Archives de Catégorie: Films

The Human Factor – Otto Preminger (1979)

En voilà un drôle de film ! Ça commence comme une comédie, pourtant quand on entend « Otto Preminger », on ne se dit pas « chouette, on va rire ! ». Et pourtant, si, on rit. Mais pas très longtemps. Peu à peu, les choses deviennent plus graves, plus pesantes et si la forme est celle d’un film d’espions assez conventionnel, le fond, lui, a bien des choses à dire.

Alors qu’en ce début de 21e siècle, le cinéma peine encore à filmer des couples composés de gens de couleurs différentes, dès 1979, Preminger ne s’est pas gêné, et ce pour mieux cogner sur l’Apartheid, et tant qu’à faire, pas avec le dos de la cuillère. Mieux encore, il dénonce la façon dont on tolère alors des choses intolérables sous prétexte de peur de l’expansion du communisme russe. Et comme si ce propos n’était pas déjà suffisant en soi, il a même trouvé un moyen de dénoncer en passant l’homophobie institutionnalisée de son époque !

Pour ce dernier film de sa carrière, il s’en prend donc au cynisme et à l’hypocrisie de l’Ouest, sans pour autant glorifier l’URSS. L’ensemble donne un film lucide, intelligent, et malheureusement pas du tout démodé.

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Henry V de Kenneth Branagh

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Si vous le voulez bien, prenons un peu de distance avec la médiocrité ambiante et mettons nous un peu de Shakespeare dans les yeux et les oreilles : ça n’a jamais fait de mal à personne.

Henry V n’est pas la pièce la plus connue de l’auteur, et son adaptation cinématographique n’est pas non plus la mieux distribuée. Et pour cause : Kenneth Branagh n’avait pas trente ans quand il l’a réalisée. Il voulait proposer une adaptation accessible à tous les publics, mais ça ne se bousculait pas pour l’y aider. En fait, Henry V n’aurait jamais traversé la Manche sans l’intervention d’un certain Gérard Depardieu : séduit par le film, il mit la main à la poche pour le faire distribuer en France et effectua lui-même le doublage de la voix de Branagh dans la version française. Si Depardieu n’a pas toujours bonne presse, nul ne peut lui reprocher son amour sincère des lettres. Mais revenons à l’œuvre elle-même.

Henry V est à Shakespeare et à l’Angleterre ce que le Cuirassé Potemkine est à Einsenstein et à la Russie : une pièce dont on devine aisément qu’elle vise à participer à la constitution d’une unité nationale. Ce qui n’ôte rien à sa qualité. Shakespeare questionnait la légitimité et la responsabilité liées à l’exercice du pouvoir, Branagh le met en scène efficacement malgré des moyens limités.

C’est un très beau film, que je recommande chaudement dans sa version originale : je ne doute pas un instant de la qualité du doublage réalisé par Depardieu, mais le phrasé élisabéthain possède une beauté qui ne peut laisser insensible, même les oreilles non-anglophones.


Alexandre Nevski de Eisenstein

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Avant de parler du film lui-même, je vais commencer par une parenthèse. Je sais bien qu’on met habituellement les parenthèses plus loin dans le corps de texte, mais chacun fait bien ce qu’il veut.
La première fois que j’ai vu un bout de Alexandre Nevski, ça n’était pas du tout dans un ciné-club, mais dans la salle de télévision d’un asile de nuit pour humains fracassés, véritable Babel plus ou moins chaotique. Habituellement, cette salle de télévision était surtout utilisée pour regarder des matchs de foot, mais ce soir-là, Arte – si j’ai bonne mémoire – diffusait ce film, et tous les usagers russophones de la structure – et il y en avait ! – étaient non pas vautrés comme à l’accoutumée devant l’écran, mais concentrés sur ce qu’ils regardaient. En découlait un calme suspect en ces lieux. J’y pénétrais donc afin de vérifier que personne n’ait l’idée saugrenue de s’injecter là ou de planter une fourchette en plastique dans l’œil de son voisin, mais tout le monde était très calme, et un usager me tira par la manche pour m’obliger à m’asseoir et à regarder au moins un morceau de cette institution de la culture russe avec eux. Bien sûr, je n’ai pas pu tout regarder, mais pendant un bon quart d’heure, les usagers qui parlaient assez de français pour ça m’ont délivré un véritable cours d’histoire du cinéma russe et un magnifique décryptage des symboliques utilisées dans ce film. C’était passionnant en soi, et c’était aussi le dernier endroit où je me serais attendue à pareille œuvre didactique, preuve qu’on peut apprendre des choses en tous lieux et avec toutes sortes de gens.
Sur ce, revenons à Alexandre Nevski.

