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La Hollande ou les réfugiés du XVIIe siècle

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Faisons ensemble un petit détour par l’Europe de la fin du XVIe siècle et du XVIIe.

Le moyen-âge touchait alors à sa fin, mais les plus obscurantistes s’attachaient d’autant plus à leurs archaïsmes. Ils font toujours ainsi, les obscurantistes.

L’Inquisition portugaise converti de force au moins autant de Juifs qu’elle en massacre. L’Inquisition espagnole fait la même chose, mais les Juifs ne lui suffisant pas, elle s’en prend aussi à à peu près tout ce qui n’est pas bien catholique : Protestants, Musulmans, homosexuels, fornicateurs et blasphémateurs, sorcières et toutes sortes d’ «hérétiques ». Impossible d’oublier les exactions de Torquemada, passé maître dans l’art de mettre en place un vaste réseau de délation afin de mieux torturer et détruire. En France, c’est la guerre de Trente ans puis le grand massacre des Protestants de la Saint Barthélémy. Partout, on brûle des gens, des livres et des idées. En Italie, Galilée doit renier sa découverte du système hélio-centré. En Allemagne, les protestants ne sont pas plus à la fête qu’en Angleterre.

Il se passe alors un phénomène qui n’a rien de nouveau : les intellectuels de tous ces pays, dénigrés, maltraités et en danger, fuient ces pays où on ne peut pas réfléchir rationnellement. Or, il y a un pays en Europe qui a décidé de défendre la liberté d’expression, d’enseignement et de recherches : c’est la Hollande. Alors que l’Europe entière brûle les livres, la Hollande en imprime énormément, en particulier ceux qui sont interdits ailleurs. Alors que le Vatican souhaite que la Terre soit le centre de l’univers, les Hollandais et leurs invités développent les meilleurs télescopes de l’époque, munis des meilleures lentilles existantes et découvrent la surface de Mars et les anneaux de Saturne. La Hollande a le meilleur niveau d’instruction du monde : on sait qu’alors, même les paysans du pays savent lire et écrire. Et ça n’a rien d’un miracle. L’une des bases du protestantisme, c’est la lecture des Écritures sans intermédiaire. Or la Hollande a accueilli énormément de réfugiés Protestants, instruits pour la plupart, bourgeois et souvent érudits. Et une fois qu’on sait lire, il n’est pas plus compliqué d’apprendre l’arithmétique. Les Hollandais deviennent vite très bons dans ce domaine aussi.

Tant d’intellectuels se sont réfugiés en Hollande, tant de salons s’y tiennent qu’on y découvre en quelques décennies : le microscope, les microbes, les spermatozoïdes, les globules rouges, les satellites de Jupiter, des horloges à balancier d’une grande précision grâce auxquelles on arrive enfin à calculer la longitude ; on découvre des concepts clés tels que le moment d’inertie, le centre d’oscillation ou la force centrifuge.

La Hollande de l’époque n’est pas seulement le centre du monde scientifique, c’est aussi un haut lieu de la philosophie, de la médecine, de la littérature, de la peinture, de l’architecture, de la navigation, de la sculpture et de la musique. Rien que ça. Et tout ça parce que la Hollande a ouvert ses portes aux intellectuels en fuite.

Le grand philosophe Spinoza était fils de réfugiés juifs portugais. La philosophie moderne ne serait rien sans Spinoza. Après la condamnation de Galilée, Descartes qui n’en pensait pas moins se réfugie lui aussi en Hollande. Il pourra en outre y pratiquer nombre de dissections, pratique interdite par l’église catholique, mais pratique sans laquelle la médecine moderne ne serait jamais née.

Nombre de réfugiés n’ont pas laissé leur nom dans l’histoire, ils ont pourtant pour beaucoup participé à cet incroyable essor des sciences et techniques du XVIIe siècle, d’abord parce qu’ils étaient souvent déjà très instruits en arrivant, ensuite parce que leur culture apportait une vision différente des choses, enfin parce qu’ils ont été parfaitement intégrés à la société hollandaise de l’époque.

Chaque engin spatial lancé aujourd’hui est le descendant direct des recherches menées à l’époque dans un pays qui avait ouvert grand ses portes et choisi la liberté d’expression absolument impossible partout ailleurs. Cette politique libérale permit à la Hollande de connaître son âge d’or qui profite encore aujourd’hui à l’ensemble de l’humanité.

Une autre fois, nous parlerons de la fuite massive des cerveaux européens vers les États-Unis dans les années trente et tout ce que ça a apporté à ce pays qui a su alors accueillir et intégrer ces réfugiés.

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La télé-réalité intelligente existe.

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J’en étais donc là, à zapper mollement en sortant du boulot, quand je suis tombée sur une émission de télé-réalité absolument fascinante. Si si.

J’ignore le nom de cette émission, mais on nous montrait le quotidien des draveurs du Yukon. Le Yukon, c’est un fleuve en Alaska : un endroit aussi dangereux que sublime. Draveur, c’est une profession qui n’existe pas en France mais qui est très connue dans le nord de l’Amérique. A la base, c’était les gens qui conduisaient les trains de grumes sur les fleuves (*), aujourd’hui, ce sont visiblement surtout des gens qui descendent le fleuve sur des radeaux qu’ils ont construits eux-mêmes pour ramasser et débiter le bois flotté charrié par ledit fleuve afin de le revendre dans les villages comme bois de chauffage. A la fin de leur périple, ils démontent aussi le radeau et en revende le bois.

