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Onibaba de Kaneto Shindō

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Voilà un excellent film que vous ne regarderez pas en famille. Évidemment, vous êtes parfaitement libre de faire comme vous le souhaitez, néanmoins, outre la présence quasi-permanente de tétons à l’écran, je suis certaine que vous ne voulez pas expliquer à vos enfants pourquoi la vieille dame à tête de sorcière se masse les seins en se frottant à un arbre mort.

Maintenant que j’ai votre attention, voyons le reste.

Et commençons par ce qui me tient toujours à cœur au cinéma : la photographie. Dans Onibaba, elle est superbe. Vous pouvez mettre le film en pause absolument n’importe où et vous aurez une magnifique photo à l’écran. Je crois que je n’avais pas vu
une photographie aussi bien pensée et réalisée de bout en bout depuis le Barry Lyndon de Kubrick : c’est dire !

Bien sûr, ça ne suffit pas à faire un film. Mais rassurez-vous, tout le reste se tient autant. L’ouverture se fait sur une salve de taiko qui vous attrape tout de suite par les tripes.
– Si vous ne connaissez pas les tambours japonais, je vous invite à aller en écouter : ces machins-là vous réveillent l’instinct guerrier ; deux minutes d’écoute et vous voilà debout sur le canapé brandissant un katana, prêt à en découdre. C’est redoutable. –

Le reste de la musique est à la fois discret et terriblement efficace. Et pas très binaire : c’est japonais.

Enfin, il y a l’histoire elle-même. En temps de guerre, deux femmes tuent des soldats pour mieux les dépouiller. Voilà pour la base, je n’aime pas révéler les intrigues, mais sachez qu’on parle ici de la force du désir, de la peur, de la superstition, de la manipulation et tout cela s’entremêle.
S’il vous est inconfortable de regarder des films japonais sous-titrés, sachez que celui-ci est fort peu bavard : vous n’aurez pas grand-chose à lire et c’est très bien comme ça.
Une bien chouette découverte que je vous recommande chaleureusement.


Madame Tsching, la terreur des mers de Chine

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On ne sait pas grand-chose de l’enfance de Madame Tsching. On est seulement certain qu’elle est née en Chine vers 1775. On en sait plus sur la suite.

En 1801, Madame Tsching était encore une jeune prostituée, très connue pour son sens des affaires et de la diplomatie sur l’oreiller, quand le bateau sur lequel elle voyageait fut attaqué par des pirates, les hommes de Cheng I. Ce dernier était un pirate très réputé, un rebelle prompt à se mêler de politique. Il était, de notoriété publique, fou amoureux d’un jeune pêcheur, mais tout cela était trop compliqué pour l’époque, si bien que Cheng I épousa Madame Tsching. Ainsi, Cheng I profitait des confidences recueillies dans le bordel de Madame Tsching, et Madame Tshing obtint un contrat très clair qui lui octroyait la moitié des biens de son époux. Les jeunes mariés adoptèrent un jeune garçon capturé lors d’un raid : Zhang Pao Tsai.

Cheng I mourut six ans plus tard, et Madame Tsching, à grand renfort de manipulations politiques, prit la tête de la flotte de son défunt mari : une flotte de quatre cents navires et leurs soixante-dix mille hommes. Afin de s’en assurer tout le contrôle, elle épousa Zhang Pao Tsai, son fils adoptif, qu’elle avait déjà promu au rang de lieutenant.

Madame Tsching étant une femme d’affaire hors pair, elle savait qu’il fallait structurer sa flotte et lui donner un cadre. C’est ainsi qu’elle édicta une sorte de Code civil et pénal interne à sa flotte. On en connaît l’essentiel, et surtout, on sait que ce Code était strictement appliqué. Les ordres sont donnés exclusivement par les dirigeants de la flotte, c’est à dire par Madame Tsching et son fils adoptif de mari. Désobéir est une offense capitale menant à la peine capitale. Piller un village qui soutient la flotte est passible de mort. Celui qui vole dans le butin est abattu. Celui qui viole les prisonnières est condamné à mort. Si un pirate a des relations sexuelles avec une prisonnière, même consentante, il est décapité et la prisonnière est jetée à la mer, des poids accrochés aux pieds. Si un pirate déserte et qu’il est repris, on lui coupe une oreille et on la cloue là où tout le monde peut la voir.