Eisenstein n’atteint pas là le génie dont il a fait preuve avec le Cuirassé Potemkine, certes. La propagande soviétique prend ici tout son sens. Dès les premières minutes, on nous explique bien que quiconque tentera de s’en prendre à la Russie finira découpé en rondelles : le message est clair et réitéré tout au long du film, ce qui en fait un document historique intéressant. C’est que nous sommes en 1938. Tout le monde a alors bien compris que la guerre totale est aux portes de chacun (à part les élus français, mais c’est une autre histoire), et Staline veut un message clair que Eisenstein réalise non sans talent. Car ce film est techniquement terriblement innovant. Eisenstein est l’inventeur de l’épopée cinématographique, du film à très grand spectacle. Les scènes de combat sont tournées avec des techniques que personne ne connaissait à l’époque et qu’on utilise encore de nos jours : elles ne sont pas filmées de loin, mais au cœur même de la bataille. Ça n’a l’air de rien, vu d’aujourd’hui, mais en 1938, c’est une véritable révolution. Quand en plus tout le film est porté par la musique de Prokofiev, on ne s’étonnera pas qu’il fut quelque peu plagié plus tard par les créateurs de … Conan le Barbare ! Oui, je sais, ça fait un choc, et pourtant, c’est vrai et vérifiable. On comprend devant ce grand spectacle aux centaines de figurants et aux effets spéciaux innovants (et encore crédibles aujourd’hui) que Alexandre Nevski marqua son époque, et pas seulement en Russie.

Au-delà, les occidentaux seront – encore aujourd’hui – très étonnés par certaines images. On n’imagine pas un film américain tout public où on montrerait l’armée des méchants jetant des enfants et des nouveaux-nés dans les flammes face à la caméra : ça ne se fait pas. Pour les Russes, ça ne pose pas de problème particulier. Vous ne verrez pas une goutte de sang, mais vous verrez vraiment un méchant lancer des bébés sur un bûcher. C’est à ce genre de « détails » qu’on comprend mieux les différences de cultures : les Russes aiment la tragédie et n’hésite nullement à la mettre en scène sans filtre ni gant. On découvrira aussi que les méchants n’ont pas de visage. L’armée ennemie, toute vêtue de blanc, est casquée de bout en bout du film. C’est bien simple, les guerriers d’en face ressemblent tant à des robots qu’il n’est pas illégitime de se demander si les stormtroopers de Lucas n’auraient pas une sorte de parenté avec ces guerriers casqués.
Oh, je vois bien que vous pensez que j’exagère ! Mais je vous suggère de (re)voir Alexandre Nevski, je suis certaine que vous ne trouverez pas ça si exagéré que ça.


Onibaba de Kaneto Shindō

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Voilà un excellent film que vous ne regarderez pas en famille. Évidemment, vous êtes parfaitement libre de faire comme vous le souhaitez, néanmoins, outre la présence quasi-permanente de tétons à l’écran, je suis certaine que vous ne voulez pas expliquer à vos enfants pourquoi la vieille dame à tête de sorcière se masse les seins en se frottant à un arbre mort.

Maintenant que j’ai votre attention, voyons le reste.

Et commençons par ce qui me tient toujours à cœur au cinéma : la photographie. Dans Onibaba, elle est superbe. Vous pouvez mettre le film en pause absolument n’importe où et vous aurez une magnifique photo à l’écran. Je crois que je n’avais pas vu
une photographie aussi bien pensée et réalisée de bout en bout depuis le Barry Lyndon de Kubrick : c’est dire !

Bien sûr, ça ne suffit pas à faire un film. Mais rassurez-vous, tout le reste se tient autant. L’ouverture se fait sur une salve de taiko qui vous attrape tout de suite par les tripes.
– Si vous ne connaissez pas les tambours japonais, je vous invite à aller en écouter : ces machins-là vous réveillent l’instinct guerrier ; deux minutes d’écoute et vous voilà debout sur le canapé brandissant un katana, prêt à en découdre. C’est redoutable. –

Le reste de la musique est à la fois discret et terriblement efficace. Et pas très binaire : c’est japonais.