Vous imaginez bien que le quotidien, dans ce contexte, est une véritable aventure, dangereuse et fascinante.

Les chaînes françaises produisent beaucoup d’émissions de télé-réalité qui sont très loin de toute réalité. La plupart du temps, on nous y montre des gens esthétiquement très présentables selon les normes en vigueur, mais seulement jusqu’à ce qu’ils ouvrent la bouche : on ne voit que des décérébrés parfaitement inutiles au monde vaquant à des activités qui n’existent pas dans la vraie vie. Des sortes d’humains en plastique dans un bocal bien chauffé.
Là, je voyais défiler sur le Yukon des vrais gens, des gueules cassées, des bouches édentées au milieu de barbes crasseuses, de vraies tronches sans qui les habitants des villages d’Alaska manqueraient sans doute de bois de chauffage. Je voyais des vrais gens qui vivaient une vraie aventure, pas pour la gloire mais, soyons clairs, pour le fric, car visiblement le bois est cher dans ces contrées. Même si une part du bidule est sans doute scénarisée, ça n’en était pas moins des vraies vies.

Je me suis imaginée môme devant ce programme et je suis sûre que j’aurais adoré cette fenêtre ouverte sur un coin paumé du monde où des gens se remuent l’arrière-train avec beaucoup de savoir-faire sur de superbes radeaux d’une dizaine de tonnes.

Et j’y ai vu une émission de télé-réalité intelligente.

Oh , ne mélangeons pas tout : je n’ai pas dit intellectuelle. Seulement intelligente : on nous montre là l’étendu des possibles. On nous donne à voir des gens fracassés à bien des égards héros de leur propre rude vie.

Ça n’est pas la première fois que je tombe sur ce genre de programmes, il en existe pas mal avec des tas de professions plus ou moins délirantes, mais toujours manuelles. De ces émissions qui doivent pousser pas mal de gosses à se dire « wahou ! Je veux faire ça quand je serai grand ! » Des modèles accessibles.

En re-zappant, j’ai vu que les seuls métiers que les émissions françaises nous donnent à voir, ce sont les flics, les gendarmes, les douaniers, quelques médecins et encore la police.
Pour les gamins, on a bouché l’horizon. On ne leur montre pas l’étendue des possibles, même les plus cinglés. On leur montre seulement qu’un pas de côté mène en prison.
On peut reprocher plein de trucs aux États-Unis, mais au moins savent-ils encore faire rêver tous les gosses, et pas seulement ceux qui passeront par les lycées d’élite.

(*) Si le sujet vous intéresse, j’en profite pour vous conseiller la lecture de Dernière nuit à Twisted River de John Irving.


Interlude historique : Siger de Brabant

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Siger de Brabant.

Ça ne vous dit rien ? Moi non plus jusqu’à il y a peu.

Siger de Brabant est né au XIIIe siècle, dans le Brabant. Le Brabant était à peu près au centre de ce qui est maintenant la Belgique. Siger de Brabant était enseignant à l’Université de Paris où il défendait les thèses de l’averroïsme. Pour ceux qui ne situeraient pas : Averroes a vécu au siècle précédent celui de notre protagoniste, et c’était un philosophe musulman, qui écrivait en arabe, très reconnu à l’époque et encore par la suite. Averroès était si connu qu’il a eu quelques problèmes avec le maboule à barbe de l’époque. Le calife du moment avait fait interdire la philosophie, les études et les livres, le vin, le métier de chanteur et celui de musicien, tout le monde a laissé faire et Averroès est devenu un réfugié. Mais aujourd’hui, on le cite encore.

Et donc, Notre Siger de Brabant avait beaucoup étudié la philosophie du précédent et il essayait d’en tordre quelque peu la pensée pour essayer de la faire entrer dans le cadre théologique de l’époque.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça a fait du barouf.

Lui et quelques autres se sont mis à enseigner l’éternité du monde, la divinité de l’intellect et l’idée que l’humanité n’avait qu’une seule âme. Pouf ! D’un coup, à force de cogiter à ce qu’avait écrit un philosophe musulman, ils ont fait disparaître l’Apocalypse, le Jugement Dernier et pire que tout, ils apprenaient aux gens qu’il leur fallait réfléchir. Et si dieu est la réflexion, alors l’autre Dieu ne sert plus à rien.

Et pour enfoncer le clou, il a encore enseigné la disparition de LA vérité.

« Notre intention principale n’est pas de chercher ce qu’est la vérité, mais quelle fut l’opinion du Philosophe. » a-t-il écrit. Ne venez pas tout saloper avec votre foi, j’aiguise ma raison sur Aristote.

