Trop peu d’eau et un peu d’angoisse

Depuis cette année 2001 où j’ai, au hasard d’une exposition sur le sujet à la Maison de la Nature et de l’Environnement de Lille, découvert le problème de l’eau, mon entourage n’a eu de cesse de me reprocher de transmettre une vision anxiogène du monde.

Bien évidemment, plus de vingt ans plus tard, j’ai oublié les détails de cette exposition, mais je me souviens parfaitement d’en être sortie bouleversée par cette information : aux alentours de 2025, la question de l’accès à l’eau en général et à l’eau potable en particulier deviendrait critique partout, et pas seulement dans des contrées lointaines mal équipées.

Il ne s’agissait pas d’une quelconque information terrorisante de je ne sais quel groupuscule millénariste, mais bien des prévisions réalisées par des spécialistes de la question. Cette information est publique depuis longtemps, l’urgence était déjà là il y a vingt ans.

Et qu’avons-nous fait collectivement pour éviter la catastrophe ?

Il s’est construit un nombre incalculable de piscines privées. On a continué de trouver parfaitement acceptable que les 40 000 hectares (à la louche) de golfs du pays soient arrosés pour le plaisir de quelques messieurs aisés. Le marché du vêtement a fait pousser toujours plus de coton pour que chacun achète chaque année plusieurs kilos de vêtements jetables. On a laissé nombre d’agriculteurs balancer de la flotte en plein cagnard sur des récoltes de toute évidence peu adaptées au climat. On a lavé des milliards de bagnoles. On n’a pas réparé les fuites des circuits d’eau potable. On a fait exploser le tourisme qui vient à certains endroits doubler tout l’été le nombre de gens qui chient dans l’eau potable.

Et depuis 2001, mon entourage a continué à me trouver pénible et anxiogène dès que je constatais un gaspillage d’eau.

Et puis nous voilà en 2022. Et à chaque nouvelle étude qui ne fait qu’affiner la précédente, on fait semblant de découvrir l’étendue du problème. Et puis on passe à autre chose, on ne va quand même pas rester dans une attitude anxiogène pour quelque chose d’aussi peu important que la remise en cause de notre accès à l’eau.

Sauf qu’on n’en est plus là. On n’en est plus à pouvoir se dire « on verra plus tard » en balayant d’un revers de la main. Parce qu’à force de ne rien faire pour arranger les choses, nous y sommes. Nous entrons dans cette phase où, peu à peu, des problèmes d’accès à l’eau vont se multiplier. C’est d’ailleurs déjà le cas, on se souvient, ces dernières années, des villages creusois ravitaillés par camions. Ces phénomènes locaux s’étendront peu à peu, et cette fausse évidence que l’eau vient du robinet prendra fin.

Et puis les problèmes s’enchaîneront. Le manque d’eau dans les fleuves et les rivières font déjà chuter la production d’hydroélectricité en Europe. Viendra un temps où on ne pourra plus refroidir les centrales nucléaires. Quant aux cultures, elles sont déjà très fortement compromises cette année, et à de nombreux endroits dans le monde.

J’ai cessé d’être anxieuse quand j’ai admis que rien ne changerait, quelque soit l’énergie que je mette à essayer de convaincre autour de moi. Je me suis résignée. Ça n’est pas plus drôle mais c’est moins fatigant. Ça n’empêche malheureusement pas de servir de filtre aux autres : refusant de changer, ils ne peuvent admettre que c’est la réalité qui est anxiogène. Si c’est moi qui le suit, c’est seulement pour continuer à éluder le problème.

Bonne chance à ceux qui ont préféré garder la tête dans un trou. Vous n’êtes pas prêts pour ce qui s’en vient.


Superstore

Même s’il est souvent balayé d’un revers de main méprisant, j’adore le format sit-com : c’est court et sans fanfreluche, on pose très vite un contexte, on ne s’y secoue pas la nouille sur des effets visuels aussi complexe qu’inutiles, on caricature et on va à l’essentiel ; c’est un exercice de style vraiment intéressant.

Et si l’auteur est bon, le spectateur peut alors avoir des surprises et découvrir que sous des abords rigolos se cache (à peine) un propos aussi pertinent que violent. C’est le cas de Superstore, créé par Justin Spitzer (The Office).

Nous découvrons ici les employés d’un supermarché à travers l’œil d’une caméra unique. Comme dans toute série de ce type, il y aura des histoires d’amitié, des amours et des rivalités, mais ça n’est pas l’essentiel. Épisode après épisode, on s’attaque surtout certes à la grande distribution mais surtout à la violence du monde du travail. Tout y passe, des mesquines humiliations aux pressions anti-syndicales en passant par l’exploitation des immigrés sans papier ou de l’image des travailleurs handicapés.

Alors même que la forme générale est d’une grande légèreté, Superstore est en réalité un distributeur de baffes salutaires.


Mon oncle raciste ou les électeurs du fascisme

Évidemment, comme tous les lendemains d’élection présidentielle depuis 2002, chacun y va de son analyse sociologique au doigt mouillé de l’électeur du parti fasciste. Et comme à chaque fois fleurissent les « tous fascistes ». Si seulement ça pouvait être si simple !

J’ai un oncle qui non seulement est un électeur de le Pen, mais encore a-t-il figuré sur une liste municipale d’un des caciques du parti dans une ville très pauvre du Nord. Est-il fasciste ? Honnêtement, je pense qu’il n’a ni la culture ni les moyens intellectuels d’appréhender la question. C’est un ouvrier à la retraite, si pas analphabète en tout cas illettré, ayant eu une fin de carrière compliquée par une maladie grave, avec une minuscule retraite. Il a beaucoup d’enfants, aucun n’a accédé ne serait-ce qu’au bac. Le plus diplômé a un CAP, les autres bidouillent dans les coins, font un peu d’interim complété par des déclarations pas toujours honnêtes concernant les aides sociales, parfois avec des activités encore plus illégales. Enfin, pour les garçons : les filles se marient très jeunes et ne travaillent pas. Tous sont grossiers, aucun n’a une maîtrise correcte de la langue – et c’est pire pour la génération des petits-enfants. Sa femme n’a jamais travaillé. Ils ne sont jamais partis en vacances. Ils sont très endettés, d’autant qu’ils sont victimes d’une société de consommation qui fait croire aux gens qu’ils n’existent que par ce qu’ils possèdent.

