Archives de Catégorie: Histoire

La neige et les chiens – Vidosav Stevanovic

Ah ! Le romantisme de la guerre ! Les amoureux qui se rencontrent, chacun issu d’un camp différent mais qui s’aiment quand même, le commandant au grand cœur prêt à tout pour sauver la vie de ses hommes, les soldats qui protègent les civils vaille que vaille, les enfants qui s’en tirent miraculeusement en sautant dans le dernier train en partance vers un pays en paix… Bullshit.

Vidosav Stevanovic n’est pas un romantique. Et il l’était encore moins au moment où il a écrit La neige et les chiens : la guerre en Yougoslavie faisait encore rage, il avait réussi à la fuir mais pas sans la regarder en face. Et ici, il nous la restitue dans toute sa réalité, dans toute sa crudité. Cette guerre là ou une autre, c’est du pareil au même : c’est sale, ça pue, il n’y a aucune place pour le romantisme. Les civils se font dégommer et leurs cadavres pourrissent sur place, parfois après qu’on ait pris soin de voler leurs organes car les armes coûtent cher. On viole, on torture, on s’amuse à faire rôtir des enfants vivants et il arrive même qu’on en bouffe un morceau. On détruit tout, méticuleusement, au nom du nationalisme, de la religion, de n’importe quelle idéologie foireuse, l’essentiel, c’est de détruire. Ceux qui arrivent à fuir ne sont pas moins détruits, pour toujours. Ils portent irrémédiablement en eux les germes de la prochaine guerre. Et ne vous leurrez pas : si Vidosav Stevanovic use parfois de surréalisme, ça n’est certainement pas pour nous alléger le fardeau de la réalité, encore moins pour nous aider à prendre de la distance, mais au contraire pour mieux nous en imprégner, de cette réalité de la guerre. Hollywood ment autant qu’une large part de la littérature qui prétend en parler. Il nous montre même comment même les photographies des reporters de guerre ne sont que des loupes sur un instant qui occultent tout le reste. Il n’y a aucun répit, dans la guerre.

La neige et les chiens est peut-être ce que j’ai lu de plus dur. Pas dans le style, qui est parfaitement accessible à tous, mais bien pour son contenu. Évidemment, je me rends bien compte que je ne vais pas inciter grand monde à découvrir ce roman qui en est à peine un en présentant les choses ainsi. Je sais bien que beaucoup de lecteurs préféreront le romantisme qui biaise tout. Mais peut-être qu’il passera par là quelqu’un qui ne veut pas se mentir, qui veut regarder le monde en face. Si vous êtes celui-là, personne d’autre que Vidosav Stevanovic ne saura mieux répondre à vos attentes.

Publicités

Aurore Boréale de Drago Jancar

Le 1e janvier 1938, un voyageur de commerce descend du train dans une petite ville slovène, c’est là qu’il a donné rendez-vous, pour affaire, à l’un de ses collègues. Mais le temps passe et le collègue n’arrive pas, il ne répond pas non plus aux télégrammes. Et voilà notre homme coincé dans cette petite ville, englué, dégringolant peu à peu, passant de la fréquentation de la petite bourgeoisie locale à la fréquentation des bouges des quartiers mal famés, buvant une mauvaise piquette avec des personnages peu recommandables.

En fait, je pourrais vous raconter toute l’intrigue sans vous gâcher le plaisir de la lecture, car en cette année 1938, en Slovénie, tout est inéluctable. Et c’est là tout le talent de Drago Jancar : on sait très bien où il nous emmène, on devine immédiatement qu’il va peu à peu détruire son personnage dans un environnement qui ne deviendra pas moins fou, mais c’est cette inéluctabilité qui rend le roman passionnant. C’est d’une efficacité redoutable. Il y a là Franz Kafka qui aurait télescopé Thomas Mann avec une concision déroutante et il y a quelques échappées vers l’avenir pour dire toute l’horreur qui viendra. L’auteur nous enjoint à ne s’attacher à aucun des personnages : ceux qui ne souffriront pas feront souffrir, ceux qui ne mourront pas tueront.

Drago Jancar fait partie de ces auteurs dont on se demande pourquoi ils sont si peu connus et si peu traduits en France alors qu’ils devraient être incontournables.


