Archives de Catégorie: Article

Rien à cacher

« Je n’ai rien à cacher. »

Sans doute avez-vous entendu cela nombre de fois en essayant d’expliquer de-ci de-là les dangers du flicage qui se généralise sur internet, que ce soit par des états ou par des entreprises privées qui fournissent un service gratuit mais qu’on rémunère en fait par nos données personnelles. Ça n’est pas toujours simple d’y répondre. Expliquer le concept de métadonnées est d’autant plus compliqué que ça semble abstrait et les conséquences des collectes de données personnelles paraissent si lointaines que pas grand-monde n’y prête grand intérêt.

Voilà un documentaire très pédagogique et très bien fichu qui vous fournira un excellent support pour aborder ces questions sans sombrer dans le jargon compréhensible seulement par les dinosaures du net. On parle ici de choses concrètes, de conséquences déjà existantes et de celles qui arriveront très vite, on parle de la nécessité d’une vie privée protégée et des solutions possibles pour y arriver. Les intervenants ne sont pas des illuminés paranoïaques, on y entend par exemple un ex-directeur de la NSA, rien de moins, particulièrement remonté sur la fabrication actuelle d’états policiers, dans l’indifférence (presque) générale.

C’est suffisamment bien fait pour que votre grand-mère comprenne les enjeux, suffisamment abordable pour que vos ados réfléchissent à ce qu’ils mettent en ligne. C’est bien simple : Nothing to hide devrait faire partie du matériel pédagogique de toutes les écoles du monde s’il y avait par ailleurs une volonté de former des individus libres et pensants, ce qui n’est évidemment pas le cas comme le démontre brillamment ce documentaire.

Publicités

Overdose de clitoris

Pas un jour ne passe sans qu’en lisant les journaux ou les réseaux sociaux je ne remercie la génétique de ne pas avoir fait de moi un homme. En d’autres temps et/ou d’autres lieux, il est évident que je verrais les choses sous un autre angle, mais en France, en ce début de XXIe siècle, je suis profondément soulagée d’être une femme.

Certes, si j’étais cadre supérieur, je râlerais sans doute des écarts de salaires d’avec mes mâles collègues, mais je suis ouvrière agricole, et chez nous autres les bouseux archaïques, tout le monde se salit pareillement la cotte de travail pour un salaire égal sans regarder qui a quoi entre les jambes. Et puis par ici, quand on parle de sexe, ça concerne essentiellement la reproduction des bovins. Ou alors, c’est qu’on fait des blagues. Passez deux heures avec des mamies Bretonnes loin des oreilles masculines, vous serez surpris de la teneur de leur humour. On m’a dit que les hommes font la même chose loin des oreilles féminines, mais forcément, je n’ai aucun moyen de le vérifier. En tout cas, il ne viendrait à l’idée de personne, au village, de poser son clitoris sur la table. On peut nommer l’organe, mais de là à le brandir en public, il y a des limites.

Ces temps-ci, la presse passe son temps à poser des clitoris partout. « Connaissez-vous vraiment le clitoris ? » nous demandait le Parisien le 4 octobre. « Une sculpture géante de clitoris exposée sur un rond-point suisse », nous disait Madame Figaro la veille. Et ça n’est pas le seul clitoris géant, car d’après le Huffington Post du 24 septembre, « « Clitoriz soufflé », le clitoris géant est exposé au cœur de Bruxelles. » Voilà pour la sculpture, mais les modes d’emploi ne manquent pas non plus. Ainsi, La Dépêche du 21 septembre titrait «  Le clitoris, précieux sésame pour atteindre l’orgasme pour 75% des Américaines » en écho à l’article de RFI du 14 septembre « A quoi sert le clitoris ? ». Le 3 septembre, Le Monde s’approchait du prix Albert Londres avec son article « Le clitoris, clé du plaisir féminin » alors que le 3 septembre, France Info écrivait « Le clitoris, histoire d’une omerta. » Pour dire à quel point c’est l’omerta, surtout ces temps-ci, le 3 juillet, le Figaro y allait déjà d’une vidéo « Le clitoris expliqué en trois minutes » (et chacun sait comme le Figaro est un journal révolutionnaire), le 1er septembre, France Info, encore, titrait « Clitoris, on commence à peine à en parler », et je vous passe les dizaines d’articles sur la présence du clitoris dans les manuels scolaires. Et grâce à l’imprimante 3D, on en fabrique maintenant des reproduction à la chaîne pour les poser sur la table.

Bizarrement, quand j’effectue la même recherche d’actualité non avec un clitoris mais avec un pénis, je ne trouve qu’un marathonien avec le pénis qui se balade hors short sur la ligne d’arrivée et des canards qui doublent la taille de leur pénis en fonction de leur environnement. Pas de vidéo pédagogique, aucun article didactique, seulement une bistouquette en vadrouille et des canards.

