La chanson des gueux – Naguib Mahfouz

De façon générale, j’aime beaucoup la plume de Naguib Mahfouz, mais je crois que c’est La chanson des gueux que je préfère.

Il y a d’abord le style : c’est très beau, souvent poétique, toujours plus profond qu’il n’y paraît, tout en restant très facile d’accès. Naguib Mahfouz a certes été gratifié d’un Nobel de littérature, pourtant, ça reste de la littérature populaire et d’autant plus dans ce roman que c’est bien au peuple qu’il s’intéresse.

On ne sait pas à quel moment de l’histoire égyptienne se déroule cette saga familiale. Le seul indice réside dans l’apparition fugace d’une ampoule électrique. Le fait est que le moment n’a aucune sorte d’importance, c’est une histoire intemporelle et universelle. Au fond, quoi que le concept ne soit jamais cité et que Naguib Mahfouz n’était pas particulièrement communiste, il s’agit bien d’une histoire de lutte des classes dans un contexte traditionaliste. Un jour, un homme très pauvre devenant relativement riche par hasard, décide de faire profiter tout son quartier de cette richesse pas exactement honnêtement acquise. On lui confisque cette richesse, il devient chef de quartier, mais plutôt que d’adopter le comportement mafieux de ses prédécesseurs, plutôt que de racketter les plus pauvres au profit des bourgeois, cet homme décide de rester pauvre et juste. Il devient une légende du quartier quasiment élevé au statut de Saint Homme, mais ses descendants vont user de cette réputation sans la faire perdurer. On suit au travers du roman le destin de ses descendants et à travers eux celui du quartier, et par extension de toute une société.

Malgré ses cinq cents pages, on arrive au bout du roman en regrettant qu’il n’en fasse pas cinq cents de plus.

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Parlons crottes

Non seulement les routes de l’enfer sont pavées de bonnes intentions, mais en plus, souvent, les solutions individuelles sont en réalité des calamités collectives.

Ainsi, face aux problèmes grandissant de qualité de l’eau potable, il est fort courant qu’on signale que le fait de pisser et chier dans l’eau est un non-sens. C’est effectivement une vraie question à se poser, mais quand on soulève celle des alternatives, on nous répond communément « toilettes sèches ». Fort bien.

Imaginons donc qu’on installe dès aujourd’hui des toilettes sèches dans tous les logements parisiens, et nous nous contenterons ici d’évoquer Paris intra-muros et ses deux millions d’habitants et 32 millions de touristes annuels. Un humain produit en moyenne 73 kilos de matière fécale par an. Les habitants de Paris produisent donc à eux seuls 146 millions de kilos de merde par an, soit 146 000 tonnes. Ou 400 tonnes par jour. On ne va pas tenir compte du poids de la litière ni de l’urine pour se simplifier les calculs. On va aussi supposer que chaque touriste ne passe en moyenne qu’une journée, soit le temps de déposer ses 200 grammes d’étrons quotidiens dans la capitale française, soit 6400 tonnes supplémentaires. Nous voilà donc avec, à la louche, 152 400 tonnes de crottes à évacuer chaque année et pas mal de questions :

– combien de camions faudra-t-il faire circuler pour les évacuer ? Quel en serait le bilan carbone ?

– Comment convaincre les gens de descendre leurs crottes chaque jour quand on a déjà tant de mal à leur faire ramasser les déjections de leurs chiens ?

– Combien de temps cela va-t-il rester sur les trottoirs avant le passage des camions ?

– Qu’est-ce qui va se passer d’un point de vue sanitaire quand on aura 418 tonnes de merde humaine sur les trottoirs une nuit de canicule ?

– Qu’est-ce qu’on fait en cas de grève des ramasseurs de crottes ?

Et surtout : une fois évacuée, que fait-on de toute cette merde ?

