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La télécommande érectile

«  Fichue journée enfin terminée ! » murmura Aline.

Elle avait passé tout le jour au téléphone, à essayer de joindre les cadresses de ses clientes sans jamais réussir à parler à quelqu’un d’autre qu’aux secrétaires. Tous étaient incompétents pour répondre à ses questions mais particulièrement efficaces pour dresser un impénétrable barrage entre elle et les interlocutrices dont elle avait besoin pour faire avancer les dossiers. Une journée quasiment perdue : il faudrait tout recommencer le lendemain. Elle avait les nerfs en pelote, était épuisée, et elle sentait bien qu’elle aurait du mal à s’endormir si elle ne se détendait pas avec un bol d’hormones.

Elle caressa sa télécommande du pouce et posa un furtif regard concupiscent sur son secrétaire, Marc, avant de se raviser aussitôt. Les contacts inter-genres non professionnels étaient interdits dans l’entreprise, et Marc était aussi compétent que bel homme. Si elle jetait son dévolu sur lui et que quelqu’un les surprenait, il serait immédiatement viré et ça serait une fichue galère de retrouver un subalterne aussi qualifié. Elle se résolut donc à aller inspecter ce qu’il y avait de disponible dans la rue, entre son bureau et chez elle. A défaut, il lui resterait toujours ses gadgets, mais elle avait envie de chair. Elle ramassa son sac, prit l’ascenseur et sortit.

Elle n’avait que peu de chemin à parcourir et elle voulait se coucher tôt : elle n’allait pas pouvoir être trop exigeante. Au pire, elle se rabattrait sur un violeur de type 1, de toute façon, presque tous les mecs qui n’étaient pas ainsi classifiés étaient déjà verrouillés HUSF. Elle marcha donc le smartphone à la main en scannant tous les visages masculins un peu attractifs. Et comme d’habitude, les plus jolis et non-classifiés étaient effectivement verrouillés Homme d’Une Seule Femme. Elle croisa plusieurs violeurs de type 3 et 4 et s’en écarta vite : on ne peut jamais se fier à des types qui ne savent pas se tenir au point de s’être collé à une femme dans le métro ou, pire, d’avoir donné un baiser non sollicité. Les agresseurs verbaux de type 1 et 2 restaient à peu près tolérables, mais elle était sortie tard du boulot et beaucoup avaient déjà été accaparés par d’autres pour la soirée. Ceux qui restaient disponibles n’étaient pas très attractifs. Aline avait envie de chair, soit, mais pas au point d’opter pour une peau ridée ou flasque ou un corps qui ne l’exciterait pas visuellement.

Il lui restait cinquante mètres à parcourir et Aline commençait à se résoudre à l’idée de se débrouiller seule avec son godemichet, quand l’application annonça que le charmant visage qui surmontait un corps solide qu’elle scannait était de type 1, non classifié HUSF et, comble du bonheur, avait des mensurations génitales tout à fait respectables sans être démesurées. Elle verrouilla son choix avec sa télécommande. Le caleçon de réservation du mâle se serra immédiatement et l’homme n’avait d’autre choix que de s’immobiliser en attendant d’être cueilli par celle qui l’avait ainsi réservé. Aline se dirigea vers lui, le prit par le bras et desserra le caleçon en appuyant de nouveau sur sa télécommande. L’homme soupira. C’était déjà la troisième fois aujourd’hui qu’on le verrouillait et qu’on l’emmenait baiser. Il était épuisé, il voulait juste rentrer chez lui et dormir. Mais il savait qu’il n’était d’aucune utilité de protester. Sa maîtresse du moment le ferait grimper dans la classification des indésirables et il ne pourrait plus accéder aux emplois qu’il ne désespérait pas d’atteindre malgré son genre masculin. Il se résigna.