Vous noterez que l’argument selon lequel « on commence juste à en parler » a tendance à beaucoup m’amuser. Dans ma collection de livres, j’ai plusieurs ouvrages datant du début du XXe siècle qui mentionnent tant l’existence que la fonction de l’organe féminin. Ainsi, « La Femme Médecin du Foyer », édité en 1923, était un livre à gros tirage destiné à vulgariser l’anatomie. Comme son titre l’indique, il était publié à l’usage des femmes. Il s’agit d’un ouvrage extrêmement réactionnaire qui conclut son chapitre sur la vie sexuelle par cette phrase fabuleuse : « Il est de notre devoir de ne pas éviter les naissances. » La page 260 n’en est pas moins consacrée au clitoris. On y précise que « la nature n’a créé aucun organe sans but », qu’« en excitant le clitoris par des pressions ou des attouchements on peut provoquer des contractions utérines » et qu’il est « destiné à procurer des sensations voluptueuses. » La page suivante étant consacrée au pénis et à la façon dont il est innervé donc excitable. Mes arrières grands-mères pouvaient donc apprendre le fonctionnement du clitoris autant que celui du pénis dans un bête bouquin réactionnaire d’anatomie vulgarisée. Sans avoir pour autant besoin de mettre des clitoris partout.

N’allez pas croire que cela me choque. J’en ai un comme la moitié de l’humanité, ça ne me choque pas plus qu’un rein, qu’un foie ou qu’un poumon. Seulement, je ne peux pas m’empêcher de penser à ce qu’entendrait un homme qui poserait son pénis sur la table alors qu’il est de nos jours « tendance » de faire la même chose avec un clitoris. Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? Qu’on enseigne l’anatomie aux enfants, c’est une nécessité de base, et il n’y a aucune raison de faire disparaître des organes des planches anatomiques. Mais pourquoi diantre coller ainsi des clitoris partout ? Et surtout, s’il s’agit d’améliorer la vie sexuelle du peuple, pourquoi alors le même travail n’est-il pas fait concernant le pénis ? Si on peut parler sérieusement du clitoris, pourquoi le pénis est-il un objet d’étude chez les canards et de raillerie chez les marathoniens à la bistouquette indisciplinée ? Si l’on explique à longueur de page l’utilité et le fonctionnement du clitoris, pourquoi ne prend-on pas le même soin d’expliquer que le pénis n’est pas uniformément innervé, que les sensations procurées par le contact de sa base ne sont pas les mêmes que celles procurées par des pressions et attouchements de son gland ? Le clitoris, c’est génial, et le pénis, c’est sale ? Tout cela me donne surtout l’impression que nombre de femmes brandissent leur clitoris exactement de la façon dont les hommes jadis – et parfois encore de nos jours – brandissaient leur pénis comme sceptre de leur puissance.

La sexualité féminine reste un champ de bataille : ces articles ne me semblent pas avoir comme autre but que de la convertir à la très sainte performance de l’époque. L’homme a le devoir de faire jouir, la femme a le devoir de jouir. Quant à la sexualité masculine, elle n’est plus traitée que sur le terrain de la déviance : l’homme n’est plus seulement l’ignorant du clitoris (j’aimerais quand même que les journalistes qui écrivent sur le sujet m’expliquent quel genre d’hommes elles ont bien pu rencontrer), mais l’homme n’est surtout plus qu’un harceleur, un violeur, un bourreau d’épouse. Si le clitoris est omniprésent, la sexualité masculine n’existe plus dans l’espace public que sur ce terrain des maltraitances faites aux femmes. A croire que personne n’a plus rien à apprendre du fonctionnement du pénis et que la sexualité masculine n’est qu’une affaire de violence.

Alors oui, en ce lieu et à cette époque, quoi que cette nouvelle sorte de féminisme maltraitante des hommes me fasse honte en tant que femme, je suis heureuse d’être une femme. Au moins n’ai-je pas à me justifier de ne pas être maltraitante par nature.

Ah oui, tant que j’y suis : les vaches aussi ont un clitoris, mais elles n’en font pas toute une histoire.

Et pour conclure : comment auriez-vous réagi si j’avais illustré l’article par une photo de pénis ?

 


De la transparence des mots

Ce matin, dans la radio publique, la chroniqueuse qui semble se noyer entre chaque phrase parce que personne ne lui a appris à respirer n’était pas très contente : elle trouve que nous manquons de compassion pour les victimes du maboule au couteau de Marseille. On ne sait plus ce qu’est une victime, nous dit-elle et sur ce point, elle a raison, mais sans doute pas pour les raisons qu’elle croit.

On ne sait plus qui est une victime car de nos jours tout le monde est une victime. Enfin non. De nos jours, toutes les femmes sont des victimes. Un femme assise dans le métro à côté d’un gars qui ne serre pas les jambes est une victime. Une femme qui se fait siffler dans la rue est une victime. Une femme qui va de son plein gré dans une émission de télévision qui n’existe que pour malmener les gens car c’est ça qui fait de l’audience puis qui pleure de s’y faire malmener est une victime. Une femme qui porte un voile est une victime. Une femme qui élève seule ses enfants est une victime. Une femme célibataire qui n’a pas accès à l’insémination artificielle est une victime. Une femme stérile est une victime. Une femme mariée à un homme qui ne passe pas l’aspirateur est une victime. À longueur de temps et d’articles, les femmes sont présentées comme des victimes impuissantes. À ces victimes-là, il faut encore adjoindre toutes les autres : celles, hommes ou femmes, des catastrophes naturelles, celles des guerres, des migrations, des répressions politiques, des violences policières, du système carcéral, des pollutions diverses, de la pauvreté, j’en passe, des aussi graves, lointaines ou pas. Quand surgit l’horreur en bas de chez nous, les victimes d’un maboule se retrouvent noyées dans le flot incessant de victimes sans gradation. Car voilà bien le souci. Le mot « victime » englobe tant de réalités et la plupart du temps sans le moindre adjectif permettant de le nuancer qu’elles deviennent toutes égales. Une femme sifflée dans la rue égale une Érythréenne violée vingt-cinq fois sur le chemin de l’exil égale une femme égorgée sur le parvis d’une gare égale une femme assise inconfortablement pour cause de guibolles masculines écartées dans le métro.