Comment un gars comme lui se retrouve sur une liste avec une figure nationale du parti fasciste ? Eh bien justement parce que c’est un bidouilleur. Il connaît tout le monde – de toutes les couleurs – et tout le monde le connaît, parce que s’il est plein de défauts, ça n’est pas non plus un égoïste, au contraire. Il peut tenir des propos immondes à l’égard de plusieurs catégories de la population et dans la minute qui suit passer sa journée à rendre service à un des membres d’une de ces catégories sans jamais être capable de voir la contradiction. C’est quelqu’un qui va répéter partout qu’il y en a marre des gens qui fraudent les allocations sociales en ne se rendant même pas compte que c’est exactement ce que font ses propres enfants. Ça n’est pas un idéologue. Il ne sait même pas ce qu’est une idéologie, et je vous assure que je n’exagère en rien. Mais c’est un type que le cacique est venu voir pour lui déverser tout un tas de compliments sur lui, son travail et sa famille. C’est un type qui n’« était rien », comme disait l’autre, et à qui on a proposé de devenir une figure sinon respectable en tout cas reconnue de sa ville. C’est un type aussi capable d’être gentil que bête, un gars facile à manipuler pour quiconque a une vague aura nationale et une maîtrise correcte du français. Et tout cela se déroule dans une des premières villes désindustrialisées et abandonnées par l’État, une des villes où la proportion de bénéficiaires du RSA est la plus élevée, avec un chômage énorme, des problèmes de santé publique gigantesques et un total abandon par ce que fut la gauche. Quand jadis le PCF et les syndicats proposaient des activités culturelles, sportives, d’éducation populaire, aujourd’hui, il n’y a plus rien, et certainement pas de l’espoir.

Fort heureusement pour tout le monde, cette liste a perdu. Et depuis, j’ai coupé les ponts, parce que j’ai beau savoir que ça n’est pas un homme mauvais, j’ai beau savoir qu’il aurait choisi n’importe quel camp qui lui aurait promis un peu d’importance symbolique, la multiplication de ses propos racistes est devenue insupportable. Mais je ne pourrai jamais le détester vraiment.

Est-ce que tous les électeurs du parti fasciste sont fascistes ? Je crois qu’une bonne partie qui reste à mesurer est juste paumée. Beaucoup de gens n’ont plus rien à espérer et plus grand-chose à perdre, et le premier vendeur d’idées pourries bien emballées qui passe fait recette.

On ne sortira pas de la situation politique dans laquelle se trouve le pays sans sortir tous ces gens de la galère, sans recréer des syndicats forts ni sans éducation populaire. Autant vous dire qu’il y a peu d’espoir qu’on en sorte. Mais n’en déplaisent aux gens qui n’ont pas la moindre idée de ce qu’est de vivre en se serrant la ceinture sans aucun exemple de réussite personnelle au sens communément admis sous les yeux, je reste persuadée que les électeurs des fascistes sont et restent les premières victimes des politiques qui ,après les avoir abandonnés, les a maltraités. Et les expressions du dégoût des bourgeois renforcent, élection après élection, leur adhésion aux populismes.


« Faire propre », ce mantra destructeur

Les oiseaux font un boucan de tous les diables, on croise toute sorte d’insectes volants – qui parfois viennent se suicider dans un œil ou une bouche ouverte, c’est le défilé des caparaçonnés au sol, les têtards grouillent dans les mares, ici et là, quelques fleurs sauvages offrent leurs touches de couleurs aux yeux et leur pollen aux butineurs, les ronces reprennent de la vigueur, la floraison des prunelliers et des merisiers touche à sa fin : on n’attend plus que les hirondelles.

Un petit talus avec une haie

Alors que l’époque est aux naissances ou à la préparation de leur arrivée, un agriculteur proche a décrété que ça ne faisait pas propre et a décidé de remédier à ce dégoûtant spectacle en ratiboisant les talus et en hachant finement tout ce qui s’y trouve jusqu’à plusieurs centimètres de profondeur par endroits.

Les talus sont à la fois un habitat et un réservoir de nourriture pour un paquet d’êtres vivants, végétaux et animaux. Les bestioles à carapace en ont absolument besoin, certains oiseaux nichent dans les parties les plus denses de leur végétation, on y butine, les petits mammifères s’y installent volontiers et d’autres plus gros viennent les y manger.

Un beau talus bien foutraque

A chaque fois qu’on maltraite un talus, on détruit des milliers de vies. En ce moment même, alentours, des dizaines de talus sont en train de connaître un triste sort.

Et c’est pas le pire.

« Pour faire propre. »

Ça n’a pas l’air comme ça, mais le talus en bordure de bois et tout ce qui y vivait ont pris cher.

J’aimerais dire que c’est un truc de vieux qui tend à disparaître, mais le responsable du massacre est trentenaire.

Outre l’irrespect absolu de la biodiversité qu’il constitue, ce saccage est aussi une hérésie climatique. Connaissant un peu le tracteur utilisé, on peut compter 12l/h pour réaliser ce type de travaux. L’agriculteur en question a l’air parti pour faire tous ses talus, ça lui prendra probablement une quinzaine d’heures, soit environ 180 litres. Ça n’est pas un calcul très précis, je vous l’accorde, mais les échelles ne sont pas déconnantes. Si c’est le cas, nul doute que des agriculteurs le referont le en commentaire ( pour ceux que ça amuserait, le tracteur fait 90 cv). Il semble que le pétrole ne soit pas encore assez cher pour qu’on en gaspille encore de la sorte.

Et tout ça pour « faire propre ».

Là, y’avait des fleurs.

Quand il n’y a pas de vie, c’est propre.

A ce rythme, la planète sera bientôt très propre.

Addendum : Qu’on ne vienne pas me faire dire ce que je n’ai pas dit : fort heureusement, tous les agriculteurs ne saccagent pas ainsi les talus. Le précédent exploitant de cette ferme, par exemple, n’en faisait qu’un entretien minimal et ciblé, concrètement, il y coupait son bois sans tuer les arbres, sauf s’ils devenaient dangereux. Dans une autre exploitation, un peu plus loin, d’autres ont replanté des haies denses pleines de fruitiers et n’y touchent plus. Certains, encore, confient leurs talus à l’expertise de biologistes étudiant justement la biodiversité.

En outre, les agriculteurs n’ont pas le monopole de ce type de carnages : les communes les pratiquent largement le long des routes, non tant pour des questions de visibilité pour les conducteurs qui pourraient à la limite être défendables, non, toujours selon cette insupportable bêtise : « faire propre ».

Je remets un petit talus avec un bébé-haie, sinon, c’est déprimant.

