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Chroniques agricoles : l’insémination artificielle.

« Un long manche en fer enfoncé dans leur vagin pour leur injecter du sperme de taureau, parfois ils emploient leur main nue » : c’est ainsi qu’un document de propagande vegane décrit l’insémination artificielle réalisée sur les vaches.

Ce qu’ils appellent « un long manche en fer » est en fait une sonde d’insémination. Elle est en inox, personne n’aurait l’idée saugrenue d’employer un métal qui rouille et de risquer une infection. En disant « manche », on incite à imaginer un manche de pioche, mais la sonde fait entre trois et cinq millimètres d’épaisseur. Autrement dit, ça n’est absolument rien en comparaison du spéculum du gynéco que nous détestons toutes. Quant à faire l’insémination à mains nues, c’est juste parfaitement ridicule et tout simplement impossible. Si l’inséminateur met bien un gant pour introduire son bras dans la vache, c’est dans son anus et non dans son vagin qu’il le fait, et ce afin de sentir la localisation exacte de l’utérus, comme on le comprend sur l’image. Ainsi, il ne risque pas de perforer un organe avec la sonde, ni de déposer la semence au mauvais endroit.
Est-ce que la vache a mal ? Forcément, si vous faites dans l’anthropomorphisme et que vous imaginez quelqu’un vous introduisant son poing dans l’anus, sauf à être, il y en a, un adepte de la chose, vous allez serrer les fesses en criant outch. Je vous rappelle que la vache pèse jusqu’à dix fois le poids d’un homme moyen et que son anus est adapté à son volume. Si vous inséminez une vache à l’heure de son repas, elle va continuer à manger comme si de rien n’était.
Les vegans mentent, ça n’est pas nouveau : ils parlent de ce qu’ils n’ont jamais vu et utilisent volontairement un vocabulaire destiné à vous faire imaginer le pire. Ne soyez pas comme eux : soyez intelligents. Renseignez-vous, les professionnels ne demandent qu’à répondre à vos questions.
( Et j’en profite pour faire une bise aux inséminateurs qui ont un métier très technique, souvent moqué par les ignorants et pourtant indispensable. De surcroît, ceux que j’ai rencontrés étaient de chouettes humains pas avares d’explications.)


Macron, la valeur travail et mon grand-père.

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Pour nous vendre sa « valeur travail », Emmanuel Macron est allé jusqu’à exhumer les mineurs. C’est à dire qu’il s’est permis de sortir mon grand-père de sa tombe pour l’ériger en exemple de son projet de société.

Écoute-moi bien, Emmanuel, je vais te raconter l’histoire que tu ne connais pas, celle que tu te permets de t’approprier. Je vais te raconter le bassin minier après la fermeture des mines, et les bienfaits du travail pour les mineurs.

Mon grand-père, celui dont tu profanes la tombe et la mémoire, s’appelait Maurice. Il était mineur à Denain. Il te plairait beaucoup : il était illettré. Je sais que tu aimes ça, les illettrés. Enfin, je dis ça, mais il ne l’a pas été toute sa vie. Je ne sais pas trop comment il s’est débrouillé, mais il a réussi à apprendre à déchiffrer seul les journaux. S’il n’a pas appris à lire, c’est qu’on l’a envoyé au fond quand il avait douze ans. Je ne suis même pas certaine que c’était encore légal, à son époque, mais les sociétés des mines se souciaient plus de rentabilité que de légalité. Elles étaient un peu l’équivalent de tes copains des boites cotées en bourse actuelles. Elles étaient aussi regardantes sur l’âge des mômes qu’on envoyait pousser les berlines que sur les conditions de sécurité des mineurs. Tu sais, on est quelques-uns à se souvenir de Courrières, là où ta « valeur travail » a tué bien des hommes. Là où les entreprises qui te sont si chères ont préféré fermer les puits d’aération pour ne pas perdre trop d’argent plutôt que de laisser une chance aux mineurs d’en sortir.

