Bang Bang Baby

Bon sang que ça fait du bien de découvrir une série autrement formatée qu’à l’américaine !

Je n’ai rien de particulier contre les productions américaines dans l’absolu, il y en a de très bonnes, le souci étant que même quand ils essaient de faire sale, les Américains finissent toujours sombrer soit dans l’outrance soit dans le faux-sale auquel il est impossible de croire. Et pour nous Européens, ça a toujours quelque chose d’agaçant. Chez nos voisins Italiens, c’est un peu l’inverse. Leur cinéma a toujours été au minimum plein de corps tordus transpirants, de tronches impayables et de crasse dans les coins. Plus incarné, plus tangible.

Bang bang baby est donc une série italienne, une histoire qu’on pourrait présenter sans que ça soit faux comme le rite initiatique d’une jeune fille vers le statut de femme, même si vous pouvez préférer n’y voir qu’une histoire de mafia. Parce que si Andrea Di Stefano utilise les clichés éculés des films mafieux, c’est uniquement pour en faire tout autre chose, renouvelant dès lors le genre. Et c’est réjouissant. On plonge dans les années 80 mais pas à la façon d’une autre série qui se vend sur la base de la nostalgie. On n’essaie pas de faire un « à la façon de », on digère l’esthétique 80’s pour mieux la sublimer. Les couleurs flashy de cette époque en sont la lumière. Barry Lyndon fut tourné à la lueur des bougies, Bang bang baby est filmé à la lumière des néons. La bande son regorge de face B oubliées et je ne crois pas qu’il existe une technique de cadrage qui n’ait pas été utilisée dans cette série. En résumé : c’est talentueux et intelligent.

Et c’est tout de même outrancier, sinon, ça ne serait pas italien.

Foncez, c’est vraiment une excellente série !


Les Gueules Noires de Émile Morel

Si on songe aux mines et à la littérature, c’est évidemment le Germinal de Zola qui nous viendra en tête. Pourtant, les nouvelles minières de Morel rendent infiniment mieux le quotidien des mineurs.

L’écriture est sèche, abrupte, presque brutale. L’auteur est concis, il n’y a pas de fioritures, ce qui n’empêche pas une description terriblement réaliste des corons, des carreaux de fosses et des mineurs. En sept nouvelles, le portrait est complet. Celui des mineurs commence par agacer. On a la sensation que l’auteur les déshumanise, mais en avançant, on comprend la réalité : c’est la mine, les habitations carcérales, les ingénieurs, patrons et actionnaires, qui déshumanisent des gens qui triment de la fin de l’enfance à la mort, avec la bénédiction des évêques et des curés.

Les Gueules Noires est un ouvrage qui se lit très vite, mais il faut du temps pour le digérer. Tout est là, déjà, en 1907 : l’exploitation des travailleurs, le viol quasi-systématique des femmes, la destruction de la nature, la captation des richesses sur le dos de la misère, le mépris politicien et les hommes en armes et uniformes envoyés pour réprimer la moindre velléité de vivre mieux.

On ne peut en sortir qu’en colère. Il est impossible de ne pas faire le lien avec la destruction des droits sociaux actuels. Et c’est entre autres pour cela qu’il faut absolument lire Les Gueules Noires.

L’autre raison de lire Les Gueules Noires, ce sont les incroyables gravures de Steinlen, sans doute le meilleur illustrateur de la vie des classes laborieuses. Il publiait entre autre dans La feuille de Zo d’Axa. On est finalement bien loin de Zola, qui reste un bourgeois condescendant par comparaison.


Tristram Shandy ou comment se rouler par terre de rire avec classe

Ce que j’écris vaut pour cette traduction, d’autres sont à éviter.

En 1776, le moraliste anglais Samuel Johnson écrivait : « Aucune chose bizarre ne dure. Tristram Shandy n’a pas résisté au temps. »

Je n’ai aucune idée de qui était Samuel Johnson en dehors de ses prédictions foireuses, mais ce qui est certain, c’est que plus de trois siècles après sa parution, Vie et opinions de Tristram Shandy est toujours traduit et retraduit – tout mon respect au traducteur, Guy Jouvet, je ne peux pas même imaginer les kilomètres de nœuds qu’il faut se faire au cerveau pour traduire quelque chose d’aussi tordu – lu, vendu et inspirant pour des tas d’autres auteurs. S’il est moins connu en France qu’en Grande-Bretagne, cela tient sans doute à la nature non-sensique toute britannique de son contenu.