À force d’utiliser un même mot pour des situations si diverses, on le rend transparent. Et un mot transparent finit par ne plus avoir aucun impact. Notre langue est riche de trente cinq mille mots. Je suis certaine que l’usage de quelques adjectifs suffirait à redonner leur force aux noms communs qu’on a usés à tant en abuser. Sauf à considérer qu’une femme sifflée est effectivement dans la même situation qu’une femme égorgée.


Ne plus s’émouvoir.

Je ne m’émeus plus de grand-chose. J’ai constaté ça un peu par hasard aujourd’hui. A la une des journaux, il y avait l’égorgeur de Marseille. Un maboule de plus nourri à la fois de religion faisandée et des précédents attentats qui tournent en boucle dans la boîte à images. Hier, j’ai entendu une présentatrice de LCI dire : « Nous allons maintenant revenir sur toutes les attaques au couteau qui ont précédées. » Je me suis juste demandée s’ils allaient remonter ainsi jusqu’aux Ides de Mars de 44 avant le barbu de Palestine. Un fait divers inscrit dans son époque fait ressurgir tous ceux qui lui ressemblent, ad nauseam, et à force de me filer la gerbe ces médias m’ont rendue parfaitement insensible aux faits divers.

Insensible mais pas moins joueuse. Pour m’amuser, j’ai tapé « morts coup de couteau 2015 » dans un moteur de recherche. J’ai choisi l’année au hasard, juste pour voir. Je n’ai pas été déçue, j’en ai trouvé plein :

– La Courneuve : entre la vie et la mort après avoir reçu sept coups de couteau (Le Parisien, 13/11/2015)

– Cachan : un jeune homme tué en pleine rue à coups de couteau (Le Parisien, 19/10/2015)

– Lorraine : l’enfant de 7 ans poignardé au «couteau de boucher» est mort (Le Figaro, 20/10/2015)

– Il avait tué sa mère de 131 coups de couteau (Le figaro, 25/07/2015)

– Un Marocain tué de 17 coups de couteaux (Le Figaro, 16/01/2015)

Il y en a des pages entières, de morts et de blessés à coups de couteau. Mais les assassinés au couteau n’ont d’importance que s’ils permettent de nourrir la haine, la psychose de l’ennemi intérieur et le recul des libertés fondamentales. Ceux-là tournent en boucle, les autres ont droit à une dépêche : ils n’ont aucun intérêt politique, donc médiatique.

Toujours à la une des journaux d’aujourd’hui, il y a un autre maboule, Américain, celui-là. Une énième fusillade au pays de la liberté d’acheter des armes automatiques. La plus meurtrière de l’histoire, paraît-il. Mais les Américains sont comme ça : même leurs faits divers doivent être plus gros que ceux des autres. Pas de quoi être surpris. On sait que la NRA ne tardera pas à expliquer que si les victimes avaient été armées, on n’en serait pas là. On sait que les Américains vont prier sur les victimes, in God they trust, et puis ils ne toucheront à rien, jusqu’à la prochaine fusillade où ils pleureront et prieront encore. Alors non, en effet : la routine n’est pas plus prompte à m’émouvoir que le traitement médiatique d’une attaque au couteau bien pratique pour continuer à nous faire sortir de ce qu’il reste d’état de droit.

Ou alors, c’est que je me suis trop émue hier. J’ai vu mes voisins, là-bas, de l’autre côté des Pyrénées, se faire vilainement casser la gueule par un pouvoir central qui exige qu’ils continuent à jouer avec des règles dont ils ne veulent plus. Dans les vidéos, j’ai vu une jeune femme se faire sauter sur la tête à pieds joints par un flic casqué. J’ai vu des personnes âgées et des pompiers se prendre des coups. J’ai vu des flics tirer à bout portant avec leurs flash-balls. Et aujourd’hui, j’entends. J’entends le silence de l’Europe et des politiciens Français. J’entends les médias m’expliquer que la démocratie c’est vote quand on te le demande et ferme ta gueule le reste du temps. J’ai entendu le service public me ressasser que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne vaut que s’ils veulent bien se plier aux configurations d’antan, parce qu’il ne faut rien changer, parce que les frontières sont sacrées et inamovibles. Et face à ces discours qui tiennent plus de la propagande que de l’analyse, je me demande qu’elle est la vraie situation au Dombass ou en Crimée.

Je ne peux plus m’émouvoir des faits divers, fussent-ils sanglants, parce que j’ai l’esprit beaucoup trop occupé par des questions autrement plus fondamentales : que va devenir cette Europe prête à laisser des flics sauter sur la tête des gens qui ne veulent plus d’un pouvoir centralisé ? Que va devenir la France prête à s’asseoir sur ses libertés parce qu’il y a des gens qui, plutôt que de jouer du couteau par folie ou crapulerie le font au nom d’un quelconque bondieu ? Que vont devenir les peuples qui m’entourent et auxquels j’appartiens quand la démocratie se limite désormais à un bulletin de vote de loin en loin avec l’obligation de se plier à toutes les injonctions le reste du temps ?


