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Le Prince, la lune et les fornicateurs de Florent Kieffer

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On a plus ou moins de plaisir à découvrir et à faire découvrir un livre. Concernant ce petit ouvrage, on a très envie de le faire lire à tout le monde. Non qu’il s’agisse d’un chef d’œuvre : je parlerai plutôt de friandise.

Le Prince, la lune et les fornicateurs n’est pas vraiment un roman, mais plutôt un conte moderne. Il était une fois, dans un temps lointain, un royaume où tout le temps libre est utilisé pour se laisser aller à la fornication, au grand désespoir de l’Intendant qui décide de trouver tous les moyens possibles de lutter contre cette activité improductive en combattant l’existence même de l’érection. Avec pareil sujet, il eut été aisé de sombrer dans la vulgarité, dans l’érotisme à deux sous ou dans les lieux communs insupportables : Florent Kieffer évite pourtant tous ces écueils pour nous offrir au contraire un récit plein de finesse et d’humour.

Évidemment, ça n’est pas un conte pour enfants : destinés à celles et ceux qui ont au moins une vague idée de ce qu’est le désir sexuel, l’histoire n’aurait aucun intérêt pour des petits. Mais de par sa forme, et malgré le sujet traité, il s’adresse tout de même à la part d’enfant qui sommeille dans chaque adulte. C’est frais et réjouissant. C’est très facile à lire, si bien qu’il est accessible même aux lecteurs débutants, sans ennuyer les lecteurs confirmés : une vraie gageure pour un auteur !

Comme beaucoup de contes, il délivre une sorte de morale, mais une morale qui explose les cadres rigides que l’humanité n’a eu de cesse de dresser autour des questions de sexualité. On ne regrettera que le rôle secondaire réservé aux femmes dans ce récit, néanmoins, on rit assez pour pardonner.

Vous êtes encore là ? Mais enfin ? Vous devriez déjà être en train de découvrir les premières pages !

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Pour une réforme radicale du code électoral.

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Bon. Je crois que tout le monde commence à s’apercevoir qu’en matière électorale, la majorité qui décide s’est transformée en une petite minorité qui décide. Entre une bonne moitié d’électeurs abstentionnistes et une intégralité de candidats complètement déconnectés de l’époque, on peut aisément se mettre d’accord sur un point : ça ne fonctionne pas. Une minorité élit une minorité encore plus petite et la majorité, quoique hétérogène, est au moins d’accord pour ne pas être d’accord avec ces minorités dirigeantes.

Aussi, il est grand temps de prendre une mesure efficace, la seule qui n’implique que les minorités qui nous impliquent : il faut revenir à la bonne vieille tradition du duel. Ainsi, en guise de primaires, tous les candidats « républicains » ou « socialistes » ou autres devront s’affronter deux par deux au pistolet à poudre noire, au sein de leur propre camps, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il ne pourra en rester qu’un dans chaque « famille » politique, puis les duels reprendront pour mettre face à face les candidats des différents courants.

La solution du duel a de multiples avantages : elle permettra de renouveler régulièrement le personnel politique, de n’avoir que des candidats courageux et réellement impliqués et garantira que le Président sera un homme ou une femme d’action. Certes, ça ne résoudra en rien le problème des minorités qui choisissent pour tout le monde. En tout cas, pas dans un premier temps, mais sur le long terme, allez savoir.


2084 de Boualem Sansal

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Arrêtez immédiatement ce que vous êtes en train de faire, il y a peu de chance que ça soit aussi prenant que la lecture de 2084.

Boualem Sansal, qui a maintes fois écrit sur les dangers de l’islam politique, condense ici les fruits de sa réflexion en un roman post-apocalyptique dans lequel les intégristes de l’Islam ont gagné. Ils ont gagné et se sont inspirés de l’Angsoc et de la novlangue d’Orwell pour créer leur fonctionnement politique et leur langue, car 2084 n’a rien du plagiat : il est construit dans la lignée de 1984.

La soumission de tout un peuple, immense, est forcément au cœur du propos. La barbarie n’a pas plus de limite que la culture de la délation et de l’ignorance. Aucune femme n’est évidemment visible dans l’espace public. La misère est immense, mais chacun s’y soumet volontiers en récitant quelques versets du nouveau livre sacré. La guerre est permanente, même si personne ne sait qui est l’ennemi, qui par ailleurs n’est pas censé exister puisque la religion nouvelle a soumis le reste du monde. Les dictatures composent fort bien avec leurs paradoxes.