J’aimerais beaucoup vous parler du dit contenu, mais il est indéfinissable. Si dès les premières pages Laurence Sterne nous informe qu’il va nous narrer l’existence du dénommé Tristram Shandy depuis le moment de sa naissance, cette dernière ne survient qu’à la page 484. Entre les récits et description de la famille – le père, pour qui la réalité a bien moins de valeur que ses théories (foireuses), l’oncle, militaire candide et son valet fidèle et néanmoins obséquieux, le caporal l’Astiqué, la mère, qui brille par sa vacuité, le médecin et quelques personnages de passage, telle la mère supérieure du monastère des Andouillettes – tout est prétexte à digression, et Sterne digresse même sans prétexte. De récits en dialogues, s’appuyant tant sur l’héritage de Cervantès et de Rabelais, il nous livre des critiques acerbes d’à peu près tout, de la religion à l’esclavagisme en passant par la médecine et l’Inquisition entre deux grivoiseries. Plus qu’un roman, Vie et opinions de Tristram Shandy est une suite de sketchs qu’il est impensable que les Monty Python ne connaissent pas.

Nous avons là un monument de l’humour anglais dans toute sa splendeur.

Laurence Sterne ressemblait beaucoup à ce qu’il a écrit.

Je suis pourtant contrainte par honnêteté de poser un « mais ».

Mais, donc, on ne va pas se mentir : il m’a fallu plusieurs mois pour venir à bout de ces près de mille pages que Sterne mit dix ans à écrire parce que ça n’est pas du tout facile à lire. Le vocabulaire du XVIII e siècle n’est déjà pas le nôtre, mais en plus Sterne excelle tant dans les digressions qu’aucune phrase ne fait moins d’une page, sauf par accident. En outre, certaines parties du récit ont trait à des débats politiques ou théologiques de l’époque, et ne connaissant pas le Pasteur à la mode en ce temps-là, on manque de contexte pour aborder certains chapitres toutefois minoritaires.

Si j’aimerais que beaucoup de gens découvrent ce récit unique en son genre parce que ça fait du bien à tout le monde de rire, je dois tout de même prévenir que les habitués de la littérature du XXIe siècle risquent de rencontrer quelques difficultés. Mais si vous avez un niveau de lecture aiguisé, foncez, vraiment, si vous ne riez pas, au minimum, vous poufferez. Sauf si les Monty Python vous sont incompréhensibles, certains, paraît-il, sont étanches au non-sense.


Ils ont nourri la France (mais pas que).

Voici ma récolte d’hier.

Un peu de contexte : la maison où je vis a deux siècles et demi d’existence. C’est une ferme qui est restée en activité jusque la fin des années 80, puis les terres ont été rattachées à une autre exploitation, sauf un hectare que, donc, j’exploite pour moi-même.

Sur cet hectare qui a toujours été une pâture se trouve mon potager, où je garde un seau à proximité quand je jardine car je sais qu’il y aura des petites cochonneries à ramasser. La récolte d’hier a été faite derrière la maison lors de l’installation d’une cuve d’eau. J’ai vaguement grattouillé la terre à la binette sur un mètre carré, et c’est de cette surface que j’ai extirpé tout ça. Il y avait aussi quatre mètres de tuyau rigide, une vieille antenne d’autoradio et un vieux câble de téléphone.

En dix ans, je ne compte plus ce que j’ai sorti des abords directs de la maison. Filtres à huile et tout un tas de petites pièces de tracteur des années 50/60, flacons d’antibiotiques vétérinaires, vieux tuyaux d’arrosage, bâches pourries, sacs d’engrais … Je regrette parfois d’avoir évacué au fur et à mesure et de ne pas avoir d’idée précise du volume, en particulier de plastiques. Mais « trop » me semble être une juste mesure.

Quand on creuse on ne retrouve des vestiges que de la seconde partie du XXe siècle. Il arrive à l’occasion qu’on remonte quelques petits tessons antérieurs, mais la seule époque qui ait laissé à ce point des ordures partout, c’est celle qui va de 1950 à 1990.

Les générations qui vivaient et travaillaient là à cette époque ont clairement craché à la gueule de l’avenir. Ceux qui viendraient après, ils n’en avaient strictement rien à cirer. Ceux qui vivent encore nous disent qu’ils ont nourri la France. Mais à quel prix ? Ils ont tout salopé sans vergogne – et je ne doute pas, puisque je trouve des filtres à huile qu’il y a alentours des sols bien pollués alors que je vis vraiment au milieu de nulle part.