Si les cruciphiles réussissent à faire mouche avec leurs « racines chrétiennes », c’est sans doute aussi parce que beaucoup semblent croire que l’athéisme est une pensée nouvelle à l’échelle de l’histoire. Si les religions mettent parfois peu de temps à s’octroyer le monopole du temps de cerveau, la pensée raisonnée prend des siècles à s’échafauder, à s’aiguiser et à se polir. Et les racines de l’athéisme remontent très loin dans l’histoire, malgré les bannissements et les bûchers.


Mettre la bêtise au service de la culture.

Il m’arrive parfois de me laisser aller à zapper sur des chaînes de la TNT pas foncièrement intelligentes. Et il arrive ainsi que je m’arrête sur une émission qui peut s’avérer plus ou moins indirectement fascinante. C’est ainsi que je découvris hier un programme diffusé par RMC, produite à la base par le très américain National Geographic, et qui se nomme « Chasse aux trésors ».

Le principe en est fort simple : deux gaillards rigolards munis de détecteurs de métaux arpentent les sites de l’histoire populaire américaine à la recherche d’indices sur ce qui a pu se dérouler là. Par « trésors », ils n’entendent nullement « objets ayant de la valeur » – même s’ils finissent forcément par en avoir, nous sommes là aux États-Unis où tout a un prix. Alors que les détecteurs de métaux modernes permettent d’exclure la recherche de métaux sans valeur, comme le fer ou l’acier, nos deux chercheurs de trésors n’utilisent pas du tout cette fonction. Ainsi déterrent-ils ici un vieux penny sans valeur marchande, là une vieille balle de fusil ou encore de vieux clous qui ont la particularité de permettre de déterminer, quand ils sont présents en grand nombre – où se situait une maison qui a brûlé il y a plus de cent ans. L’intérêt de cette émission ne réside donc nullement dans la valeur marchande des trésors arrachés à la terre. Il est dans l’histoire qui est racontée, avec légèreté, autour de ces objets. La mise en scène y est on ne peut plus basique, nos présentateurs passent beaucoup de temps à faire l’andouille, et la musique d’illustration a un indéniable pouvoir comique, sans doute involontaire.

J’ai ainsi découvert des pans de l’histoire américaine que je ne connaissais absolument pas. Par exemple, connaissez-vous la Révolte du Whisky ? C’est un moment historique tout à fait fascinant. Fin XVIIIe, la toute jeune nation américaine décide de créer un impôt fédéral sur le whisky afin de renflouer les caisses de l’État, vidées par la guerre d’Indépendance. Les Comtés de l’Ouest ne l’entendait pas de cette oreille. Les collecteurs de taxes furent passés au goudron et aux plumes – ce qui n’a rien d’amusant, la réalité est loin de l’image de Lucky Luke : le goudron était bouillant. Rapidement, les révoltés prirent les armes et George Washington, alors président, fut contraint de décréter la loi martiale, rien de moins.

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Les américains sont aussi visiblement passionnés par un vieux conflit opposant la famille des Mac Coy et celle des Hatfield. Les deux clans ne se détestèrent pas seulement cordialement, ils s’entre-massacrèrent à la fin du XIXe, dans l’Ouest du pays. Il faut dire que tous les éléments qui font les grandes sagas apparaissent dans cette histoire bien réelle : une famille chrétienne contre une famille athée, l’une d’origine écossaise, l’autre d’origine anglaise, des liens politiques, des vues divergentes sur la guerre de Sécession … Ce conflit est une de ces petites histoires inscrites dans la grande Histoire. Une histoire populaire porteuse entre les lignes de l’histoire nationale.

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Enfin, cette émission aux accents potaches m’a fait découvrir la guerre des Mines et le massacres de Ludlow. En 1913, les mineurs de charbon du Colorado se mirent en grève, pour les mêmes raisons que tous les mineurs du monde qui se sont un jour mis en grève : parce que leurs conditions de vie étaient proches de l’esclavage. Ils installèrent un campement avec leurs familles, campement qui fut mitraillé par la Garde Nationale. Les mineurs ripostèrent. Ce fut un massacre et sans doute le conflit social le plus violent et meurtrier de l’histoire des États-Unis.

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J’ai donc regardé tout ça, raconté sur un ton léger à la fois par nos deux gaillards à la gamelle et quelques spécialistes invités. En visionnant cette émission qui n’avait de prime abord pas grand-chose d’intelligent, j’avais appris plein de choses. Sans avoir bâillé. Sans avoir eu l’impression d’être retournée à l’école. Sans emphase ni condescendance de la part des narrateurs. J’ai éteint la télévision et je me suis posée quelques questions.

Tout d’abord, où est notre histoire populaire, à nous autres Français ? Où sont nos Mac Coy et Hatfield ? Où sont nos figures populaires porteuses d’histoires locales à portée nationale ? Pourquoi n’avons-nous que des Hugo et des Jaurès ? Pourquoi le peuple s’intéressait-il à une Histoire qui l’a complètement fait disparaître ? Il ne nous reste qu’un vague Gavroche, et pour tout le reste, on a construit le mythe de la grande nation France. On nous a abreuvé de mythes fondateurs et de grandes figures pas très populaires – entendez par là pas vraiment issues du peuple – de Vercingétorix à Charles de Gaulle en passant par Clovis, Charlemagne et Jeanne d’Arc. La France préfère l’élitisme, quitte à ce qu’au final il produise surtout de l’ignorance.