Avec cette description de ce futur qui n’est pas à souhaiter, Boualem Sansal parle évidemment à ses contemporains. Il pointe le danger qu’il y a à sous-estimer la puissance destructrice des intégristes, mais aussi celui de ne pas se pencher au chevet d’une religion contemporaine bien réelle et bien malade.

Outre son contenu passionnant, 2084 est un roman terriblement bien écrit. Si j’accorde peu d’importance aux prix littéraires, force est de constater que celui délivré par l’Académie Française est au moins une garantie de belle langue.

Enfin, Boualem Sansal a fini de me convaincre, si besoin était, que la littérature politique, sociale, la littérature de combat en quelque sorte, se trouve de l’autre côté de la Méditerranée. La France se contente facilement de romans qui sont à la littérature ce que les téléfilms romantiques sont au cinéma, ou, pire, de cette littérature réactionnaire qui fait les choux gras de la presse. De Boualem Sansal à Kamel Daoud en passant par Rachid Boudjera, la littérature algérienne n’hésite pas à secouer les lecteurs, les idées reçues et le prêt-à-penser. Et pour ma part : j’en redemande à l’infini.


Professeur Singe de Mo Yan

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Professeur Singe suivi de Le bébé aux cheveux d’or, est, comme le titre l’indique une suite de deux nouvelles.

La première, Professeur Singe, donc, démarre très fort. Une suite de scènes totalement burlesques nous plonge dans un univers à mi-chemin entre le cartoon qui n’est pas sans rappeler Tex Avery et les mangas japonais, ce qui est un comble pour un auteur chinois. Néanmoins, sous ce vernis humoristique on sent poindre la mélancolie. Mo Yan nous parle ici de l’absurdité de la pression sociale, des conventions et de l’uniformité. Certes, il aborde ces thèmes sous l’angle de la société chinoise, mais l’ensemble est universel. Hélas, alors que la quatrième de couverture nous promet maints rebondissements, on arrive aux derniers mots de la nouvelle avec la sensation d’une conclusion bâclée. Professeur Singe donne l’impression d’un roman qui aurait été bouclé à la va-vite et publié avant d’avoir été réellement terminé. Les habitués des longs romans de cet auteur majeur seront déçus.

Heureusement arrive ensuite Le bébé aux cheveux d’or. S’il y a là aussi quelque chose de l’absurde, Mo Yan nous plonge dans les mœurs rurales, aborde avec finesse la question de l’enfant unique, du pouvoir des petits-chefs, de la vieillesse et de l’amour. Au détour du récit, on découvre quelques mythes chinois, mais aussi les habitudes des paysans chinois, les absurdités économiques de l’époque de Mao et leurs conséquences déplorables sur l’agriculture. Les personnages sont attachants même dans leur folie, la superstition trouve sa place dans un univers concret, et, là encore, le poids de la pression sociale se fait sentir. Le bébé aux cheveux d’or est une nouvelle triste, mélancolique mais si belle !

Même si la première nouvelle est décevante, on retrouvera néanmoins tout au long du recueil le style particulier de Mo Yan à qui personne ne pourrait reprocher le manque de talent d’écriture. Chaque phrase reste magnifiquement construite et ceux qui ne connaissent pas encore sa plume pourront entrer dans son univers plus aisément avec ces nouvelles qu’avec ses longs romans tels que Beaux Seins Belle fesses ou La dure loi du Karma, aussi géniaux qu’épais mais peut-être un peu plus difficiles à aborder pour le lecteur non-aguerri.


Ceci n’est pas un piratage

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Bombe, AK 47, Djihad, Daech, Syrie, chiens de mécréants, Abou Bakr al-Baghdadi, Allah, Coran, calife, fatwa, Mossoul, décapitation, immolation, Charlie Hebdo, Salman Rushdie, Irak, Yémen, salafistes, al-Nosra, charia, Abou Mohammad al-Joulani, attentat, Ansar Bait al-Maqdis, Boko Haram, explosion.

Tard dans la nuit de mercredi à jeudi, une Assemblée nationale clairsemée (seulement 30 députés présents) a adopté les fameuses boîtes noires qui doivent permettre par des algorithmes de détecter les comportements suspects sur Internet. Je procède simplement ici à un test d’efficacité.