Abstentionnistes fascistes : ce refrain fatigant

La mascarade qu’est cette élection présidentielle n’aurait pu être complète sans le refrain habituel de l’entre-deux tour depuis 2002 : « si tu ne votes pas contre le fascisme alors tu es fasciste ».

A chaque élection, on feint de redécouvrir le danger fasciste en France. Dès le XIXe siècle, on a laissé s’installer la peste antisémite qui en était les prémices. Encore sous Léon Blum, peu de mesures ont été prises pour éviter l’expansion de ce genre de sous-pensées. Jusqu’à aujourd’hui, on a conservé des lois répressives mises en place sous Pétain.

Depuis des décennies, des lois de plus en plus répressives, de plus en plus axées sur la surveillance de masse, ont été votées avec fort peu de protestation populaire. Depuis les LSI/LSQ de Sarkozy, le petit refrain « pour votre sécurité » sert à verrouiller nos libertés.

Dans le même temps, quelques oligarques ont mis la main sur la majorité des médias privés. Les journalistes complaisants pour ne pas dire complices ont banalisé, année après année, les figures fascistes, ils en ont même créé une de toute pièce.

La gauche s’est droitisée comme l’ensemble du spectre politique jusqu’à en faire passer Mélenchon pour un extrême-gauchiste.

Et pourtant, voyez-vous, ce sont les abstentionnistes ou ceux qui voteront blanc ou nul qui sont les responsables du fascisme.

L’actuel président agit en monarque arrogant depuis cinq ans. Il méprise, il écrase, il appauvrit. Cinq ans d’un gouvernement qui passe de la bêtise crasse aux conflits d’intérêt, cinq ans d’entre-soi ayant battu tous les records précédents, des affaires à n’en plus finir, cinq ans de violence comme seule réponse à la détresse populaire, d’explosion des incarcérations, d’état d’urgence qui n’en finit plus et de mépris, encore, chaque jour.

Alors c’est vrai : le fascisme ne serait en aucun cas une amélioration, et surtout pas pour les classes populaire. Nous passerions d’un régime autoritaire oligarchique au fascisme, rien de réjouissant.

Sur l’échelle des responsables de la fascisation du pays, l’actuel président est, si pas premier de cordée, en tout cas bien placé. Les abstentionnistes n’y sont pour rien. Aurait-on exigé en d’autres circonstances qu’ils votent le Pen pour éviter Zemmour ? C’est la nature du choix qu’on exige qu’on fasse.


Un convoi et des distributeurs de bons points

S’il semble assez logique que la sociologie, en tant que discipline capable de mettre en lumière les inégalités d’une société, ait été investie par nombre de militants de gauche, il est plus difficile à comprendre pour quiconque accepte de faire preuve d’un micro-chouïa d’honnêteté intellectuelle qu’elle soit absolument absente des questionnements quand on est face à un mouvement populaire qu’on ne peut pas classer à gauche sous quelqu’angle qu’on le regarde.

Voilà donc quelques milliers de personnes qui s’impliquent dans ce qu’elles ont nommé « le convoi de la liberté » avec un gloubi-boulga indétricotable de revendications plus ou moins légitimes, et immédiatement quelques figures vaguement de gauche et un nombre considérable de plus ou moins bourgeois des réseaux habituellement prompts à en appeler à la sociologie se mettent à vomir leur mépris partout à l’égard de ces personnes. En tête, la distributrice de bons points de pensée correcte, l’animatrice de radio de service public Sophia Aram, a qualifié cette action de « convoi des teubés », hashtag immédiatement repris par tous les autres distributeurs de bons points. Pourrions-nous s’il-vous-plaît être sérieux quelques minutes ?

Tout d’abord, avant de tirer quelque conclusion que ce soit, qui sont ces gens ? Dans quelle catégorie sociale se situent-ils ? Cette situation a-t-elle évolué avec la pandémie et comment ?Quel âge ont-ils ? Quel est leur niveau d’éducation ? Autant de questions qu’on se pose volontiers, et à juste titre, quand une banlieue explose, pour comprendre la réalité profonde du phénomène, au-delà de ces manifestations subites de violence. Autant de questions qu’on doit se poser si on prétend vouloir retrouver un peu de sérénité dans ce pays. En découvrant le flot de rage contre ces « convoyeurs pour la liberté », je ne peux m’empêcher de penser à l’immonde sortie de Valls qui expliquait que chercher à comprendre c’est déjà excuser. Aram, ses suiveurs et Valls : même combat.

Comme on ne dispose pas immédiatement d’étude et qu’il n’est même pas sûr qu’il y en aura un jour, nous allons devoir nous contenter de ce qui est empiriquement observable. Il est évident que des précaires n’ont pas de camping-car – ou alors ils vivent dedans – et n’ont pas les moyens de cramer du pétrole pour quelque chose de non-immédiatement vital. Il est donc probable que nous soyons plutôt face à un mouvement de classe moyenne. Or, il n’aura échappé à personne que l’on tend dans ce pays vers un affaiblissement des classes moyennes. Les revendications formulées des personnes qui ont pris la route en ce week-end de février ont beaucoup moins d’importance que le sous-texte. Et si on veut bien se donner un peu la peine de lire le sous-texte, nul besoin d’avoir inventé l’eau tiède pour palper le sentiment de déclassement. C’était déjà le cas pour nombre de « Gilets Jaunes », ils n’ont pas été entendus, leur situation s’est aggravée, il fallait s’attendre à un retour de cette population sur la scène des luttes.

Chiffres de 2017, pré-pandémie, donc.

Outre un mépris de classe immédiatement lisible à l’encontre de ces personnes – on pouvait lire, sur Twitter, nombre de qualificatifs ne laissant aucun doute à ce propos (« pécores », « bouseux » …) – on découvrait une certaine unanimité d’autres qualificatifs idéologiques : Qanon, en référence aux envahisseurs américains de Capitole, fascistes, complotistes.

Un tweet parmi des milliers.

Il me semble que ce mouvement est effectivement le pendant français de Qanon, il est évident qu’on y entend nombre de discours complotistes, mais je doute qu’il y ait tant de vrais idéologues fascistes dans cette masse de gens. Mais Aram et ses suiveurs finissent de les pousser dans les bras fascistes, il y a peu de doute à ce sujet.