Voleurs de leur propre liberté de Vidosav Stefanovic

Dans 99 % des cas, je choisis mes livres en fonction de critères mouvants : je connais déjà l’auteur, j’ai envie de découvrir la littérature d’un pays en particulier, le thème du livre m’intéresse. Le 1% restant est constitué de livres que je trouve par hasard, et c’est le cas de Voleur de leur propre liberté. Je ne connaissais pas Vidosav Stefanovic, je ne me suis jamais particulièrement intéressée à la Serbie, et quelques mois d’histoire d’une télévision locale dans une ville serbe – Kragujevac – dont je n’avais jamais entendu parler n’est pas forcément le genre de choses auxquelles je m’intéresse. Mais parfois, on se dit « bah ! Pourquoi pas ! » Et paf, une baffe.

Car si l’auteur nous raconte en effet son histoire de tentative de création d’une télévision locale libre sous Milosevic, la réalité est plutôt qu’il tend un miroir à la lâcheté de chacun de nous quand il est question de notre liberté. C’est que Vidosav Stevanovic maîtrise bien le sujet. Poursuivi, persécuté, calomnié, jugé et exilé à cause de ses écrits, c’est tout à fait par hasard qu’il s’est trouvé un jour de l’hiver 1996 dans sa ville natale alors que la population manifestait contre la censure de Milosevic et qu’on lui confie la reprise en main de la télévision locale. Et comme il a l’air d’être une sacrée tête de nœud, il ne fait aucun compromis : pas de censure, pas de revanchisme, pas de collusion avec les politiciens, pas de langue de bois. La liberté et la vérité, rien d’autre. Forcément, ça s’est très mal passé pour lui. L’expérience a duré six mois, six mois durant lesquels il a écrit ce livre qui est son journal.

La baffe ne vient pas tant de toutes celles qu’il a du encaisser pendant cette période, mais du fait qu’en nous décrivant le peu d’exigences du peuple Serbe en matière de liberté et de vérité, il nous montre en réalité un problème universel. Nous nous résignons tous, même au pire. Face au recul des libertés, à la corruption, aux crises économiques, à la perte voire à la disparition de la vérité dans les médias, nous nous résignons. Et pire encore, une fois résignés, nous acceptons la création de boucs émissaires et nous participons activement à la déliquescence de nos sociétés par notre mépris, nos calomnies, notre inaction, notre repli sur nous-mêmes. Nous acceptons le plus passivement du monde la mutation de nos médias en spectacles juste bons à vider les cerveaux. Nous apprenons à nous débrouiller face au manque d’argent plutôt que de nous révolter de la gestion qui en est faite par les politiciens. Nous sommes, tous, les voleurs de notre propre liberté.

Stefanovic nous décrit un peuple Serbe résigné et méprisable, putride, même, dans son nationalisme. On commence par le trouver bien dur, et si l’on n’est pas trop intellectuellement malhonnête avec nous-mêmes, on finit par se reconnaître sur bien des points, par comprendre que le problème vient bien plus du peuple que des Serbes.

Ce journal a presque vingt ans, mais aujourd’hui, c’est chez nous, en Europe de l’ouest, qu’il est plus qu’urgent de le découvrir : il y a des baffes salutaires.

Maintenant que c’est fait, M. Stefanovic va rejoindre la liste des auteurs dont je ne choisis pas les romans par hasard.


Les communautés familiales agricoles, un grand bout d’histoire paysanne.

Aux alentours du XIe siècle, les paysans se sont pris le servage en pleine tronche. En outre, le seigneur du château le plus proche s’attribuait tous les biens des serfs qui n’avaient pas d’enfants à leur mort en empêchant toute autre forme de transmission. On appelait ça le droit de mortaille. Mais le droit coutumier comportait une exception : les seigneurs ne pouvaient rien récupérer du tout si les biens avaient été mis en commun avec d’autres membres de la famille. Les seigneurs décrétèrent que la mise en commun ne valait que si toute la famille se chauffait au même feu et mangeait au même pot. C’est ainsi que sont nées les communautés familiales agricoles, aussi nommées communautés taisibles. Non qu’on s’y taisait, c’est juste que les contrats étaient tacites.

Il y en a eu un peu partout et de plusieurs sortes, mais les plus grandes et les plus nombreuses se situaient en Auvergne, dans le Bourbonnais, dans le Nivernais, dans le Berry et en Corse. Dans ces contrées, la notion de famille, sans sortir du lien du sang, pouvait s’étendre à pas mal de branches. Les communautés étaient donc importantes, et vaste la salle de la cheminée qui accueillait la grande table commune.