Mais revenons à mon grand-père. Il vivait chichement dans une minuscule maison avec ma grand-mère, ma mère, mes trois tantes et mon arrière grand-mère. Ta « valeur travail » en faisait des gens très pauvres. Le seul moyen de survivre était de s’entasser à trois générations dans des maisonnettes qu’on qualifierait aujourd’hui d’insalubres. C’était encore plus dur pour ma famille : comme il n’y avait que des filles, il n’y avait pas de jeune gars à envoyer au fond pour un salaire supplémentaire. Mais mon grand-père ne devait déjà pas beaucoup aimer ta « valeur travail » : il n’a eu de cesse, toute sa vie, de louer la Providence qui, en ne lui donnant que des filles, avait évité une génération de souffrances supplémentaire.
Je ne l’ai pas connu. Quand il est mort, ma mère, la plus jeune de la famille, avait quatorze ans. Elle se souvient très bien de sa longue, très longue agonie. Elle me l’a racontée souvent. Elle m’a raconté comment son père maigrissait à vue d’œil, rendant plus visibles encore les éclats d’un coup de grisou qui s’étaient fichés sous sa peau. Comme beaucoup de mineurs, mon grand-père Maurice était silicosé. Une bien sale maladie directement liée à ta « valeur travail ». On commence par avoir un peu de mal à respirer, on finit par chercher l’air qu’on ne peut plus absorber. On meurt en insuffisance respiratoire, mais pas d’un coup. On s’étouffe chaque jour un peu plus, sous les yeux de sa famille.

Je n’ai pas connu mon grand-père Maurice, mais quand j’étais gamine, les traces des mines étaient partout dans les rues. Oh, je ne parle pas seulement des terrils, stigmates toxiques de cette époque que tu bénis et qui polluent toujours les eaux et les sols de ma région natale. Non, je parle des vieux, souvent pas si vieux d’ailleurs, mais si usés, de ces anciens mineurs qui traînaient derrière eux une bouteille d’oxygène montée sur roulettes. Ils ne pouvaient rien faire sans cette bouteille. Un tuyau dans le nez, ils passaient beaucoup de temps à avancer à pas comptés, tirant cet oxygène comme un boulet, d’administration en administration pour gagner quelques pourcentages de silicose reconnus. Car ça fonctionnait comme ça : un médecin – que je n’aurais pas laissé soigner mon chien – payé par les sociétés des mines, jetait un coup d’œil à une radiographie des poumons et décrétait une reconnaissance de X % de silicose. Ce pourcentage déterminait le montant de la pension qu’on lui verserait.

Voilà ce que c’était, Emmanuel, ta « valeur travail » pour les mineurs : une bouteille d’oxygène sur roulettes pour aller mendier quelques francs supplémentaires, histoires de continuer à pouvoir manger en attendant l’agonie par insuffisance respiratoire.

Laisse-donc les mineurs où ils sont, Emmanuel. Laisse-donc mon grand-père où il est : en poussière dans sa tombe, sauf ses poumons qui font sans doute deux blocs de charbon dans le cercueil. Et comprends bien une chose : je suis la petite-fille de Maurice. Je ne l’ai pas connu mais je sais ce qu’il a vécu, je sais que ta « valeur travail » l’a tué d’une façon qu’on peut sans exagérer assimiler à de la torture. Je suis la petite-fille d’un mineur qui sait que ce sont des gens comme toi qui l’ont tué ainsi. Les mineurs, ne t’en déplaise, ne m’ont pas appris la « valeur travail ». Ils m’ont appris la dignité. Les bouteilles d’oxygène leur ont volé la leur. Ta « valeur travail » leur a ôté leur dignité. Ils m’ont appris autre chose malgré eux : ils sont morts de la malhonnêteté de gens comme toi parce qu’ils étaient résignés à leur sort. Deux générations plus tard, sache qu’on a retenu la leçon, et qu’on ne laissera pas ta « valeur travail » nous étouffer.