Ensuite, je me suis demandée : pourquoi nos émissions culturelles nationales sont aussi compassées, en comparaison de cette émission qui ne doit même pas afficher « culturelle » dans sa présentation, et qui pourtant cultive bel et bien ? Quand la télévision française prétend instruire les gens, c’est à grand renfort de causeries sur plateau et de documentaires prétentieux. De tels programmes n’attirent au mieux que ceux qui sont déjà un peu instruits, les élèves modèles qui ne profitaient pas du ronron de la voix du professeur pour sommeiller près du radiateur. La culture à la télévision – et à la radio – empreinte les mêmes chemins que l’Histoire : celui de l’élitisme qui exclut par la forme le peuple que finalement on méprise.

La culture en France s’orne de majuscule et de grandiloquence. Elle ne sait être ni amusante, ni légère, ni populaire. Que Victor Hugo soit inscrit dans l’histoire est indispensable, mais Gavroche n’existe que parce qu’il est fictionnel. Personne ne se souvient du massacre de Fourmies parce qu’on préfère vanter la grandeur de Clémenceau. Il est de bon ton chez nous de moquer la culture populaire américaine, mais au moins les américains ont-ils une culture populaire.


Art et gueules cassées

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C’était il y a maintenant plus de dix ans, mais ça m’a marquée pour le restant de mes jours.
Le Conseil Général des Bouches-du-Rhône proposait une exposition gratuite de l’excellent photographe iranien Reza, et je n’aurais raté ça pour rien au monde. D’autant que comme je travaillais alors la nuit, j’avais toute la journée pour ce genre d’activité.
Histoire de joindre d’utile à l’agréable, et parce que je n’étais pas vraiment capable de dresser une barrière entre le travail et le reste de ma vie, je proposai aux usagers de la structure d’accueil pour personnes toxicomanes où je bossai, en accord avec le chef qui avait oublié d’être con, de m’accompagner. En espérant qu’ils ne profitent pas des toilettes du CG pour s’injecter ou de choisir le milieu de l’expo pour s’entre-taper dessus comme cela arrivait parfois, surtout entre les russes et les musulmans qui ne pouvaient mutuellement pas s’encadrer – la guerre en Tchétchénie sévissait encore.

Trois d’entre-eux acceptèrent. A vrai dire, je ne suis pas du tout certaine qu’ils comprirent exactement ce que je leur proposai, mais l’inénarrable Valery, le très remuant jeune Anton et le complètement à la ramasse Omar acceptèrent de me suivre parce qu’ils acceptaient toujours tout ce que je leur proposai. Par sympathie, peut-être ; pour échapper quelques heures de temps en temps à leur quotidien de galère, c’est certain.

Valery et Anton étaient russes et parlaient un français aléatoire. Omar, lui, maîtrisait la langue quand il était en état de la parler, ce qui arrivait rarement.
Nous voilà donc emmenant notre cour des miracles quotidienne dans un énorme bâtiment moderne et plutôt classe, dans une exposition où il n’y avait pas foule, mais où ceux qui déambulaient entre les immenses photographies étaient propres sur eux, pour ne pas dire guindés. Nous fîmes fi des habituels regards de travers, même si ça me faisait toujours monter le rouge de la colère aux oreilles.

Alors que ces propres-sur-eux passaient devant chaque photographie en les regardant à peine mais en s’ébaubissant bruyamment, mes trois gueules cassées et moi-même nous arrêtions longuement devant chaque œuvre, silencieusement, presque religieusement.
Il faut vous dire, si vous ne connaissez pas Reza, que ses portraits ne sont pas seulement beaux. Ils sont terriblement émouvants, ils portent en eux toute la souffrance du monde et toute la beauté des âmes damnées.

Plus nous avancions, plus mes trois protégés étaient silencieux. Le bon peuple bien habillé n’a pas eu à subir le moindre débordement de leur part. Aucun d’eux n’a pensé à aller profiter des toilettes propres. Chacun s’arrêtait longuement devant chaque image. Et puis ce qui devait arriver arriva : chacun d’eux trouva le portrait qui lui parlait le plus, et pleura devant.
Valery pleura devant le portrait d’un homme russe qui avait les portraits de Lénine et de Staline tatoués sur le torse. Quand il se repris, il m’expliqua, la voix tremblante et le français toujours aussi improbable, que c’était une pratique courante sous le régime communiste pour éviter d’être fusillé. Anton pleura devant le portrait d’un mineur chinois. Ne me demandez pas pourquoi : lui si volubile d’habitude s’est muré dans le silence. Quant à Omar, c’est l’image d’une petite fille qui vendait ses jouets dans les rues de Sarajevo qui l’arrêta. Aucun d’eux n’était en capacité de lire les notices des photos. Ils n’en avaient de toute façon nullement besoin.

Les réfugiés, migrants, drogués, délinquants et clochards auprès de qui je travaillais alors m’ont appris bien des choses. Ce jour-là, ils m’ont transmis une notion essentielle : il n’y a aucune condition requise pour être sensible à l’art. Il suffit d’être humain.