Faut-il conserver tout le patrimoine architectural ?

Les arènes de Nîmes ont deux mille ans, et le temps a fait son œuvre sur le monument. Pour éviter l’effondrement, un immense chantier a été lancé. Sa durée et son coût prévu sont respectivement de 15 ans et 40 millions d’euros.

Dans mon village de quatre cents âmes, une chapelle, à l’écart du bourg, après trois ou quatre cents ans d’existence et alors qu’elle n’est désormais plus utilisée que deux fois par an, présente des problèmes de toiture et s’effondrera si elle n’est pas restaurée. Montant prévu de l’opération : environ 150 000 euros, soit 375 € par habitant, catholique ou non. Elle est toujours consacrée mais appartient à la collectivité publique.

Récemment, à Marseille, les ruines d’une carrière de calcaire datant du Ve siècle av. J.-C. ont été mises au jour à l’occasion de travaux. Nombreux sont ceux qui se sont émus de leur disparition programmée, après les fouilles réglementaires, sous de nouvelles constructions. Seulement voilà : coincée entre la mer et des collines, Marseille est ainsi faite qu’elle ne peut s’agrandir qu’au détriment des espaces naturels ou des ruines de son passé. En 1940, Blaise Cendrars la découvrant écrivait : « Son destin prodigieux ne vous saute pas aux yeux, pas plus que ne vous éblouissent sa fortune et sa richesse ou que ne nous stupéfie par son aspect ultra-ultra (comme tant d’autres ports up to date) le modernisme du premier port de France, le plus spécialisé de la Méditerranée et l’un des plus importants du globe. Ce n’est pas une ville d’architecture, de religion, de belles-lettres, d’académie ou de beaux-arts. » Dans la plus vieille ville de France, le passé est enfoui sous le présent.

Paris, enfin, étouffe. Les boulevards Haussmanniens, qui firent en leur temps table rase du passé, n’ont pas été conçus pour le mode de vie du XXIe siècle, ni pour les actuelles densités de population, ni pour les différents modes de transport de notre époque. Pour autant, personne ne veut remettre en cause l’architecture existante : au nom du patrimoine, on veut tout conserver.

Est-ce raisonnable ? Doit-on ainsi conserver toutes les traces du passé au détriment, parfois, du présent ? Si l’on avait conservé toutes les tombes depuis l’époque des premiers rites funéraires, y aurait-il encore de la place pour les vivants ?

On me réfutera que les constructions anciennes sont un outil indispensable de témoignage du passé, voire qu’ils sont nécessaires à l’identité d’un pays, d’une région ou d’une ville. Le Japon serait-il alors ignorant de son passé et privé d’identité culturelle ? Je doute que quiconque puisse le soutenir sérieusement. Pourtant, au Japon, il n’y a pas grand-chose d’authentique. Prenons le Pavillon d’Or de Kyoto, par exemple : sa première construction date de 1220.

Ce temple existe toujours, mais pas dans sa forme originelle. Il a été incendié plusieurs fois, détruit pour diverses raisons, reconstruit à chaque fois et pas forcément à l’identique, et la construction actuelle, qui date de 1955, n’en figure pas moins au patrimoine mondiale de l’UNESCO. Et que dire du Sensō-ji de Tokyo ?

 

C’est le plus vieux temple bouddhiste du pays, mais lui aussi a connu plusieurs incendies, tant et si bien qu’au XXe siècle, on a fini par le reconstruire entièrement dans un matériaux plus adapté à l’époque et craignant moins les flammes : le béton. Ça n’empêche nullement deux millions de Japonais de s’y rendre chaque année lors de la fête spécifique à ce temple, ni les touristes de venir le photographier toute l’année.

L’attachement au patrimoine tient à deux réalités. La première, c’est que la France craint de perdre la manne touristique si elle ne conserve pas l’ensemble de ses vieilles pierres, fussent les plus inutiles et coûteuses à entretenir. Pour le plaisir de visiteurs ponctuels, et dans l’espoir qu’ils dépensent leur argent chez nous, nous sommes prêts à oublier les besoins des habitants à l’année des abords de ces sites, par toujours en adéquation avec ce passé parfois encombrant. Et avec le risque de transformer l’ensemble du pays en musée à ciel ouvert, et tant pis s’il n’y a rien de moins vivant qu’un musée. La seconde raison pour laquelle on s’arc-boute ainsi sur de vieux monuments est sans doute qu’ils sont le reflet d’une grandeur passée. A défaut d’une grandeur présente, et encore moins future, d’aucuns se consolent devant ces vestiges de ce que nous fûmes et ne serons plus.

Mon propos n’est certainement pas d’appeler à raser et à bétonner tout notre passé. Mais il me semble qu’il serait salutaire d’au moins se questionner sur le sujet plutôt que de souhaiter, comme nous ne faisons actuellement, tout conserver, parfois jusqu’à l’absurde.


La PMA, cette quintessence du libéralisme

Ce matin, j’étais très mal réveillée, j’ai donc été extrêmement surprise d’entendre que France Inter avait enfin découvert qu’on pouvait être opposé à la PMA sans être homophobe ou religieux. Mais évidemment – j’étais mal réveillée, disais-je, et j’avais mal entendu : la radio était en fait réglée sur France Culture, ceci expliquant sans doute cela. A audience moindre, on se permet de réfléchir un chouïa plus loin que le bout de son nez.