Hamon : maintenant, c’est à nous de jouer

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Dans le chaos du monde, il y a parfois des conjonctions d’événements vachement bien organisées. Par exemple, dans la semaine, mon patron s’est pointé à la maison les bras tout chargés de cadeaux – salaud de patron, salaud d’agriculteur – dont une bouteille de champagne. Quand il apprendra que j’en ai fait sauter le bouchon pour fêter le premier pas vers le revenu de base et la transition écologique, il va faire une drôle de tête, même s’il connaît déjà mon opinion sur le sujet. Je n’ai pas fini d’essayer de le convaincre qu’il fait partie des premiers pour qui ça sera profitable. Et convaincre, il va falloir le faire.

Soyons clairs : Hamon n’est pas tant passé avec les voix du PS qu’avec les vôtres et la mienne. Ça dépasse tant les partis que les gens du dedans des médias et les sondeurs, mais vous savez que c’est le cas. Je doute qu’il y ait parmi vous beaucoup de proches du PS. Pour ma part, j’avais voté blanc au second tour en 2012, me refusant à voter pour Hollande qui n’avait pas plus de projet que ses prédécesseurs. Voilà plusieurs décennies que personne n’a proposé un projet politique et encore moins un projet de société. Et c’est pour ça qu’hier plus d’un million de personnes sont allées voter. C’est une bonne nouvelle, mais ça ne suffira pas. Pour aller plus loin, nous allons devoir nous relever les manches – et par là même prouver à tout un chacun que le revenu de base n’est pas un truc de fainéants. Hamon ne peut pas compter sur le PS pour l’y aider. Nous avons contre nous, contre ce qui nous apparaît comme le meilleur projet pour notre avenir, celui de vos enfants et celui de la planète, toutes les forces de régression que compte ce pays : les médias et leurs brochettes de journalistes et d’experts auto-estampillés, d’intellectuels autorisés et de chroniqueurs abscons, les partis politiques, des conservateurs aux proto-fascistes en passant par les hurleurs pour un retour au temps de nos grands-parents et celui qui confond plan marketing et projet politique, les syndicats pour qui le travail choisi est la mort de leur fonds de commerce et les résignés. Ceux-là, nous ne les convaincrons pas : un tel projet les obligerait à se remettre en cause et ils ne le feront pas. Mais il reste un potentiel de voix énorme qu’il va falloir aller chercher : les abstentionnistes. Et nous allons y aller. Nous n’avons pas le loisir d’attendre que seul Hamon et ses équipes le fassent. Quand je dis que nous devons aller les chercher, je parle bien de vous et de moi. Ce travail, immense, nous revient si nous voulons avoir une chance de sortir de la résignation à la sacro-sainte croissance, à la « valeur travail » qui n’en est pas une et à la destruction de la planète. Nous irons les chercher un par un un, ce qu’un parti politique ne peut pas faire. Toi si. Moi aussi. Il nous faut devenir des lobbyistes. Non, ça n’est pas un gros mot. Nous allons bosser notre sujet, répondre à toutes les questions, balayer les non-arguments non d’un revers de la main mais avec de vrais arguments construits, réfléchis, étayés, solides. Nous allons écrire et parler. Nous serons vigilants à ne pas devenir aussi chiants que ceux qu’on voit partout dans la télévision. Nous le ferons intelligemment, par petites touches, avec douceur, pondération et intelligence, mais nous allons le faire.

Nous savons que nous n’obtiendrons pas tout ce que nous voulons, et nous savons qu’avancer un petit peu sera toujours mieux que de ne pas avancer du tout voire de reculer. Nous sommes des gens raisonnables. Nous sommes surtout des gens intelligents. Je le sais car je sais qui vous êtes parmi ceux qui, autour de moi, se sont déjà remués pour aller en ce sens. Vous êtes cultivés, vous avez voyagé, vous parlez plusieurs langues, vous faites déjà de belles choses. Convaincre est à votre portée, n’en doutez pas une seconde.