Aline le guida jusqu’à son appartement, lui fit signe du menton de se déshabiller tandis qu’elle faisait de même avant de s’installer, assise, sur le bord du lit et enfin, elle actionna le module d’érection automatique, toujours avec la même télécommande. L’homme soupira encore, mais il tenta, malgré la fatigue et le peu d’attirance qu’il avait pour Aline de mettre du cœur à l’ouvrage. Après tout, maints hommes avant lui avaient accédé à des postes inespérés de cette façon, peut-être qu’un jour, son tour viendrait.

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28 Minutes de bien-pensance figée.

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Il arrive très souvent que je m’agace devant le vide intellectuel – et intersidéral – servi par les échanges télévisés. Quelques émissions, pourtant, trouvent parfois grâce à mes yeux, en présentant autre chose que des débats qui n’en sont que de nom, véritables foires d’empoigne ponctuées de hurlements abscons et d’idées dignes du XIXe siècle. Il me semblait que 28 Minutes, le talk-show d’Arte réussissait tant bien que mal à échapper à cette norme.

Pourtant, hier 29 mai, j’aurais voulu être sur le plateau et faire ravaler leur bêtise crasse à la majorité de personnes qui s’y trouvaient. Certes, les âneries de Nadia Daam m’agacent de longue date. La seule chose qui semble trouver grâce à ses yeux méprisants sont les pseudo-combats féministes : plus ils sont dérisoires, plus elle aime. Soit. Ses chroniques sont suffisamment courtes pour vaquer à autre chose avant de revenir écouter ses comparses. J’étais moins habituée à entendre dans cette émission un tel étalage de mépris à l’égard du seul invité non pas tourné vers le passé, selon la très française habitude des intellectuels réels ou auto-estampillés comme tel, mais tourné vers l’avenir. Gaspard Koenig a sans doute le grand tort d’être trop libéral pour cette émission. Entendons-nous bien sur ce mot : il n’est pas seulement économiquement libéral, il est avant tout sociétalement libéral. A ce titre, il s’est clairement prononcé lors des échanges dont on parle ici en faveur de la légalisation du cannabis. La question n’a rien d’anecdotique, elle est au contraire le révélateur d’une certaine vision du monde. Las ! Que n’avait-il dit là ! Par suite, à chacun de ses arguments, il se vit opposer regards et sous-entendus tendant à démontrer qu’il n’était qu’un jeune con fumeur de pétards, quelqu’un, donc, dont l’avis ne valait rien. Rappelons que Gaspard Koenig est agrégé de philosophie, rédacteur d’articles pour la presse française et anglaise et diplômé de l’université de Columbia. On connaît plus crétin.

Ainsi, quand il tente d’expliquer le paradoxe entre la Panthéonisation de Résistants au moment-même ou la loi Renseignement est votée, on lui oppose un « ça n’a rien à voir » là où cela à au contraire tout à voir. Quand il tente de démontrer que les cérémonies Républicaines datent d’une époque révolue et qu’on ferait bien d’inventer des cérémonies tournées vers l’avenir plutôt que ces sempiternelles commémorations d’un passé lointain, on lui répondra en substance un « espèce de fumeur de joints ». Quand plus tard il évoquera cette incroyable réussite technologique qui permet à un tétraplégique de bouger des bras mécaniques grâce à la zone du cerveau liée aux intentions, qu’il reliera cette prouesse bio-technologique au développement futur du transhumanisme, Nadia Daam lui objectera son regard le plus méprisant accompagné d’un « mais on ne veut pas de ça », comme si son opinion était celle de tous, comme s’il ne fallait même pas se poser la question, comme s’il suffisait d’ignorer le transhumanisme approchant pour qu’il cesse d’exister.

Et tout le reste était à l’aune de ces exemples. Je ne connaissais pas Gaspard Koenig, je suis allée voir ce matin d’où venait ce Monsieur. Si on le laissait développer ses idées sans le mépriser par principe, il est fort possible que je trouverais à y redire sur bien des points. Mais au moins ai-je la certitude de me rallier à lui dans l’idée que tous ces gens de télévision, de politique ou de presse tournés vers un passé révolu et souvent fantasmé sont les boulets qui empêchent ce pays et ce continent d’entrer pleinement dans le XXIe siècle, n’étant par ailleurs pas vraiment entrés dans le précédent.