Car globalement, toute opposition à ces tripatouillages reproductifs est considérée comme le dernier des archaïsmes, emprunt de haine de l’autre, comme si la nuance ne pouvait exister, comme si on ne pouvait pas au moins essayer de penser en dehors des cases pré-établies et limitées qu’on nous impose.

A gauche, on a décidé sans le moindre débat que la PMA était synonyme d’émancipation, et c’est devenu l’unique revendication sociétale de l’époque pour les personnes auto-estampillées « de gauche ». L’émancipation consiste donc désormais à se déposséder de notre reproduction pour la confier à des médecins et des laboratoires qui doivent sans nul doute y avoir trouvé une manne financière prometteuse. C’est assez comique, d’ailleurs, de constater que cette médicalisation ultime de la reproduction humaine apparaît en même temps que la dénonciation de la surmédicalisation de la naissance sans que personne ne semble rien voir à redire à ces contradictions : « Inséminez-moi artificiellement, mais laissez-moi accoucher naturellement », semblent dire nombre de femmes du XXIe siècle.

Pourtant, la PMA devrait poser bien des questions. Dans une société de plus en plus individualiste, elle tend à faire disparaître l’autre tout en finissant de médicaliser l’ensemble du cycle de la vie. On sera désormais conçu en éprouvette, implanté dans un utérus à l’hôpital, et à l’autre bout de la vie, on finira branché à des machines qui nous maintiendront en vie envers et contre tout pour finalement mourir loin de chez soi au milieu de blouses blanches. L’autre n’est plus un individu, juste un donneur de gamètes. Et pas forcément un seul, d’ailleurs, puisque nous en sommes à fabriquer des êtres humains avec l’ADN de trois individus différents. On voit là les prémices bien entamés de l’eugénisme sans que personne ne trouve à y redire.

Face au déclin bien réel de la qualité du sperme, on ne recherche qu’à peine les causes et encore moins à modifier les modes de vie et de production qui nous ont menés là : on applique au contraire à la reproduction humaine la même logique productiviste qui nous a justement menée là. On sait maintenant que les perturbateurs endocriniens posent d’énormes problèmes, et les clientes de la PMA, pour y faire face, vont opter pour des traitements hormonaux lourds pour retenir le contenu des éprouvettes. Autrement dit, la chimie stérilise l’humain et c’est à la même chimie qu’on demande une solution. Nous avons développé l’usage de ces chimies sans le moindre principe de précaution, et nous nous apprêtons à confier la reproduction humaine dans les mêmes conditions plus ou moins aux mêmes laboratoires.

Autre paradoxe de l’époque, alors qu’on accuse les semenciers céréaliers et légumiers d’avoir non seulement marchandisé mais encore normé les graines de légumes et de céréales, on s’apprête à user massivement de banques de « graines » humaines, en prétendant sans doute qu’elles ne seront pas marchandisés. Comme si dans ce monde on ne marchandisait pas tout ! C’est avoir une vision bien naïve et court-termiste que de croire qu’il en ira autrement avec la semence humaine ! Il viendra bien vite, le moment où on choisira de la semence fabriquée en laboratoire sur la base de plusieurs spermes afin de proposer un catalogue aux aspirants à la reproduction artificielle ! Avec quelles conséquences ? Bien malin celui qui prétend le savoir …

La PMA va tout simplement créer une industrie du bébé. Et c’est cela qu’on appelle « émancipation ». Nous allons atteindre le point ultime de ce que le capitalisme sauvage porte de pire. Tout sera vraiment une marchandise, même les bébés. La PMA est la quintessence du libéralisme économique. Et malgré ça, le discours majoritaire est de nous asséner que la PMA est une idée « de gauche ».


RT, les médias français et le CSA

 

La chaîne de télévision russe RT débarque en France, et voilà l’ensemble de la presse du même pays qui dénonce d’un seul bloc la propagande du Kremlin.

Est-ce que RT est effectivement un outil de propagande ? Oui, indubitablement, et les concernés n’en ont jamais fait mystère. Le Kremlin finance cette chaîne autant que le journal en ligne du même nom. Elle diffuse en plusieurs langues et sa ligne éditoriale est claire : elle se propose de présenter une image de la Russie et une vision de l’actualité autres que celles des médias occidentaux.

Bien. Maintenant que cela est posé, j’ai quelques remarques à formuler, et quelques questions qui en découlent.

En 2002, sous l’impulsion de Jacques Chirac, alors Président, la chaîne française France 24 a été créée dans le but « de donner à la France une voix à l’étranger. » Si une chaîne russe qui diffuse chez nous c’est de la propagande, comment nommer une chaîne française qui diffuse chez les autres ? Et une chaîne financée à grand renfort d’argent public ? Et si c’est différent, pourquoi ? Parce que nous sommes les « gentils » et eux les « méchants » ? Je veux bien, mais je suis certaine que n’importe quel Russe vous dira qu’il est le gentil et que nous sommes les méchants. C’est le problème, avec l’ennemi : « il croit que c’est nous l’ennemi alors que c’est lui ! »

Mais ça n’est pas tout ! Voyez-vous, depuis que la principale radio de service public française, à savoir France Inter, se prend pour Rire et Chanson en diffusant des programmes abscons, pro-vegans, hystériques, j’en passe et des plus graves, j’ai tendance à opter pour un autre service radiophonique, public, lui aussi, mais de chez nos voisins : la BBC internationale. Car, l’Anglois, toujours prêt à toutes les vilenies, diffuse sa propagande sur presque toutes les ondes du monde, 24 heures sur 24, en 28 langues et la BBC internationale est directement financée, preuve qu’il s’agit bien de propagande, par le ministère des Affaires Étrangères britannique. De l’aveu même d’un responsable de cette radio, son but est  » d’être la voix la plus connue et la plus respectée au monde apportant par là un profit à la Grande-Bretagne« . Mais je suppose qu’eux aussi sont les gentils, donc ça n’est pas très grave.