Ce sont ces mêmes générations qui votent désormais contre une meilleure répartition des richesses, qui appellent les écolos des Khmers verts, qui veulent que nous travaillions jusqu’à un âge déraisonnable.

Ben non. Je ne vais pas me tuer à la tâche pour faire plaisir à une génération de gros porcs égoïstes, j’ai déjà trop à faire à nettoyer leur merde.


Child 44

Ce film est l’adaptation d’un roman que je n’ai pas lu écrit par un auteur que je ne connais pas, je l’ai donc vu par hasard et sans attente particulière.

L’histoire commence pendant l’Holodomor – le film est sorti en 2015, il ne s’agit pas d’une œuvre opportuniste malvenue – mais se déroule essentiellement à la fin du règne de Staline. La construction est celle d’un polar sans folle originalité, néanmoins, le contexte soviétique n’est pas un décor si courant que ça et la reconstitution est vraiment très bien faite. L’ambiance pesante de la suspicion de tous par tous n’est pas sans rappeler Vie et Destin, de Grossman, et c’est une excellente chose. Je suppute que c’est pour ça que Poutine l’a fait interdire en Russie. La photographie est très propre et la lumière très chouette, sans que ça révolutionne les choses.

Tom Hardy est tel que lui-même : physiquement méconnaissable avec un jeu certes monolithique mais convenant bien à son personnage. Noomi Rapace ne déçoit pas en collant des torgnoles plutôt que de jouer un de ces énièmes rôles féminins qui attend du secours en couinant. On aurait aimé voir le personnage de Gary Oldman un peu plus fouillé.

Child 44 n’est certes pas un chef d’œuvre, mais c’est un film honnête qui ne prend pas le spectateur pour un idiot, il vaut la peine qu’on y passe deux heures.

Par contre, il faut vraiment que quelqu’un dise aux fabricants de musique pour films qu’on en a marre de leur logorrhées de violons redondants. Sérieusement, ça devient pénible.


Trop peu d’eau et un peu d’angoisse

Depuis cette année 2001 où j’ai, au hasard d’une exposition sur le sujet à la Maison de la Nature et de l’Environnement de Lille, découvert le problème de l’eau, mon entourage n’a eu de cesse de me reprocher de transmettre une vision anxiogène du monde.

Bien évidemment, plus de vingt ans plus tard, j’ai oublié les détails de cette exposition, mais je me souviens parfaitement d’en être sortie bouleversée par cette information : aux alentours de 2025, la question de l’accès à l’eau en général et à l’eau potable en particulier deviendrait critique partout, et pas seulement dans des contrées lointaines mal équipées.

Il ne s’agissait pas d’une quelconque information terrorisante de je ne sais quel groupuscule millénariste, mais bien des prévisions réalisées par des spécialistes de la question. Cette information est publique depuis longtemps, l’urgence était déjà là il y a vingt ans.

Et qu’avons-nous fait collectivement pour éviter la catastrophe ?

Il s’est construit un nombre incalculable de piscines privées. On a continué de trouver parfaitement acceptable que les 40 000 hectares (à la louche) de golfs du pays soient arrosés pour le plaisir de quelques messieurs aisés. Le marché du vêtement a fait pousser toujours plus de coton pour que chacun achète chaque année plusieurs kilos de vêtements jetables. On a laissé nombre d’agriculteurs balancer de la flotte en plein cagnard sur des récoltes de toute évidence peu adaptées au climat. On a lavé des milliards de bagnoles. On n’a pas réparé les fuites des circuits d’eau potable. On a fait exploser le tourisme qui vient à certains endroits doubler tout l’été le nombre de gens qui chient dans l’eau potable.

Et depuis 2001, mon entourage a continué à me trouver pénible et anxiogène dès que je constatais un gaspillage d’eau.

Et puis nous voilà en 2022. Et à chaque nouvelle étude qui ne fait qu’affiner la précédente, on fait semblant de découvrir l’étendue du problème. Et puis on passe à autre chose, on ne va quand même pas rester dans une attitude anxiogène pour quelque chose d’aussi peu important que la remise en cause de notre accès à l’eau.