Parce que le fumier, c’est bien gentil, mais ça ne se fait déjà pas en trois jours avec de la merde d’herbivores, mais avec des déjections d’omnivores qui boivent de l’alcool, prennent des drogues, des médicaments, des pilules contraceptives, des conservateurs alimentaires, ça devient extrêmement compliqué ! On ne peut absolument pas aller étaler ça en l’état sur les champs ! Nous voilà, rien que pour Paris, avec plus de 150 000 tonnes annuelles de merde, et on ne sait pas du tout quoi en faire.

Et je ne vous parle là que de la crotte seule. Si on aborde la question de la litière, les choses se compliquent encore. Où trouver toute la sciure nécessaire ? On rase la forêt de Fontainebleau avant de s’attaquer à celle de Compiègne ? On me dira de prendre de la paille. L’année dernière, la météo a été mauvaise pour les céréales à paille, si bien que les éleveurs français ont dû importer de la paille espagnole pour faire face à leurs besoins. Remarquez, si on a rasé les forêts, on peut peut-être y faire pousser des céréales, mais si la question de base était écologique, je ne vois pas du tout où nous avons progressé en cessant de chier dans l’eau.

Nous nous sommes amusés ici à ne faire ces quelques calculs que pour la seule ville de Paris. A l’échelle du monde, Paris est une petite ville. Je vous laisse calculer les tonnes de merde à gérer pour des villes telles que Tokyo (38 millions d’habitants), Mexico (23 millions d’habitants) ou Moscou (15 millions d’habitants).

Alors certes, chier dans l’eau n’est sans doute pas la solution idéale, surtout du point de vue des 4 milliards d’humains qui n’ont pas accès aux toilettes et pour qui le choléra reste donc souvent une réalité tangible. Chez nous, une grande part des eaux usées sont traitées en stations d’épuration avant de retourner au cycle normal de l’eau. Mais les toilettes sèches ne sont pas une solution en dehors de cas très particuliers de gens vivant à la campagne, ayant accès à une ressource pouvant faire office de litière et disposant de suffisamment d’espace pour laisser ce fumier se décomposer longtemps avant de pouvoir envisager de l’utiliser à des fins de maraîchage. Pour qu’il y ait une vraie alternative applicable au plus grand nombre, il faut d’abord que la question de l’eau des toilettes deviennent un sujet de recherche et de développement technique. Mais dans l’attente, il n’est pas très utile de culpabiliser les milliards de personnes qui se trouvent à l’abri du choléra et autres joyeusetés du fait d’une gestion de salubrité publique moins stupide qu’il n’y paraît.


Le Moyen-Âge des premiers secours

Il y a parfois … non, en fait souvent … des trucs qui me donnent des envies de distribution de paire de baffes.

Par exemple : regardez n’importe quel site russe, américain ou israélien donnant des informations sur les premiers secours, qu’il soit officiel, militaire ou « survivaliste », tous vous expliqueront qu’un kit de secours doit impérativement comporter ce qu’on appelle un « garrot tourniquet » au même titre qu’on doit y trouver une couverture de survie, des bandages ou des gants. Regardez les mêmes sites en France, et vous verrez des garrots tout pourris bricolés au mieux avec une ceinture ou un bandage, au pire, et c’est une catastrophe, avec un élastique ou un lacet. On ne trouve des garrots tourniquets que chez certains survivalistes : ceux qui s’informent chez les Russes, les Américains ou les Israéliens. Et on n’apprend même pas à se servir de vrais garrots dans les formations de premiers secours officielles.

Malgré les attentats après lesquels on pouvait espérer une prise de conscience de la nécessité d’avoir un maximum de gens formés dignement, y compris au traitement d’urgence de blessures de guerre, car les attentats provoquent des blessures de guerre (ainsi que certains accidents de bagnole au demeurant), la France en est encore au Moyen-Âge des premiers secours.

Alors oui : poser un garrot est risqué. Mais vachement moins que de laisser une artère pisser sans rien faire. Et un vrai garrot met infiniment moins en danger qu’un putain d’élastique, bordel !