Madame Tsching mène donc ses hommes aux pillages, et entre sa flotte gigantesque et son équipage qui marche à la baguette, c’est un franc succès. Tout y passe : les navires marchands, les villages côtiers et un peu de trafic de prostituées pour arrondir les fins de mois. A l’occasion, les bateaux remontent les rivières pour aller piller un peu plus loin.

Évidemment, le gouvernement local apprécie très moyennement les activités lucratives de Madame Tsching, et il envoie toute sa flotte à sa rencontre. C’est un carnage. Non seulement beaucoup des hommes envoyés à l’assaut de Madame Tsching sont zigouillés, mais en plus la flotte pirate se renforce avec les navires ainsi capturés. Pour se défendre, le gouvernement n’a plus sous la main que les bateaux de pêche qu’il confisque.

C’est grâce à un accord entre ce gouvernement et le second pirate le plus puissant de la mer de Chine que la vie de pirate de Madame Tsching prendra fin. En échange d’une amnistie pour ses hommes et lui, il lance ses navires sur ceux de Madame Tsching et, non sans mal, finit par remporter la bataille.

Madame Tsching elle-même y survivra, et elle vivra encore trente ans des revenus confortables générés par un réseau de bordels et de cercles de jeux.


Crime d’honneur de Elif Shafak

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À peine ai-je ouvert ce livre que je me suis dit : « ouille ». Et ce avant même de lire le premier mot du roman. C’est que j’ai regardé l’ours dans lequel figurait la mention : « Titre orginal : Honour ». Et quand un traducteur pervertit à ce point le titre d’un ouvrage, on peut s’attendre au pire pour la suite. En tout cas, on n’est pas dans de bonnes dispositions pour lui faire confiance. Et il se trouve que les qualités littéraires sont très inégalement réparties au fil du récit, et pas seulement parce qu’il est fait par plusieurs narrateurs.

On peut décider de passer outre le simple style, mais alors il faut une histoire palpitante. Hélas ! Malgré un sujet qui aurait pu être un parfait support pour relater la place des femmes dans la société kurde, et il semble bien que ça soit l’intention première de l’auteur, nous voilà face à une accumulation de personnages archétypaux jusqu’à la caricature et de grosses ficelles bonnes à amarrer un supertanker. Comment croire à la sage-femme sorcière telle qu’on peut la croiser trait pour trait dans n’importe quel roman vaguement fantasy pour adolescentes ? Comment croire au doux-dingue désincarné à en virer aigre ? Et pire que tout : comment ne pas s’agacer devant l’usage intempestif de la jumelle pour justifier un revers de situation qui se veut l’apothéose du roman ?

J’ai fini ce livre comme on termine une corvée avant de ne pas le ranger dans la bibliothèque, avec l’agacement que je ressens toutes les fois que je tombe sur une auteur qui se dit féministe en usant de clichés érodés pour œuvrer.


Sus aux cruciphiles !