Nous étions tous Résistants

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Nous étions encore des gosses , nous écoutions la leçon d’histoire et nous découvrions la Shoah. En face des visages émaciés des camps de la mort, notre livre scolaire présentait une photographie et un panégyrique de Jean Moulin qui était depuis entré à grands cris au Panthéon. Nulle trace des collabos, cette foule invisible, et la Traversée de Paris avait fini par rendre sympathiques ceux qui s’étaient enrichis grâce au marché noir. Entre la fin de la guerre et nous, tous étaient donc devenus Résistants. Et nous autres, petits enfants de ceux qui avaient au mieux laissé faire, nous le jurions : si ça devait arriver encore, nous serions Résistants. Ou pour le moins, Justes parmi les nations. Non, vraiment, nous ne laisserions pas faire, nous accueillerions les gens à bras ouverts, nous les cacherions et, s’il le fallait, nous prendrions les armes. Belle unanimité de l’enfance face à l’injustice.

Nous étions devenus des adultes, nous écoutions les informations et découvrions les massacres en Syrie, en Irak, en Érythrée, au Soudan. Dans les journaux, les visages épuisés des réfugiés et les regards hagards des enfants faisaient face à une ribambelle de politiciens qui se perdaient en conjectures économiques foireuses, et beaucoup les croyaient. Radio-Paris claironnait que cette invasion nous ferait perdre notre identité, même si l’identité de Résistants que nos livres d’enfants avaient essayés de construire n’avait jamais été qu’un mythe perdu avant même d’être né. Nous voulions construire des murs. Nous refermions nos bras sur nos portes-monnaie. Nous ne cachions plus nos haines et nos rancœurs. Si quelqu’un devait un jour prendre les armes, ce serait pour tirer à vue sur ces réfugiés harassés. Nous laissions faire. Belle unanimité de l’adulte face à l’injustice.


Les héros oubliés : le Chevalier de Saint-George

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On ne sait pas trop où est né Joseph Bologne de Saint-George. Les historiens pensent qu’il a probablement vu le jour à la Guadeloupe, mais ça peut tout autant être à la Martinique ou à Saint Domingue. Il faut dire qu’au XVIIIe siècle, on ne faisait pas grand cas de l’état civil des esclaves. Personne ne peut affirmer avec certitude qui était exactement ses parents. Puisqu’il était esclave, sa mère l’était sans nul doute aussi, mais quant au nom de son père, un grand flou persiste. Il est probable qu‘il était le propriétaire de sa mère, aristocrate blanc. Mais c’est seulement probable.

Les certitudes sur son histoire ne commencent qu’en 1748, date à laquelle on sait qu’il débarque à Bordeaux. Il a alors deux ans et est enregistré comme esclave d’une famille elle aussi fraîchement débarquée en métropole. On n’en sait pas beaucoup plus sur lui entre cette époque et ces treize ans, âge auquel il est placé en pension, dans des conditions qu’on ignore, dans une famille de notables, les La Boëssière. Le jeune garçon montre très tôt des aptitudes particulières pour les arts et les armes. C’est que Monsieur de La Boëssière est maître d’armes, homme de lettres et pédagogue. Joseph Bologne de Saint-George vit alors en affranchi aristocrate. Il apprend beaucoup et vite. Il reçoit l’éducation d’un chevalier, et à l’âge de quatorze ans, il intègre les gendarmes de la Garde du Roi. Autrement formulé, il devient mousquetaire.

Dans sa biographie, Monsieur de la La Boëssière écrira : « Racine fit Phèdre et moi j’ai fait Saint-George. » Il le traitera comme son propre fils.

A quinze ans, il est déjà considéré comme l’un des meilleurs fleurettistes du pays : le jeune Joseph domine tous ses adversaires. Il sera cité par presque tous les maîtres d’armes des XIXe et XXe siècles, auteurs de traités ou de livres sur l’histoire de l’escrime. A la demande expresse du Prince de Galles, un duel opposa le Chevalier de Saint George et le Chevalier d’Éon, sous ses habits de femmes. Nous sommes en 1787. Ce duel entre un homme noir et un travesti prit une dimension historique dans toute l’Europe.

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Mais le Chevalier de Saint-George est avant tout un musicien accompli. Violoniste virtuose, compositeur de sonates, de symphonies, de concertos et même d’opéra, il enseigne la musique dans les familles les plus nobles – y compris le clavecin à Marie-Antoinette, dit-on. Certains le nomment « le Mozart noir », d’autres prétendent même que ce dernier se serait inspiré de notre Chevalier.

Il est aussi chef d’orchestre du Concert des Amateurs : l’un des plus réputés à l’époque, à Paris. Plus tard, il dirigea aussi le Concert de la Société Olympique. Rien à voir avec les Jeux du même nom, il s’agit de l’une des fondations du Grand Orient de France. Car le Chevalier de Saint-George intégra la Franc-Maçonnerie. Il fut aussi le gestionnaire des salles de concerts des Orléans et encore trouva-t-il le temps d’écrire quelques pièces de théâtre. Il fut candidat pour diriger l’Académie Royale de Musique mais quoique favori pour le poste, il fallu bien que le racisme le rattrapa. Quelques chanteuses remuèrent ciel et terre afin de ne pas être dirigées par un mulâtre. C’était en 1776, et il se murmure dans les coulisses de l’histoire que ce rejet ne fut pas pour rien dans l’engagement du grand homme pour la Révolution.