Nous sommes déjà plus d’un million. En 2012, Hollande a été élu avec 18 millions de voix. Chacun d’entre-nous doit donc convaincre dix-huit personnes, et il nous reste 83 jours pour le faire. Ça n’a absolument rien d’impossible, surtout dans un contexte si chaotique que rien n’est joué. N’oubliez pas que la sécurité sociale, la réduction du temps de travail et les congés payés ont été en leur temps présentés comme des utopies inatteignables. Demandez à votre mère, à votre grand-mère de vous aider à obtenir ce qu’elles n’ont pas eu. Utilisez les réseaux sociaux avec l’intelligence que les gens plein de haine n’ont pas. Squattez les comptoirs. Parlez, écrivez, partagez. On peut le faire, mais pas en attendant que ça se fasse tout seul.

Nous ne le ferons pas que pour nous mais pour l’Europe entière. Face à l’axe Trump/Poutine, il nous faut une troisième voix : c’est une question de survie. Je vous en conjure : portez cette troisième voix aussi fort et aussi loin que possible.


Apocalypse 2017

479438-brugelJe regardai, quand l’agneau ouvrit un des sept sceaux, et j’entendis l’un des quatre êtres vivants qui disait comme d’une voix de tonnerre : « Je construirai des murs ! » Une couronne lui fut donnée, et il partit en vainqueur et pour vaincre. Quand il ouvrit le second sceau, j’entendis le second être vivant qui disait : « Ha ! Ha! Ha! Un noir qui se noie ! Paye ta photo ! » et il ôta la paix du monde afin que les hommes s’égorgeassent les uns les autres. Quand il ouvrit le troisième sceau, j’entendis le troisième être vivant qui disait : « Oh mon Dieu ! On va tuer des petits chats, c’est trop horrible ! Vite ! Signons une pétition ! Comment ça, il y a une famine dans ce pays ? Mais on s’en fout ! Regardez ces pauvres petits chats ! » Une mesure de blé pour un denier, et trois mesures d’orge pour un denier ; mais ne fais point de mal à l’huile et au vin. Quand il ouvrit le quatrième sceau, j’entendis la voix du quatrième être vivant qui disait : « Kim Jung Un ! Ne joue pas avec ce bouton ! » Le pouvoir lui fut donné sur le quart de la terre, pour faire périr les hommes. Quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l’autel les âmes des chimères mi-homme mi-cochon. Ils crièrent d’une voix forte, en disant : « Ne nous mangez pas ! Ne nous mangez pas » mais la famine régnait alors partout et ils furent mangés. Je regardai, quand il ouvrit le sixième sceau le Grand Monarque de l’Est déchaîna sa fureur dans les cieux et les étoiles du ciel semblèrent tomber sur la terre. Le ciel se retira comme un livre qu’on roule ; et toutes les montagnes et les îles furent remuées de leurs places. Les rois de la terre, les grands, les chefs militaires, les riches, les puissants, tous les esclaves et les hommes libres, se cachèrent dans les cavernes et dans les rochers des montagnes. Et ils disaient aux montagnes et aux rochers : « Ben merdalors ! On n’avait rien vu venir et maintenant on est mort ! »
Quand il ouvrit le septième sceau, il y eut dans le ciel un silence d’environ l’éternité.


Tu n’es pas une boite de petits pois

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Hier, j’ai vu, dans un quelconque talk-show politique, une carte de l’Europe avec les pays coloriés en fonction de la couleur politique de leur gouvernement. C’est ainsi que la Grèce s’est retrouvée couleur extrême-gauche. Oh, c’est certes la couleur que M. Tsipras s’est autocollé sur le front pour être élu, mais qui pourrait sérieusement démontrer et soutenir que la politique menée en Grèce est d’extrême-gauche ? L’exemple de la Grèce était particulièrement frappant, mais à bien y regarder, il y avait beaucoup à redire sur la couleur choisie pour chaque pays européen.

Ça n’a aucun sens, mais il faut absolument coller une étiquette sur chaque pays, sur chaque parti politique et par extension, chaque individu se sent obligé de s’infliger lui aussi une étiquette issue d’un vieux stock d’une époque révolue. Et chacun se baladant avec son « de droite » ou son « de gauche » sur le front participe volontairement à s’asseoir au rayon ou sur la tête de gondole qui lui est réservé sans trop chercher à vérifier si c’est bien sa place.