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La tendance actuelle est à la haine des musulmans, et un peu des juifs, mais pour ces derniers, c’est le cas depuis 2000 ans. Ça n’excuse rien, évidemment, mais on a l’habitude. Seulement, voyez-vous, les musulmans ne me menacent en rien. Je ne suis pas à l’abri d’une bombe ou d’une petite cuillère de maboule à barbe criant Allahou Akbar, d’accord. Mais je ne suis pas à l’abri d’un accident de bagnole ou de tracteur, d’un échappé de psychiatrie ou d’un quelconque cinglé, à barbe ou pas. C’est la vie, le risque zéro est un mythe, et il faut bien mourir de quelque chose. Mais dans l’ensemble, n’en déplaise aux victimes de l’inflammation nationaliste, les musulmans ne me font pas chier.
Il n’en va pas du tout de même des catholiques. Les catholiques n’ont jamais cessé d’attaquer mon droit à la contraception, mon droit à l’avortement, mon droit à m’envoyer en l’air avec qui je veux, où je veux et de la façon qui me plaît. Ce ne sont pas des pharmaciens musulmans qui refusent de vendre la pilule du lendemain au nom de leur crise de foi. La saloperie, qui malheureusement bouge encore, nommée Xavier Dor et ses copains ne sont pas musulmans. Ce ne sont pas les musulmans qui ont majoritairement emmerdés tous les copains et copines homosexuels qui souhaitaient avoir les mêmes droits que moi lors du vote de la loi Taubira, et encore aujourd’hui. Ce ne sont pas les juifs non plus.

Aujourd’hui, en tant que femme et en tant que femme prête à découper en rondelles le premier qui prétend m’ôter des droits durement acquis, en France, les seuls qui viennent m’empuantir le quotidien sont bien les activistes cruciphiles.

Le monde musulman, quoi que ça signifie, a une vraie grosse révolution à faire en son sein concernant son rapport aux femmes. Comme les juifs, comme les chrétiens. Mais c’est le combat des femmes qui choisissent plus ou moins de ne pas s’extraire de ces superstitions archaïques.
Me concernant directement, avec un instinct de conservation parfaitement égoïste et exempt d’hypocrisie, ceux qui me font chier, qui m’emmerdent profondément et qui me compliquent la vie prient à genoux et mains jointes, pas le cul vers les cieux ou un chiffon sur la tête.


Le burkini de la liberté

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De tous les « arguments » avancés par les amateurs d’interdiction de burkini, il y en a un en particulier qui me donne des envies de tournées de baffes : « Oui mais d’abord, elles ne sont pas libres de choisir. »

En disant ça, on entérine l’idée que la femme est née victime. C’est dans ses gènes. Oui, messieurs et dames, le chromosomes X est porteur d’un gène récessif de victime, c’est le néo-féminisme (2.0) qui l’assène. A moins, évidemment, que ça ne concerne que les femmes musulmanes, et dans ce cas, je ne sais pas si c’est juste du racisme ou une réminiscence colonialiste, mais il faut très vite vous renseigner sérieusement sur le rapport aux femmes de toutes les religions.

Elle a bon dos, la liberté. Mais toi, là, oui, toi qui passe une partie de ta vie à t’arracher tous les poils du corps pour coller à l’époque, as-tu vraiment bien réfléchi à ta liberté ? Crois-tu vraiment que c’est de ton propre gré que tu te fais mal souvent, et pour quoi ? Pour plaire ? Et toi qui te fais le même brushing que tout le monde après t’être tartiné tout le corps de crèmes plus ou moins pétrolifères, n’as-tu pas un peu l’impression de te faire couillonner par le grand marché de la « beauté » ? Toi qui penses qu’il est dans ta nature de sentir mauvais et qui t’asperges les dessous de bras de spray qui pue, vraiment, profondément, tu te sens libre ? Libre de ne même pas supporter ta propre odeur ? Et toi qui est accro, à quoi que ce soit du café à la coke en passant par l’alcool, tu te crois libre de tes choix au quotidien ? Vraiment ? Et toi qui trimes comme un con dans un boulot de con pour payer ta maison moche et les croquettes de ton labrador, tu es libre, aussi ? Vous tous, là, personne ne vous a rien imposé, de façon plus ou moins insidieuse ? Il n’y a rien dans votre histoire familiale qui ait influé vos choix de vie, vos choix cosmétiques ou vestimentaires ? C’est vraiment seuls, sans aucune influence sociétale que vous avez fait ces « choix » ?

 À d’autres ! Vous n’êtes ni plus ni moins libres de vos choix que ces femmes. Alors braillez si ça vous fait plaisir, mais ne le faites pas au nom de la liberté.


Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe

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Plus qu’un écrivain Tom Wolfe est un chroniqueur de son époque, le Zola de l’Amérique contemporaine, le misérabilisme en moins et la psychologie des personnages pointue en plus.

Après nous avoir décrit entre autres choses les arcanes des précurseurs du LSD dans Acid Test, celles de Wall Street dans Le Bûcher des vanités, il s’arrête ici sur les universités d’élite américaines. Et, comme d’habitude, c’est sans concession qu’il nous présente un univers fait d’apparences et d’hypocrisie. Tom Wolfe semble guidé par une volonté de mettre le doigt sur la décadence où qu’elle se trouve et quelle que soit la forme qu’elle prend, sans pour autant manquer de tendresse pour ses personnages dont il bâtit le squelette en quelques phrases et à qui il donne chair en plusieurs centaines de pages qui se dévorent addictivement.

Aussi dense que soit ce roman, il est accessible à tous, ce qui fait de Tom Wolfe un auteur populaire au sens noble du terme : en ne prenant pas ses lecteurs pour des ignares, il les instruit sans les assommer. Et si c’est la meilleure, c’est loin d’être la seule raison pour laquelle il faut vraiment lire ses ouvrages, sans en craindre l’épaisseur.


La Mort Blanche de Frank Herbert

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Frank Herbert est agaçant. Si, vraiment. Il est agaçant parce qu’il ne se contente pas d’être visionnaire, encore faut-il qu’il le soit avec style.

La Mort Blanche est un roman d’anticipation évidemment scientifique, à mi-chemin entre le polar et la philosophie. On pourrait le résumer en expliquant qu’un biologiste devient fou après la mort de sa femme et de ses enfants victimes d’un attentat et fabrique un virus qui ne tue que les femmes, mais ça ne suffit absolument pas, car cette histoire n’est qu’un support à moult réflexions politico-religieuses et éthiques.

Frank Herbert vient ici nous interroger sur le développement des sciences en général et de la génétique en particulier : n’y a-t-il pas un danger énorme dans un monde où un nombre incalculable de gens ont suffisamment de connaissances complexes capables de détruire l’humanité ? En cas de danger imminent pour l’humanité, les politiciens et les religions ne resteraient-ils pas ce qu’ils sont, capables de manipulations épouvantables qui ne feraient que renforcer le danger ? Un fou est-il réellement responsable de ses actes, même si ses actes conduisent à la destruction de l’humanité ?
Le plus inquiétant, c’est que toutes ces questions qu’il soulevait en 1982, à une époque où la recherche génétique n’était pas aussi avancée qu’aujourd’hui n’ont jamais été autant d’actualité : non seulement le terrorisme est partout, mais en plus les techniques génétiques qu’il imaginait à l’époque existent désormais.

Et ça rend la lecture de La Mort Blanche absolument indispensable.


Le Sommeil de la raison de Juan Miguel Aguilera

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Me voilà bien gênée aux entournures pour aborder la critique de cet ouvrage. En effet, j’ai la sensation que ce que j’ai à lui reprocher émane plus de la traduction que de l’auteur lui-même. Mais commençons par le commencement.

L’histoire se déroule au XVIe siècle et nous fait croiser le chemin de quelques personnages historiques notoires, de Charles Quint à Érasme, de Jérôme Bosch à Ignace de Loyola. Quoiqu’il s’agisse d’une œuvre de fiction tendant à la fantasy, mêler l’imaginaire à la réalité est un parti pris original et intéressant. L’Inquisition fait alors rage, il n’y a donc rien d’étrange à inclure des histoires de sorcellerie à cette époque. Quant aux tableaux de Bosch, personne ne penserait à nier la charge magique ou démoniaque qu’ils portent. Qu’ils soient le support à un tel récit est en soi une bonne idée. L’ensemble aurait pu être un excellent roman sans les éléments qui suivent.