Si je venais à disparaître, merci de venir me chercher en garde à vue.


Du bénéfice des « salles de shoot »

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1986. C’est l’année de l’ouverture de la première salle d’injection en Suisse. Or les suisses savent faire un truc auquel les français sont incapables de penser : quand ils mettent en place quelque chose, ils créent en même temps les moyens de l’évaluer. Des objectifs généraux et spécifiques sont fixés, des indicateurs sont définis pour évaluer s’ils sont atteints. Simple et efficace. C’est ainsi qu’on sait qu’aucune overdose mortelle n’a jamais été constatée dans ces salles. Si ces salles n’avaient eu aucun bénéfice, les suisses auraient été les premiers à les fermer. Or, entre 1986 et aujourd’hui, une quinzaine d’autres salles d’injection ont été ouvertes.
Il existe de telles salles en Espagne, au Canada, en Australie, en Allemagne, aux Pays-Bas, au Luxembourg, en Norvège, chaque pays ayant à son tour mis en place des moyens d’évaluation des bénéfices. Chacun de ces pays a conservé les salles d’injection et en a souvent ouvert d’autres par la suite.
A travers le monde, on a mesuré entre 0.5 et 7 urgences pour mille injections. S’il n’y a pas eu de décès, c’est que le personnel de ces salles est formé pour faire face à de telles urgences. Autrement formulé, il pourrait y avoir jusqu’à 7 morts pour 1000 injections sans les salles d’injection. En compilant les données internationales, on estime qu’entre 10 et 37% des usagers de ces salles accèdent à des soins en général, à des cures en particulier.
Partout, on a aussi mesuré une nette diminution du nombre d’injections dans l’espace public. Il a été montré dans tous les pays ayant des salles d’injection que les nouveaux consommateurs n’étaient pas plus nombreux. Il n’y a pas non plus d’augmentation du nombre de rechutes.
Enfin, aucune augmentation des délits n’a été mesurée, nulle part, à proximité des salles d’injection.
Toutes ces données – et bien d’autres encore – sont publiques et ont été compilées par l’Inserm.
Pourtant, en France, on va encore perdre du temps en faisant des expérimentations qui ont déjà été réalisées sérieusement à des dizaines d’endroits. Et malgré des évaluations positives partout où des salles d’injection ont été ouvertes, de vieux réactionnaires clientélistes continuent d’agiter des peurs irraisonnées contre ces lieux qui mènent aux soins.
Il serait peut-être bon de rappeler à tous les pourfendeurs d’évolution sociale que la toxicomanie n’arrive pas qu’aux enfants des autres.


La Fin du Monde de Camille Flammarion

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Je vous ai déjà parlé il y a peu de temps de Camille Flammarion, et de fait il est bon de connaître un peu son parcours personnel pour apprécier pleinement La Fin du Monde, l’un éclairant l’autre et inversement. Ce livre n’est pas exactement un roman. Du moins a-t-il peu d’intérêt en tant que tel, et pourtant, c’est une œuvre à découvrir.

S’il y a bien un vague schéma narratif, il n’est qu’un prétexte pour l’auteur qui souhaite surtout transmettre aux lecteurs de son époque autant de savoirs que possible en matière d’astronomie, de géologie et de climatologie. Mais Camille Flammarion n’était pas seulement un scientifique versé dans la vulgarisation, c’était aussi un penseur quelque peu idéaliste. Aussi se saisit-il ici de maints prétextes pour nous exposer ce qu’il espère être l’avenir. Et tout l’intérêt pour nous, lecteurs du XXIe siècle, se situe entre ces lignes-là. La science-fiction en dit souvent long sur l’époque à laquelle elle a été produite, et La Fin du Monde apparaît dès lors comme un document historique, un point de repère tant dans l’avancée des sciences que dans les aspirations sociétales.

Avec cette œuvre, on mesure le grand bond en avant des sciences en un peu plus d’un siècle : si les planètes sont encore à la même place, on sait maintenant exactement de quoi elles sont composées. On sait aussi que Mars n’est définitivement pas habitée, ni habitable, et on le sait d’autant mieux qu’on y a envoyé un robot : Flammarion n’a pas envisagé un instant qu’un jour les Humains iraient dans l’espace. La Fin du Monde est une fin géologique, celle qui ne manquera pas d’arriver d’ici quelques millions d’années, et pendant tout ce temps, si l’Humanité vue par Flammarion a vaincu la nature, jamais elle n’a songé à s’envoler pour d’autres cieux. Autres temps autres mœurs : la disparition des animaux sauvages et des forêts y sont présentées comme une immense victoire. Flammarion est du temps de la Révolution Industrielle : il n’y a guère de question éthique à se poser quant au progrès technique.

