas grand-monde n’y prête grand intérêt.

Voilà un documentaire très pédagogique et très bien fichu qui vous fournira un excellent support pour aborder ces questions sans sombrer dans le jargon compréhensible seulement par les dinosaures du net. On parle ici de choses concrètes, de conséquences déjà existantes et de celles qui arriveront très vite, on parle de la nécessité d’une vie privée protégée et des solutions possibles pour y arriver. Les intervenants ne sont pas des illuminés paranoïaques, on y entend par exemple un ex-directeur de la NSA, rien de moins, particulièrement remonté sur la fabrication actuelle d’états policiers, dans l’indifférence (presque) générale.

C’est suffisamment bien fait pour que votre grand-mère comprenne les enjeux, suffisamment abordable pour que vos ados réfléchissent à ce qu’ils mettent en ligne. C’est bien simple : Nothing to hide devrait faire partie du matériel pédagogique de toutes les écoles du monde s’il y avait par ailleurs une volonté de former des individus libres et pensants, ce qui n’est évidemment pas le cas comme le démontre brillamment ce documentaire.

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Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe

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Plus qu’un écrivain Tom Wolfe est un chroniqueur de son époque, le Zola de l’Amérique contemporaine, le misérabilisme en moins et la psychologie des personnages pointue en plus.

Après nous avoir décrit entre autres choses les arcanes des précurseurs du LSD dans Acid Test, celles de Wall Street dans Le Bûcher des vanités, il s’arrête ici sur les universités d’élite américaines. Et, comme d’habitude, c’est sans concession qu’il nous présente un univers fait d’apparences et d’hypocrisie. Tom Wolfe semble guidé par une volonté de mettre le doigt sur la décadence où qu’elle se trouve et quelle que soit la forme qu’elle prend, sans pour autant manquer de tendresse pour ses personnages dont il bâtit le squelette en quelques phrases et à qui il donne chair en plusieurs centaines de pages qui se dévorent addictivement.

Aussi dense que soit ce roman, il est accessible à tous, ce qui fait de Tom Wolfe un auteur populaire au sens noble du terme : en ne prenant pas ses lecteurs pour des ignares, il les instruit sans les assommer. Et si c’est la meilleure, c’est loin d’être la seule raison pour laquelle il faut vraiment lire ses ouvrages, sans en craindre l’épaisseur.


Ceci n’est pas un piratage

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Bombe, AK 47, Djihad, Daech, Syrie, chiens de mécréants, Abou Bakr al-Baghdadi, Allah, Coran, calife, fatwa, Mossoul, décapitation, immolation, Charlie Hebdo, Salman Rushdie, Irak, Yémen, salafistes, al-Nosra, charia, Abou Mohammad al-Joulani, attentat, Ansar Bait al-Maqdis, Boko Haram, explosion.

Tard dans la nuit de mercredi à jeudi, une Assemblée nationale clairsemée (seulement 30 députés présents) a adopté les fameuses boîtes noires qui doivent permettre par des algorithmes de détecter les comportements suspects sur Internet. Je procède simplement ici à un test d’efficacité.

Si je venais à disparaître, merci de venir me chercher en garde à vue.


Psychologie du contrôle social.

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En 1973, le psychologue David Rosenhan mène une expérience dans un hôpital psychiatrique.

Onze chercheurs complices se présentent séparément aux médecins de garde d’un asile. Ils avaient pour consigne de prononcer, à l’accueil, une phrase dénuée de sens. Ils vont tous être pris en charge et immédiatement hospitalisés : les médecins vont faire état de diagnostics lourds avec dix estampillages « schizophrénie » et un « maniaco-dépressif ».

La consigne des chercheurs étaient ensuite de se comporter le plus normalement possible et de demander à sortir dès le deuxième jour. Certains sortent assez vite, en 6 jours, et d’autres resteront internés 40 jours.

Les pseudos patients pouvaient prendre leurs notes recherche toute la journée sans que personne ne s’intéresse à ce qu’ils notaient. Leurs prises de notes devenaient un symptôme pour l’équipe soignante. Nos chercheurs, dans leur rôle de patients, étaient quelquefois interrogés par les médecins. La consigne était alors de répondre tout à fait normalement aux différentes questions. Les retranscriptions des médecins seront pourtant loin de la réalité. Rien de « normal » n’y apparaît.

Il est assez drôle de noter qu’environ un tiers des vrais patients de l’hôpital se sont aperçus de la supercherie.