Si vous habitez un lieu comportant les suffixes « ière » ou « rie » collé à quelque chose qui ressemble à un nom propre, comme La Bernarderie ou la Richardière, il y a de fortes chances pour que vous viviez sur le lieu d’implantation de l’une de ces anciennes communautés.

Comment fonctionnaient ces communautés ? D’une certaine façon, c’est fort simple : en presque complète autarcie, le « presque » représentant essentiellement le sel et le fer qu’on devait acheter ailleurs. Pour le reste, tout était produit par les membres de ladite communauté. On cultivait des céréales – la patate n’était pas encore arrivée chez nous – on élevait des bêtes, on faisait pousser du lin et du chanvre qu’on tissait pour les vêtements d’été, et on filait la laine pour ceux d’hiver – tous grattaient à peu près également – on cousait, on fabriquait les sabots, les paniers, les outils… Certains de ces travaux étaient réalisés le jour, d’autres à la veillée. Chaque homme avait deux métiers, l’un commun à tous – cultivateur – et un autre pour l’hiver, de forgeron à sabotier.

Chaque communauté avait un maître, qui dirigeait les hommes et s’occupait des affaires d’argent, et une maîtresse, qui ne pouvait pas être l’épouse ni la sœur du maître pour éviter les régimes trop dictatoriaux, et qui dirigeait les femmes. Le maître devait impérativement savoir signer, mais s’il savait lire, c’était encore mieux. Il était en effet le seul à signer tous les documents relatifs à la communauté – baux, ventes, contrats de mariages… Il était le seul a vraiment connaître la situation financière de la communauté, c’était lui qui s’occupait des ventes à l’extérieur, des rares achats et aussi des mariages, car tous les mariages étaient arrangés, dans le meilleur des cas avec une autre communauté, mais parfois à l’intérieur de la même communauté familiale. Le maître ne tirait en théorie pas de bénéfice pécuniaire de sa situation. Il restait maître jusqu’à sa mort, mais formait son successeur avant d’en arriver là.

La maîtresse, elle, ne sortait jamais du domaine. Elle avait toutes les clefs, et étaient la seule dans ce cas. Elle attribuait les tâches aux autres femmes, tandis qu’elle s’occupait de la cuisine, du pain, du beurre, du fromage et de l’éducation de tous les enfants qui ne retrouvaient leur mère naturelle que lors de la veillée. Elle était nommée par l’ensemble des autres femmes.

Les enfants commençaient en général à travailler après leur communion, vers l’âge de treize ans. Ce qui ne veut pas dire qu’ils étaient inactifs avant, seulement qu’ils pouvaient choisir leurs activités. Les vieillards qui ne pouvaient plus travailler étaient pris en charge par la communauté jusqu’à leur mort.

Tous les membres d’une même communauté portaient les mêmes vêtements de la même forme et de la même couleur, avec seulement, évidemment, une distinction entre le vêtement des hommes et celui des femmes. Pour le reste, si vous croisiez telle ou tel, à sa coiffe ou à son gilet, vous saviez de quelle communauté il provenait.

Ces communautés regroupaient en général entre vingt et soixante membres. Si tout le monde mangeait au même pot et à la même table, ça n’était jamais tous en même temps.

On n’entrait dans ces communautés que par mariage. On en sortait également par mariage, pour rejoindre une autre communauté. Les femmes n’avaient aucun autre choix. Les hommes pouvaient se rebeller, par exemple en refusant le mariage qu’avait choisi pour eux le maître. Ils recevaient alors une petite somme avant d’être définitivement bannis. Et ils ne pouvaient rien réclamer de l’héritage de leurs parents puisque tout était mis en commun.

Les communautés taisibles ont commencé à disparaître avec l’apparition du Code Civil, sous Napoléon, qui ne reconnaissait rien de ce qui n’était pas dûment et officiellement contractualisé, d’autant que les idées plus individualistes des Lumières étaient déjà passées par ces communautés où beaucoup de gens savaient lire, du moins à cette époque. Néanmoins, la dernière communauté taisible connue n’a cessé d’exister qu’en 1930. Elle se situait dans la région de Thiers, et comptait encore quarante membres, qui se divisèrent équitablement le patrimoine foncier acquis au fil des siècles.