Si nos convoyeurs sont si semblables aux militants Qanon américains, c’est sans doute parce que les mêmes causes ont tendance à produire les mêmes effets : la classe moyenne provinciale est, dans les deux pays, globalement oubliée sauf quand elle est méprisée par les politiciens autant que par nombre de médias. Nombre de ces personnes, de surcroît, n’ont pas pu suivre les transformations du monde. Tout est allé trop vite, la mondialisation a tout transformé, nombre de gens peinent à savoir encore qui ils sont, quelle est leur place dans ce monde et on s’étonne que ça se passe mal. Quant au complotisme et au déni de sciences, il conviendrait, surtout de la part de Mme Aram et de ses suiveurs, de cesser de se foutre de la gueule du monde. France Inter, la radio ou sévit Mme Aram, donc, n’a de cesse depuis des années de nier la science. Pendant près d’une décennie, on a pu se demander si l’anthroposophe Pierre Rabhi n’avait pas une chambre à la maison de la radio tant il était souvent invité, et je ne compte plus le nombre de fois où les émissions pseudo-scientifiques du service public ont fait de la retape pour l’homéopathie et autres pseudo-sciences. Et que dire des médias privés qui, en particulier depuis le début de la pandémie, déroulent le tapis rouge à tout ce que ce pays compte de charlatans ? Et oh mon dieu, les gens ne croient plus en la science, quelle surprise ! Puisque tout a été fait pour, et si l’on doit s’en prendre à quelqu’un, qu’au moins ce soit aux vrais responsables. Et si l’on voulait être absolument honnête, on se questionnerait également sur la transmission des bases scientifiques par l’Éducation Nationale : nous n’en serions pas là si le boulot avait été fait en amont.

C’est tout de même fascinant de voir ceux qui ont participé à nourrir ce déni de sciences pousser des cris d’orfraie maintenant qu’ils ont réussi à l’implanter dans le cerveau des gens.

Est-ce que ces convoyeurs sont fascistes ? Je n’en sais rien, mais je doute que nous ayons là affaire à des idéologues. Par contre, il y a un fait qui est certain : le fascisme attire toujours à lui ceux qui ont un sentiment de déclassement et ceux qui se sentent humiliés. Le sentiment de déclassement pré-existait, voilà que « le convoi des teubés » enfonce le clou de l’humiliation.

Enfin, depuis les Trente Glorieuses, on ne forme plus dans ce pays des citoyens mais bien des consommateurs, et il serait reposant qu’au moins on cesse de jouer les surpris face au recul du civisme.

Je ne soutiens pas particulièrement ce « convoi de la liberté » ne serait-ce que parce que je ne soutiendrai jamais personne qui crame du pétrole pour quelque chose de non-vital. Néanmoins, je me refuse à proférer le moindre mépris à l’égard de gens qui sont pris dans une spirale qui les dépasse, et je constate qu’ils ont au moins su apporter au pays des formes de luttes autrement plus visibles que les manifs à papa qui n’ont plus aucune sorte d’utilité (coucou les enseignants), et plutôt que de leur cracher dessus, on pourrait en retenir cette leçon.

Que ça nous plaise ou non, ces gens sont nos compatriotes, ils sont en souffrance et je ne me permettrai pas de discuter de la légitimité de cette souffrance. C’est toujours abject de remettre en cause la souffrance d’autrui. Enfin, l’anti-fascisme n’a jamais consisté et ne consistera jamais à pousser les paumés dans les bras des fascistes. Malheureusement, je ne doute pas une seule seconde que les distributeurs de bons points ne chercheront pas à comprendre, et continueront à participer à nous préparer un avenir brun pourri.


10 ans de ruralité, ça fait quoi ? Épisode 4 : le boucher

Pour l’immense majorité des gens – à 80 % d’urbains plus les ruraux qui n’élèvent pas d’animaux et qui ne fréquentent pas ceux qui élèvent des animaux, ça fait une immense majorité – le boucher, c’est le monsieur – parfois la dame mais c’est très rare – qui découpe des steaks derrière un comptoir. Mais à la campagne, le boucher, c’est le monsieur qui vient avec sa camionnette, ses couteaux à l’aiguisage qui rend tout le monde jaloux, son hachoir à viande, sa scie, des seaux, son matador et son palan et qui fait chez vous ce que le boucher de ville fait dans son arrière boutique, et même un peu plus. Qui est donc Monsieur le boucher de campagne ?

Ça n’est pas lui.

Alors bien sûr, je ne connais pas tous les Messieurs les bouchers de campagne, je vais donc vous parler de Michel, même si en réalité, je ne me permettrai pas d’utiliser le vrai prénom des gens à qui je n’ai pas demandé l’autorisation de parler d’eux. Et Michel, c’est pas le genre de gars à traîner dans les tuyaux d’Internet, je ne suis pas certaine qu’il comprendrait l’utilité de parler de lui et de son métier.

J’ai rencontré Michel dans une ferme où j’avais réservé un demi-cochon : c’est lui qui procédait à l’abattage, à la découpe et à la transformation. On s’est revu au fil des demi-cochons, et puis, ma vache a eu son premier veau, il a donc fallu s’attacher les services d’un boucher. J’imagine que d’aucuns s’imaginent qu’on pourrait très bien tout faire soi-même et qu’on n’a pas besoin d’un boucher, mais ceux là n’ont de toute évidence jamais vu débiter plus gros qu’un poulet ou éventuellement un agneau. Pour débiter un broutard de trois cents kilos, Michel, sa parfaite connaissance de l’anatomie et son matériel professionnel ont besoin d’une journée complète. Il me faudrait au moins une semaine, je saccagerais tout et je ne saurais absolument pas quel morceau doit être saisi et lequel doit être braisé. Je ne suis même pas certaine d’avoir assez de force pour scier la colonne vertébrale en deux. Donc, j’ai demandé à Michel s’il voulait bien venir défaire mon veau – oui, c’est comme ça qu’on dit, « défaire une bête » – et si Michel était moyennement chaud d’aller chez une néo-rurale dont il ne pouvait pas être sûr qu’elle ne ferait pas n’importe quoi, il a accepté quand même, très certainement parce que mon voisin éleveur serait là aussi. Et quoi que mes façons de procéder en particulier à l’abattage ne sont pas les siennes, il s’y est plié de bonne grâce et a bien voulu admettre que ma méthode zéro stress était efficace. Il n’a donc pas hésité à revenir pour le deuxième veau. Et puis il a pris sa retraite, tout en continuant à l’occasion d’aller œuvrer chez un nombre restreint de vieux clients fidèles. Je ne suis absolument pas une vieille cliente fidèle, juste une nouvelle cliente bizarre. Pourtant, il m’a informée qu’il viendrait débiter le troisième broutard et ça m’a grandement soulagée : les bouchers de campagne se font rares.

Existe aussi en français.