Remise ainsi en cause, l’institution psychiatrique contesta les résultats de cette expérience. Six mois plus tard, David Rosenhan la renouvela donc dans un autre hôpital, où il obtint des résultats analogues.

La conclusion de l’étude est que les humains ne peuvent pas distinguer les personnes saines des personnes atteintes d’aliénation mentale dans les hôpitaux psychiatriques. Elle a également illustré les dangers de la dépersonnalisation et de l’étiquetage dans les établissements psychiatriques. L’étude suggère de remettre en cause la nature du diagnostic porté par les personnels de santé dans les hôpitaux psychiatriques, en prenant en compte les effets induits de l’institution sur les sujets concernés.

D’autres expériences ont été menées plus tard sur d’autres publics. Dans les écoles, on parlera d’effet Pygmalion, ou encore d’effet d’attente : les résultats des élèves s’améliorent si on fait croire à leurs enseignants qu’ils ont une intelligence supérieure, même si c’est tout à fait faux.

Dans l’ensemble, on peut conclure que celui qui regarde n’est jamais neutre dans sa façon de regarder, mais aussi que celui qui est observé réagi en fonction de la façon dont il est observé. On peut alors se demander comment évoluera une société où tout un chacun pourra être observé par des services qui voient des terroristes partout.


Pride, une rencontre improbable.

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En 1984, Thatcher sévit en Grande Bretagne. Les mineurs sont en grève depuis plusieurs semaines et la misère guette. C’est alors qu’un groupe de militants homosexuels décide de leur venir en aide en effectuant des collectes de fonds pour les aider à continuer leur grève. Mais il n’est pas si simple de trouver un groupe de mineurs acceptant l’aide offerte par des homosexuels, alors qualifiés de pervers. Aussi improbable que soit ce scénario, il est basé sur une histoire vraie, ce qui fait de Pride un film qui fait du bien.

Ici, c’est le meilleur de l’humain qui est mis en avant. Si on nous raconte une histoire de fiertés, c’est aussi, et peut-être avant tout, un récit de solidarité fort peu probable et pourtant aussi réel que constructif. Je serais tentée de vous raconter toute l’histoire et surtout les conséquences concrètes de cette rencontre, mais le film le fera sans doute mieux que moi. Alors qu’en ce moment l’ambiance sociale n’est pas au beau fixe, Pride ne pourra que vous faire du bien au moral, et peut-être même, allez savoir, vous donner des idées.

 


Au village

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12.5% et même un peu plus.

C’est la proportion d’habitants de tous âges, de toutes conditions et de tous bords politiques de mon village qui, depuis les élections, ont donné de leur temps, de leur huile de coude et de leur énergie pour la commune.
Grâce à 1/8e de la population, ce village endetté a pu faire des travaux indispensables et inespérés. Les mômes de la garderie ont un toit sans fuite au dessus de la tête. Les enfants de l’école ne sont plus obligés de traverser le village par tous les temps pour aller déjeuner. Les logements sociaux sont remis à neuf et l’accompagnement de leurs habitants peut même au besoin être fait avec beaucoup d’humanité. Le village a été refleuri. Les sentiers de randonnées commencent à être de nouveau praticables. Entre autres choses faites ou encore à faire.
Parmi ces bénévoles de la commune, certains trouvent encore le temps de s’occuper parallèlement d’associations, du club des anciens au comité des fêtes qui ne chôme pas.

Imaginez qu’un huitième de la population de Paris, si prompte à moquer les ruraux, se retrousse les manches sur le même modèle. Ça serait une armée de 281246 personnes qui œuvrerait pour le bien commun. Imaginez ce que serait le nombre de logements sociaux remis à neuf. Imaginez ce que serait la vie d’une ville où 281246 personnes s’impliqueraient pour l’amélioration de la qualité de vie.


Nous avons, au village, de ces gens qui débarquent de la ville avec de belles idées sur le vivre-ensemble. Ceux-là, on ne les a jamais vu arroser les fleurs municipales ou gratter les murs des logements sociaux. Notre monsieur le maire n’est pas un idéologue. Pour vous dire, il n’avait même jamais entendu parler de Pierre Rabhi jusqu’à ce qu’il soit importé ici par les néo-ruraux. Les bénévoles ne sont majoritairement pas non plus des idéologues. Ils n’ont pas eu besoin d’idéologie prête à consommer pour s’unir autour d’une idée toute simple : c’est notre village, à tous et à chacun, et notre village peut être amélioré à la condition que chacun y mette un peu du sien.
Les urbains nous prennent souvent pour des cons. Fort bien. « Un con qui marche ira toujours plus loin qu’un intellectuel assis ».