Tout d’abord, on est très vite dérangé par l’apparition fréquente de l’adverbe «presque ». Pas un seul chapitre sans ce symbole d’approximation. Tout semble « presque » quelque chose, sauf quand tout est « mystérieux », autre mot dont l’usage abusif rend l’ensemble fade. Les choses et événements du roman pourraient être hermétiques, ténébreux, secrets, voilés, pourquoi pas cabalistiques ou auguraux, voire énigmatiques, mais non. Ils sont « mystérieux », ad nauseam. Alors évidemment, on se retrouve à être dérangé dans notre lecture par ce manque de style. Et pas seulement pour des raisons de vocabulaire. Tout est rédigé avec la même tension. Que les personnages soient en train d’échanger paisiblement au bastingage d’un navire ou de fuir une horde de démons, la tension est la même. Ce qui donne une narration d’une épouvantable platitude.

On commence à franchement s’agacer quand apparaissent au fil du récit les « Allemands ». Oui oui, des Allemands au début du XVIe siècle ! Que l’Allemagne n’existe pas comme telle à l’époque ne semble poser de souci à personne … Jusqu’à ce que soudain, l’auteur ou le traducteur s’aperçoive de son erreur, et voilà qu’on ne parle plus des « Allemands », mais des « Germains ». Paf ! Comme ça, d’un coup, sans prévenir ! Voilà bien le genre d’approximation soudainement rectifiée sans correction de ce qui précède qui chatouille un peu.

Et puis survient ce moment où on s’aperçoit très clairement que nous sommes au moins pour partie face à un sérieux problème de traduction. Sous nos yeux apparaît la phrase « Le naturel les guida dans la forêt. » Et on comprend dans le contexte que le mot « naturel » est ici utilisé en lieu et place d’ « autochtone ». Et c’est vraiment embêtant car en français, ça ne veut rien dire. N’étant pas hispanophone, j’ignore si un mot espagnol peut induire en erreur : je ne peux que le supposer. Mais le récit est de nombreuses fois émaillé de ce genre d’erreurs et c’est parfaitement insupportable.

Il est possible que Le sommeil de la raison soit un roman agréable dans sa langue d’origine. Je ne peux que le supposer. Le scénario n’est pas mauvais en soi, mais l’écriture, le manque de style et les erreurs impardonnables posent un très sérieux problème : ils gâchent complètement le plaisir de la lecture.

Aussi serais-je bien en peine de vous en recommander la lecture.


Portier de nuit

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Portier de nuit est un classique du cinéma que je n’avais jamais vu, et je savais à peine de quoi ça parlait. Forcément, ce fut un choc de le découvrir. Comment vous expliquer sans tout vous dévoiler ?

Prenez le syndrome de Stockholm, l’esthétique nazie et multipliez l’ensemble par des fantasmes sado-masochistes. Confiez les rôles principaux à un acteur au faciès à la fois figé et terriblement expressif – Dirk Bogarde – et à une jeune Charlotte Rampling absolument époustouflante ; faites réaliser l’ensemble par une femme érudite, pendant les années de plomb en Italie. Vous obtenez un film sulfureux, superbe et atroce, profondément troublant.

Mais le trouble ne vient pas que du film lui-même. Il vient aussi d’un terrible constat. Portier de nuit a été tourné en 1973. Il a certes été interdit de diffusion en Italie, interdit au moins de seize ans en France (ce qui peut s’entendre) et carrément classé X aux États-Unis (alors même qu’à un coït homosexuel près, et même pas filmé en gros plan, les scènes sexuelles sont finement suggérées plus que montrées), mais il a été réalisé, produit et globalement distribué. Il est même passé à la télévision un peu plus tard. Je ne doute pas une seule seconde que tout cela serait impossible aujourd’hui. Aucun réalisateur n’oserait user de la sorte de l’imagerie nazie. Aucun producteur n’accepterait de placer son argent pour une telle œuvre. Et si par miracle ça arrivait quand même, ça serait un scandale tel que le film ne serait au mieux distribué que de façon très confidentielle. Les associations pour la mémoire de la Shoah se rouleraient par terre en hurlant. Les féministes taperaient du pied en s’arrachant les cheveux (je vous rappelle que le réalisateur est une réalisatrice, ce qui ne courait pas les plateaux dans les années soixante-dix). Les divers représentants des victimes feraient des procès. Les intégristes religieux brûleraient des cinémas.