Et si ça vous intéresse d’en apprendre plus, vous pouvez vous pencher sur cette vidéo réalisée en 1986 : https://www.youtube.com/watch?v=zFEYyfqjTlE


Abraham Hannibal, l’esclave qui devint noble

Abram Pétrovitch Gannibal dit Abraham Hannibal est sans doute né aux abords du lac Tchad à la fin du XVIIe siècle, mais comme il a été capturé pour être mis en esclavage, on n’en est pas très sûr.
Ce qu’on sait, par contre, c’est qu’il fut acheté pour le compte de Pierre le Grand. C’est qu’à l’époque, il était très à la mode d’avoir des enfants noirs dans les cours européennes. Mais le Tsar avait une autre idée : alors que tout le monde était d’accord pour penser que les noirs étaient des êtres inférieurs, Pierre le Grand s’était mis en tête de démontrer que l’acquis est supérieur à l’inné. Persuadé qu’avec la bonne éducation, n’importe qui peut s’élever dans la société, le Tsar devint le parrain de Abraham Hannibal et l’envoya en France pour étudier. Abraham Hannibal apprit plusieurs langues, montra de grandes dispositions pour les mathématiques et la géométrie, obtint le brevet d’ingénieur du roi et devint copain avec Voltaire et Montesquieu. Ses études terminées, il retourna en Russie où il devint le secrétaire personnel de Pierre le Grand et le superviseur des chantiers de forteresses militaires.

Quand Pierre le Grand mourut, il fut exilé en Sibérie, mais pas bien longtemps : l’impératrice Elizabeth 1e le fit rappeler à la cour, l’éleva au grade de major-général, en fit aussi le gouverneur de Tallinn (l’actuelle capitale de l’Estonie) et plutôt que de chipoter finit par carrément l’anoblir en lui donnant un domaine seigneurial de plusieurs centaines de serfs – ben oui, à l’époque, on évaluait la richesse d’un domaine seigneurial à son nombre de serfs.

Abraham Hannibal s’est marié deux fois : une première fois avec une Grecque qui donna naissance à un enfant beaucoup trop blanc pour être le sien, il reconnu quand même l’enfant mais se débarrassa de l’épouse infidèle, puis avec Christina Regina Siöberg, descendante de familles nobles scandinaves. De cette seconde épouse il eut dix enfants. Son fils aîné, Ivan, devint officier de marine – général en chef, le deuxième grade le plus élevé de Russie. Un autre de ses fils, Ossip, devint également militaire, mais est plus connu pour être le grand-père du grand poète et dramaturge Alexandre Pouchkine.

Car, oui, l’arrière grand-père de Pouchkine était bien l’ancien esclave Abraham Hannibal, et il est difficile de trouver meilleure preuve que Pierre le Grand avait bien raison quant à l’inné et à l’acquis.


Vie et destin – Vassili Grossman

Par où commencer pour vous résumer les 1200 pages très denses de ce roman qui en est à peine un ? Eh bien commençons par là : si c’est un roman, on est très vite happé par son réalisme cru, et on en comprend aisément la cause en découvrant la biographie de Vassili Grossman. Issu d’une famille bourgeoise juive, il était à la base ingénieur chimiste. Il a travaillé dans une mine, ignore comment il a pu être épargné par les premières purges soviétiques contrairement à d’autres membres de sa famille, il a dû se battre pour éviter le goulag à son épouse et quand la guerre a éclaté, il est devenu correspondant de guerre à Stalingrad.

Vie et destin relate la vie d’une famille Russe juive à travers la guerre, du siège de Stalingrad aux camps de concentration nazis, de l’Académie des Sciences soviétiques aux camps d’internement russes, de Moscou aux petites villes de province. Et on comprend tout de suite mieux le réalisme du récit. Il nous décrit le quotidien des habitants de Stalingrad assiégée, la famine, la peur instillée par le régime de Staline dans tout le pays et le poids d’une administration centrale toute puissante. Loin de se contenter de descriptions, les chapitres plus ou moins romanesques sont entrecoupés de réflexions profondes sur des sujets variés et, pour certains, intemporels. Jusqu’à la lecture de Grossman, je n’avais jamais vraiment compris pourquoi faire la différence entre racisme et antisémitisme. En quelques pages, il m’a fait comprendre l’évidence, que je vous laisserai découvrir car personne ne l’a jamais aussi bien expliqué que lui. En outre, ses propos sur la surveillance de masse du régime de Staline sont terriblement d’actualité. Ses réflexions sur le collectivisme devraient calmer plus d’un utopiste de notre époque. Et mettant en parallèle les réalités du nazisme et du communisme, il creuse la question des idéologies qui promettent des lendemains qui chantent, tranchant sans naïveté : elles ne peuvent mener qu’à des purges et des massacres.