La mort de l’auto-édition

Quand internet et la musique numérique ont libéré la production musicale de l’obligation de passer par une boîte de prod’, des millions de gens sont devenus des musiciens et ont mis en ligne leurs morceaux. Ça a été – et c’est toujours – un déferlement de bouses plus immondes les unes que les autres au milieu desquelles, parfois, on trouve une perle. Chercher de la bonne musique sur le net a pris des allures d’orpaillage au temps de la conquête de l’ouest : il faut passer des montagnes entières au tamis pour trouver une pépite.


Et bien maintenant, pour les auteurs, c’est exactement la même chose. On trouve des millions de livres auto-édités et l’immense majorité est truffée de fautes d’orthographe, de grammaire et de syntaxe. Et que dire du contenu ? Un simple exemple de phrase extraite du descriptif d’un de ces livres : « Elle essayera tant bien que mal de reconstruire un passé bien trop lourd et douloureux, pour pouvoir avancer et ainsi retrouver son enfant qu’elle abandonnera, avant de partir sept ans en Inde dans l’espoir de l’oublier.  » (Par charité je ne nommerai pas l’auteur). Vous n’avez pas compris le sens de cette phrase ? C’est normal, c’est tordu. Et que dire de tous ces quidams qui publient leur autobiographie de la dépression, vous promettant que leur livre vous donnera les clefs pour sortir de la vôtre ?

Et le pire, c’est que les réseaux sociaux n’arrangent rien : ces auteurs s’entre-lisent et s’entre-congratulent, chacun y allant de l’étalage de son ego surdimensionné et tous refusant la moindre remise en question. Un lecteur leur a rédigé une critique négative sur Amazon ? C’est un faux lecteur dont l’unique but est de « faire de la délation » (sic). Vous leur signalez que leur « fiche auteur » sur le même site est truffée de fautes ? Vous êtes une frustrée incapable de reconnaître le vrai talent (re-sic).

Tout le monde est devenu auteur. Personne n’utilise les services de correcteurs professionnels. C’est toute l’auto-édition qui risque bien de disparaître quand les lecteurs se seront lassés de ces livres qui pourraient faire passer, par comparaison, les Mussolevy pour des génies.

A moins qu’un label ne soit proposé par des correcteurs professionnels, et qu’un tel label puisse gagner en visibilité, je ne donne pas cher de l’existence de l’auto-édition.


Les anticapitalistes des réseaux sociaux

Il y a des tas de choses que je ne comprends pas. Par exemple : la théorie des cordes. J’ai lu des livres, assisté à des conférences sur le sujet, j’y ai mis toute ma bonne volonté, toute ma curiosité, mais je n’y comprends rien de rien. Je ne comprends pas non plus pourquoi les aliments pour chats sont au bœuf alors que je n’ai jamais vu un chat, même affamé, chasser un bœuf. En parlant de chat, je ne suis pas non plus tout à fait certaine d’avoir bien compris l’histoire du chat de Schrödinger. Je ne comprends pas plus pourquoi les japonais sont les champions du monde quand il est question d’inventer un bidule improbable. A vrai dire, il n’y a pas beaucoup de choses que je comprends dans la culture japonaise qui me laisse souvent dans l’expectative.

Et dans la longue liste des choses que je ne comprends pas, il y a les anticapitalistes de l’Internet. Je m’explique. Je conçois – difficilement, mais en faisant un petit effort, j’y arrive – qu’on puisse être anticapitaliste. Il y a peut-être des gens que ça ne dérange pas de ne rien posséder. Peut-être trouveraient-ils tout à fait normal que n’importe quel quidam entre dans un chez eux qui ne leur appartient pas, se serve dans le frigo et dorme dans les draps qui de toute façon ne sont pas à eux. Peut-être seraient-ils tout à fait d’accord pour que je vienne prendre les légumes de leur jardin puisque le jardin ne leur appartient pas et les dits-légumes non plus. C’est leur bon droit de penser que la propriété c’est le mal, la propriété étant la base même du capitalisme.

Seulement, voilà que les mêmes usent de leurs ordinateurs fabriqués par des boites capitalistes, ordinateurs la plupart du temps équipés de softwares du très capitaliste Microsoft pour écrire que le capitalisme c’est mal sur Facebook, Twitter ou n’importe quel autre réseau social appartenant à des capitalistes et étayent leur propos grâce à des liens trouvés sur le non moins capitaliste Google. Il est même probable que certains aient acheté leur ordinateur après avoir économisé de l’argent sur un Livret A qui a participé à alimenter les banques qui l’ont elles-mêmes utilisé pour spéculer, ce qui est sans doute l’action ultime du capitalisme.