Enfin, il y a l’histoire elle-même. En temps de guerre, deux femmes tuent des soldats pour mieux les dépouiller. Voilà pour la base, je n’aime pas révéler les intrigues, mais sachez qu’on parle ici de la force du désir, de la peur, de la superstition, de la manipulation et tout cela s’entremêle.
S’il vous est inconfortable de regarder des films japonais sous-titrés, sachez que celui-ci est fort peu bavard : vous n’aurez pas grand-chose à lire et c’est très bien comme ça.
Une bien chouette découverte que je vous recommande chaleureusement.


The Fly (1958)

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Il faut toujours préférer l’original à la copie, mais encore faut-il savoir qu’il y a eu un original. Pour ma part, j’ignorais jusqu’à hier que le film « La Mouche » en avait un, sorti en 1958.
Je n’avais pas du tout aimé le film de 1986. Je n’aime pas les films qui essaient de me faire peur avec des trucs gluants, justement parce qu’ils n’arrivent pas à me faire peur. J’ai plutôt tendance à trouver ça pathétique.

Il n’y a rien de gluant dans le film de 1958. C’est qu’à cette époque, on était sacrément limité du côté des effets spéciaux, alors plutôt que de faire de la forme, on était bien obligé de proposer du fond quand on voulait faire dans le fantastique.

Évidemment, en 1958, les mœurs étaient différentes, si bien que le rôle féminin manque quelque peu de crédibilité. Cela dit, en 2016, c’est encore très courant, au cinéma. Ce détail mis à part, le récit est foutrement bien construit, mais surtout, il y a la dernière image, terrible malgré les effets spéciaux dépassés. En fait, on m’a dit qu’ils étaient dépassés, mais cette dernière image est si terrorisante, si bien amenée, que je ne m’en étais même pas aperçu. Non, ça m’a plutôt coupé la voix et scotchée au canapé. Si tout le film est sobre, les cinq dernières minutes ont réussi là où la version plus récente a échoué : elles m’ont épouvantée.

Si vous non plus vous n’avez jamais vu cet original, je vous le recommande chaudement, mais je ne vous conseillerai pas de le regarder avec vos enfants.


Sicario

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Quand j’ai entendu que quelqu’un allait tourner une suite à Blade Runner, j’ai eu peur, et ça a duré. Et puis, je suis tombée un peu par hasard sur Sicario de Denis Villeneuve. Et j’ai pris une claque qui fait du bien.

On a ici tout le contraire d’un film manichéen : pas de bons, pas de méchants, seulement des acteurs crédibles dans leur rôle respectif. On a aussi une débauche de technicités pour un rendu d’une grande sobriété. Tout est carré et millimétré, rien n’a été laissé au hasard. La bande son maintient la tension avec beaucoup de finesse, les plans sont parfaits, les couleurs sont irréprochables, le scénario est efficace, les acteurs sont excellents, la réalisation est parfaite, rien de moins.

L’ensemble est de la même famille de réalisme que Démineurs, de Kathryn Biggelow. Ici, pas de fusillades dans tous les sens. Même quand le chef d’une opération annonce « feu à volonté », les balles ne sont pas utilisées pour faire du grand spectacle à peu de frais : chacune tue. Au fil du récit, on atteint le même degré de perplexité que le personnage central, un rôle féminin, ça change.

Je suis tombée sur Sicario par hasard, et c’est seulement ensuite que j’ai réalisé que c’est Denis Villeneuve qui doit réaliser la suite de Blade Runner. Tout n’est pas perdu : s’il est aussi exigeant pour l’un que pour l’autre, une suite pourrait enfin ressembler à quelque chose.


You don’t know Jack

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Je ne vais pas vous parler du jeu de Al Pacino, ça ne sert à rien car il est forcément extrêmement juste dans son interprétation. Je ne vais pas non plus revenir sur la performance de Susan Sarandon pour la même raison. Quant à John Goodman, vous le connaissez aussi.