Sauf qu’on n’en est plus là. On n’en est plus à pouvoir se dire « on verra plus tard » en balayant d’un revers de la main. Parce qu’à force de ne rien faire pour arranger les choses, nous y sommes. Nous entrons dans cette phase où, peu à peu, des problèmes d’accès à l’eau vont se multiplier. C’est d’ailleurs déjà le cas, on se souvient, ces dernières années, des villages creusois ravitaillés par camions. Ces phénomènes locaux s’étendront peu à peu, et cette fausse évidence que l’eau vient du robinet prendra fin.

Et puis les problèmes s’enchaîneront. Le manque d’eau dans les fleuves et les rivières font déjà chuter la production d’hydroélectricité en Europe. Viendra un temps où on ne pourra plus refroidir les centrales nucléaires. Quant aux cultures, elles sont déjà très fortement compromises cette année, et à de nombreux endroits dans le monde.

J’ai cessé d’être anxieuse quand j’ai admis que rien ne changerait, quelque soit l’énergie que je mette à essayer de convaincre autour de moi. Je me suis résignée. Ça n’est pas plus drôle mais c’est moins fatigant. Ça n’empêche malheureusement pas de servir de filtre aux autres : refusant de changer, ils ne peuvent admettre que c’est la réalité qui est anxiogène. Si c’est moi qui le suit, c’est seulement pour continuer à éluder le problème.

Bonne chance à ceux qui ont préféré garder la tête dans un trou. Vous n’êtes pas prêts pour ce qui s’en vient.


Superstore

Même s’il est souvent balayé d’un revers de main méprisant, j’adore le format sit-com : c’est court et sans fanfreluche, on pose très vite un contexte, on ne s’y secoue pas la nouille sur des effets visuels aussi complexe qu’inutiles, on caricature et on va à l’essentiel ; c’est un exercice de style vraiment intéressant.

Et si l’auteur est bon, le spectateur peut alors avoir des surprises et découvrir que sous des abords rigolos se cache (à peine) un propos aussi pertinent que violent. C’est le cas de Superstore, créé par Justin Spitzer (The Office).

Nous découvrons ici les employés d’un supermarché à travers l’œil d’une caméra unique. Comme dans toute série de ce type, il y aura des histoires d’amitié, des amours et des rivalités, mais ça n’est pas l’essentiel. Épisode après épisode, on s’attaque surtout certes à la grande distribution mais surtout à la violence du monde du travail. Tout y passe, des mesquines humiliations aux pressions anti-syndicales en passant par l’exploitation des immigrés sans papier ou de l’image des travailleurs handicapés.

Alors même que la forme générale est d’une grande légèreté, Superstore est en réalité un distributeur de baffes salutaires.


Mon oncle raciste ou les électeurs du fascisme

Évidemment, comme tous les lendemains d’élection présidentielle depuis 2002, chacun y va de son analyse sociologique au doigt mouillé de l’électeur du parti fasciste. Et comme à chaque fois fleurissent les « tous fascistes ». Si seulement ça pouvait être si simple !

J’ai un oncle qui non seulement est un électeur de le Pen, mais encore a-t-il figuré sur une liste municipale d’un des caciques du parti dans une ville très pauvre du Nord. Est-il fasciste ? Honnêtement, je pense qu’il n’a ni la culture ni les moyens intellectuels d’appréhender la question. C’est un ouvrier à la retraite, si pas analphabète en tout cas illettré, ayant eu une fin de carrière compliquée par une maladie grave, avec une minuscule retraite. Il a beaucoup d’enfants, aucun n’a accédé ne serait-ce qu’au bac. Le plus diplômé a un CAP, les autres bidouillent dans les coins, font un peu d’interim complété par des déclarations pas toujours honnêtes concernant les aides sociales, parfois avec des activités encore plus illégales. Enfin, pour les garçons : les filles se marient très jeunes et ne travaillent pas. Tous sont grossiers, aucun n’a une maîtrise correcte de la langue – et c’est pire pour la génération des petits-enfants. Sa femme n’a jamais travaillé. Ils ne sont jamais partis en vacances. Ils sont très endettés, d’autant qu’ils sont victimes d’une société de consommation qui fait croire aux gens qu’ils n’existent que par ce qu’ils possèdent.