Tentant de les comprendre, j’ai envisagé qu’ils pensaient peut-être ne pas avoir le choix. Peut-être ne se rendent-ils pas compte qu’ils bénéficient, comme tout un chacun, d’un libre arbitre. Pourtant, chez les anticapitalistes, la notion de choix existe bien puisqu’ils disent souvent qu’il faut choisir autre chose que de boire du Coca-cola et de manger dans des fast-foods parce que ces entreprises sont capitalistes. Et voilà que je sombre de nouveau dans l’incompréhension. Google et Facebook sont cotés en bourse de la même façon que Coca-Cola et Mac Donald, ils ont aussi des salariés et je ne pense pas qu’une femme de ménage chez Google soit moins exploitée qu’un salarié de restauration rapide.

Croyez-bien que je me creuse les méninges, mais il m’apparaît sans cesse que les anticapitalistes de l’Internet (et peut-être d’ailleurs) sont des acteurs, comme les autres, du capitalisme. Alors pourquoi dire qu’on rejette ce à quoi on participe activement ?

Je me suis dit que ça n’était peut-être pas la propriété privée dans l’absolu qui posait problème, mais le système économique basé sur « l’entreprise privée et la liberté du marché ». C’est comme ça que mon dictionnaire définit le capitalisme. Mais ça ne change rien du tout. Enfin, si : je ne pourrais plus aller prendre des légumes dans leur jardin. Mais si la recherche du profit, pour un anticapitaliste, est à bannir, il est évident que ces entreprises de l’Internet font des profits quand on utilise leurs services. Même quand c’est un anticapitaliste qui le fait : les actionnaires ne font pas le tri.

Me voilà bien embêtée. J’ai beau retourner la question dans tous les sens, je vois toujours quelques entreprises hors Internet servant de symbole aux anticapitalistes qui dans le même temps nourrissent d’autres grosses entreprises de l’Internet qui répondent pourtant aux même critères que les premières.

Alors peut-être y-a-t-il finalement dans tout ça beaucoup d’hypocrisie. Mais je me trompe peut-être puisque je n’y comprends rien.


La Grange aux Goupils : fin de partie.

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Le pari de base avait quelque chose de presque idiot : ouvrir une petite salle de spectacles en milieu rural – c’est à dire à quelques kilomètres du village le plus proche, lui-même situé à vingt kilomètres de la première ville – dans une grange, entre une grande étable et un petit poulailler, y proposer de la poésie, du conte et de la littérature classique mise en scène, et croire que les gens viendraient.

L’autre partie du pari, c’était de croire que les gens qui viendraient seraient ceux qui ne vont pas ou peu dans les salles de spectacles. D’abord parce qu’elles sont trop loin, mais aussi et entre autres parce qu’elles sont trop impressionnantes, trop guindées, trop conventionnelles ou trop chères. Cela revenait à penser que la littérature classique est faite pour tout le monde, et que la culture d’obédience parisianiste laisse sur le côté des tas de gens qui ne manquent pas de curiosité, mais qui ne se sentent pas à leur place dans tous ces lieux subventionnés.

Et bien le pari est gagné. Oh, certes, les gens ne se sont pas déplacés en horde. Nous n’avons pas été submergés par l’affluence. Mais qu’ils fussent agriculteurs, éleveurs, fromagers, crêpiers, retraités, anglais, hommes, femmes, jeunes, vieux ou catholiques, ils sont venus. Et mieux encore, ils sont revenus. On leur a pourtant donné du Mark Twain, du Jonathan Swift, du Léon Bloy, du Choderlos de Laclos, du Victor Hugo et même un texte en vieux français : à la première visite, ils étaient prévenus, ils entendaient bien qu’on n’avait pas l’intention de les prendre pour des idiots insensibles au charme de la langue la plus classique ! Et ils sont revenus. Certains sont mêmes venus à tous les spectacles. Et quand on a voulu leur offrir une invitation pour le dernier, comme un abonnement non formalisé, et bien on s’est purement et simplement fait engueuler. Faire des spectacles est un travail, tout travail mérite salaire : hors de question de ne pas payer sa place.