Je ne suis pas une boite de petits pois. On ne peut m’obliger à faire figurer sur mon front la mention « contient : petits pois, eau, sel, sucre », car le XXe siècle est terminé depuis plus de quinze ans, parce que le monde a changé, très vite, très fort, parce qu’il change encore et que vivant pleinement dans mon époque, je recalibre en permanence mon positionnement en fonction de ces évolutions. Contrairement aux boites de petits pois qui contiennent invariablement « petits pois, eau, sel, sucre », je peux opter, en fonction de ce qui existe ailleurs, de ce qui a été essayé ici ou là, de ce qui a fonctionné, de ce qui a échoué, des conflits, des trêves, de mes espoirs, de mes affinités, pour un peu plus de libéralisme sociétal, ou un peu plus d’ouverture à tel pays en pleine restructuration politique, ou un peu plus de protection des plus faibles ou pour n’importe quels éléments qui semblent pouvoir convenir à la situation présente et non pour un quelconque fantasme plus ou moins régressif.

Contrairement à une boite de petits pois, j’ai un cerveau, une éthique, une possibilité de changer et une capacité d’apprentissage d’autant plus illimitée que l’ensemble des connaissances du monde est à portée de clic. Tout cela fait de moi, comme de n’importe qui au moins en théorie, un être adaptatif qui peut déambuler dans les rayons et faire son choix plutôt que de s’asseoir en tête de gondole et d’y rester pour faire plaisir aux sondeurs.

La Grèce n’a pas un gouvernement d’extrême-gauche. On peut colorier les cartes en rouge sang si on veut, ça n’y changera rien. Je ne suis pas de droite, je ne suis pas de gauche, et on peut me répéter que je dois me coller l’une de ces étiquettes sur la tronche, ça n’y changera rien. Les vieilles grilles de lecture tombent en lambeaux, et aucune autre ne pourra apparaître tant qu’il y aura des gens pour accepter de continuer à les utiliser, quand bien même ils ne s’y reconnaissent plus.

Il me semble pourtant que nombre de mes contemporains ne savent tout simplement plus qui ils sont, où ils se positionnent dans le village-monde, si bien qu’ils choisissent l’auto-étiquetage indélébile. Peut-être pensent-ils qu’être une boite de petits pois est plus facile à vivre que de composer avec le doute et la nécessite d’apprentissages permanents. Mais dans ce cas, ils n’ont pas besoin de politiciens, ni de théoriciens, ni de sondeurs, ni d’élections. Non. S’ils préfèrent être des boites de petits pois plutôt que des être pensants, alors ce qu’il leur faut, c’est une psychanalyse.


Madame Tsching, la terreur des mers de Chine

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On ne sait pas grand-chose de l’enfance de Madame Tsching. On est seulement certain qu’elle est née en Chine vers 1775. On en sait plus sur la suite.

En 1801, Madame Tsching était encore une jeune prostituée, très connue pour son sens des affaires et de la diplomatie sur l’oreiller, quand le bateau sur lequel elle voyageait fut attaqué par des pirates, les hommes de Cheng I. Ce dernier était un pirate très réputé, un rebelle prompt à se mêler de politique. Il était, de notoriété publique, fou amoureux d’un jeune pêcheur, mais tout cela était trop compliqué pour l’époque, si bien que Cheng I épousa Madame Tsching. Ainsi, Cheng I profitait des confidences recueillies dans le bordel de Madame Tsching, et Madame Tshing obtint un contrat très clair qui lui octroyait la moitié des biens de son époux. Les jeunes mariés adoptèrent un jeune garçon capturé lors d’un raid : Zhang Pao Tsai.