Nous voilà donc contraints de trouver une chaîne de propagande diffusée en France par des gens « pas comme nous ». Pas besoin de chercher très loin : la chaîne qatarie Al Jazeera émet chez nous depuis 1998. Mais les Qataris sont de gros investisseurs, ils ne peuvent donc pas être l’ennemi, donc il n’y a absolument rien de grave.

La propagande n’est pas qu’une affaire de télévision. Le cinéma hollywoodien est et a toujours été un outil de propagande pour la diffusion à travers le monde de l' »American way of life ». Je vous renvoie au très anticommuniste « L’invasion des profanateurs de sépultures » pour prendre un exemple, mais une large part des productions plus tardives de l’ère Reagan fera tout autant l’affaire. Mais depuis des décennies, on avale cette propagande toute crue sans se poser la moindre question, sans même voir l’uniformisation du monde qu’elle a provoquée au plus grand bénéfice des États-Unis, et nos chers médias français, s’ils l’ont jamais fait, ne s’en offusquent plus depuis bien longtemps. Car les États-Unis sont nos alliés, et il n’est nul besoin de pousser des hurlements de vierge effarouchée quand nos alliés débarquent avec une surconsommation à nous refourguer.

Mais il y a encore plus grave, du moins à mes yeux, que cette hypocrisie « tendance » : il y a le contenu même de notre presse nationale. Car à qui appartient-elle, notre presse ? A quelques exceptions près – L’Humanité, Marianne, le Canard Enchaîné – « nos » journaux appartiennent à des gens qui ont tout intérêt à voir notre actuel Président-Monarque réussir son démantèlement complet du pays. Bien sûr, les journalistes de ces journaux brandissent leur indépendance, mais quiconque regarde leurs publications d’avant les élections à aujourd’hui n’est pas dupe. Donc à tout prendre, au moins, avec RT, je sais où je mets les pieds. Je connais le « filtre », la ligne éditoriale, je n’ai donc aucun mal à voir les traits grossis, les oublis ou les partis pris. Je suis beaucoup plus embêtée avec Le Monde qui brandit son objectivité là où je ne vois plus qu’une presse partisane.

Je ne suis pas pro-Poutine – comment peut-on raisonnablement l’être ? – mais je n’ai rien contre un autre regard sur l’actualité du monde qui élargira suffisamment le champ pour avoir un peu plus de chance, en usant de nos méninges, de trouver le juste milieu.

 


Chroniques agricoles : l’insémination artificielle.

« Un long manche en fer enfoncé dans leur vagin pour leur injecter du sperme de taureau, parfois ils emploient leur main nue » : c’est ainsi qu’un document de propagande vegane décrit l’insémination artificielle réalisée sur les vaches.

Ce qu’ils appellent « un long manche en fer » est en fait une sonde d’insémination. Elle est en inox, personne n’aurait l’idée saugrenue d’employer un métal qui rouille et de risquer une infection. En disant « manche », on incite à imaginer un manche de pioche, mais la sonde fait entre trois et cinq millimètres d’épaisseur. Autrement dit, ça n’est absolument rien en comparaison du spéculum du gynéco que nous détestons toutes. Quant à faire l’insémination à mains nues, c’est juste parfaitement ridicule et tout simplement impossible. Si l’inséminateur met bien un gant pour introduire son bras dans la vache, c’est dans son anus et non dans son vagin qu’il le fait, et ce afin de sentir la localisation exacte de l’utérus, comme on le comprend sur l’image. Ainsi, il ne risque pas de perforer un organe avec la sonde, ni de déposer la semence au mauvais endroit.
Est-ce que la vache a mal ? Forcément, si vous faites dans l’anthropomorphisme et que vous imaginez quelqu’un vous introduisant son poing dans l’anus, sauf à être, il y en a, un adepte de la chose, vous allez serrer les fesses en criant outch. Je vous rappelle que la vache pèse jusqu’à dix fois le poids d’un homme moyen et que son anus est adapté à son volume. Si vous inséminez une vache à l’heure de son repas, elle va continuer à manger comme si de rien n’était.
Les vegans mentent, ça n’est pas nouveau : ils parlent de ce qu’ils n’ont jamais vu et utilisent volontairement un vocabulaire destiné à vous faire imaginer le pire. Ne soyez pas comme eux : soyez intelligents. Renseignez-vous, les professionnels ne demandent qu’à répondre à vos questions.
( Et j’en profite pour faire une bise aux inséminateurs qui ont un métier très technique, souvent moqué par les ignorants et pourtant indispensable. De surcroît, ceux que j’ai rencontrés étaient de chouettes humains pas avares d’explications.)


