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Macron, la valeur travail et mon grand-père.

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Pour nous vendre sa « valeur travail », Emmanuel Macron est allé jusqu’à exhumer les mineurs. C’est à dire qu’il s’est permis de sortir mon grand-père de sa tombe pour l’ériger en exemple de son projet de société.

Écoute-moi bien, Emmanuel, je vais te raconter l’histoire que tu ne connais pas, celle que tu te permets de t’approprier. Je vais te raconter le bassin minier après la fermeture des mines, et les bienfaits du travail pour les mineurs.

Mon grand-père, celui dont tu profanes la tombe et la mémoire, s’appelait Maurice. Il était mineur à Denain. Il te plairait beaucoup : il était illettré. Je sais que tu aimes ça, les illettrés. Enfin, je dis ça, mais il ne l’a pas été toute sa vie. Je ne sais pas trop comment il s’est débrouillé, mais il a réussi à apprendre à déchiffrer seul les journaux. S’il n’a pas appris à lire, c’est qu’on l’a envoyé au fond quand il avait douze ans. Je ne suis même pas certaine que c’était encore légal, à son époque, mais les sociétés des mines se souciaient plus de rentabilité que de légalité. Elles étaient un peu l’équivalent de tes copains des boites cotées en bourse actuelles. Elles étaient aussi regardantes sur l’âge des mômes qu’on envoyait pousser les berlines que sur les conditions de sécurité des mineurs. Tu sais, on est quelques-uns à se souvenir de Courrières, là où ta « valeur travail » a tué bien des hommes. Là où les entreprises qui te sont si chères ont préféré fermer les puits d’aération pour ne pas perdre trop d’argent plutôt que de laisser une chance aux mineurs d’en sortir.

Mais revenons à mon grand-père. Il vivait chichement dans une minuscule maison avec ma grand-mère, ma mère, mes trois tantes et mon arrière grand-mère. Ta « valeur travail » en faisait des gens très pauvres. Le seul moyen de survivre était de s’entasser à trois générations dans des maisonnettes qu’on qualifierait aujourd’hui d’insalubres. C’était encore plus dur pour ma famille : comme il n’y avait que des filles, il n’y avait pas de jeune gars à envoyer au fond pour un salaire supplémentaire. Mais mon grand-père ne devait déjà pas beaucoup aimer ta « valeur travail » : il n’a eu de cesse, toute sa vie, de louer la Providence qui, en ne lui donnant que des filles, avait évité une génération de souffrances supplémentaire.
Je ne l’ai pas connu. Quand il est mort, ma mère, la plus jeune de la famille, avait quatorze ans. Elle se souvient très bien de sa longue, très longue agonie. Elle me l’a racontée souvent. Elle m’a raconté comment son père maigrissait à vue d’œil, rendant plus visibles encore les éclats d’un coup de grisou qui s’étaient fichés sous sa peau. Comme beaucoup de mineurs, mon grand-père Maurice était silicosé. Une bien sale maladie directement liée à ta « valeur travail ». On commence par avoir un peu de mal à respirer, on finit par chercher l’air qu’on ne peut plus absorber. On meurt en insuffisance respiratoire, mais pas d’un coup. On s’étouffe chaque jour un peu plus, sous les yeux de sa famille.

Je n’ai pas connu mon grand-père Maurice, mais quand j’étais gamine, les traces des mines étaient partout dans les rues. Oh, je ne parle pas seulement des terrils, stigmates toxiques de cette époque que tu bénis et qui polluent toujours les eaux et les sols de ma région natale. Non, je parle des vieux, souvent pas si vieux d’ailleurs, mais si usés, de ces anciens mineurs qui traînaient derrière eux une bouteille d’oxygène montée sur roulettes. Ils ne pouvaient rien faire sans cette bouteille. Un tuyau dans le nez, ils passaient beaucoup de temps à avancer à pas comptés, tirant cet oxygène comme un boulet, d’administration en administration pour gagner quelques pourcentages de silicose reconnus. Car ça fonctionnait comme ça : un médecin – que je n’aurais pas laissé soigner mon chien – payé par les sociétés des mines, jetait un coup d’œil à une radiographie des poumons et décrétait une reconnaissance de X % de silicose. Ce pourcentage déterminait le montant de la pension qu’on lui verserait.

Voilà ce que c’était, Emmanuel, ta « valeur travail » pour les mineurs : une bouteille d’oxygène sur roulettes pour aller mendier quelques francs supplémentaires, histoires de continuer à pouvoir manger en attendant l’agonie par insuffisance respiratoire.