Portier de nuit dérange intelligemment. Je ne vois pas bien qui ce film pourrait laisser indifférent. Et c’est exactement pour ça que c’est un chef d’œuvre. A l’inverse, c’est bien parce que la censure sociétale a d’ores et déjà gagné la partie que le cinéma contemporain est aussi fade que lisse.


La Répudiation de Rachid Boudjedra ou comment découvrir la littérature grâce aux lanceurs de fatwa

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Il y a quelques semaines de cela, j’entendais pour la première fois parler de Rachid Boudjedra, et pas du tout pour des questions de littérature : la presse algérienne s’était offusquée que ce Monsieur déclare ne pas croire en Dieu, et par suite, certains habitués du fait se sont mis à lancer des fatwas partout à son encontre. Ne connaissant pas d’autre façon de soutenir un écrivain, j’ai donc immédiatement acheté l’un de ses livres, son premier roman publié en 1969, sans trop savoir à quoi m’attendre.

Dès les premières lignes, on comprend qu’on est face à un grand maître de la langue française – puisque La Répudiation a été écrite dans cette langue. Il joue de la structure et du vocabulaire pour nous offrir un récit d’une grande précision, riche, dense. Ce roman, publié pourtant quelques années seulement après l’indépendance de l’Algérie, nous parle bien de l’Algérie contemporaine : un pays sclérosé par des fonctionnements archaïques, par la corruption et l’inertie. L’ensemble est d’une grande violence. Rachid Boudjedra dénonce sans faux-semblant une société où la religion est le socle même de l’hypocrisie. Les femmes sont emmurées vivantes pendant que les hommes s’égarent dans les bordels, ceux qui enseignent le Coran n’ont rien à envier aux prêtres catholiques qui défraient régulièrement les chroniques des faits divers les plus sordides, l’homosexualité tant décriée par la religion est une norme par défaut pour les plus pauvres, la sexualité « conventionnelle » nécessitant un budget conséquent, que l’on souhaite se marier – les dots sont coûteuses – ou qu’on désire avoir accès aux prostituées. La sexualité en général et la pédophilie et l’inceste en particulier sont partout, sauf dans les paroles. Quand M. Boudjedra parle de la fête de l’Aïd, on baigne dans le sang et on a la nausée comme les enfants de son roman. Quand il aborde les questions politiques, on comprend comment l’Algérie en est arrivée à avoir un président fantoche et une corruption omniprésente. On arrive à la fin du roman épuisé et à bout de souffle, et pourtant grandi.

Rachid Boudjera avait déjà exposé sa vision du monde en 1969. Il a écrit de nombreux romans depuis, en français et en arabe. Mais il aura fallu attendre 2015 pour que les fous de Dieu s’en rendent compte. Rien d’étonnant à cela : ces gens-là préfèrent toujours brûler les livres plutôt que de les lire.

Je n’irai pas jusqu’à souhaiter à quiconque de s’en prendre une sur le coin du nez, mais je ne remercierai jamais assez les lanceurs de fatwas qui s’avèrent être d’excellents prescripteurs littéraires malgré eux. S’ils s’en prennent à un auteur, on peut être presque certain que c’est un bon auteur, intelligent, moderne et fin analyste. Grâce à ces fous d’un autre temps, j’avais déjà découvert Salman Rushdie qui est vite devenu l’un de mes auteurs favoris. Plus récemment, ils m’ont révélé Kamel Daoud. Toujours grâce à eux, enfin, j’ai découvert Rachid Boudjedra qui est un auteur majeur de la littérature algérienne.

Être détesté par les idiots est un signe d’intelligence.