Macron, la valeur travail et mon grand-père.

2220840393_2

Pour nous vendre sa « valeur travail », Emmanuel Macron est allé jusqu’à exhumer les mineurs. C’est à dire qu’il s’est permis de sortir mon grand-père de sa tombe pour l’ériger en exemple de son projet de société.

Écoute-moi bien, Emmanuel, je vais te raconter l’histoire que tu ne connais pas, celle que tu te permets de t’approprier. Je vais te raconter le bassin minier après la fermeture des mines, et les bienfaits du travail pour les mineurs.

Mon grand-père, celui dont tu profanes la tombe et la mémoire, s’appelait Maurice. Il était mineur à Denain. Il te plairait beaucoup : il était illettré. Je sais que tu aimes ça, les illettrés. Enfin, je dis ça, mais il ne l’a pas été toute sa vie. Je ne sais pas trop comment il s’est débrouillé, mais il a réussi à apprendre à déchiffrer seul les journaux. S’il n’a pas appris à lire, c’est qu’on l’a envoyé au fond quand il avait douze ans. Je ne suis même pas certaine que c’était encore légal, à son époque, mais les sociétés des mines se souciaient plus de rentabilité que de légalité. Elles étaient un peu l’équivalent de tes copains des boites cotées en bourse actuelles. Elles étaient aussi regardantes sur l’âge des mômes qu’on envoyait pousser les berlines que sur les conditions de sécurité des mineurs. Tu sais, on est quelques-uns à se souvenir de Courrières, là où ta « valeur travail » a tué bien des hommes. Là où les entreprises qui te sont si chères ont préféré fermer les puits d’aération pour ne pas perdre trop d’argent plutôt que de laisser une chance aux mineurs d’en sortir.

Mais revenons à mon grand-père. Il vivait chichement dans une minuscule maison avec ma grand-mère, ma mère, mes trois tantes et mon arrière grand-mère. Ta « valeur travail » en faisait des gens très pauvres. Le seul moyen de survivre était de s’entasser à trois générations dans des maisonnettes qu’on qualifierait aujourd’hui d’insalubres. C’était encore plus dur pour ma famille : comme il n’y avait que des filles, il n’y avait pas de jeune gars à envoyer au fond pour un salaire supplémentaire. Mais mon grand-père ne devait déjà pas beaucoup aimer ta « valeur travail » : il n’a eu de cesse, toute sa vie, de louer la Providence qui, en ne lui donnant que des filles, avait évité une génération de souffrances supplémentaire.
Je ne l’ai pas connu. Quand il est mort, ma mère, la plus jeune de la famille, avait quatorze ans. Elle se souvient très bien de sa longue, très longue agonie. Elle me l’a racontée souvent. Elle m’a raconté comment son père maigrissait à vue d’œil, rendant plus visibles encore les éclats d’un coup de grisou qui s’étaient fichés sous sa peau. Comme beaucoup de mineurs, mon grand-père Maurice était silicosé. Une bien sale maladie directement liée à ta « valeur travail ». On commence par avoir un peu de mal à respirer, on finit par chercher l’air qu’on ne peut plus absorber. On meurt en insuffisance respiratoire, mais pas d’un coup. On s’étouffe chaque jour un peu plus, sous les yeux de sa famille.

Je n’ai pas connu mon grand-père Maurice, mais quand j’étais gamine, les traces des mines étaient partout dans les rues. Oh, je ne parle pas seulement des terrils, stigmates toxiques de cette époque que tu bénis et qui polluent toujours les eaux et les sols de ma région natale. Non, je parle des vieux, souvent pas si vieux d’ailleurs, mais si usés, de ces anciens mineurs qui traînaient derrière eux une bouteille d’oxygène montée sur roulettes. Ils ne pouvaient rien faire sans cette bouteille. Un tuyau dans le nez, ils passaient beaucoup de temps à avancer à pas comptés, tirant cet oxygène comme un boulet, d’administration en administration pour gagner quelques pourcentages de silicose reconnus. Car ça fonctionnait comme ça : un médecin – que je n’aurais pas laissé soigner mon chien – payé par les sociétés des mines, jetait un coup d’œil à une radiographie des poumons et décrétait une reconnaissance de X % de silicose. Ce pourcentage déterminait le montant de la pension qu’on lui verserait.

Voilà ce que c’était, Emmanuel, ta « valeur travail » pour les mineurs : une bouteille d’oxygène sur roulettes pour aller mendier quelques francs supplémentaires, histoires de continuer à pouvoir manger en attendant l’agonie par insuffisance respiratoire.

Laisse-donc les mineurs où ils sont, Emmanuel. Laisse-donc mon grand-père où il est : en poussière dans sa tombe, sauf ses poumons qui font sans doute deux blocs de charbon dans le cercueil. Et comprends bien une chose : je suis la petite-fille de Maurice. Je ne l’ai pas connu mais je sais ce qu’il a vécu, je sais que ta « valeur travail » l’a tué d’une façon qu’on peut sans exagérer assimiler à de la torture. Je suis la petite-fille d’un mineur qui sait que ce sont des gens comme toi qui l’ont tué ainsi. Les mineurs, ne t’en déplaise, ne m’ont pas appris la « valeur travail ». Ils m’ont appris la dignité. Les bouteilles d’oxygène leur ont volé la leur. Ta « valeur travail » leur a ôté leur dignité. Ils m’ont appris autre chose malgré eux : ils sont morts de la malhonnêteté de gens comme toi parce qu’ils étaient résignés à leur sort. Deux générations plus tard, sache qu’on a retenu la leçon, et qu’on ne laissera pas ta « valeur travail » nous étouffer.