Quand elle éclate, le Chevalier de Saint-George est en Angleterre, où il n’a pas moins d’entrées à la cour qu’en France. Sitôt revenu, il s’enrôle dans la Garde Nationale avec le grade de Capitaine avant de devenir le Colonel de la Légion franche des Américains : une milice révolutionnaire entièrement composée de gens de couleur. La légion est envoyée au feu contre les Autrichiens et remporte la victoire. En 1793, alors que Julien Raimond se bat à l’Assemblée pour obtenir un décret abolissant l’esclavage, la légion est dissoute : on voulait l’envoyer combattre dans les colonies où se trouvaient les anciens propriétaires de beaucoup de ses hommes qui auraient dès lors retrouvé les fers.

Peu après, le Chevalier de Saint-George fut accusé d’être trop proche des royalistes, supposé impliqué dans la trahison de Dumouriez, et condamné à mort. Il est fort peu probable que ce fut le cas. Il fut gracié, mais démis de toutes ses fonctions. Il disparut de la vie publique, pour mourir dans la misère en 1799.

Le journal de Paris annonça : « Saint-George, célèbre par sa supériorité dans les armes, la danse, l’équitation, la musique, est mort à Paris, rue Boucherat, le 21 prairial, dimanche 9 juin 1799, à l’âge de 60 ans», quoiqu’il est probable qu’il n’en ait alors eu que 54.

On ignore où se trouve la tombe du Chevalier de Saint-George.

On parle beaucoup de la Révolution Française au sein de l’école de la République, ces événements constituant l’un des piliers de l’imagerie républicaine. Pourtant, nulle trace dans les programmes officiels du Chevalier de Saint-George et moins encore de la Légion qu’il dirigea. En ce début de XXIe siècle, la couleur des uns semblent encore poser problème aux autres, pourtant, les anciens esclaves ont activement et en nombre participé à cette Révolution, et par là même à la construction de notre actuelle République. Au même titre que les femmes sont rarement présentes dans l’enseignement officiel de l’histoire, on n’y voit que peu de gens noirs. Y faire apparaître le Chevalier de Saint-George serait pourtant un moyen simple de rappeler à tous que notre pays n’a pas qu’une couleur, et que ça n’a rien de nouveau.


Le Problème Spinoza de Irvin Yalom

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C’est toujours un immense plaisir que de découvrir un auteur qui, non content de nous divertir, nous apprend en plus beaucoup de choses dans des domaines variés. Et Irvin Yalom est de ceux-là.

Ici, deux destins se racontent parallèlement, sans que, de prime abord, on ne puisse percevoir le lien. D’un côté, le philosophe Spinoza. De l’autre, le dignitaire nazi Rosenberg. Trois siècles les séparent. L’un fit avancer le monde des idées, l’autre plongea l’Europe dans l’horreur. Pourtant Irvin Yalom réussit à tracer un lien logique entre les deux, un lien basé sur des faits historiques qu’il aura le soin de nous relater en postface. Il nous montre aussi comment chacun de ces deux personnages a été rejeté par sa communauté : Spinoza fut excommunié par ses pairs juifs, Rosenberg était méprisé par la plupart des autres nazis.

Le récit est dynamique, de nombreux dialogues le rendent très vivant. Et si expliquer les bases de la philosophie de Spinoza à des néophytes est une gageure, Yalom la relève sans écueil. Psychiatre de formation, il parvient également à imaginer la psychologie de ses personnages de façon tout à fait convaincante. Ainsi, si on passe un bon moment avec cet ouvrage, on en ressort aussi avec plus de connaissances sur les contextes historiques. Les Pays-Bas du dix-septième siècle prennent vie. Les réalités allemandes des années vingt et trente deviennent limpides.

Irvin Yalom écrit également ici quelques pages sur l’histoire de sa démarche quant à l’écriture de ce roman. Il prend soin d’expliquer à son lecteur ce qui est issu de son imagination et ce qui provient de faits avérés. C’est une démarche plutôt rare, chez les romanciers, et pourtant très pertinente. Le lecteur ne peut qu’être ravi de ne pas lui-même mélanger réalité et fiction.


20000 poussins

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Hier, j’ai été invitée à visiter un élevage de 20000 poussins destinés à devenir des poules pondeuses. Ceux-là étaient « bio », c’est à dire qu’il n’y avait aucune limite du nombre de poussins au mètre carré (les limites en bio n’intervenant que plus tard dans la vie des volailles), mais ils auraient pu être estampillés « label rouge », dans ces mêmes bâtiments : ils auraient dans ce cas été un peu moins nombreux. Cela dit, il était frappant de constater qu’ils avaient de la place pour galoper !