Laisse-donc les mineurs où ils sont, Emmanuel. Laisse-donc mon grand-père où il est : en poussière dans sa tombe, sauf ses poumons qui font sans doute deux blocs de charbon dans le cercueil. Et comprends bien une chose : je suis la petite-fille de Maurice. Je ne l’ai pas connu mais je sais ce qu’il a vécu, je sais que ta « valeur travail » l’a tué d’une façon qu’on peut sans exagérer assimiler à de la torture. Je suis la petite-fille d’un mineur qui sait que ce sont des gens comme toi qui l’ont tué ainsi. Les mineurs, ne t’en déplaise, ne m’ont pas appris la « valeur travail ». Ils m’ont appris la dignité. Les bouteilles d’oxygène leur ont volé la leur. Ta « valeur travail » leur a ôté leur dignité. Ils m’ont appris autre chose malgré eux : ils sont morts de la malhonnêteté de gens comme toi parce qu’ils étaient résignés à leur sort. Deux générations plus tard, sache qu’on a retenu la leçon, et qu’on ne laissera pas ta « valeur travail » nous étouffer.


Nicholas Winton, l’homme qui sauva 669 réfugiés.

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Nicholas Winton était courtier, et financièrement très à l’aise, dans les années 30. A Noël, en 1938, il avait prévu d’aller faire du ski en Suisse. Mais un de ses amis l’a invité à venir donner un coup de main aux réfugiés juifs, à Prague. Et il y est allé.

Oh, il aurait pu rentrer en Angleterre et crier partout en agitant les bras que ces méchants réfugiés allaient envahir le pays avec leurs coutumes qui ne sont pas les nôtres. On en connaît. Mais lui, il a décidé de faire autre chose. Il est resté à Prague. Il a sorti ses billets. Il a affrété neuf trains. Oui : neuf trains, avec ses sous à lui. Tout seul. Sans complice. Il a rempli les trains de gamins juifs, et roulez jeunesse, juste avant l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, il a envoyé tout ce monde-là à Londres. Huit trains et 669 gamins ont été sauvés. Personne n’a jamais su ce qu’était devenu le neuvième train. On l’imagine sans difficulté.

Et ça n’est pas tout. Nicholas Winton est rentré chez lui sans fanfaronner, à tel point que les gamins n’avaient pas la moindre idée de qui leur avait sauvé la vie. Et on n’a plus entendu parler de lui jusqu’en 1988. Là, sa femme a appris par hasard ce que son mari avait fait. Et la plupart des 669 gamins, devenus grands, avaient très envie de remercier leur anonyme sauveur.
Une historienne s’en est mêlée et Nicholas Winton a fêté ses 100 ans avec les gamins qu’il avait sauvé et leurs familles. Il est mort six ans plus tard.

Quand on lui a demandé pourquoi il avait fait ça, il a répondu « parce que c’est éthique ».

L’un des enfants qu’il a sauvé, Lord Alf Dubs, est à l’origine du décret qui permet de faire venir les gamins de Calais qui ont de la famille sur le territoire anglais.


La télé-réalité intelligente existe.

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J’en étais donc là, à zapper mollement en sortant du boulot, quand je suis tombée sur une émission de télé-réalité absolument fascinante. Si si.

J’ignore le nom de cette émission, mais on nous montrait le quotidien des draveurs du Yukon. Le Yukon, c’est un fleuve en Alaska : un endroit aussi dangereux que sublime. Draveur, c’est une profession qui n’existe pas en France mais qui est très connue dans le nord de l’Amérique. A la base, c’était les gens qui conduisaient les trains de grumes sur les fleuves (*), aujourd’hui, ce sont visiblement surtout des gens qui descendent le fleuve sur des radeaux qu’ils ont construits eux-mêmes pour ramasser et débiter le bois flotté charrié par ledit fleuve afin de le revendre dans les villages comme bois de chauffage. A la fin de leur périple, ils démontent aussi le radeau et en revende le bois.

Vous imaginez bien que le quotidien, dans ce contexte, est une véritable aventure, dangereuse et fascinante.