Michel est un boucher de vocation. Il est de bon ton dans certains milieux de mépriser cette profession, souvent en n’ayant pas la moindre idée des savoir-faire qu’elle implique d’ailleurs, mais ça n’était sans doute pas le cas quand Michel était petit et de toute façon, il avait décidé qu’il serait boucher le jour où sa grand-mère l’a laissé abattre, plumer et vider un poulet. A vrai dire, je n’avais pas moi-même imaginé qu’on put avoir la vocation de boucher, mais je suis rassurée de savoir qu’il y a des gens qui ont parfaitement trouvé leur place dans le monde, et que cette place participe à la longue chaîne au bout de laquelle vous mangez.

Toute sa carrière, il est donc allé de ferme en ferme, surtout pour des cochons, mais parfois aussi pour débiter des génisses. C’est aussi lui qu’on appelait pour les fêtes pleines de monde où l’on proposait un cochon grillé, ou pour préparer les repas de mariages et autres festivités familiales ou communales. Pas une seule seconde il ne s’est imaginé faire un autre métier. Et le voir travailler est un spectacle fascinant. Pour commencer, si j’essayais d’aiguiser mes couteaux comme il le fait, j’aurais déjà trois doigts en moins alors que lui a tous les siens. Franchement : j’ai pratiqué la jonglerie et c’est plus facile d’apprendre à jongler en croisant les bras qu’à aiguiser un couteau à cette vitesse là et avec autant d’économie de mouvements. Ensuite, il y a le désossage, et comme pour le dépeçage, je vous garantis que Michel ne gaspillera pas l’équivalent d’un steak en retirant la peau ou en décollant la viande des os. Si vous n’avez jamais essayé de faire la même chose, ça vous semblera peut-être anecdotique mais alors foutredieu ce que ça ne l’est pas ! Enfin il y a encore la découpe en elle-même, et là aussi, ça peut avoir l’air facile – tout à l’air facile quand c’est fait par quelqu’un qui a une parfaite maîtrise des gestes ! – mais ça n’a rien de simple de savoir exactement où mettre sa lame pour trancher proprement entre deux parties qui semblaient pourtant n’en faire qu’une. Non, vraiment : boucher est un vrai métier, très technique et ceux qui s’imaginent pouvoir faire sans eux sont sacrément mal embarqués.

En dehors du fait qu’il soit un super boucher de campagne, Michel est aussi un humain tout à fait sympathique. Son activité nomade lui permet de colporter les nouvelles, et en ces temps de pandémie où les activités sociales ont disparu, toute personne colportant les nouvelles est un rouage qui permet de maintenir encore un peu en vie le tissu social. C’est aussi quelqu’un de très respectueux de ses clients. Il est d’une ponctualité redoutable – on se demande, au village, s’il n’attend pas aux entrées de fermes pour arriver pile à l’heure, et si ça n’est pas ça, alors c’est qu’il a une sorte de pouvoir magique – et jamais il ne repartira de chez nous en laissant du bazar.

Ma salle à manger, hier.

Alors avec tout ça, qui est Monsieur le boucher de campagne ? L’un des rouages fondamentaux de la vie rurale. On m’objectera que tout le monde ne mange pas de viande et je rappellerai simplement que je parle ici de la vie rurale. Si on s’intègre à ce monde rural, on se fournira sûrement en cochon à la ferme (à moins que ça ne soit l’inverse), ce qui est impossible sans boucher. On pourra se débrouiller avec les volailles, mais si on élève des grosses bêtes et qu’on veut les respecter en ne saccageant pas la viande qu’elles nous fournissent, il est indispensable d’avoir le numéro de téléphone d’un boucher de campagne. A vrai dire, c’est tellement indispensable que j’ai bien veillé à m’attacher les éventuels services d’un second boucher de campagne par la plus vile des corruptions. Oui, je corromps souvent à coup de bouteilles de gnôle, je suis un être immoral.


Méditation sur une carcasse

Alors certes, je n’ai pas pris la peine d’illustrer avec des photos, mais si j’avais mis une photo de carcasse, il y aurait encore eu des récriminations.

Et voilà : le troisième veau de mon jardin a été abattu hier. Tout s’est passé aussi bien que ce genre de choses puisse se passer. Nulle longue agonie. Un abattage net, sans stress. Saucisse – c’était son nom – a été vidé et dépecé, sa carcasse, demi-fendue, repose sous un hangar en attendant la venue du boucher demain, et, préparant sa venue avec des gestes presque devenus mécaniques, je pensais à mon moi d’il y a dix ans qui n’aurait pas pu s’imaginer le travail que tout cela représentait.

Évidemment, il y a eu tous les soins apportés à la vache en amont auxquels il faut ajouter le temps passé quotidiennement, depuis neuf mois, à l’alimentation, la surveillance et les soins apportés au veau. Il a eu une diarrhée petit, il a fallu lui faire des piqûres, et je vous mets au défi d’attraper un veau laissé libre dans une pâture. Il a fallu faire des heures de boulot en échange de foin pour l’hiver. Je pense qu’on peut compter une heure de boulot par jour, sans aucune exception possible. Ça, c’est la partie facile.

Pour l’abattage, il a fallu solliciter de l’aide. Allez donc suspendre un bestiaux de 350 kg sans un tracteur ! Bien évidemment, il n’y a eu aucune difficulté pour en trouver, néanmoins, ça engage. C’est un service qu’il conviendra de rendre (et c’est absolument normal, et même fondamental).

Enfin, demain, le boucher viendra. Il faut donc transformer la salle à manger en boucherie. Il faut installer une table supplémentaire et des draps blancs sur tous les supports. Non, les bouchers ne sont pas des sadiques qui font rien qu’à nous embêter à nous faire faire des lessives compliquées : on ne débite pas une carcasse dans la crasse, le blanc est une garantie. Il conviendra donc d’ajouter le temps de lavage des draps blancs pleins de sang. Bien sûr, la maison doit être impeccablement propre. Alors que j’ai deux chiens. Qui traînent dans les fossés humides et vivent dans la maison.

La découpe va prendre la journée. Le boucher arrivera à six heures, et c’est un boucher très ponctuel. Il faudra donc avoir petit-déjeuné, installé l’éclairage dans le hangar, les bassines d’eau, les torchons, la balance, les sacs pour emballer la viande. Le congélateur a évidemment déjà été dégivré, javellisé et rebranché.