Vous voulez un conseil pragmatique ? Apprenez à vous en poser un vrai tout seul, y compris avec une seule main. Franchement, ça me semble infiniment plus raisonnable que de laisser faire le premier niquedouille mal informé qui passe …


Un Chinois à la FAO et le sens des priorités

Je n’arrive pas à m’en remettre, d’autant que par ailleurs quasiment tout le monde s’en fout : c’est Qu Dongyu, le vice-ministre de l’agriculture chinois, qui a été nommé à la tête de la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture.

La Chine est un pays dont l’agriculture et l’élevage ne cessent de créer d’innommables problèmes sanitaires. A force de tuer leurs gosses avec leur poudre de lait dégueulasse, ils ont fini par préférer importer de la poudre de lait française. On ne compte plus les problèmes sanitaires graves dans leurs élevages de cochons. Leurs élevages de vaches qui font de 10 000 à 100 000 têtes (non, je ne me trompe pas dans le nombre de zéros) ont irrémédiablement pollué des surfaces de culture et des nappes phréatiques. Toutes les transmissions de grippe aviaire à l’humain de 2014 à aujourd’hui se sont produites en Chine – on en compte des dizaines sur le site de l’OMS. Et pour arranger les choses, le nouvel arrivant à la FAO promet de travailler main dans la main avec Bayer. Et tout ça dans un contexte où la Chine peinant à produire assez pour elle-même achète plus ou moins proprement des terres agricoles dans le monde entier, y compris chez nous.
Dans un tel contexte, un vice-ministre de l’agriculture chinois à la tête de la FAO devrait au minimum faire flipper tout le monde. Mais non. Un article ici et là, et c’est tout. Pire, en France, où l’agriculture est une des moins crades du monde n’en déplaise à nombre de mes compatriotes, on focalise sur une vingtaine de vaches à hublot plutôt que de regarder en face ce qu’on va se prendre dans la gueule avec cette nomination.

Pour rappel, parmi les rôles de la FAO, il y a :

– harmoniser les normes dans les domaines de la nutrition, l’agriculture, les forêts et la pêche.
– conseiller les gouvernements.
– développer le Codex alimentarius, système de normalisation internationale en matière alimentaire.

Presque rien : juste un poids énorme sur ce que nous mangerons demain.


Sus au soutien-gorge

Aujourd’hui, j’ai décidé de me fâcher avec les femmes, en particulier avec celles qui ont une poitrine conséquente. N’allez pas croire que c’est pour le plaisir de les fâcher : bien au contraire, en réalité c’est vraiment et sincèrement pour rendre service. Mais je sais qu’elles vont râler et surtout objecter très exactement ce que j’ai moi-même objecté avant de me raviser et d’en venir à cette conclusion éprouvée et formelle : le soutien-gorge est un objet absolument et complètement inutile.

Tout a commencé un jour où je me plaignais du prix et du manque de confort des soutiens-gorge. C’est là que quelqu’un m’a dit que ces choses là ne servaient à rien. Comme c’était un homme qui parlait – un à l’ancienne, sans poitrine ni rien de ce genre – je l’ai évidemment rabroué en lui disant de se mêler de ses affaires, qu’il ne pouvait rien en savoir. Têtu, il m’a fait lire une très sérieuse étude – que j’ai égarée depuis – qui en venait à cette même conclusion que cet objet ne sert à rien. Il y avait même des interviews de sportives de haut niveau qui expliquaient qu’après quelques jours ou semaines à ne pas en porter, elles se demandaient pourquoi elles l’avaient fait avant. Mais je n’ai pas non plus cru cette étude pourtant sérieuse.

Mais tout de même, je me suis interrogée. Après tout, depuis la puberté, j’en ai toujours porté, alors en réalité je ne savais pas du tout ce que c’était que de ne pas en mettre. Et comme je suis plus curieuse que têtue, un matin, constatant que j’étais foutrement en retard côté lessive, j’ai décidé de ne pas en mettre. Le premier jour a été très désagréable : j’avais vraiment l’impression de déambuler à poil. Exactement comme dans un rêve où on arrive à poil à l’école ou au boulot, mais dans la vraie vie. Je n’ai vraiment pas aimé ça. Les jours suivants, quand il me fallait courir, j’ai même trouvé ça douloureux. Mais en réalité, ça n’a duré que deux ou trois semaines. Après plusieurs mois sans soutien-gorge, je suppose que des muscles ont dû reprendre leur fonction : je peux courir sans aucune gêne. Et surtout, la vie est devenue beaucoup plus confortable sans ce machin élastique qui gêne en réalité sans qu’on n’y fasse plus attention par la force de l’habitude. Même bien réglé, même bien taillé, en fait il ne sert qu’à créer une gêne.