On retrouve au fil des pages un sujet auquel Camille Flammarion tenait beaucoup : l’égalité des droits pour les femme. Ses scientifiques du futur sont des deux sexes, les meilleurs sont des meilleures. Il y a maints ouvrages contemporains de science-fiction qui se soucient moins de présenter des personnages féminins d’importance. Un demi-siècle avant que ça ne soit effectif, il leur octroie le droit de vote. Par petite touche et à sa façon, il a instillé cette idée au même titre qu’il a œuvré pour la vulgarisation des sciences. Il est aussi à noter qu’il y fait d’un simple ouvrier un découvreur d’importance.

La Fin du Monde est un livre truffé de redondances, si bien que certains chapitres sont un peu pénibles à lire. Néanmoins, c’est une œuvre à découvrir pour maintes raisons qui ne sont pas forcément en lien direct avec la littérature. Je serais tentée de développer ici les différents thèmes abordés dans cet ouvrage, mais je m’en voudrais de vous gâcher le plaisir de la découverte.


Colères de François Rollin

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Dans ce spectacle, François Rollin tricote et détricote les colères d’un quidam névrosé, traumatisé quand il était enfant par le vol de son goûter par un éléphant du zoo de Vincennes, distribuant des baffes à un fonctionnaire de la Préfecture de Limoges et harcelant les automobilistes qui font un écart à gauche avant de tourner à droite, ce qui est insupportable et surtout criminogène, comme il nous le démontrera.

Colères n’est pas une succession de sketchs mais un spectacle d’un seul bloc, très écrit, alambiqué et rageur. Le personnage est pathétique, malheureux. Tout son propos est de nous démontrer qu’on ne peut pas rire de tout, ni de tous et surtout pas de ceux qui se sont fait voler leur goûter par un éléphant du zoo de Vincennes. Il nous le démontre d’ailleurs si bien qu’on en rit beaucoup.

On est loin de la tendance actuelle de l’humour (?) facile : François Rollin est un grand maître des mots et de la construction de textes ciselés. Et pour ne rien gâcher du plaisir, il donne de sa personne pour incarner son personnage.


L’agriculture Européenne : un échec en perspective

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J’ai entendu tout à l’heure quelqu’un expliquer dans le poste que si l’agriculture en France s’industrialise, c’est parce que nous sommes en concurrence avec les autres pays de l’Union Européenne sur le marché européen.

Ce qui est la preuve que l’Union n’en est pas une.

Imagine-t-on un instant que l’Illinois entre en concurrence contre le Kentucky à l’intérieur du marché américain ? Évidemment non, ça serait parfaitement stupide. L’Illinois fait du maïs, le Kentucky produit du bourbon, les deux se complètent et peuvent ainsi inonder le monde de pop-corn et de Jack Daniels.

Pendant ce temps-là, en Europe, la France veut produire le même poulet infâme que l’Allemagne, dans les mêmes usines immondes, pour revendre ces poulets à l’Allemagne qui cherchera à nous refourguer les siens. Plus crétin, y’a pas.

Chaque pays pourrait produire ce qu’il fait de mieux sans chercher à écraser les voisins sur le marché intérieur, et nous pourrions exporter de tout hors Europe avec pas grand-monde pour nous faire concurrence vu la diversité de production qu’on pourrait ainsi avoir. Une diversité sans doute sans égal dans le monde.

De plus, penser qu’en faisant la même merde que d’autres on s’en sortira économiquement n’est franchement pas plus intelligent. Éloignons-nous un instant de l’Europe et allons au Japon. Prenons l’exemple de la viande de bœuf de Kobé. C’est une viande d’une qualité supérieure à tout ce qu’on peut connaître ici en matière de viande. Une toute petite production pour une viande d’exception. Le prix de base de cette viande est de 300€ le kilo. Et ça peut aller bien au delà selon les morceaux. Et non, je n’ai pas mis un 0 de trop.