Comment un gars comme lui se retrouve sur une liste avec une figure nationale du parti fasciste ? Eh bien justement parce que c’est un bidouilleur. Il connaît tout le monde – de toutes les couleurs – et tout le monde le connaît, parce que s’il est plein de défauts, ça n’est pas non plus un égoïste, au contraire. Il peut tenir des propos immondes à l’égard de plusieurs catégories de la population et dans la minute qui suit passer sa journée à rendre service à un des membres d’une de ces catégories sans jamais être capable de voir la contradiction. C’est quelqu’un qui va répéter partout qu’il y en a marre des gens qui fraudent les allocations sociales en ne se rendant même pas compte que c’est exactement ce que font ses propres enfants. Ça n’est pas un idéologue. Il ne sait même pas ce qu’est une idéologie, et je vous assure que je n’exagère en rien. Mais c’est un type que le cacique est venu voir pour lui déverser tout un tas de compliments sur lui, son travail et sa famille. C’est un type qui n’« était rien », comme disait l’autre, et à qui on a proposé de devenir une figure sinon respectable en tout cas reconnue de sa ville. C’est un type aussi capable d’être gentil que bête, un gars facile à manipuler pour quiconque a une vague aura nationale et une maîtrise correcte du français. Et tout cela se déroule dans une des premières villes désindustrialisées et abandonnées par l’État, une des villes où la proportion de bénéficiaires du RSA est la plus élevée, avec un chômage énorme, des problèmes de santé publique gigantesques et un total abandon par ce que fut la gauche. Quand jadis le PCF et les syndicats proposaient des activités culturelles, sportives, d’éducation populaire, aujourd’hui, il n’y a plus rien, et certainement pas de l’espoir.

Fort heureusement pour tout le monde, cette liste a perdu. Et depuis, j’ai coupé les ponts, parce que j’ai beau savoir que ça n’est pas un homme mauvais, j’ai beau savoir qu’il aurait choisi n’importe quel camp qui lui aurait promis un peu d’importance symbolique, la multiplication de ses propos racistes est devenue insupportable. Mais je ne pourrai jamais le détester vraiment.

Est-ce que tous les électeurs du parti fasciste sont fascistes ? Je crois qu’une bonne partie qui reste à mesurer est juste paumée. Beaucoup de gens n’ont plus rien à espérer et plus grand-chose à perdre, et le premier vendeur d’idées pourries bien emballées qui passe fait recette.

On ne sortira pas de la situation politique dans laquelle se trouve le pays sans sortir tous ces gens de la galère, sans recréer des syndicats forts ni sans éducation populaire. Autant vous dire qu’il y a peu d’espoir qu’on en sorte. Mais n’en déplaisent aux gens qui n’ont pas la moindre idée de ce qu’est de vivre en se serrant la ceinture sans aucun exemple de réussite personnelle au sens communément admis sous les yeux, je reste persuadée que les électeurs des fascistes sont et restent les premières victimes des politiques qui ,après les avoir abandonnés, les a maltraités. Et les expressions du dégoût des bourgeois renforcent, élection après élection, leur adhésion aux populismes.


« Faire propre », ce mantra destructeur

Les oiseaux font un boucan de tous les diables, on croise toute sorte d’insectes volants – qui parfois viennent se suicider dans un œil ou une bouche ouverte, c’est le défilé des caparaçonnés au sol, les têtards grouillent dans les mares, ici et là, quelques fleurs sauvages offrent leurs touches de couleurs aux yeux et leur pollen aux butineurs, les ronces reprennent de la vigueur, la floraison des prunelliers et des merisiers touche à sa fin : on n’attend plus que les hirondelles.

Un petit talus avec une haie

Alors que l’époque est aux naissances ou à la préparation de leur arrivée, un agriculteur proche a décrété que ça ne faisait pas propre et a décidé de remédier à ce dégoûtant spectacle en ratiboisant les talus et en hachant finement tout ce qui s’y trouve jusqu’à plusieurs centimètres de profondeur par endroits.

Les talus sont à la fois un habitat et un réservoir de nourriture pour un paquet d’êtres vivants, végétaux et animaux. Les bestioles à carapace en ont absolument besoin, certains oiseaux nichent dans les parties les plus denses de leur végétation, on y butine, les petits mammifères s’y installent volontiers et d’autres plus gros viennent les y manger.

Un beau talus bien foutraque

A chaque fois qu’on maltraite un talus, on détruit des milliers de vies. En ce moment même, alentours, des dizaines de talus sont en train de connaître un triste sort.

Et c’est pas le pire.

« Pour faire propre. »

Ça n’a pas l’air comme ça, mais le talus en bordure de bois et tout ce qui y vivait ont pris cher.