En théorie, je n’aurais jamais du pouvoir visiter cet élevage, ni un autre d’ailleurs : les poulaillers de cette taille sont rarement ouvert au public. Je suis navrée pour les paranoïaques, mais ça n’a rien à voir avec une quelconque volonté de cacher des choses aux consommateurs. Seulement, la volaille en général et le poussin en particulier, non encore vacciné, sont très fragiles. Le moindre germe mettrait tout l’élevage en péril. Alors si l’éleveur a très gentiment accepté de faire une exception, sous couvert d’anonymat, il a tout de même fallu prendre des précautions. Ainsi, avant d’entrer dans les locaux, j’ai du tremper mes chaussures dans un bac désinfectant et me laver les mains avec un produit du même genre. Autres précautions indispensables : revêtir une combinaison à capuche et chausser des espèces de housse à chaussures en plastique épais par dessus mes grolles désinfectées. N’ayant plus d’apparents que le visage et les mains désinfectées, je pouvais pénétrer dans le poulailler.

On est d’abord saisi par les plus de 30°C ambiants, puis par l’odeur de paille sous laquelle on perçoit un arôme piquant d’ammoniaque. Ensuite, on entend le bruit : les milliers de petits piaillements et, lorsqu’on s’approche des poussins, le froissement des milliers de minuscules pattes s’enfuyant sur la paille. Mieux vaut regarder où l’on pose les pieds, d’ailleurs : les poussins jaunes ne sont pas toujours très visibles sur la paille !

Les poussins en question avaient trois jours. L’éleveur est d’ailleurs très en colère : ces pauvres bêtes, à peine sorties de leurs coquilles, on fait 700 km dans un camion mal chauffé et mal ventilé pour arriver là. Outre l’aspect économiquement stupide de cette façon de faire, la mortalité des poussins s’est révélée particulièrement élevée. Et si l’éleveur est mécontent sur ce point, ça n’est pas du tout pour des questions d’argent : ces poussins-là sont décomptés du lot. Une vie est une vie, et voir des animaux mourir pour la seule raison de la stupidité humaine est agaçant aussi pour un éleveur.

Dans les premiers jours de leur arrivée, quelques poussins trop fragiles mourront encore. On en a d’ailleurs ramassé quelques uns durant la visite. On considère qu’un taux de mortalité de 2 % est normal. Au delà, une enquête sanitaire peut être menée. L’éleveur qui m’a accueillie affiche pour sa part un taux de mortalité de 1,5 à 1,8 %, selon les lots. Chaque poussin mort sera congelé, et quand le congélateur est plein, on appelle l’équarrisseur qui vient les chercher. Il arrive que des poussins trop fragiles soient éliminés. Nul mixeur à poussins ici : s’il le faut, on leur tord le cou. Et visiblement, l’acte n’est pas fait de gaieté de cœur, mais on m’a expliqué qu’il vaut mieux achever un poussin frêle plutôt que de le voir agoniser pendant deux jours.

Les poussins sont sexés dès la naissance : il n’y a donc ici que des femelles, même s’il arrive que quelques mâles passent à travers le contrôle. Dans ce cas, ils seront vite écartés, souvent mangés. L’éleveur se demande lui aussi comment on procède pour déterminer le sexe de ces petites bêtes, je ne pourrai donc pas vous l’expliquer moi-même.

Le système d’alimentation est entièrement automatisé. Quand les assiettes sont vides – il y a une assiette tous les mètres et demi environ, sur huit rangées et sur toute la longueur de l’immense bâtiment – un capteur enclenche le remplissage. L’alimentation est composée d’un mélange de céréales broyées et de minéraux. L’eau, elle, est distribuée par de petites pipettes à hauteur de becs : les bestioles poussent la pipette et une goutte d’eau en tombe. On peut se demander comment les poussins savent que c’est ainsi qu’il faut procéder pour boire. Personne n’en sait rien, mais le fait est qu’ils comprennent tout de suite. Plus les animaux grandiront, plus on élèvera la rampe de distribution d’eau pour que les pipettes restent facilement accessibles. Ce judicieux système permet d’éviter tous les problèmes d’eau stagnante avec des déjections dedans. L’éclairage aussi est automatisé. Le nombre d’heures de lumière et d’obscurité évolue avec l’âge des gallinacées.

Ici, les bêtes ne reçoivent aucun antibiotique. Ni en bio, ni en label rouge. Elles ont plusieurs vaccins. Certains sont injectés en intramusculaire – je vous laisse imaginer le travail que ça représente sur 20000 bêtes -, un autre est incorporé à l’eau de boisson et, enfin, un dernier est vaporisé sur elles avec un pulvérisateur.

Plus les animaux grandiront, plus la température du poulailler diminuera. Quand elles sont prêtes à rejoindre le lieu où elles pondront, elles supportent bien la température ambiante. Si, à l’inverse, il fait trop chaud, un système automatique ouvre des trappes pour aérer, des pompes extraient la chaleur, et, en dernier recours, de l’eau est vaporisée depuis le plafond pour les rafraîchir.