Les chaînes françaises produisent beaucoup d’émissions de télé-réalité qui sont très loin de toute réalité. La plupart du temps, on nous y montre des gens esthétiquement très présentables selon les normes en vigueur, mais seulement jusqu’à ce qu’ils ouvrent la bouche : on ne voit que des décérébrés parfaitement inutiles au monde vaquant à des activités qui n’existent pas dans la vraie vie. Des sortes d’humains en plastique dans un bocal bien chauffé.
Là, je voyais défiler sur le Yukon des vrais gens, des gueules cassées, des bouches édentées au milieu de barbes crasseuses, de vraies tronches sans qui les habitants des villages d’Alaska manqueraient sans doute de bois de chauffage. Je voyais des vrais gens qui vivaient une vraie aventure, pas pour la gloire mais, soyons clairs, pour le fric, car visiblement le bois est cher dans ces contrées. Même si une part du bidule est sans doute scénarisée, ça n’en était pas moins des vraies vies.

Je me suis imaginée môme devant ce programme et je suis sûre que j’aurais adoré cette fenêtre ouverte sur un coin paumé du monde où des gens se remuent l’arrière-train avec beaucoup de savoir-faire sur de superbes radeaux d’une dizaine de tonnes.

Et j’y ai vu une émission de télé-réalité intelligente.

Oh , ne mélangeons pas tout : je n’ai pas dit intellectuelle. Seulement intelligente : on nous montre là l’étendu des possibles. On nous donne à voir des gens fracassés à bien des égards héros de leur propre rude vie.

Ça n’est pas la première fois que je tombe sur ce genre de programmes, il en existe pas mal avec des tas de professions plus ou moins délirantes, mais toujours manuelles. De ces émissions qui doivent pousser pas mal de gosses à se dire « wahou ! Je veux faire ça quand je serai grand ! » Des modèles accessibles.

En re-zappant, j’ai vu que les seuls métiers que les émissions françaises nous donnent à voir, ce sont les flics, les gendarmes, les douaniers, quelques médecins et encore la police.
Pour les gamins, on a bouché l’horizon. On ne leur montre pas l’étendue des possibles, même les plus cinglés. On leur montre seulement qu’un pas de côté mène en prison.
On peut reprocher plein de trucs aux États-Unis, mais au moins savent-ils encore faire rêver tous les gosses, et pas seulement ceux qui passeront par les lycées d’élite.

(*) Si le sujet vous intéresse, j’en profite pour vous conseiller la lecture de Dernière nuit à Twisted River de John Irving.


Interlude historique : Siger de Brabant

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Siger de Brabant.

Ça ne vous dit rien ? Moi non plus jusqu’à il y a peu.

Siger de Brabant est né au XIIIe siècle, dans le Brabant. Le Brabant était à peu près au centre de ce qui est maintenant la Belgique. Siger de Brabant était enseignant à l’Université de Paris où il défendait les thèses de l’averroïsme. Pour ceux qui ne situeraient pas : Averroes a vécu au siècle précédent celui de notre protagoniste, et c’était un philosophe musulman, qui écrivait en arabe, très reconnu à l’époque et encore par la suite. Averroès était si connu qu’il a eu quelques problèmes avec le maboule à barbe de l’époque. Le calife du moment avait fait interdire la philosophie, les études et les livres, le vin, le métier de chanteur et celui de musicien, tout le monde a laissé faire et Averroès est devenu un réfugié. Mais aujourd’hui, on le cite encore.

Et donc, Notre Siger de Brabant avait beaucoup étudié la philosophie du précédent et il essayait d’en tordre quelque peu la pensée pour essayer de la faire entrer dans le cadre théologique de l’époque.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça a fait du barouf.

Lui et quelques autres se sont mis à enseigner l’éternité du monde, la divinité de l’intellect et l’idée que l’humanité n’avait qu’une seule âme. Pouf ! D’un coup, à force de cogiter à ce qu’avait écrit un philosophe musulman, ils ont fait disparaître l’Apocalypse, le Jugement Dernier et pire que tout, ils apprenaient aux gens qu’il leur fallait réfléchir. Et si dieu est la réflexion, alors l’autre Dieu ne sert plus à rien.

Et pour enfoncer le clou, il a encore enseigné la disparition de LA vérité.

« Notre intention principale n’est pas de chercher ce qu’est la vérité, mais quelle fut l’opinion du Philosophe. » a-t-il écrit. Ne venez pas tout saloper avec votre foi, j’aiguise ma raison sur Aristote.

Si les cruciphiles réussissent à faire mouche avec leurs « racines chrétiennes », c’est sans doute aussi parce que beaucoup semblent croire que l’athéisme est une pensée nouvelle à l’échelle de l’histoire. Si les religions mettent parfois peu de temps à s’octroyer le monopole du temps de cerveau, la pensée raisonnée prend des siècles à s’échafauder, à s’aiguiser et à se polir. Et les racines de l’athéisme remontent très loin dans l’histoire, malgré les bannissements et les bûchers.


Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe

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Plus qu’un écrivain Tom Wolfe est un chroniqueur de son époque, le Zola de l’Amérique contemporaine, le misérabilisme en moins et la psychologie des personnages pointue en plus.

Après nous avoir décrit entre autres choses les arcanes des précurseurs du LSD dans Acid Test, celles de Wall Street dans Le Bûcher des vanités, il s’arrête ici sur les universités d’élite américaines. Et, comme d’habitude, c’est sans concession qu’il nous présente un univers fait d’apparences et d’hypocrisie. Tom Wolfe semble guidé par une volonté de mettre le doigt sur la décadence où qu’elle se trouve et quelle que soit la forme qu’elle prend, sans pour autant manquer de tendresse pour ses personnages dont il bâtit le squelette en quelques phrases et à qui il donne chair en plusieurs centaines de pages qui se dévorent addictivement.

Aussi dense que soit ce roman, il est accessible à tous, ce qui fait de Tom Wolfe un auteur populaire au sens noble du terme : en ne prenant pas ses lecteurs pour des ignares, il les instruit sans les assommer. Et si c’est la meilleure, c’est loin d’être la seule raison pour laquelle il faut vraiment lire ses ouvrages, sans en craindre l’épaisseur.


You don’t know Jack

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Je ne vais pas vous parler du jeu de Al Pacino, ça ne sert à rien car il est forcément extrêmement juste dans son interprétation. Je ne vais pas non plus revenir sur la performance de Susan Sarandon pour la même raison. Quant à John Goodman, vous le connaissez aussi.

Voilà un téléfilm, produit et diffusé par HBO, qui ne se contente pas de raconter une histoire vraie mais qui en plus prend clairement position. Oui. Un téléfilm. Puisque le cinéma ne veut plus que des super-héros, des zombies et des vampires, les vrais réalisateurs munis d’une opinion réelle comme Barry Levinson passent à la télévision pour nous envoyer leurs plaidoyers dans les dents. Et ça fait du bien.

You don’t know Jack est donc l’histoire réelle du docteur américain Jack Kevorkian qui en avait marre de vivre au moyen-âge d’une médecine qui fricote avec les histoires de bons dieux et qui a donc décidé de pratiquer ouvertement le suicide assisté, dans l’espoir de contraindre la Cour Suprême à prendre position en faveur de l’euthanasie.

You don’t know Jack n’est donc pas seulement à voir, il est aussi à faire voir car sur le sujet : tout est là.


Art et gueules cassées

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C’était il y a maintenant plus de dix ans, mais ça m’a marquée pour le restant de mes jours.
Le Conseil Général des Bouches-du-Rhône proposait une exposition gratuite de l’excellent photographe iranien Reza, et je n’aurais raté ça pour rien au monde. D’autant que comme je travaillais alors la nuit, j’avais toute la journée pour ce genre d’activité.
Histoire de joindre d’utile à l’agréable, et parce que je n’étais pas vraiment capable de dresser une barrière entre le travail et le reste de ma vie, je proposai aux usagers de la structure d’accueil pour personnes toxicomanes où je bossai, en accord avec le chef qui avait oublié d’être con, de m’accompagner. En espérant qu’ils ne profitent pas des toilettes du CG pour s’injecter ou de choisir le milieu de l’expo pour s’entre-taper dessus comme cela arrivait parfois, surtout entre les russes et les musulmans qui ne pouvaient mutuellement pas s’encadrer – la guerre en Tchétchénie sévissait encore.

Trois d’entre-eux acceptèrent. A vrai dire, je ne suis pas du tout certaine qu’ils comprirent exactement ce que je leur proposai, mais l’inénarrable Valery, le très remuant jeune Anton et le complètement à la ramasse Omar acceptèrent de me suivre parce qu’ils acceptaient toujours tout ce que je leur proposai. Par sympathie, peut-être ; pour échapper quelques heures de temps en temps à leur quotidien de galère, c’est certain.