Vassili Grossman a terminé la rédaction de Vie et destin en 1962. Le KGB lui est tombé dessus, son manuscrit a été saisi ainsi que les rouleaux encreurs de sa machine à écrire. Cette œuvre aurait pu disparaître à jamais. Heureusement pour nous, car c’est un document précieux, Andreï Sakharov en a fait sortir une copie du pays. Il sera publié à l’ouest au début des années 80, et en Russie seulement après la chute du mur.

Vie et destin m’apparaît comme un ouvrage qu’on doit lire. Il est indispensable, riche, dense. Mais je ne vais pas vous mentir : ça n’est pas une mince affaire que de s’y attaquer. Outre sa longueur, le nombre des personnages ne simplifie pas la lecture. Et ça n’est rien encore en comparaison du fond. Mais c’est ainsi : il faut souvent se donner un peu de peine pour accéder au meilleur. Entre Histoire, histoire des idées, philosophie, politique et sociologie, Vie et destin est désormais rangé dans ma bibliothèque sur l’étagère des indispensables chefs d’œuvre, de ces livres qui appartiennent ou devraient appartenir au patrimoine mondial de l’humanité.

Une petite note, pour conclure, au sujet du Livre de poche qui publie cet ouvrage : quand on est responsable de la publication d’une telle œuvre, il est absolument honteux d’y laisser traîner autant de fautes. C’est inqualifiable de maltraiter ainsi un chef d’œuvre. Je ne les ai pas comptées, mais j’ai maudit au moins vingt fois cet éditeur pour son travail lamentable. Si vous l’achetez, sachez qu’il est aussi publié par Pocket : peut-être, mais je n’ai pas vérifié, ont-ils fait un travail plus respectueux à ce niveau que le Livre de poche.


Henry V de Kenneth Branagh

henry-v-poster

Si vous le voulez bien, prenons un peu de distance avec la médiocrité ambiante et mettons nous un peu de Shakespeare dans les yeux et les oreilles : ça n’a jamais fait de mal à personne.

Henry V n’est pas la pièce la plus connue de l’auteur, et son adaptation cinématographique n’est pas non plus la mieux distribuée. Et pour cause : Kenneth Branagh n’avait pas trente ans quand il l’a réalisée. Il voulait proposer une adaptation accessible à tous les publics, mais ça ne se bousculait pas pour l’y aider. En fait, Henry V n’aurait jamais traversé la Manche sans l’intervention d’un certain Gérard Depardieu : séduit par le film, il mit la main à la poche pour le faire distribuer en France et effectua lui-même le doublage de la voix de Branagh dans la version française. Si Depardieu n’a pas toujours bonne presse, nul ne peut lui reprocher son amour sincère des lettres. Mais revenons à l’œuvre elle-même.

Henry V est à Shakespeare et à l’Angleterre ce que le Cuirassé Potemkine est à Einsenstein et à la Russie : une pièce dont on devine aisément qu’elle vise à participer à la constitution d’une unité nationale. Ce qui n’ôte rien à sa qualité. Shakespeare questionnait la légitimité et la responsabilité liées à l’exercice du pouvoir, Branagh le met en scène efficacement malgré des moyens limités.

C’est un très beau film, que je recommande chaudement dans sa version originale : je ne doute pas un instant de la qualité du doublage réalisé par Depardieu, mais le phrasé élisabéthain possède une beauté qui ne peut laisser insensible, même les oreilles non-anglophones.


Macron, la valeur travail et mon grand-père.

2220840393_2

Pour nous vendre sa « valeur travail », Emmanuel Macron est allé jusqu’à exhumer les mineurs. C’est à dire qu’il s’est permis de sortir mon grand-père de sa tombe pour l’ériger en exemple de son projet de société.

Écoute-moi bien, Emmanuel, je vais te raconter l’histoire que tu ne connais pas, celle que tu te permets de t’approprier. Je vais te raconter le bassin minier après la fermeture des mines, et les bienfaits du travail pour les mineurs.