Un boucher étant un bonhomme comme les autres : il mange. Et un des trucs les plus inconvenants qu’on puisse faire à la campagne, c’est de ne pas nourrir correctement quelqu’un qui vient travailler chez vous. Et à vrai dire, ça devrait être inconvenant partout. Il faut donc préparer un goûter de dix heures et un repas de Noël pour le midi prêt à réchauffer. Tout au long de la journée, il faudra emballer la viande – au moins 200 kg poids de carcasse selon le boucher, mais on ne le saura que demain, je n’ai pas de peson de cette taille là – et la mettre au fur et à mesure au congélateur. Il faudra ensuite porter à ceux à qui ils ont été promis la cervelle et les rognons et évidemment, re-nettoyer la maison, les draps et les torchons.

Et encore : cette fois-ci, je renonce à mon grand regret à essayer de tanner la peau : je n’ai plus assez de force pour manipuler quelque chose d’aussi lourd. Oui, une peau, c’est très lourd, on ne s’en rend vraiment compte que le jour où on doit en porter une.

Je suis sûre que plein de gens trouveraient tout ça fort dégoûtant.

Quelques minutes avant qu’on ne l’abatte, je regardais le broutard insouciant en me demandant si quand même, je ne ressentais pas un vague quelque chose de culpabilité, si, au fond, tout cela était bien moral. Je décevrai sans doute mon moi végétarien d’il y a vingt ans : si tout ça est un vrai travail, des savoir-faire acquis, non sans fierté d’ailleurs, à aucun moment je n’éprouve le moindre regret, le moindre dégoût ou la moindre culpabilité tout simplement parce que ça a du sens. J’ai une assurance-vie : la nourriture en stock. Et de l’avis des éleveurs alentours autant que du boucher, faire les choses plus proprement et avec moins de stress, ça va être difficile.

Mais peut-être que mon moi de dans dix ans trouvera ça naïf et aura encore appris.


10 ans de ruralité, ça fait quoi ? Épisode 3 : la chasse

Bien. Jusqu’ici, on s’est bien amusé : on a partagé, on a fait la fête et il est grand temps d’aborder les questions qui fâchent. Enfin … qui fâchent sur les réseaux sociaux, surtout. Allons-y donc.

L’été est passé, si vous vous êtes bien débrouillés vous avez récolté vos premiers légumes et nous voilà mi-septembre avec ce moment tant attendu par certains, redouté par d’autres : l’ouverture de la chasse.

Quand je suis arrivée à la campagne, j’étais dans l’état d’esprit qu’on a la plupart du temps quand on vient d’un milieu où il n’y a pas de chasseurs. Ça se résume assez facilement par : « tous des assassins ». Tact et nuance. Il faut dire que mes rares rencontres avec les représentants de l’activité s’étaient presque toujours mal passées. Une peur panique des armes, une vision romantisée de la campagne, la confrontation avec des gens pas toujours avenants engendrent des engueulades dans les chemins… Le lot commun des balades en campagne. Il y a quand même eu cette fois, au pied de voies d’escalade, sous une petite neige, en plein janvier : on avait dormi sur place, et deux papys s’étaient pointés aux aurores. La veille, on avait mis trois heures à monter, forcément, ces deux là nous avaient forcés le respect, on leur avait offert le café et on avait bien rigolé. C’était mon unique souvenir d’interaction positive avec des chasseurs. Tous les autres sont liés à la peur, le plus pénible étant un jour d’ouverture de chasse dans le Vaucluse où j’ai entendu des plombs tomber sur le toit littéralement toute la journée. Autant vous dire que l’année de mon installation, je n’attendais pas le jour de l’ouverture avec impatience.

Mais le dit jour est venu quand même. Et il ne s’est rien passé. Pas un coup de feu, pas l’ombre de la queue d’un chien, pas une casquette orange à l’horizon : juste rien. Au cours de l’hiver, j’ai croisé quelques chasseurs, toujours courtois, j’ai entendu une petite dizaine de coups de feu au loin, et c’est tout. La deuxième année, ça a été un peu la même chose, sauf le jour où j’ai trouvé un type dans mon jardin. Je ne m’y attendais pas, j’ai eu très peur, mon chien n’était pas content du tout … J’ai engueulé le gars qui s’est sauvé. J’ai ouï dire que je lui avais fait très peur, comme ça on était à égalité, en tout cas je ne l’ai jamais revu. La troisième année fut notable en cela qu’une vieille chienne Beagle était venue sonner à ma porte parce qu’elle avait perdu sa meute. Elle m’a filé le numéro de son humain, un vieux monsieur très gentil, qui est venu la chercher tout de suite, en conséquence de quoi, il est revenu la quatrième année pour m’offrir une bouteille de vin. L’année dernière, je me suis engueulée avec le garde-chasse parce qu’il traversait la pâture de ma vache et que je n’avais pas envie d’être obligée de cacher le corps si elle l’encornait. Il est revenu peu après pour s’excuser et depuis de la bière a coulé dans les verres. Ah oui ! L’année d’avant, il y a aussi un type que tout le monde déteste qui a laissé son chien courir derrière les génisses d’un voisin qui n’a pas apprécié. Il a dû se faire engueuler très fort parce qu’on ne l’a jamais revu non plus, celui-là.

Et voilà. C’est l’entièreté des désagréments liés à la chasse que j’ai vécus en presque dix ans.

La première année, je me suis dit que c’était une question géographique, ou du moins de culture locale. Les chasseurs d’ici étaient plus polis que la moyenne, voilà tout. Mais je ne voyais pas du tout avec quoi je pouvais étayer une telle assertion. Il n’y a aucune raison objective à ce que les chasseurs Trégorrois soient mieux élevés que ceux du Cézallier. Enfin, en réalité, bien sûr, le Trégor étant le centre du monde civilisé … Mais pardon, je m’égare, revenons-en à la ruralité. Car c’est là que tient la différence : au fur et à mesure, l’air de rien et sans vraiment me demander mon avis, la ruralité m’a transformée.

