10 ans de ruralité, ça fait quoi ? épisode 1

Cette année, je fête mes dix ans de bottes en caoutchouc, et puisque la mode est aux séries, je vous propose, tout au long de cette année, et avec une régularité aléatoire, une série de textes sur la ruralité, comment on s’y intègre, comment on la vit, comment elle nous change.

Chaque expérience est unique, il n’y a pas de mode d’emploi universel pour qu’elle réussisse, mais peut-être réussirons-nous à dégager quelques constantes.

Aujourd’hui, nous allons donc aborder la question des échanges à la campagne.

Mais retournons quelques instants, si vous le voulez bien, à la fin du siècle dernier, dans un quartier populaire d’une grande ville du Nord. Nous sommes au temps des luttes contre la mondialisation, et nous sommes une bande de copains bien décidés à modifier la marche du monde. Idéalistes mais pas complètement cons, on se demande ce qu’on peut faire autour de nous, et autour de nous, il y a ce quartier populaire. On tentera diverses expériences plus ou moins foireuses, d’autres qui furent de franches réussites. Les repas de quartier restent parmi mes meilleurs souvenirs. Mais sur le sujet qui nous occupe aujourd’hui, la mode des milieux dits alternatifs était aux SEL : système d’échanges locaux.

Ça n’a pas l’air comme ça, mais on s’est quand même bien amusé, dans ce quartier.

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec cette bête-là, il s’agit en substance d’une usine à gaz censée favoriser les échanges entre les gens sans en passer par l’argent. Chaque objet, service ou savoir est évalué en points, on marque des points quand on prête un truc ou qu’on rend un service, on les dépense pour obtenir un cours de langue ou un fer à repasser, et l’idéal est de tendre vers zéro. L’idée n’a rien de stupide, mais la réalité, c’est qu’on se retrouve vite à de toute façon échanger en cercle restreint avec les copains exactement comme on l’aurait fait sans le SEL.

Rechaussons nos bottes en caoutchouc.

S’il y a bien un truc qui m’a immédiatement frappée en arrivant à la campagne, c’est que si on y regarde bien, il y a sans arrêt tout un tas d’échanges informels et néanmoins codifiés. J’en ai pris la mesure dès le premier automne de mon installation. Mon voisin, éleveur de vaches, vint demander un jour si je ne pouvais pas venir prêter main forte pour la fermeture des silos. Je n’avais absolument pas la moindre foutue idée d’en quoi consistait une fermeture de silos, raison pour laquelle j’acceptai immédiatement.

Ça, c’était une sorte de bizutage d’intronisation dans un réseau d’échanges sur lequel vous ne trouverez jamais aucun écrit.

Bizutage parce que depuis, chaque année, je me retrouve sur au moins une fermeture de silos, et je peux vous garantir que c’est pas la meilleure journée de l’année. Il faut manipuler des tas de trucs lourds et sales, comme des vieux pneus qui prennent la pluie depuis 1985 au moins. C’est dur, une fois sur deux ça se fait sous la pluie, mais il y a une constante : plus il y a de monde, plus ça va vite, donc l’aide à ce moment là est toujours appréciée. J’ai appris après coup que d’autres néo-ruraux avaient subi avant moi le même bizutage et qu’ils n’étaient jamais revenus ensuite. C’était dit sans méchanceté ni animosité aucune, mais c’était un message tout de même.

Quant au réseau d’échanges, il ne s’étend que peu au-delà des limites du village, mais il n’en est pas moins actif. A titre personnel, il m’a permis de bénéficier d’une remise en état complète de ma pâture dès que j’ai évoqué l’idée d’avoir une vache, de bois de chauffe à tarif préférentiel, de foin et de paille, et d’un très grand nombre de petits services qui simplifient grandement la vie. En échange, je n’avais pas forcément grand-chose à proposer. Quand les gens ont besoin d’un courrier compliqué, ils viennent me voir, mais j’avais des mains toutes neuves. Maintenant que j’ai appris à m’occuper d’un troupeau de vaches, forcément, c’est beaucoup plus facile.

Ça n’a pas l’air non plus comme ça, mais on s’amuse bien aussi dans le bocage breton.