Valery et Anton étaient russes et parlaient un français aléatoire. Omar, lui, maîtrisait la langue quand il était en état de la parler, ce qui arrivait rarement.
Nous voilà donc emmenant notre cour des miracles quotidienne dans un énorme bâtiment moderne et plutôt classe, dans une exposition où il n’y avait pas foule, mais où ceux qui déambulaient entre les immenses photographies étaient propres sur eux, pour ne pas dire guindés. Nous fîmes fi des habituels regards de travers, même si ça me faisait toujours monter le rouge de la colère aux oreilles.

Alors que ces propres-sur-eux passaient devant chaque photographie en les regardant à peine mais en s’ébaubissant bruyamment, mes trois gueules cassées et moi-même nous arrêtions longuement devant chaque œuvre, silencieusement, presque religieusement.
Il faut vous dire, si vous ne connaissez pas Reza, que ses portraits ne sont pas seulement beaux. Ils sont terriblement émouvants, ils portent en eux toute la souffrance du monde et toute la beauté des âmes damnées.

Plus nous avancions, plus mes trois protégés étaient silencieux. Le bon peuple bien habillé n’a pas eu à subir le moindre débordement de leur part. Aucun d’eux n’a pensé à aller profiter des toilettes propres. Chacun s’arrêtait longuement devant chaque image. Et puis ce qui devait arriver arriva : chacun d’eux trouva le portrait qui lui parlait le plus, et pleura devant.
Valery pleura devant le portrait d’un homme russe qui avait les portraits de Lénine et de Staline tatoués sur le torse. Quand il se repris, il m’expliqua, la voix tremblante et le français toujours aussi improbable, que c’était une pratique courante sous le régime communiste pour éviter d’être fusillé. Anton pleura devant le portrait d’un mineur chinois. Ne me demandez pas pourquoi : lui si volubile d’habitude s’est muré dans le silence. Quant à Omar, c’est l’image d’une petite fille qui vendait ses jouets dans les rues de Sarajevo qui l’arrêta. Aucun d’eux n’était en capacité de lire les notices des photos. Ils n’en avaient de toute façon nullement besoin.

Les réfugiés, migrants, drogués, délinquants et clochards auprès de qui je travaillais alors m’ont appris bien des choses. Ce jour-là, ils m’ont transmis une notion essentielle : il n’y a aucune condition requise pour être sensible à l’art. Il suffit d’être humain.


« J’ai changé » – Être et avoir été

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Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu la petite phrase « tu as changé » s’abattre comme un couperet venant mettre un terme à toute argumentation, une condamnation ferme sans rédemption possible. On pourrait croire que c’est une sentence qui s’abat l’âge avançant, mais d’aussi loin que je me souvienne, il y a toujours eu des gens pour considérer tout changement comme inacceptable. Pendant des années, ça a même constitué le carburant principal de mon moteur à déménager. Quand commençaient à tomber les « tu as changé », je savais qu’il était temps de partir car ailleurs, on ne savait pas comment j’étais, on ne pouvait que m’accueillir comme je suis.

Oui, maintes fois j’ai changé. J’ai changé d’opinion et de façon de vivre. Il me semble d’ailleurs que c’est cela, vivre : changer. On promène nos préjugés sur les chemins de la réalité, et c’est ainsi qu’ils se dissolvent – ou se renforcent. Mais ce ne sont alors plus vraiment des préjugés. On balade nos certitudes sur les routes de l’inconnu, et c’est ainsi qu’on mesure sur quels vides elles s’appuient. Si on est un peu curieux, on comble ces vides, on consolide nos certitudes ou on les annihile, parfois à tout jamais.

J’ai cru en des tas de choses. J’ai cru croire en Dieu. J’ai cru que les pauvres étaient gentils par nature. J’ai cru que les riches étaient mauvais par devenir. J’ai cru que les agriculteurs étaient tous des salauds égoïstes. J’ai cru que l’élevage d’animaux était forcément immonde. J’ai cru que les bretons étaient pénibles, avec leurs particularités régionales. J’ai cru que le vote ne servait à rien. J’ai cru que la police ne servait qu’à nous enquiquiner. J’ai cru que l’autogestion était possible. J’ai cru que l’Europe était une mauvaise idée. J’ai cru que la Roumanie était bucolique. J’ai cru que Marseille était invivable. J’ai cru que manger des animaux était atroce. J’ai cru que les médicaments étaient mauvais. J’ai même cru que je valais mieux que la moyenne des humains. J’ai cru en beaucoup de choses qui avaient valeur de certitudes. Mais j’ai aussi cru bon de quand même chercher à vérifier ce que je croyais.