J’étais certaine que les chasseurs étaient des assassins, le problème, c’est que petit Robert, le garde chasse, il n’a pas trop le profil d’un assassin. C’est un ouvrier à la retraite qui aime bien rendre service, les livres d’histoire et son petit chien. Ses jeux de mots sont toujours pourris et on est d’accord : produire des jeux de mots pourris, c’est un acte criminel, mais de là à envisager que petit Robert soit un assassin  parce qu’il va à la chasse avec ses potes ? Quand même pas. Et gros Robert, alors ? Lui, il chasse tout seul avec son chien. Enfin, il dit qu’il chasse, mais je le soupçonne de promener son fusil pour la forme, en fait. Lui aussi, on le retrouve à donner des coups de main à toutes les fêtes, et plein de fois je l’ai surpris à faire de loin des clins d’œil à son épouse. Je trouve que c’est trop mignon pour être à un truc d’assassin. Et puis il y a tous ceux que j’ai croisés en promenant mes chiens. J’habite à une centaine de mètres d’un point de rendez-vous, ça arrive donc régulièrement. On finit par se connaître, on cause et ils m’expliquent des trucs. C’est en les écoutant que je me suis rendu compte que je ne savais rien de la vie et des mœurs du sanglier. Non, vraiment, après les avoir regardés de près, je ne dirais pas qu’il n’y a pas d’assassins chez les chasseurs, mais je ne suis pas certaine qu’il y en ait statistiquement plus que chez les lanceurs de javelot ou chez les experts-comptables, lesquels, avec du recul, me semblent finalement plus louches que les chasseurs, mais je n’ai pas creusé la question.

Alors on va me dire qu’ils tuent des animaux. En effet, on ne peut pas le nier. Mais après quelques années à les observer, j’en suis venue à la conclusion que c’est vraiment être passée à côté de l’essentiel de n’avoir regardé la chasse que sous l’angle de ce seul acte. Pire ! J’étais passée absolument à côté de ce que ce geste peut porter de dignité.

La chasse, c’est beaucoup plus que tuer. C’est une sociabilité, une connaissance du territoire et de sa faune, c’est une implication dans la vie locale rurale – par chez moi, les sentiers de rando bénéficient du débroussaillage bénévole de quelques-uns d’entre eux, par exemple. Et, oui, c’est aussi des actes de régulation quand les sangliers dévastent tout, et, non, on ne peut pas laisser les sangliers se débrouiller parce que nous sommes son seul prédateur. La chasse, si on veut bien y penser quelques secondes, c’est aussi un droit arraché durement aux mains de l’aristocratie.

« Oui mais ils tuent. »
Venant majoritairement de gens qui ont entièrement délégué l’acte de tuer en achetant de la viande sous vide, et même qui ont entièrement délégué l’acte de produire de la nourriture ? Soyons un peu sérieux. Reprocher l’acte de mort aux chasseurs est le non-argument le plus hypocrite qu’on puisse entendre à l’encontre de la chasse.

Mais ce rapport à la mort est sans doute ce qui peut le plus changer quand on s’insère dans le monde rural, ou plutôt quand il vous absorbe. En dehors de la ruralité, on ne la voit jamais en face, la mort, ou alors, elle est aseptisée, avec des draps blancs et du désinfectant. En milieu rural, on ne la cache pas parce qu’elle participe pleinement de la vie. On fait le cochon. On voit le renard tuer nos poules sous nos yeux – le renard est vraiment le roi des effrontés. La première fois que le monde rural m’a confrontée à la mort, c’était sous la forme d’un veau qu’une vache avait avorté. Il était parfaitement formé, mais mort. La faute à pas de bol. Alors oui, c’est vrai, très vite, on apprend à assumer la mort de nos bêtes. Si les chasseurs assument aussi la mort de ce qu’ils mangent, croire que c’est uniquement dans l’acte de tuer que se trouve le plaisir, c’est vraiment extrêmement simpliste.

Photo de presse. Oui, il faut tout ce monde là pour chasser un sanglier et autant pour le manger.

Alors oui, ils tuent. Moi aussi, je tue. Des poulets, essentiellement. Je n’aime pas beaucoup faire ça, mais j’aime encore moins penser à l’idée que des gens doivent le faire à la chaîne pour tous ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas assumer la production de ce qu’ils mangent.

Avec dix ans de recul, je sais que si je m’engueulais systématiquement avec les chasseurs, c’est probablement parce que je passais au milieu d’un territoire qui n’était pas le mien, en piétinant les usages et en étant de toute façon immédiatement désagréable. Maintenant que je connais les usages, même loin de chez moi, je ne m’engueule plus avec les chasseurs. Sauf quand ce sont manifestement des gros cons, mais ça, c’est pareil avec des fleuristes.

Est-ce que pour autant je donnerais un blanc-seing à toutes les formes de chasse – car, oui, il existe des tas de chasses différentes et peu comparables entre elles- ? Non. Je continue de penser que la chasse en enclos, c’est vraiment un truc de lâches (et je ne dis ça que parce que ma mère m’interdit d’écrire « de petites bites ») et que la chasse à la glu est un archaïsme qui doit disparaître. Et il y aurait sans doute des choses à rediscuter sur le sujet, mais encore faudrait-il le faire posément. Est-ce que je comprends la nécessité de certaines chasses et même le plaisir de traquer qui doit se loger quelque part dans nos instincts fondamentaux ? Évidemment.

J’ai eu il y a peu une discussion avec un habitant du voisinage, un jeune néorural à vélo électrique qui fait du yoga, installé depuis quelques années. Il n’était pas très content parce qu’un chien de chasse était venu courir derrière ses poules sur son terrain et c’est légitime de ne pas être content dans ce cas. Il a opté pour le dialogue, ne voulant pas passer pour « un anti-chasse primaire ». Il a ajouté : « je les comprends un peu les chasseurs. Moi c’est le yoga, eux c’est la chasse, mais les deux, c’est une part de méditation ». Et si je sais pertinemment que rien de ce trop long texte ne pourra convaincre un « anti-chasse primaire » , je sais que l’installation dans la ruralité, à ne pas confondre avec l’installation à la campagne, fera de toute façon son œuvre. Qu’on le veuille ou non.

Par contre, quand on a parcouru ce long chemin, on ne s’engueule plus trop avec les chasseurs, mais c’est avec les copains restés non-ruraux que la discussion devient compliquée.


10 ans de ruralité, ça fait quoi ? Épisode 2 : la fête

Cette année, je fête mes dix ans de bottes en caoutchouc, et puisque la mode est aux séries, je vous propose, avec une régularité aléatoire, une série de textes sur la ruralité, comment on s’y intègre, comment on la vit, comment elle nous change.

Chaque expérience est unique, il n’y a pas de mode d’emploi universel pour qu’elle réussisse, mais peut-être réussirons-nous à dégager quelques constantes.

Et voilà. Vous êtes installé à la campagne et vous êtes content, mais à part vos voisins, vous ne connaissez personne. Et comme vous voilà dans un environnement où vous n’avez pas vraiment de repères, vous ne savez pas forcément comment procéder pour aller à la rencontre des autochtones. Si vous avez de la chance, vous n’aurez rien de spécial à faire, car Christiane se présentera à votre porte pour vous vendre des tickets pour le repas du comité des fêtes lors duquel se tiendra une tombola, après quoi il y aura un bal.