Voilà un téléfilm, produit et diffusé par HBO, qui ne se contente pas de raconter une histoire vraie mais qui en plus prend clairement position. Oui. Un téléfilm. Puisque le cinéma ne veut plus que des super-héros, des zombies et des vampires, les vrais réalisateurs munis d’une opinion réelle comme Barry Levinson passent à la télévision pour nous envoyer leurs plaidoyers dans les dents. Et ça fait du bien.

You don’t know Jack est donc l’histoire réelle du docteur américain Jack Kevorkian qui en avait marre de vivre au moyen-âge d’une médecine qui fricote avec les histoires de bons dieux et qui a donc décidé de pratiquer ouvertement le suicide assisté, dans l’espoir de contraindre la Cour Suprême à prendre position en faveur de l’euthanasie.

You don’t know Jack n’est donc pas seulement à voir, il est aussi à faire voir car sur le sujet : tout est là.


Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon

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J’adore quand le cinéma me met une baffe. J’aime encore plus qu’il me mette une baffe parfaitement en phase avec l’actualité. Je suis un peu plus embêtée quand je constate que le cinéma capable de me mettre des baffes a plus de quarante ans.

Mais reprenons dans l’ordre.

Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon est un film italien de la grande époque du cinéma italien, de cette époque où nos voisins produisaient des œuvres d’une portée politique puissante et sans concession. Il date de 1970.

Ce film est une réflexion sur la notion d’autorité, mais aussi sur la surveillance politique des citoyens par la police. Mais par dessus tout, ce film traite de ces citoyens pas comme les autres : ceux qui sont … au-dessus de tout soupçon.

Même si ça me démange, je ne vais pas vous « spoiler » le film. Je vais plutôt vous suggérer avec insistance de vous le procurer, vite. Parce que je vous promets qu’il réunit tout ce qui fait un très grand film : un scénario tissé par un orfèvre, une bande son absolument parfaite – Ennio Morricone a-t-il déjà fait autre chose ? , des acteurs époustouflants – vous connaissez Gian Maria Volontè, vous l’avez au moins vu dans Pour une poignée de dollars – , une outrance toute italienne qui ne fait qu’ajouter de la profondeur et une réalisation globale parfaite, rien de moins.
Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon est un chef d’œuvre d’intelligence.

Seul bémol post-visionnage : je ne cesse de me demander pourquoi, quand je veux voir un grand film politique, je suis contrainte de me diriger vers des œuvres qui datent d’avant même que je sois née. Pourquoi, il y a quarante-cinq ans, l’Oscar du meilleur film en langue étrangère était un film à la portée politique telle que le réalisateur préféra s’exiler par précaution, alors qu’aujourd’hui, le même Oscar est décerné à The Artist pour un film creux, vide de sens ?
Je ne suis pas une défenseuse du triste « c’était mieux avant » mais force est de constater que notre époque est, en matière de cinéma et par comparaison avec ce type de film, d’une médiocrité exaspérante.


Salò ou les 120 Journées de Sodome

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Évidemment, quand on se lance dans le visionnage d’une adaptation de Sade par Pasolini, on ne s’attend pas exactement à une comédie romantique. On sait que ce film a fait scandale à sa sortie, en 1975, mais on sait aussi que Pasolini était le champion pour aller chatouiller la bien-pensance et la morale établie, alors on ne s’inquiète pas trop.

On a tort.

Pour être tout à fait claire, j’ai une appétence particulière pour les œuvres sombres. Que ce soit pour le cinéma, la littérature, et dans une certaine mesure dans la vraie vie, j’aime le sordide. J’ai encaissé (presque) sans broncher Le Dahlia Noir de Ellroy, Requiem for a Dream m’a semblé tout à fait regardable, Tideland est un de mes films favoris, Eraserhead m’a fascinée et j’ai fait face sans un haut-le-cœur à des abcès purulents et à des pieds pourris.