Mon grand-père, celui dont tu profanes la tombe et la mémoire, s’appelait Maurice. Il était mineur à Denain. Il te plairait beaucoup : il était illettré. Je sais que tu aimes ça, les illettrés. Enfin, je dis ça, mais il ne l’a pas été toute sa vie. Je ne sais pas trop comment il s’est débrouillé, mais il a réussi à apprendre à déchiffrer seul les journaux. S’il n’a pas appris à lire, c’est qu’on l’a envoyé au fond quand il avait douze ans. Je ne suis même pas certaine que c’était encore légal, à son époque, mais les sociétés des mines se souciaient plus de rentabilité que de légalité. Elles étaient un peu l’équivalent de tes copains des boites cotées en bourse actuelles. Elles étaient aussi regardantes sur l’âge des mômes qu’on envoyait pousser les berlines que sur les conditions de sécurité des mineurs. Tu sais, on est quelques-uns à se souvenir de Courrières, là où ta « valeur travail » a tué bien des hommes. Là où les entreprises qui te sont si chères ont préféré fermer les puits d’aération pour ne pas perdre trop d’argent plutôt que de laisser une chance aux mineurs d’en sortir.

Mais revenons à mon grand-père. Il vivait chichement dans une minuscule maison avec ma grand-mère, ma mère, mes trois tantes et mon arrière grand-mère. Ta « valeur travail » en faisait des gens très pauvres. Le seul moyen de survivre était de s’entasser à trois générations dans des maisonnettes qu’on qualifierait aujourd’hui d’insalubres. C’était encore plus dur pour ma famille : comme il n’y avait que des filles, il n’y avait pas de jeune gars à envoyer au fond pour un salaire supplémentaire. Mais mon grand-père ne devait déjà pas beaucoup aimer ta « valeur travail » : il n’a eu de cesse, toute sa vie, de louer la Providence qui, en ne lui donnant que des filles, avait évité une génération de souffrances supplémentaire.
Je ne l’ai pas connu. Quand il est mort, ma mère, la plus jeune de la famille, avait quatorze ans. Elle se souvient très bien de sa longue, très longue agonie. Elle me l’a racontée souvent. Elle m’a raconté comment son père maigrissait à vue d’œil, rendant plus visibles encore les éclats d’un coup de grisou qui s’étaient fichés sous sa peau. Comme beaucoup de mineurs, mon grand-père Maurice était silicosé. Une bien sale maladie directement liée à ta « valeur travail ». On commence par avoir un peu de mal à respirer, on finit par chercher l’air qu’on ne peut plus absorber. On meurt en insuffisance respiratoire, mais pas d’un coup. On s’étouffe chaque jour un peu plus, sous les yeux de sa famille.

Je n’ai pas connu mon grand-père Maurice, mais quand j’étais gamine, les traces des mines étaient partout dans les rues. Oh, je ne parle pas seulement des terrils, stigmates toxiques de cette époque que tu bénis et qui polluent toujours les eaux et les sols de ma région natale. Non, je parle des vieux, souvent pas si vieux d’ailleurs, mais si usés, de ces anciens mineurs qui traînaient derrière eux une bouteille d’oxygène montée sur roulettes. Ils ne pouvaient rien faire sans cette bouteille. Un tuyau dans le nez, ils passaient beaucoup de temps à avancer à pas comptés, tirant cet oxygène comme un boulet, d’administration en administration pour gagner quelques pourcentages de silicose reconnus. Car ça fonctionnait comme ça : un médecin – que je n’aurais pas laissé soigner mon chien – payé par les sociétés des mines, jetait un coup d’œil à une radiographie des poumons et décrétait une reconnaissance de X % de silicose. Ce pourcentage déterminait le montant de la pension qu’on lui verserait.

Voilà ce que c’était, Emmanuel, ta « valeur travail » pour les mineurs : une bouteille d’oxygène sur roulettes pour aller mendier quelques francs supplémentaires, histoires de continuer à pouvoir manger en attendant l’agonie par insuffisance respiratoire.