Hamon : maintenant, c’est à nous de jouer

16359209_408103386194332_235902785_n

Dans le chaos du monde, il y a parfois des conjonctions d’événements vachement bien organisées. Par exemple, dans la semaine, mon patron s’est pointé à la maison les bras tout chargés de cadeaux – salaud de patron, salaud d’agriculteur – dont une bouteille de champagne. Quand il apprendra que j’en ai fait sauter le bouchon pour fêter le premier pas vers le revenu de base et la transition écologique, il va faire une drôle de tête, même s’il connaît déjà mon opinion sur le sujet. Je n’ai pas fini d’essayer de le convaincre qu’il fait partie des premiers pour qui ça sera profitable. Et convaincre, il va falloir le faire.

Soyons clairs : Hamon n’est pas tant passé avec les voix du PS qu’avec les vôtres et la mienne. Ça dépasse tant les partis que les gens du dedans des médias et les sondeurs, mais vous savez que c’est le cas. Je doute qu’il y ait parmi vous beaucoup de proches du PS. Pour ma part, j’avais voté blanc au second tour en 2012, me refusant à voter pour Hollande qui n’avait pas plus de projet que ses prédécesseurs. Voilà plusieurs décennies que personne n’a proposé un projet politique et encore moins un projet de société. Et c’est pour ça qu’hier plus d’un million de personnes sont allées voter. C’est une bonne nouvelle, mais ça ne suffira pas. Pour aller plus loin, nous allons devoir nous relever les manches – et par là même prouver à tout un chacun que le revenu de base n’est pas un truc de fainéants. Hamon ne peut pas compter sur le PS pour l’y aider. Nous avons contre nous, contre ce qui nous apparaît comme le meilleur projet pour notre avenir, celui de vos enfants et celui de la planète, toutes les forces de régression que compte ce pays : les médias et leurs brochettes de journalistes et d’experts auto-estampillés, d’intellectuels autorisés et de chroniqueurs abscons, les partis politiques, des conservateurs aux proto-fascistes en passant par les hurleurs pour un retour au temps de nos grands-parents et celui qui confond plan marketing et projet politique, les syndicats pour qui le travail choisi est la mort de leur fonds de commerce et les résignés. Ceux-là, nous ne les convaincrons pas : un tel projet les obligerait à se remettre en cause et ils ne le feront pas. Mais il reste un potentiel de voix énorme qu’il va falloir aller chercher : les abstentionnistes. Et nous allons y aller. Nous n’avons pas le loisir d’attendre que seul Hamon et ses équipes le fassent. Quand je dis que nous devons aller les chercher, je parle bien de vous et de moi. Ce travail, immense, nous revient si nous voulons avoir une chance de sortir de la résignation à la sacro-sainte croissance, à la « valeur travail » qui n’en est pas une et à la destruction de la planète. Nous irons les chercher un par un un, ce qu’un parti politique ne peut pas faire. Toi si. Moi aussi. Il nous faut devenir des lobbyistes. Non, ça n’est pas un gros mot. Nous allons bosser notre sujet, répondre à toutes les questions, balayer les non-arguments non d’un revers de la main mais avec de vrais arguments construits, réfléchis, étayés, solides. Nous allons écrire et parler. Nous serons vigilants à ne pas devenir aussi chiants que ceux qu’on voit partout dans la télévision. Nous le ferons intelligemment, par petites touches, avec douceur, pondération et intelligence, mais nous allons le faire.

Nous savons que nous n’obtiendrons pas tout ce que nous voulons, et nous savons qu’avancer un petit peu sera toujours mieux que de ne pas avancer du tout voire de reculer. Nous sommes des gens raisonnables. Nous sommes surtout des gens intelligents. Je le sais car je sais qui vous êtes parmi ceux qui, autour de moi, se sont déjà remués pour aller en ce sens. Vous êtes cultivés, vous avez voyagé, vous parlez plusieurs langues, vous faites déjà de belles choses. Convaincre est à votre portée, n’en doutez pas une seconde.

Nous sommes déjà plus d’un million. En 2012, Hollande a été élu avec 18 millions de voix. Chacun d’entre-nous doit donc convaincre dix-huit personnes, et il nous reste 83 jours pour le faire. Ça n’a absolument rien d’impossible, surtout dans un contexte si chaotique que rien n’est joué. N’oubliez pas que la sécurité sociale, la réduction du temps de travail et les congés payés ont été en leur temps présentés comme des utopies inatteignables. Demandez à votre mère, à votre grand-mère de vous aider à obtenir ce qu’elles n’ont pas eu. Utilisez les réseaux sociaux avec l’intelligence que les gens plein de haine n’ont pas. Squattez les comptoirs. Parlez, écrivez, partagez. On peut le faire, mais pas en attendant que ça se fasse tout seul.

Nous ne le ferons pas que pour nous mais pour l’Europe entière. Face à l’axe Trump/Poutine, il nous faut une troisième voix : c’est une question de survie. Je vous en conjure : portez cette troisième voix aussi fort et aussi loin que possible.