Eh bien je n’ai pas regretté d’avoir dîné très léger avant de me lancer dans Salò ou les 120 Journées de Sodome. Je n’ai souvenir d’aucune œuvre ou d’aucune situation réelle m’ayant menée à ce point au bord de la nausée. Je n’ai jamais rien vu d’aussi dérangeant. J’ai beau essayer, je n’arrive pas du tout à imaginer comment le cinéma pourrait repousser les limites aussi loin que l’a fait Pasolini pour son dernier film. Ne croyez pas que la pornographie est pire. Il n’y a aucun talent de réalisation dans la pornographie et il n’y a rien de pornographique dans cette œuvre. C’est bien pire : Pasolini reste toujours sur le fil, si bien que notre imagination prend le relais, et c’est bien plus insoutenable. Je ne suis même pas certaine qu’un « snuff movie » me mettrait aussi mal à l’aise. La réalisation est parfaite. La photographie est irréprochable avec Tonino Delli Colli aux commandes, qu’on retrouvera plus tard au même poste dans Il était une fois dans l’Ouest, par exemple.

La musique, quand elle ne fait pas appel à Chopin ou à Carl Orff – je ne suis pas sûre de pouvoir ré-écouter Carmina Burana avant un bon moment – est de l’inégalable Ennio Morricone. Le chef de la décoration n’est rien de moins que Dante Ferreri – je vous laisse le soin de regarder la très longue liste de son fabuleux travail. Pasolini s’est entouré des meilleurs, et ça se voit. Et c’est exactement pour ça que cette œuvre est absolument insupportable : parce qu’elle est parfaite.

Pasolini voulait signifier son dégoût pour une société dans laquelle tout se consomme, même les gens. Il souhaitait dénoncer les désirs insatiables et destructeurs des puissants. Et il l’a fait crûment et avec génie.

Salò ou les 120 Journées de Sodome est un film qu’il faut voir. Vraiment. Toujours interdit de diffusion sur les chaînes publiques en France, il vous faudra faire une démarche volontaire pour le visionner. Il vous faudra aussi, et j’insiste, enfermer les enfants à double tour dans leur chambre et éviter un repas trop riche en amont. Vous n’en sortirez pas indemne, mais vous verrez quelque chose que personne n’osera plus faire avant longtemps. Vous assisterez à un spectacle au propos intemporel et monstrueusement efficace. Vous prendrez le pire coup de poing cinématographique de votre vie, et vous aimerez Pier Paolo Pasolini pour vous l’avoir donné.


Portier de nuit

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Portier de nuit est un classique du cinéma que je n’avais jamais vu, et je savais à peine de quoi ça parlait. Forcément, ce fut un choc de le découvrir. Comment vous expliquer sans tout vous dévoiler ?

Prenez le syndrome de Stockholm, l’esthétique nazie et multipliez l’ensemble par des fantasmes sado-masochistes. Confiez les rôles principaux à un acteur au faciès à la fois figé et terriblement expressif – Dirk Bogarde – et à une jeune Charlotte Rampling absolument époustouflante ; faites réaliser l’ensemble par une femme érudite, pendant les années de plomb en Italie. Vous obtenez un film sulfureux, superbe et atroce, profondément troublant.

Mais le trouble ne vient pas que du film lui-même. Il vient aussi d’un terrible constat. Portier de nuit a été tourné en 1973. Il a certes été interdit de diffusion en Italie, interdit au moins de seize ans en France (ce qui peut s’entendre) et carrément classé X aux États-Unis (alors même qu’à un coït homosexuel près, et même pas filmé en gros plan, les scènes sexuelles sont finement suggérées plus que montrées), mais il a été réalisé, produit et globalement distribué. Il est même passé à la télévision un peu plus tard. Je ne doute pas une seule seconde que tout cela serait impossible aujourd’hui. Aucun réalisateur n’oserait user de la sorte de l’imagerie nazie. Aucun producteur n’accepterait de placer son argent pour une telle œuvre. Et si par miracle ça arrivait quand même, ça serait un scandale tel que le film ne serait au mieux distribué que de façon très confidentielle. Les associations pour la mémoire de la Shoah se rouleraient par terre en hurlant. Les féministes taperaient du pied en s’arrachant les cheveux (je vous rappelle que le réalisateur est une réalisatrice, ce qui ne courait pas les plateaux dans les années soixante-dix). Les divers représentants des victimes feraient des procès. Les intégristes religieux brûleraient des cinémas.

Portier de nuit dérange intelligemment. Je ne vois pas bien qui ce film pourrait laisser indifférent. Et c’est exactement pour ça que c’est un chef d’œuvre. A l’inverse, c’est bien parce que la censure sociétale a d’ores et déjà gagné la partie que le cinéma contemporain est aussi fade que lisse.