28 Minutes nous montre ce spectacle d’une gauche bien-pensante, répondant à la contradiction construite par le dédain et le mépris, sûre qu’elle est de détenir LA vérité. Finalement, cette gauche-là, vaguement intellectuelle, entièrement tournée vers hier, réussit seulement à éloigner de la gauche en général ceux qui souhaitent construire l’avenir, ceux qui ont une réelle envie d’avancer, de sortir du carcan du passé.


Destination vide de Frank Herbert

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Amateurs de littérature facile d’accès, de science-fiction bourrée d’action et de livres dont on sort indemne : passez votre chemin. Certes Destination vide se passe dans le futur et dans l’espace. Certes, les quatre héros du roman portent des combinaisons spatiales. Mais au fond, la science-fiction s’arrête là et tout le reste aurait sa place sur l’étagère « philosophie » de votre bibliothèque.

Car Frank Herbert interroge ici la notion de conscience. Qu’est-ce qu’une conscience ? Est-ce lié aux sensations, aux perceptions ? Quel est son lien avec la morale ? Est-ce un simple fait chimique ? Et Dieu, dans tout ça ? Si on peut créer une intelligence artificielle, peut-on aussi créer une conscience artificielle ? Mais est-ce souhaitable ?

Dans ce huis-clos où les pensées sont d’une importance égale aux paroles prononcées, l’auteur creuse et creuse encore. Érudit, Frank Herbert nous parle d’informatique, de chimie, de psychologie et de théologie. On est parfois noyé dans toute cette technique qui rend la lecture un peu ardue, mais comment traiter d’un sujet complexe si l’on fait preuve de simplisme ? Les lecteurs de Dune savent déjà que c’est impossible et que ça n’est pas la façon de faire de ce grand écrivain.

Car il n’y a pas à en douter : Frank Herbert est un grand écrivain. Peu importe ce qu’en pensent les intégristes de la littérature pour qui la science-fiction ne serait qu’un genre inférieur à la littérature blanche : rares sont les auteurs capables d’à ce point questionner des concepts cruciaux. Destination vide est un grand roman, d’une érudition immense et d’une qualité indéniable.

 


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La dioxine et l’uranium ont rendu les terres infertiles. Les PCB ont eu raison de tout ce que les rivières charriaient de vivant. Le plancton a disparu : le précieux équilibre azote-oxygène de l’air est rompu. Des mammifères, il ne reste que les rats qui se nourrissent des déchets entassés pendant des siècles. Ils vivent dans ce qui furent les égouts mais qui sont devenus inutiles. Les humanoïdes ne mangent plus, ne boivent plus, donc ne produisent plus ni fluide ni matière à évacuer. Ils ne se lavent plus: des bactéries électroniques développées à la surface de leur peau les rendent auto-nettoyants. Ils respirent toujours: des capteurs intégrés dans leurs poumons permettent aux robots des alvéoles en fibres tissées de latex et de kevlar de les modifier au grès des changements de l’air.

Il n’y a plus d’enfants: les humanoïdes sont immortels. Les organes sont devenus auto-réparants. Si une anomalie apparaît, on les remplace. En général par un modèle plus performant. Quand, cela est rare, un corps est broyé donc irréparable, il reste toujours sa puce cérébrale. Infime mais détectable, elle est indestructible. On l’implante alors dans un robot qui n’a d’humain en lui que quelques brins d’ADN de synthèse pour lui donner sa forme bipède. Les yeux sont devenus capables de voir au travers du béton armé mais ils vont toujours par paire. Orthodoxie d’un monde où l’imagination, inutile, est morte.

L’homme, pour réaliser son vieux rêve de devenir plus immortel que ses anciens dieux a cessé d’être un homme. Et Dieu est un serveur informatique mondial et tout puissant, qui régente une fourmilière. La société n’existe plus puisqu’il n’y a plus d’individu. Seulement une somme d’éléments perpétuellement interconnectés.

La vie n’existe plus. La conscience non plus.