J’ai vu des pauvres s’entre-tuer. J’ai vu des riches pleins de bonté. J’ai vu des agriculteurs pollueurs mais moins que généreux. J’ai vu des agriculteurs bio à qui je ne confierais pas mon chien. J’ai vu des éleveurs pleurer pour une vache malade. J’ai rencontré la culture bretonne et je l’ai adoptée plus encore qu’elle ne m’a accueillie. J’ai eu besoin de la police et elle s’est montrée à la hauteur. J’ai été candidate à une élection et ça m’a énormément appris. J’ai appris aussi à connaître l’Europe et je l’ai aimée. J’ai vu la Roumanie post-industrielle qui n’a rien de bucolique. J’ai vu beaucoup de tentatives d’autogestion se dissoudre dans le charisme ou la tyrannie d’un seul ou d’un petit groupe. J’ai aimé vivre à Marseille autant que ça m’a épuisée. J’élève des poulets que je tue moi-même et je les trouve délicieux. J’ai survécu à une pneumonie sans séquelle grâce aux antibiotiques. L’hypothèse de Dieu était une voie sans issue. Après tout ça, je sais que je ne vaux ni mieux ni moins bien qu’un autre et que mes certitudes d’aujourd’hui ont encore le temps de devenir des croyances d’hier.

Oui, j’ai changé. Et à tout prendre, je préférerais qu’on m’alerte le jour où je ne changerai plus. Le couperet de « tu n’as pas changé » me vexerait sans nul doute, mais j’aurais une vraie raison de m’y arrêter pour y remédier. Ou alors, c’est qu’il sera grand-temps, pour le dernier changement, de disperser mes cendres aux quatre vents.


Philippe Grenier, le premier député musulman.

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Philippe Grenier naît en 1865 à Pontarlier, dans le Doubs. A cette époque, presque toute l’économie de Pontarlier est basée sur les nombreuses distilleries que compte la ville, celles d’absinthe en particulier : en 1900, vingt-cinq distilleries emploient 3000 des 8000 Pontissaliens, faisant de la commune la capitale de l’absinthe.

Son père est capitaine de cavalerie, membre de l’état-major de Napoléon III. Il a servi dans les chasseurs d’Afrique à Motsaganem, en Algérie. Sa mère est une catholique très pieuse. De prime abord, rien ne prédestinait Philippe Grenier à son parcours extraordinaire. Son père décède alors qu’il n’a que six ans. À dix ans, Philippe se déboîte la hanche en jouant à saute-mouton : il en gardera une légère claudication toute sa vie et marchera avec une canne. Il passe avec succès son baccalauréat avant d’intégrer la faculté de médecine de Paris, dont il sort diplômé en 1890. Il retourne alors à Pontarlier où il ouvre son cabinet.

Cette année-là, il rend visite à son jeune frère installé à Blida, en Algérie. Il est immédiatement choqué par la manière dont la France maintient les algériens musulmans dans la misère. Les injustices sociales de l’époque coloniale le révulsent. De retour en métropole, il commence à étudier le Coran tout en continuant à œuvrer comme médecin. Quatre ans plus tard, il retourne à Blida et se convertit à l’Islam. Il n’a que 29 ans lorsqu’il effectue son pèlerinage à la Mecque. Dès lors, il opte pour les vêtements traditionnels des musulmans algériens : il porte une gandoura sous un burnou. Ce qui passe alors pour une excentricité ne l’empêche pas d’être élu conseiller municipal de Pontarlier. Il s’intéresse de près aux questions d’hygiène publique et d’aide aux nécessiteux, porté par son statut de médecin.

En 1896, le député de Pontarlier décède. Philippe Grenier décide de tenter sa chance. Il mène une campagne modeste. Il devient la risée de la presse qui moque ses « exubérances vestimentaires ». Malgré cela, et grâce à un discours convaincant, son programme social ambitieux pour l’époque lui permet d’être élu avec 51 % des voix. C’est une vrai un coup de théâtre électoral.

Il devient alors le premier député musulman de l’histoire de France.