Laisse-donc les mineurs où ils sont, Emmanuel. Laisse-donc mon grand-père où il est : en poussière dans sa tombe, sauf ses poumons qui font sans doute deux blocs de charbon dans le cercueil. Et comprends bien une chose : je suis la petite-fille de Maurice. Je ne l’ai pas connu mais je sais ce qu’il a vécu, je sais que ta « valeur travail » l’a tué d’une façon qu’on peut sans exagérer assimiler à de la torture. Je suis la petite-fille d’un mineur qui sait que ce sont des gens comme toi qui l’ont tué ainsi. Les mineurs, ne t’en déplaise, ne m’ont pas appris la « valeur travail ». Ils m’ont appris la dignité. Les bouteilles d’oxygène leur ont volé la leur. Ta « valeur travail » leur a ôté leur dignité. Ils m’ont appris autre chose malgré eux : ils sont morts de la malhonnêteté de gens comme toi parce qu’ils étaient résignés à leur sort. Deux générations plus tard, sache qu’on a retenu la leçon, et qu’on ne laissera pas ta « valeur travail » nous étouffer.


Alexandre Nevski de Eisenstein

521655

Avant de parler du film lui-même, je vais commencer par une parenthèse. Je sais bien qu’on met habituellement les parenthèses plus loin dans le corps de texte, mais chacun fait bien ce qu’il veut.
La première fois que j’ai vu un bout de Alexandre Nevski, ça n’était pas du tout dans un ciné-club, mais dans la salle de télévision d’un asile de nuit pour humains fracassés, véritable Babel plus ou moins chaotique. Habituellement, cette salle de télévision était surtout utilisée pour regarder des matchs de foot, mais ce soir-là, Arte – si j’ai bonne mémoire – diffusait ce film, et tous les usagers russophones de la structure – et il y en avait ! – étaient non pas vautrés comme à l’accoutumée devant l’écran, mais concentrés sur ce qu’ils regardaient. En découlait un calme suspect en ces lieux. J’y pénétrais donc afin de vérifier que personne n’ait l’idée saugrenue de s’injecter là ou de planter une fourchette en plastique dans l’œil de son voisin, mais tout le monde était très calme, et un usager me tira par la manche pour m’obliger à m’asseoir et à regarder au moins un morceau de cette institution de la culture russe avec eux. Bien sûr, je n’ai pas pu tout regarder, mais pendant un bon quart d’heure, les usagers qui parlaient assez de français pour ça m’ont délivré un véritable cours d’histoire du cinéma russe et un magnifique décryptage des symboliques utilisées dans ce film. C’était passionnant en soi, et c’était aussi le dernier endroit où je me serais attendue à pareille œuvre didactique, preuve qu’on peut apprendre des choses en tous lieux et avec toutes sortes de gens.
Sur ce, revenons à Alexandre Nevski.

Eisenstein n’atteint pas là le génie dont il a fait preuve avec le Cuirassé Potemkine, certes. La propagande soviétique prend ici tout son sens. Dès les premières minutes, on nous explique bien que quiconque tentera de s’en prendre à la Russie finira découpé en rondelles : le message est clair et réitéré tout au long du film, ce qui en fait un document historique intéressant. C’est que nous sommes en 1938. Tout le monde a alors bien compris que la guerre totale est aux portes de chacun (à part les élus français, mais c’est une autre histoire), et Staline veut un message clair que Eisenstein réalise non sans talent. Car ce film est techniquement terriblement innovant. Eisenstein est l’inventeur de l’épopée cinématographique, du film à très grand spectacle. Les scènes de combat sont tournées avec des techniques que personne ne connaissait à l’époque et qu’on utilise encore de nos jours : elles ne sont pas filmées de loin, mais au cœur même de la bataille. Ça n’a l’air de rien, vu d’aujourd’hui, mais en 1938, c’est une véritable révolution. Quand en plus tout le film est porté par la musique de Prokofiev, on ne s’étonnera pas qu’il fut quelque peu plagié plus tard par les créateurs de … Conan le Barbare ! Oui, je sais, ça fait un choc, et pourtant, c’est vrai et vérifiable. On comprend devant ce grand spectacle aux centaines de figurants et aux effets spéciaux innovants (et encore crédibles aujourd’hui) que Alexandre Nevski marqua son époque, et pas seulement en Russie.