Cheng I mourut six ans plus tard, et Madame Tsching, à grand renfort de manipulations politiques, prit la tête de la flotte de son défunt mari : une flotte de quatre cents navires et leurs soixante-dix mille hommes. Afin de s’en assurer tout le contrôle, elle épousa Zhang Pao Tsai, son fils adoptif, qu’elle avait déjà promu au rang de lieutenant.

Madame Tsching étant une femme d’affaire hors pair, elle savait qu’il fallait structurer sa flotte et lui donner un cadre. C’est ainsi qu’elle édicta une sorte de Code civil et pénal interne à sa flotte. On en connaît l’essentiel, et surtout, on sait que ce Code était strictement appliqué. Les ordres sont donnés exclusivement par les dirigeants de la flotte, c’est à dire par Madame Tsching et son fils adoptif de mari. Désobéir est une offense capitale menant à la peine capitale. Piller un village qui soutient la flotte est passible de mort. Celui qui vole dans le butin est abattu. Celui qui viole les prisonnières est condamné à mort. Si un pirate a des relations sexuelles avec une prisonnière, même consentante, il est décapité et la prisonnière est jetée à la mer, des poids accrochés aux pieds. Si un pirate déserte et qu’il est repris, on lui coupe une oreille et on la cloue là où tout le monde peut la voir.

Madame Tsching mène donc ses hommes aux pillages, et entre sa flotte gigantesque et son équipage qui marche à la baguette, c’est un franc succès. Tout y passe : les navires marchands, les villages côtiers et un peu de trafic de prostituées pour arrondir les fins de mois. A l’occasion, les bateaux remontent les rivières pour aller piller un peu plus loin.

Évidemment, le gouvernement local apprécie très moyennement les activités lucratives de Madame Tsching, et il envoie toute sa flotte à sa rencontre. C’est un carnage. Non seulement beaucoup des hommes envoyés à l’assaut de Madame Tsching sont zigouillés, mais en plus la flotte pirate se renforce avec les navires ainsi capturés. Pour se défendre, le gouvernement n’a plus sous la main que les bateaux de pêche qu’il confisque.

C’est grâce à un accord entre ce gouvernement et le second pirate le plus puissant de la mer de Chine que la vie de pirate de Madame Tsching prendra fin. En échange d’une amnistie pour ses hommes et lui, il lance ses navires sur ceux de Madame Tsching et, non sans mal, finit par remporter la bataille.

Madame Tsching elle-même y survivra, et elle vivra encore trente ans des revenus confortables générés par un réseau de bordels et de cercles de jeux.


Le saviez-tu ? L’agriculture en temps de guerre

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Avant la deuxième guerre mondiale, le Royaume Uni importait les deux tiers de la nourriture dont il avait besoin. Seulement voilà : dès le début des hostilités, les allemands eurent tôt fait de bloquer les importations en coulant les navires de ravitaillement à grand renfort de sous-marins et de mines submersibles. Et des sous-marins, ils en avaient beaucoup. Très vite, les britanniques se sont retrouvés ce qu’on peut communément nommer dans la merde : le risque de famine était réel et avec lui celui de perdre la guerre. Leur territoire insulaire n’offrait guère d’alternative à l’approvisionnement par les mers. Bref, c’était mal barré.

Mais que voulez-vous ? L’anglais est flegmatique, et à l’inconstructive panique il a préféré l’organisation au carré. Les paysans ont remonté leurs manches et défriché les mauvaises terres, et le gouvernement d’alors, sans ménagement aucun mais avec ce qui s’avéra d’une rare efficacité, organisa la politique agricole. Les évacués des bombardements, des groupes de femmes se lançant dans l’effort de guerre et les objecteurs de conscience fournirent la main d’œuvre contre la vie sauve, un toit et la bouffe. On se débarrassa de presque tous les troupeaux, ne conservant que les vaches laitières et les « Pig Clubs » – on pouvait engraisser un cochon, mais seulement en s’y mettant à plusieurs -, de façon à conserver les terres pour le plus essentiel : les céréales pour le pain et le lin pour les parachutes.