Le 30 décembre 1896, en présence de plusieurs journalistes qui l’interrogent à ce sujet, Philippe Grenier s’explique sur sa foi :

« Vous voulez savoir pourquoi je me suis fait musulman ? Par goût, par penchant, par croyance, et nullement par fantaisie, comme quelques-uns l’ont insinué. Dès mon jeune âge, l’islamisme et sa doctrine ont exercé sur moi une attraction presque irréversible […] mais ce n’est qu’après une lecture attentive du Coran, suivie d’études approfondies et de longues méditations, que j’ai embrassé la religion musulmane. J’ai adopté cette foi, ce dogme, parce qu’ils m’ont semblé tout aussi rationnels et en tout cas plus conformes à la science que ne le sont la foi et le dogme catholiques. J’ajoute que les prescriptions de la loi musulmane sont excellentes puisqu’au point de vue social, la société arabe est basée tout entière sur l’organisation de la famille et que les principes d’équité, de justice, de charité envers les malheureux y sont seuls en honneur, et qu’au point de vue de l’hygiène – ce qui a bien quelque importance pour un médecin –, elle proscrit l’usage des boissons alcooliques et ordonne les ablutions fréquentes du corps et des vêtements. »

Durant tout son mandat, il est la curiosité et la risée de la presse d’une époque qui ignore tout des coutumes musulmanes. La presse l’accuse de posséder un harem, de baiser le tapis de l’entrée de l’Assemblée Nationale ou encore de se laver continuellement les pieds. Pour bien saisir le contexte, il faut se rappeler les « expositions nègres » de l’exposition universelle et coloniale de 1900. C’est à l’occasion de celle-ci que furent exposés aux yeux de millions de visiteurs comme une fierté, aux côtés des premières machines à vapeur ou des découvertes médicales de l’époque, les « bienfaits civilisateurs » de la colonisation.

Il se rend souvent en Algérie dans le cadre d’enquêtes parlementaires. Ses positions éthiques face au colonialisme sont au centre de son combat. On l’accuse alors d’avoir oublié d’où il vient. Comble du comble pour ses administrés Pontissaliens, il entend lutter contre l’alcoolisme qui fait alors des ravages. Il veut réduire le nombre de débit de boisson, propose la création d’une taxe sur les liqueurs. On y voit surtout une mise en danger de l’économie locale et Philippe Grenier perd les élections suivantes, en 1898.

Il quittera la politique sans jamais renier sa foi ni ses engagements en faveur de l’hygiène publique et dans sa lutte contre les méfaits de l’alcoolisme. Qu’on lui dédie une chanson nauséabonde au titre évocateur de Toujours kif-kif bourrico n’y changera rien. Il s’éteint à Pontarlier en 1944, à l’âge de 78 ans.

Parfois l’histoire ne manque pas d’humour : quelques mois plus tard, la ville sera libérée par un bataillon de tirailleurs algériens.


Les héros oubliés : Susan Travers

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Susan Travers est née à Londres en 1909. Son père est amiral de la marine de guerre britannique, et il espère bien faire de sa fille une dame « comme il faut ». Pour ce faire, elle est confiée à un internat, où elle ne fera pas grand-chose d’autre que de penser aux hommes. Elle devient un temps joueuse de tennis professionnelle. Et puis vient la guerre.

Été 1939, Susan est chez une amie, «dans un château charmant ». Elle joue au baccara et flirte avec un jeune homme. Elle s’engage pourtant. Elle souhaite conduire des ambulances de la Croix-Rouge. Elle est envoyée en Finlande, en Norvège puis en Suède, où elle fait des lits et soigne des engelures. En juillet 1940, elle atterrit chez les Français libres à Londres, et obtient de partir pour l’Afrique, comme infirmière. Interdit de sympathiser avec les hommes, dit le règlement. En route pour la corne de l’Afrique, elle tombe amoureuse de Dimitri Amilakvari, prince russe si beau dans son uniforme de commandant de la Légion étrangère française. Quelques mois plus tard, c’est au volant d’une Humber qu’elle transporte la 13e Demi-Brigade de la Légion Étrangère vers l’Erythrée. En Syrie, le commandant des Français libres d’Afrique, Marie-Pierre Koenig, lui fait oublier son légionnaire russe. « Adjudant Travers, vous serez mon nouveau chauffeur ! » ordonne Koenig. Chauffeur et maîtresse, aussi, pendant deux ans. Que voulez-vous ? Susan aime les hommes, qui le lui rendent bien !