Au-delà, les occidentaux seront – encore aujourd’hui – très étonnés par certaines images. On n’imagine pas un film américain tout public où on montrerait l’armée des méchants jetant des enfants et des nouveaux-nés dans les flammes face à la caméra : ça ne se fait pas. Pour les Russes, ça ne pose pas de problème particulier. Vous ne verrez pas une goutte de sang, mais vous verrez vraiment un méchant lancer des bébés sur un bûcher. C’est à ce genre de « détails » qu’on comprend mieux les différences de cultures : les Russes aiment la tragédie et n’hésite nullement à la mettre en scène sans filtre ni gant. On découvrira aussi que les méchants n’ont pas de visage. L’armée ennemie, toute vêtue de blanc, est casquée de bout en bout du film. C’est bien simple, les guerriers d’en face ressemblent tant à des robots qu’il n’est pas illégitime de se demander si les stormtroopers de Lucas n’auraient pas une sorte de parenté avec ces guerriers casqués.
Oh, je vois bien que vous pensez que j’exagère ! Mais je vous suggère de (re)voir Alexandre Nevski, je suis certaine que vous ne trouverez pas ça si exagéré que ça.


Madame Tsching, la terreur des mers de Chine

12659567_f248

On ne sait pas grand-chose de l’enfance de Madame Tsching. On est seulement certain qu’elle est née en Chine vers 1775. On en sait plus sur la suite.

En 1801, Madame Tsching était encore une jeune prostituée, très connue pour son sens des affaires et de la diplomatie sur l’oreiller, quand le bateau sur lequel elle voyageait fut attaqué par des pirates, les hommes de Cheng I. Ce dernier était un pirate très réputé, un rebelle prompt à se mêler de politique. Il était, de notoriété publique, fou amoureux d’un jeune pêcheur, mais tout cela était trop compliqué pour l’époque, si bien que Cheng I épousa Madame Tsching. Ainsi, Cheng I profitait des confidences recueillies dans le bordel de Madame Tsching, et Madame Tshing obtint un contrat très clair qui lui octroyait la moitié des biens de son époux. Les jeunes mariés adoptèrent un jeune garçon capturé lors d’un raid : Zhang Pao Tsai.

Cheng I mourut six ans plus tard, et Madame Tsching, à grand renfort de manipulations politiques, prit la tête de la flotte de son défunt mari : une flotte de quatre cents navires et leurs soixante-dix mille hommes. Afin de s’en assurer tout le contrôle, elle épousa Zhang Pao Tsai, son fils adoptif, qu’elle avait déjà promu au rang de lieutenant.

Madame Tsching étant une femme d’affaire hors pair, elle savait qu’il fallait structurer sa flotte et lui donner un cadre. C’est ainsi qu’elle édicta une sorte de Code civil et pénal interne à sa flotte. On en connaît l’essentiel, et surtout, on sait que ce Code était strictement appliqué. Les ordres sont donnés exclusivement par les dirigeants de la flotte, c’est à dire par Madame Tsching et son fils adoptif de mari. Désobéir est une offense capitale menant à la peine capitale. Piller un village qui soutient la flotte est passible de mort. Celui qui vole dans le butin est abattu. Celui qui viole les prisonnières est condamné à mort. Si un pirate a des relations sexuelles avec une prisonnière, même consentante, il est décapité et la prisonnière est jetée à la mer, des poids accrochés aux pieds. Si un pirate déserte et qu’il est repris, on lui coupe une oreille et on la cloue là où tout le monde peut la voir.

Madame Tsching mène donc ses hommes aux pillages, et entre sa flotte gigantesque et son équipage qui marche à la baguette, c’est un franc succès. Tout y passe : les navires marchands, les villages côtiers et un peu de trafic de prostituées pour arrondir les fins de mois. A l’occasion, les bateaux remontent les rivières pour aller piller un peu plus loin.

Évidemment, le gouvernement local apprécie très moyennement les activités lucratives de Madame Tsching, et il envoie toute sa flotte à sa rencontre. C’est un carnage. Non seulement beaucoup des hommes envoyés à l’assaut de Madame Tsching sont zigouillés, mais en plus la flotte pirate se renforce avec les navires ainsi capturés. Pour se défendre, le gouvernement n’a plus sous la main que les bateaux de pêche qu’il confisque.

C’est grâce à un accord entre ce gouvernement et le second pirate le plus puissant de la mer de Chine que la vie de pirate de Madame Tsching prendra fin. En échange d’une amnistie pour ses hommes et lui, il lance ses navires sur ceux de Madame Tsching et, non sans mal, finit par remporter la bataille.

Madame Tsching elle-même y survivra, et elle vivra encore trente ans des revenus confortables générés par un réseau de bordels et de cercles de jeux.