Ces échanges se font le plus naturellement du monde. Chacun sait qu’un jour il pourrait avoir besoin de l’autre, peu de gens refusent donc de rendre service, beaucoup n’attendent même pas forcément qu’on le demande. Il serait malvenu de rendre service sans jamais rien demander. C’est grossier. En faisant ça, on maintient les gens en dette et les gens fiers n’aiment pas avoir une ardoise. Évidemment, on ne peut pas toujours demander sans rien offrir, même si je connais des exceptions à la règle : pour les gens vraiment trop perchés, vieux ou malades, on rend service par une sorte de charité. Ces réseaux d’échanges n’excluent nullement les professionnels : si vous avez besoin d’un couvreur, d’un plombier ou d’un mécanicien, vous commencez par en chercher un au plus proche de votre réseau. L’idée que l’argent doit rester au pays est largement répandue. Faire bosser le neveu du voisin, c’est aussi une manière de participer aux échanges locaux.

Alors ? Est-ce que nous étions une bande de jeunes cons ?

Je ne le pense pas du tout. Nous étions des jeunes qui avaient l’instinct de ce qui pouvait fonctionner : des échanges, non pas par affinité de pensée, mais au contraire par diversité de savoir-faire sur un territoire restreint. Ça existe à la campagne pour la simple raison qu’il est très compliqué d’y vivre sans – sauf si on a beaucoup d’argent, évidemment – et que résoudre une situation en dégainant une carte bleue y est beaucoup moins répandu. Quand une bête part en goguette, tout l’argent du monde ne la ramènera pas dans sa pâture. Les voisins, si.

Est-ce qu’on peut vivre à la campagne et passer à côté de ces échanges ? C’est même le plus courant chez les nouveaux arrivants. La campagne se dortoirise, on échange peu en dormant. Et pourtant, ces réseaux d’échanges trouvent tout de même de nouveaux bras et de nouvelles perceuses à emprunter-parce-que-la-mienne-vient-de-cramer. Vous me voyez venir ?

Les échanges entre humains à la campagne ne crèvent pas complètement, parce que pas mal des jeunes cons de la fin du dernier millénaire ont débarqué dans les campagnes avec, au fond de leur valise, cette vieille idée qu’on vit tous mieux quand on prend conscience qu’on vit tous ensemble, qu’on le veuille ou non.

À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

5 responses to “10 ans de ruralité, ça fait quoi ? épisode 1

  • Nico Monfort

    Chouette premier épisode. Par contre une question me taraude depuis bien longtemps : c’est quoi la ruralité ? Alors oui j’ai accès aux dicos et ce genre de trucs, mais je me pose la question par rapport aux organisateurs de concours, d’appels à textes, de pouvoirs subsidiants, qui ont, cette année (pas 2022, mais cette année-là particulière, peu importe laquelle), choisi comme thème novateur « la ruralité ». Leur problème c’est quoi ? Ils avaient pas d’idée de thème et donc ils se sont dit « la ruralité » c’est crédible pour remplacer « on n’a pas d’idées » ?

    Ou c’est pour éviter de reecvoir des récits de parisiens qui ne connaissent que les quatre murs de leur appartement ? (ça doit être peut-être pire, ceux-là mêmes qui parleraient d’une ruralité d’Epinal)

    Bon désolé de me focaliser que sur un mot du titre, mais j’ai pas grand chose à dire sur l’article en lui-même parce que j’attends l’épisode 2 et les saisons suivantes pour pouvoir dire que globalment j’ai bien aimé même si j’avais des questions concernant un ou deux titres du tout premier épisode.

    • Tagrawla Ineqqiqi

      C’est une question très pertinente et on est d’accord que le dictionnaire n’aide pas beaucoup. Comme je ne veux pas essayer d’apporter une réponse foireuse, je vais plutôt me ranger ça dans un coin de la tête, l’essorer, et on fera un épisode avec.

  • Nicole

    Tu expliques bien ton arrivée à la campagne.
    Je voulais juste ajouter que l’équivalent des SEL existe aussi entre agriculteurs. Celà s’appelle les banques de travail et se met en place avec les CUMA. Chaque outil agricole vaut un certain nombre de points et on fait les comptes en fin d’année. Pas d’échange d’argent, seulement des prêts de matériel, et d’heures de travail. Perso, j’avais demandé que les repas représentent aussi des points afin de reconnaître le travail de la cuisinière lors des chantiers.
    Bonne continuation à toi…

  • 10 ans de ruralité, ça fait quoi ? Épisode 3 : la chasse | Tagrawla Ineqqiqi

    […] Jusqu’ici, on s’est bien amusé : on a partagé, on a fait la fête et il est grand temps d’aborder les questions qui fâchent. Enfin … qui […]

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