Ce sera à Bir Hakeim, avant-poste dans le désert libyen qu’elle s’illustrera une première fois. Seule femme parmi quatre mille hommes, Susan campe dans un demi-souterrain pendant des mois en attendant Rommel aux côtés de Koenig. En juin, c’est le siège. Un déluge de feu tombe sur le camp. Le 10, par une nuit sans lune, Koenig décide de franchir les lignes ennemies. Susan le conduit à la bataille, dans une Ford exténuée. La colonne au sein de laquelle se trouve leur véhicule traverse un champ de mines, sous le feu des mitrailleuses. Koenig à l’arrière, lui donne ses ordres à coups de pied dans le dos, Amilakvari, le prince russe, joue les copilotes à ses côtés. Elle avance entre les balles, les mines, les obus. Un obus crève le toit du véhicule, Susan le remet immédiatement en état. Koenig ordonne alors à Susan Travers de porter leur véhicule en tête de la colonne : «  Nous devons passer en tête. Si nous y arrivons, ils nous suivront. Ce fut alors une sensation fantastique, rouler aussi vite que possible au milieu de la nuit. Mon principal souci était que le moteur tienne le coup. » écrira-t-elle plus tard. La colonne atteint les lignes britanniques. Sur le véhicule de Susan, on relève onze impacts et les amortisseurs comme les freins étaient hors d’usage.

Le lendemain, Rommel est battu. « Félicitations, la Miss », dit Koenig.

En avril 1944, on la retrouve en Italie auprès de l’armée américaine. Il s’agit de chasser les troupes allemandes de la péninsules italiennes. Les femmes ne sont pas autorisées par les américains à agir dans les troupes : Susan se cache les cheveux et accompagne la 13e Demi-Brigade de la Légion Étrangère. Elle est bientôt acceptée et devient le chauffeur d’un Général américain avant de conduire des blessés français et américains des champs de bataille jusqu’aux hôpitaux de campagne. Parfois, elle offre à des paysans, minés par la faim et la pauvreté, un salami, un parmesan ou des bouteilles de vin qu’elle a découverts dans les gravats de cuisines ou d’épiceries.

En juin 1944, Susan fête avec les officiers la prise de Rome.

Au volant de son gros camion, Susan Travers suit le corps expéditionnaire français au cours de la bataille de Provence, puis de la libération des villes de Toulon, Avignon et Lyon. Après la bataille d’Autun, une ambulance anglaise, difficile à manier, lui est confiée. Elle conduit parfois également la Citroën du commandant de la compagnie.

De septembre à novembre 1944, les Vosges puis les villes de Belfort et de Mulhouse sont atteintes. Les pertes humaines de la 13ème DBLE sont importantes, avec de nombreux cas de gelures. C’est alors que Susan est promue adjudant-chef pour son rôle dans la Légion.

L’Alsace est reconquise. Alors qu’elle est autorisée à dormir dans une maison des environs de Colmar, pour la première fois depuis des mois, sa chambre se trouve transformée en morgue par deux brancardiers qui en ont reçu l’ordre. En la quittant il lui déclare : « Cette nuit, ces hommes ne risquent pas de vous embêter. »

Les derniers mois de la campagne, dans un froid intense, sont parmi les plus durs. Son béret enfoncé sur les oreilles, Susan continue à conduire des ambulances, ainsi que d’énormes engins transportant des obusiers, entre les congères, sur des routes verglacées à trente kilomètres de la ligne de front. Affamée, elle s’arrête parfois pour traire des vaches squelettiques, abandonnées dans les pâturages.

En chemin, on la médaille.

Susan Travers a pris part depuis son engagement à toutes les campagnes. Toujours prête pour les missions les plus risquées, elle a manifesté un sang-froid sous le feu qui a suscité l’admiration de ses camarades légionnaires. Toujours prête à se porter volontaire pour ramener les blessés des premières lignes, elle travailla nuit et jour dans la neige, dans la boue, sous le feu de l’artillerie.

En mai 1945, elle regarde passer les vainqueurs, sur un trottoir de Paris, parmi lesquels Koenig, promu Maréchal. Seule dans la foule, l’adjudant-chef Susan Travers se met au garde-à-vous.

Le Général De Gaulle n’a pas voulu de femmes dans le défilé.

Le Général Koening écrira qu’elle était «  respectée et aimée par toute la division qui l’avait adoptée en tant qu’homme honoraire d’un courage exceptionnel ».

Mariée, finalement à un légionnaire, un adjudant qui n’était pas de son rang et qui ne sera jamais accepté par la famille Travers, elle a suivi la 13e Brigade en Indochine où elle servira encore plusieurs années. Deux enfants sont nés. Puis elle est rentrée en France, sans autre solde que celle de son mari, n’ayant droit, elle, à aucune retraite, après toutes ses années de service.

Susan Travers est morte pauvre à l’âge de 94 ans. Elle est à ce jour la seule femme ayant jamais intégré la Légion Étrangère.