Alors, non, pas ce genre de bal.

Si vous me demandez ma conception de la fête, ça risque vite de ressembler à un bal tzigane autour du feu au fond des bois qui dégénère en soirée punk-hardcore vers deux ou trois heures du matin, avec des tas de gens aussi mal coiffés que leurs chiens. Si l’on veut définir un repas de comité des fêtes : ça ne ressemble pas du tout à ça. Seulement Christiane ne m’a qu’à moitié laissé le choix. J’ai comme tout le monde été confrontée à des commerciaux, pas un seul n’arrive à niveau de hauteur d’orteil de Christiane quand il s’agit de vendre des tickets pour le repas du comité des fêtes. Elle est absolument redoutable : elle ne dit rien de particulier, mais elle vous fait sentir par je ne sais quel regard magique que si vous n’achetez pas un ticket « et si vous ne pouvez pas venir, on fait aussi à emporter », vous allez brûler en enfer, au moins.

Donc, j’ai pris un ticket et je me suis présentée à la salle des fêtes à l’heure indiquée. Et je ne m’attendais absolument pas à ce que j’allais découvrir.

Déjà : la salle des fêtes. Elle est assez grande pour contenir environ les trois quarts des habitants du village. Vous trouvez ça démesuré ? Oui, moi aussi. Jusqu’à ce que j’y pénètre et que je découvre que les trois quarts des habitants du village étaient déjà dans la salle des fêtes et qu’on était en train de déplacer des gens pour que tous ceux qui avaient un ticket puissent s’asseoir avant de voir si on pouvait laisser s’installer les imprévoyants qui n’avaient pas acheté leur ticket en avance.

Plusieurs centaines de personnes discutaient bruyamment quand l’armée constitutive du comité des fêtes se mit en branle. L’apéro fut servit et dès qu’il fut bu le potage suivit. Des dames, dont Christiane, accompagnaient les plats pour qu’on ne s’endorme pas dessus. Chaque plat fut présenté deux fois, et pendant tout le repas, tout le monde causant avec tout le monde, je découvris qu’on venait de tout le canton pour cette fête là. Une fois la tombola effectuée – je gagnais un égouttoir à pâtes vert fluo du meilleur goût – le dessert pris et le café avalé, on nous fit lever et toute personne valide fut mise à contribution pour replier et entasser les tables et aligner les chaises contre le mur. Car maintenant, on allait danser.

Les jeunes qui ne viennent pas pour le repas étaient arrivés pour la buvette. Les anciens s’amusaient à saouler les plus naïfs, mais en gardant un œil sur les vrais ivrognes pour s’assurer qu’ils ne fassent pas de bêtises.

Je suis allée me coucher bien avant la plus vieille des danseuses, parce que je découvris que ça n’a rien d’une légende : les Bretons, tu leurs mets de la musique, ils s’attrapent tous par le petit doigt et les voilà partis jusqu’au bout de la nuit.

Évidemment non : la salle des fêtes n’est pas si grande.

Depuis cette première expérience, je suis devenue bénévole pour le comité des fêtes, mais n’allez surtout pas croire qu’on m’ait demandé mon avis, ça ne marche pas comme ça. On m’a dit « tu te mets là » et je n’ai pas osé contrarier. Ça n’était pas discutable.

Ce repas était celui des fêtes d’automne, mais il y a aussi une grosse fête des battages à l’ancienne organisée par le même comité des fêtes, ouverte aux touristes qui financent nos fêtes à nous, il faut bien qu’ils servent à quelque chose ! Il faut encore ajouter la fête des bénévoles en hiver – ma préférée parce que ça n’est « que » quelques dizaines de personnes. Mais, comme dans quasiment tous les villages de France, outre le comité des fêtes, il y a aussi l’amicale laïque, l’association des chasseurs et celle des anciens. Chaque asso organise son repas, et il est de bon ton que chaque asso soit représentée dans le repas des autres, ne serait-ce que pour pouvoir comparer et dire que nous c’est mieux. Et il arrive aussi qu’on soit invité par un membre en remerciement d’un service rendu (je vous conseille le service rendu aux chasseurs, on ne va pas se mentir : c’est la meilleure table).

Un autre moment fondamental dans l’année, en tout cas en Bretagne, ce sont les fêtes patronales. Vous pensez peut-être ne pas être concerné. En tout cas, moi je ne me pensais pas concernée. Et puis un jour, alors que je tirais des bières peinarde à la fête d’été, un ancien a commencé à m’engueuler :

« On ne te voit jamais aux fêtes patronales ! qu’il me dit

– Ben c’est que je ne suis pas catholique !

– Et ? Je ne vois pas le rapport ! »
Maintenant, je donne donc un coup de main aux fêtes patronales, que voulez-vous faire d’autre ?

Ne me demandez pas : je ne sais pas non plus à quoi ça correspond, mais ça a l’air important.

Il en va de même pour la fête de l’école : ne pas avoir d’enfant n’est pas en soit un motif recevable pour ne pas aller à la fête de l’école.

Je suppose qu’il y a des tas de manières différentes de rencontrer les gens en milieu rural, mais je doute qu’aucune soit plus efficace que d’aller aux fêtes, et mieux encore d’aller y donner un coup de main. Les comités des fêtes sont souvent maintenus à bout de bras par des personnes âgées qui sont toujours contentes de voir de nouveaux aidants, peu importe d’ailleurs d’où ils viennent. Mais surtout, ces fêtes sont des éléments structurants de la société locale. C’est là qu’on croise tout le monde : jeunes, vieux, élus, curé, vos voisins et ceux qui habitent plus loin, membres des autres associations, agriculteurs, artisans … C’est là que sont tous les gens dont vous aurez besoin un jour, et ils ont toujours besoin de bras pour organiser leurs fêtes. Croyez-moi : c’est un bon deal.

Et finalement, on peut trouver à s’amuser sur de la mauvaise musique des années 80 jouée avec conviction à l’accordéon et au bontempi, même avec des gens bien coiffés, bien que ça ne soit même pas obligatoire

NB : tout ceci relève du monde d’avant la pandémie. Il est encore bien trop tôt pour mesurer son impact sur ces formes particulières de sociabilité, d’autant que la même pandémie a engendré des changements parfois localement majeurs de la démographie.

Mais ça veut aussi dire autant de nouveaux bras potentiels pour remettre tout ça sur pied.