J’aimerais dire que c’est un truc de vieux qui tend à disparaître, mais le responsable du massacre est trentenaire.

Outre l’irrespect absolu de la biodiversité qu’il constitue, ce saccage est aussi une hérésie climatique. Connaissant un peu le tracteur utilisé, on peut compter 12l/h pour réaliser ce type de travaux. L’agriculteur en question a l’air parti pour faire tous ses talus, ça lui prendra probablement une quinzaine d’heures, soit environ 180 litres. Ça n’est pas un calcul très précis, je vous l’accorde, mais les échelles ne sont pas déconnantes. Si c’est le cas, nul doute que des agriculteurs le referont le en commentaire ( pour ceux que ça amuserait, le tracteur fait 90 cv). Il semble que le pétrole ne soit pas encore assez cher pour qu’on en gaspille encore de la sorte.

Et tout ça pour « faire propre ».

Là, y’avait des fleurs.

Quand il n’y a pas de vie, c’est propre.

A ce rythme, la planète sera bientôt très propre.

Addendum : Qu’on ne vienne pas me faire dire ce que je n’ai pas dit : fort heureusement, tous les agriculteurs ne saccagent pas ainsi les talus. Le précédent exploitant de cette ferme, par exemple, n’en faisait qu’un entretien minimal et ciblé, concrètement, il y coupait son bois sans tuer les arbres, sauf s’ils devenaient dangereux. Dans une autre exploitation, un peu plus loin, d’autres ont replanté des haies denses pleines de fruitiers et n’y touchent plus. Certains, encore, confient leurs talus à l’expertise de biologistes étudiant justement la biodiversité.

En outre, les agriculteurs n’ont pas le monopole de ce type de carnages : les communes les pratiquent largement le long des routes, non tant pour des questions de visibilité pour les conducteurs qui pourraient à la limite être défendables, non, toujours selon cette insupportable bêtise : « faire propre ».

Je remets un petit talus avec un bébé-haie, sinon, c’est déprimant.

Abstentionnistes fascistes : ce refrain fatigant

La mascarade qu’est cette élection présidentielle n’aurait pu être complète sans le refrain habituel de l’entre-deux tour depuis 2002 : « si tu ne votes pas contre le fascisme alors tu es fasciste ».

A chaque élection, on feint de redécouvrir le danger fasciste en France. Dès le XIXe siècle, on a laissé s’installer la peste antisémite qui en était les prémices. Encore sous Léon Blum, peu de mesures ont été prises pour éviter l’expansion de ce genre de sous-pensées. Jusqu’à aujourd’hui, on a conservé des lois répressives mises en place sous Pétain.

Depuis des décennies, des lois de plus en plus répressives, de plus en plus axées sur la surveillance de masse, ont été votées avec fort peu de protestation populaire. Depuis les LSI/LSQ de Sarkozy, le petit refrain « pour votre sécurité » sert à verrouiller nos libertés.

Dans le même temps, quelques oligarques ont mis la main sur la majorité des médias privés. Les journalistes complaisants pour ne pas dire complices ont banalisé, année après année, les figures fascistes, ils en ont même créé une de toute pièce.

La gauche s’est droitisée comme l’ensemble du spectre politique jusqu’à en faire passer Mélenchon pour un extrême-gauchiste.

Et pourtant, voyez-vous, ce sont les abstentionnistes ou ceux qui voteront blanc ou nul qui sont les responsables du fascisme.

L’actuel président agit en monarque arrogant depuis cinq ans. Il méprise, il écrase, il appauvrit. Cinq ans d’un gouvernement qui passe de la bêtise crasse aux conflits d’intérêt, cinq ans d’entre-soi ayant battu tous les records précédents, des affaires à n’en plus finir, cinq ans de violence comme seule réponse à la détresse populaire, d’explosion des incarcérations, d’état d’urgence qui n’en finit plus et de mépris, encore, chaque jour.

Alors c’est vrai : le fascisme ne serait en aucun cas une amélioration, et surtout pas pour les classes populaire. Nous passerions d’un régime autoritaire oligarchique au fascisme, rien de réjouissant.

Sur l’échelle des responsables de la fascisation du pays, l’actuel président est, si pas premier de cordée, en tout cas bien placé. Les abstentionnistes n’y sont pour rien. Aurait-on exigé en d’autres circonstances qu’ils votent le Pen pour éviter Zemmour ? C’est la nature du choix qu’on exige qu’on fasse.