Le pari de base avait quelque chose de presque idiot. Il s’agissait de parier que la culture avait le droit et le devoir d’être populaire sans être vulgaire. Il s’agissait de montrer qu’on peut rire même avec les auteurs qui nous ont endormis à l’école.

Et puisque ça a marché, on recommencera l’année prochaine, au même endroit, avec une autre organisation, d’autres spectacles et d’autres artistes, avec toujours cette volonté de mettre des morceaux de littérature dans les oreilles des gens.

Je peux déjà vous dire qu’il y aura, dans la programmation 2014 de la Grange aux Goupils, des mots venus d’Algérie : une histoire de femme, de vie et de liberté. Il paraît qu’un pirate posera aussi ses bottes sur scène. Le meilleur moyen de savoir ce qui se trame chez nous sera de se rendre sur le site suivant : http://lagrangeauxgoupils.wordpress.com/

D’ici là, on tire le rideau et on vous fait une révérence.


22h42 – 14è épisode.

1er épisode


Episode précédent 


22H42 J’ai essayé toute la soirée de travailler à mes écrits, sans succès. Mon esprit est sans cesse happé par la situation présente. Je ne m’inquiète pas à court terme. Notre production communale d’électricité est suffisante, et il est encore temps de semer assez de légumes d’hiver. La récolte de fruits d’automne s’annonce bonne. Il y aura assez de pommes pour le cidre, la compote, les gelées plus toutes les pommes à couteau. Tous les congélateurs sont pleins, la plupart des confitures sont faites et il y a assez de vaches, poules et cochons sur notre petit territoire pour tenir toute l’année. Il restera encore les noisettes et les châtaignes qu’on néglige habituellement. Mais à long terme ? Nous n’aurons pas assez de céréales cette année, et encore faudra-t-il garder l’essentiel du grain pour le semer au printemps. Et nous n’avons pas de moulin. Nos batteries vont s’user et il faudra les remplacer, mais comment ? Nous avons bien un médecin, mais si peu de médicaments. Et puis il y a les urbains. La première ville est loin, mais il est impossible que les gens ne quittent pas massivement ces zones qui ne sont pas autonomes. Notre village semblait si anecdotique hier encore ! Nous ne pourrons pas accueillir tout le monde. Si la situation perdure, ça sera le chaos. Faudra-t-il refuser l’installation à des familles ? Sur quels critères ? Il va falloir nous protéger, c’est certain. Faudra-t-il tirer sur des gens ?

Les questions se bousculent dans ma tête et peu de réponses suivent. Il faudra évoquer tout ça au conseil de village. Heureusement, je suis fatiguée de la journée, et je fini par m’endormir d’un sommeil agité.

21H32 Je n’ai pas fait de mauvaises rencontres sur le chemin de chez moi. D’ailleurs, je n’ai pas fait de rencontre du tout. Les rues sont désertes. Je n’ai pas vu circuler une seule voiture. Beaucoup de gens ont du quitter la ville car il y a moins de véhicules sur les trottoirs qu’à l’accoutumée. La musique résonne encore dans ma tête. J’ai grimpé l’escalier prudemment, dans le noir et cherché la serrure à tâtons. J’ai allumé une bougie. Et me voilà de nouveau seule dans le silence et l’obscurité de mon appartement. J’ai quitté la campagne parce que je la trouvais ennuyeuse. Il n’y avait jamais grand-chose à faire : pas de concerts, pas d’expos, pas de transports en commun. A part parfois l’été, on n’y rencontrait personne qu’on ne connaissait déjà. Tout était une galère : trouver un livre ou aller boire un verre. La fête annuelle du village était ringarde. Le bal, l’accordéon et le cochon grillé et le concours de pétanque le lendemain. J’avais tellement envie d’autre chose ! J’avais envie de culture ! De bibliothèques immenses, de musique électronique, de théâtre, de danse, de bars bruyants et de rencontres. Et j’ai sauté de ville en ville. Chaque fois que j’en ai quitté une, il a fallut tisser un nouveau réseau. Et aujourd’hui, je n’ai pas de réseau du tout parce que je viens d’arriver pour un travail idiot. Je ne connais même pas le nom du voisin. D’ailleurs je ne suis même pas sûre d’avoir un voisin. La musique s’est tue avec la coupure d’électricité et j’ai peur. Que ferais-je quand il n’y aura plus rien à manger ? Même le réseau d’eau ne fonctionne plus. Il faut que je quitte cette ville. Je me couche tôt. Demain, je fais mon sac. Avec un peu de chance, je pourrais trouver des gens pour me prendre en stop. Je rentre au village.