Quand un lot part, le poulailler est entièrement nettoyé. On enlève la paille et la fiente avec un tracteur, on racle sur sol – ici en terre battue ce qui est à la fois plus absorbant et plus respirant que le béton – et on pulvérise partout un désinfectant puissant. Certains utilisent du chlore, d’autres du formol. On ne remettra là aucun nouveau poussin tant que tout n’aura pas été nettoyé, désinfecté, aéré et contrôlé.

D’ailleurs, les contrôles sont très nombreux, dans les poulaillers. Il y a d’abord les contrôles d’hygiène. Les personnels concernés viennent, passent des chiffonnettes un peu partout dans le poulailler, ces chiffonnettes sont ensuite envoyées en laboratoire et à la moindre trace de salmonelle, tout le lot est envoyé à l’équarrissage, et l’éleveur, outre l’argent ainsi perdu, peut avoir de gros soucis quant à la poursuite de son activité. Les représentants des différents labels envoient également des contrôleurs qui vérifient le respect du cahier des charges, de l’administration des vaccins et de l’alimentation. D’expérience, l’éleveur, ici, est formel : les contrôles du Label Rouge sont bien plus complets, sérieux et stricts que les contrôles du label bio.

Les documents administratifs à remplir et à renvoyer chaque jour ou chaque semaine sont très nombreux. Pour chaque lot de poussins, on n’est pas très loin du kilogramme de papier.

Quand les poules ont l’âge de pondre, vers cinq semaines, elles sont expédiées dans un poulailler spécifique. Là encore, l’éleveur se demande qui a eu l’idée saugrenue de faire faire des centaines de kilomètres à des bêtes qui se passeraient bien de ça. Au bout d’un an, tous labels confondus et leur production d’œufs commençant à baisser un peu, toutes les poules seront envoyées à l’abattoir. On les retrouvera essentiellement dans des plats préparés et des nuggets : des pondeuses ne sont pas des poulets de chair, ça n’est gustativement pas terrible.

À force de voir des images horribles d’élevages de poulets, je m’attendais au pire avant de faire cette visite. La taille moyenne des cheptels dans les poulaillers français est de 50000 bêtes : cette unité-là est donc toute petite en comparaison. En outre, aucun des poussins que j’ai vus hier ne finira sa vie à pondre dans une cage. Toutes les poules auront un accès à l’extérieur. L’odeur n’avait absolument rien d’insupportable. Les conditions de vie de ces animaux n’avaient rien de choquant. L’éleveur n’a rien d’une brute épaisse indifférente à ses animaux. Il veille, au contraire, à ne pas les stresser, à les habituer petit à petit au bruit pour éviter les stress ultérieurs, et toutes les conditions de vie sont parfaitement maîtrisées : ces animaux-là n’auront jamais ni faim, ni trop chaud, ni trop froid. Une fois à taille adulte, les poules ont encore l’espace de se dégourdir les pattes, même si, les poules ne brillant pas par leur intelligence, elles préféreront souvent s’agglutiner les unes aux autres.

J’espère pouvoir visiter un jour d’autres élevages, plus gros, ou des élevages de poulets de chair pour avoir des éléments de comparaison, mais je puis déjà affirmer que les conditions de vie en élevage « Label Rouge » sont éthiquement acceptables. Je précise également que je n’ai aucune espèce d’intérêt économique à le dire.

Pour des raisons d’anonymat que j’ai déjà évoquées, je n’ai pas réalisé de photographies, mais j’espère que ces quelques lignes de descriptions participeront à relativiser la propagande de certaines associations qui vous présentent habituellement le pire comme la norme. Les éleveurs ont tous des méthodes différentes, et si je ne doute pas que certains tiennent plus des businessmen que des agriculteurs, il existe aussi des personnes qui font leur métier proprement, et avec le souci du bien-être animal.

Je remercie encore ici l’éleveur qui a non seulement accepté de me faire voir son travail, mais qui a encore pris le temps de répondre à toutes mes questions.


Rushmore de Wes Anderson

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Je vous avais prévenus : je vais encore vous parler de Wes Anderson. Rushmore est son deuxième film, et on sent qu’il n’a pas encore atteint ici le degré de perfection dans la composition des images qu’on trouve dans ses œuvres plus récentes. La photographie n’a pas la même qualité, néanmoins son univers si particulier est déjà palpable. C’est sans nul doute le plus autobiographique de ses films.

On retrouve un thème commun à toutes ses productions : il nous présente encore un jeune personnage inadapté au monde, incapable de jouer avec les règles du jeu et pourtant (donc ? ) particulièrement créatif. L’univers des enfants se heurte à celui des adultes. Certains enfants sont trop adultes pour leur âge, certains adultes ne le sont pas vraiment devenu. La limite est floue. Rushmore est aussi poétique que les autres films d’Anderson. Poétique, mélancolique et paradoxalement enchanteur et désenchanté. Et son univers est déjà particulièrement coloré.

Wes Anderson est de ces réalisateurs dont on sait dès l’ouverture qu’il est aux commandes. Bizarrement, il produit des œuvres réalistes fantastiques. Chacun de ses films est une nouvelle région de son univers propre. Et avant même d’avoir atteint le degré de technicité qu’on lui connaît maintenant, il faisait déjà de grands films, de ceux dont on se souvient.