Les engrais étaient rares, et le Royaume Uni doit beaucoup au fumier de vaches. Le lait ne les sauva pas moins. Le rationnement était intense, mais les anglais ne sont pas morts de faim. Le pain n’a jamais été rationné, même pas à la fin de la guerre, alors qu’au même moment, les allemands « mangeaient » du « pain » confectionné à partir d’ensilage d’herbe et de sciure. Oui, vous avez bien lu.

Le Royaume-Uni (et donc nous avec) n’aurait pas gagné la guerre sans ses Spitfires et ses soldats. Mais il l’aurait indubitablement perdue sans ses paysans.

( Un autre jour, je vous conterai comment le même gouvernement fit le choix improbable de rémunérer les artistes pour qu’ils participent eux aussi au même effort de guerre.)


Le rasoir d’Ockham

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Pluralitas non est ponenda sine necessitate.

Ça n’a l’air de rien, comme ça, mais cette petite phrase est absolument indispensable à quiconque souhaite avoir une réflexion rationnelle. Mais je vous vois perplexes, et c’est légitime sans la traduction, donc la voici : « Les multiples ne doivent pas être utilisés sans nécessité. »
Je vous l’accorde, ça n’est pas forcément plus clair comme ça. Alors on va rajouter une troisième couche, celle de la formulation moderne de cette phrase : « Les hypothèses suffisantes les plus simples sont les plus vraisemblables. »

Ça n’est rien de moins qu’un principe fondamental de la recherche scientifique. Cela signifie que si on a le choix entre une explication compliquée et une explication simple, l’explication simple a toutes les chances d’être la bonne. Mais ne confondons pas ! On ne parle pas de l’explication la plus simpliste, mais bien de la plus simple. Par exemple, si, pour expliquer un phénomène physique, vous avez le choix entre une formule mathématique de dix-huit pages et une autre d’une ligne, si les deux donnent des résultats équivalents, alors la bonne formule est celle d’une ligne.
Prenons un autre exemple : si on peut expliquer l’apparition de la vie sur terre par une succession de phénomènes climatiques et chimiques, y ajouter l’intervention d’un être tout puissant incréé n’ayant jamais donné aucune preuve tangible de son existence n’aura aucune utilité.

Ce principe fondamental, appliqué au fil des siècles par d’illustres personnages tels que De Vinci ou Einstein, se nomme « Le Rasoir d’Ockham », du nom d’un philosophe du XIVe siècle qui en posa les bases.

Évidemment, Guillaume d’Ockham fut fortement soupçonné d’hérésie.


Chroniques agricoles : un fœtus et des éleveurs

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Ces histoires du jour de fœtus de veaux me rappelle un truc qui à mon sens en dit bien plus long sur le rapport de bien des éleveurs aux animaux que les bidouillages carabistouillesques des suceurs de navets. Je m’en vais donc vous la narrer.

Il y a quelques années, je m’étais installée ici, dans la campagne bretonne, et je commençais à envisager très sérieusement d’adopter une vache tant pour la sécurité alimentaire que procure cet animal que parce que je déteste passer la tondeuse qui fait du bruit sans rien produire et qui ne fait que gaspiller l’herbe. Seulement voilà : je n’y connaissais rien en vaches. C’est là que j’ai commencé à apprendre sur le sujet. J’ai lu plein de documents, mais la limite des livres, c’est que ça ne répond pas aux questions. Je suis donc allée embêter tous les éleveurs que je connaissais déjà avec mes questions de débutante. Loin de se moquer ou de me prendre de haut, ils ont tous patiemment répondu à mes interrogations, et aussi à celles que je ne me posais pas. Grâce à eux, j’ai très vite progressé dans mon apprentissage, jusqu’à finir par en faire mon boulot, ce que je n’avais absolument pas envisagé à la base.