Nous avons en France une tradition paysanne capable de produire des produits très haut de gamme et autrement plus respectueux de l’environnement que l’agriculture industrielle. On pourrait choisir de renforcer cette agriculture-là, celle qui produirait peu, mais extrêmement bien, des produits que le monde entier voudrait s’arracher à prix d’or. Ben non. On va juste faire de la merde uniformisée et ne pas comprendre pourquoi on se casse la gueule économiquement.

La France manque d’imagination, l’Europe manque du courage d’exister pleinement.


Victime est une norme

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Quand j’étais ado, j’étais la petite grosse à lunettes qui lisait des livres même pas obligatoires à la récré et qui portait (qui porte toujours d’ailleurs) les pulls tricotés main par sa mère, qui a un goût particulier pour accorder les couleurs. Je ne portais jamais de vêtements de marques, mes parents ayant eu le bon sens de m’expliquer que se ruiner pour faire de la publicité à des boîtes qui faisaient bosser des mômes de mon âge n’était pas tout à fait une idée intelligente.

J’ai donc eu droit à tout : les quolibets, la mise au ban et mêmes quelques coups. En un mot à la mode, j’ai vécu pendant quasiment toute ma scolarité le harcèlement de mes petits camarades.

Évidemment, les ados étant fragiles, je n’ai pas été une ado heureuse de vivre. Angoisses et complexes : j’ai vécu toute la panoplie des émotions négatives.

Et puis j’ai grandi.

Les quolibets subis ont sans doute été ma plus grande chance : j’en ai d’autant mieux acquis un amour des mots qui m’a permis de développer un sens de la répartie cinglante. Désormais, face à une moquerie, mon adversaire a vite fait de se cacher dans un trou et de ne pas reparaître avant longtemps.

La mise au ban a été un véritable cadeau. On voit mal un tableau quand on a le nez collé dessus : en me tenant à distance, la société des enfants m’a permis d’acquérir un esprit critique que j’espère relativement aiguisé. Plus tard, dans ma vie d’adulte, j’ai rencontré toutes sortes de machins sectaires, de groupuscules politiques pas nets et de drogues qu’on me mettait sous le nez même au petit déjeuner. Mais la mise au ban m’avait appris à ne pas suivre le troupeau, et j’ai su rester libre.

Les coups n’ont pas duré. Mes parents, décidément pas fanatiques du statut de victime, m’ont contrainte à pratiquer un art martial. Oh, pas bien longtemps : je n’ai jamais aimé le sport. Mais suffisamment pour coller douloureusement au tapis l’andouille en chef de la cour de récré qui me martyrisait. Et quand je dis coller au tapis, c’était au sens propre, dans les règles de l’art. Un cycle « judo » en sport à l’école m’a permis de régler le problème dans un cadre adapté. C’est que le peu de jiu-jitsu que j’ai pratiqué m’a appris deux règles fondamentales : on ne règle pas la violence par la violence, et face à la violence, la meilleure défense, c’est la fuite. Dans ma vie d’adulte, j’ai toujours su me mettre à l’écart des situations qui allaient dégénérer, que ce soit dans les manifestations ou, aujourd’hui, quand ma vache commence à faire l’andouille et risque de m’envoyer ses sabots dans la tronche.

Tout cela ne m’a pas empêchée de subir à nouveau le harcèlement, plus tard, au travail. Eh bien j’ai appliqué ma bonne vieille technique : je suis partie, j’ai pansé mes plaies et j’ai fait autre chose en ayant appris à mieux reconnaître les individus toxiques.

Ce qu’on nomme le harcèlement m’a seulement appris ce qu’est la vie réelle. La vie est aussi une suite de situations désagréables qu’il faut gérer, de rapports humains conflictuels, d’émotions négatives malgré lesquelles il faut bien avancer.

C’est qu’en ce temps-là pas si lointain, « victime » n’était pas un statut. Aujourd’hui, n’importe quelle mère éplorée peut n’exister que par ses larmes. L’idéal pour elle sera de pleurer jusqu’à sa mort pour continuer d’exister. Si elle avait le malheur de se relever, elle disparaîtrait.

Nous sommes en train de fabriquer une génération qui ne saura faire face à aucune des composantes inconfortables de la vie. Les mômes ne sauront que se tourner vers papa-l’état pour gérer tous leurs problèmes. Je suis contente de ne pas être une ado aujourd’hui. Je suis contente d’avoir appris à me relever de tout, et d’assumer mes cicatrices pour ce qu’elles sont : les vestiges d’un passé formateur.