Quant il est devenu clair que j’allais vraiment adopter une vache à qui je comptais bien un jour faire faire des veaux, mon éleveur de voisin à eu une réaction pour le moins inattendue.
Il avait déjà pris l’habitude de m’appeler quand il se produisait un fait exceptionnel (et il le fait toujours), car c’est en se confrontant aux problèmes qu’on apprend. Mon voisin, qui est aussi maintenant mon patron, aurait été un excellent formateur s’il avait choisi cette voie. Ce jour-là, c’était un fait exceptionnel triste qui s’était produit, et prétextant avoir besoin d’aide, il est venu me chercher.

Une vache avait perdu son veau. Ce sont des choses qui arrivent à tous les mammifères. Nous sommes arrivés dans la pâture, et le veau gisait là, petit, parfaitement formé, mais mort. La vision était forcément choquante.

Cet éleveur est très loin d’être un idiot. Son but n’était pas, je l’ai compris dans les demi-mots, les non-dits et le constat qu’il n’avait nullement besoin de moi à ce moment-là, de me choquer pour me choquer. Son objectif était beaucoup plus pédagogique : je voulais une vache, soit. Je montrais que j’étais prête à ne pas faire n’importe quoi, il était donc prêt à m’aider. Mais élever des animaux, c’est parfois se confronter à des choses dures, comme la vision d’un veau mort qu’il faut ramasser. Ne croyez pas qu’après quarante ans de métier ça ne lui fait plus rien, ça l’attriste toujours autant. Mais à son sens, à celui de beaucoup d’éleveurs rencontrés depuis, et au mien, quiconque n’est pas prêt à faire face au pire ne devrait jamais prendre la responsabilité d’une bête.

Voilà comment fonctionnent les éleveurs sur qui tant de gens vomissent. Ils ne prennent pas seulement soin de leurs propres bêtes, encore faut-il qu’ils gardent un œil sur les novices et surtout sur leurs bêtes, non parce qu’ils ont l’esprit inquisiteur, mais parce qu’ils se sentent les garants du sort des animaux. Ce qu’ils savent et savent faire leur donnent une responsabilité à l’égard des bovins en général.

Je vous rappelle au passage qu’en France, un agriculteur se suicide tous les deux jours. Et le mépris des suceurs de navets ignorants et de leurs suiveurs n’y est pas pour rien.


Nicholas Winton, l’homme qui sauva 669 réfugiés.

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Nicholas Winton était courtier, et financièrement très à l’aise, dans les années 30. A Noël, en 1938, il avait prévu d’aller faire du ski en Suisse. Mais un de ses amis l’a invité à venir donner un coup de main aux réfugiés juifs, à Prague. Et il y est allé.

Oh, il aurait pu rentrer en Angleterre et crier partout en agitant les bras que ces méchants réfugiés allaient envahir le pays avec leurs coutumes qui ne sont pas les nôtres. On en connaît. Mais lui, il a décidé de faire autre chose. Il est resté à Prague. Il a sorti ses billets. Il a affrété neuf trains. Oui : neuf trains, avec ses sous à lui. Tout seul. Sans complice. Il a rempli les trains de gamins juifs, et roulez jeunesse, juste avant l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, il a envoyé tout ce monde-là à Londres. Huit trains et 669 gamins ont été sauvés. Personne n’a jamais su ce qu’était devenu le neuvième train. On l’imagine sans difficulté.

Et ça n’est pas tout. Nicholas Winton est rentré chez lui sans fanfaronner, à tel point que les gamins n’avaient pas la moindre idée de qui leur avait sauvé la vie. Et on n’a plus entendu parler de lui jusqu’en 1988. Là, sa femme a appris par hasard ce que son mari avait fait. Et la plupart des 669 gamins, devenus grands, avaient très envie de remercier leur anonyme sauveur.
Une historienne s’en est mêlée et Nicholas Winton a fêté ses 100 ans avec les gamins qu’il avait sauvé et leurs familles. Il est mort six ans plus tard.

Quand on lui a demandé pourquoi il avait fait ça, il a répondu « parce que c’est éthique ».

L’un des enfants qu’il a sauvé, Lord Alf Dubs, est à l’origine du décret qui permet de faire venir les gamins de Calais qui ont de la famille sur le territoire anglais.