Avec du recul, je vois maintenant l’évidence : le soutien-gorge n’est que le descendant du corset, le cousin des talons hauts, un carcan de plus qui empêche juste les femmes d’être parfaitement à l’aise dans leurs mouvements. Nous n’avons absolument pas besoin de ça. Foi de nana à grosse poitrine.

Alors oui, quand on n’a pas de soutien-gorge, qu’on est en débardeur ou en t-shirt, tout le monde peut voir qu’on n’en porte pas. Et parfois, ça rend même les tétons fort apparents. Et ? Où est le problème ? Ça gène ces Messieurs ? Alors c’est leur problème, pas le mien. J’ai des tétons comme j’ai un nez, je suis née comme ça. Devrais-je aussi me cacher le nez parce que ça dépasse du reste ? Non. Alors pourquoi devrais-je m’imposer un truc inconfortable pour cacher les éventuelles érections de tétons ?

Est-ce que les seins tombent plus ? Non. Si vous avez allaité trois gamins, le soutien-gorge permet sans doute de cacher que la vie a fait son œuvre, mais quand vous ôtez l’engin, ils retombent de toute façon. L’âge et la gravité font leur œuvre avec ou sans soutien-gorge, seules les poitrines en silicone ne tombent pas. D’ailleurs, l’âge et la gravité allongent aussi les oreilles et personne ne met de soutien-oreilles pour autant. Alors pourquoi cette obsession de vouloir conserver des seins de vingt ans quand on en a le double ou le triple, si ce n’est sous le poids de la pression sociale ? Et à quoi bon lutter pour l’égalité des droits si c’est pour s’imposer par ailleurs un carcan coûteux et vraiment inconfortable pour faire plaisir à la pression sociale ?

Je ne comprenais pas pourquoi il y a eu dans l’histoire des femmes qui ont brûlé leur soutien-gorge. Maintenant, je me demande pourquoi on ne le fait pas toutes. Quoiqu’on doit pouvoir recycler ces machins en autre chose plutôt que de les brûler. Mais dans tous les cas, ne me croyez pas : arrêtez d’en porter pendant un mois et vous verrez que vous n’en utiliserez plus jamais.


Fin de chapitre

Ça n’est pas tant que la vie soit quelque chose de mal organisé, c’est plutôt que l’organisation est quelque chose qui tient rarement longtemps face à la vie. Dans les grandes lignes, j’avais à peu près organisé correctement les choses dès le moment où j’ai rencontré et aimé le monde agricole : mettre un pied dedans, apprendre, apprendre à faire et apprendre assez pour en faire mon unique source de revenu. Le genre de plans qui fonctionne toujours sur le papier si on est patient – parce que ça n’est pas un monde où on devient compétent en un an, loin de là – et jusqu’ici, ça fonctionnait bien. J’ai commencé par ne faire que la traite où je suis devenue très efficace, et petit à petit, grâce aux agriculteurs jamais avares de transmission de savoirs et de savoir-faire, je commençais à bien me débrouiller en conduite d’élevage. Et ayant grandi en ville fort loin des vaches, je n’en suis pas peu fière. J’arrivais au bout du plan, et forcément : patatras, l’élément perturbateur de plans me tombe dessus.

Le médecin a été très clair : si je continue, je finirai par perdre l’usage de ma main. J’aime beaucoup les vaches, j’adore travailler en élevage, plus que tout ce que j’ai pu faire par le passé, mais j’ai besoin de ma main. J’ai trop tiré dessus, maintenant on ne peut que limiter les pertes et surtout arrêter d’aggraver les choses. Le diagnostic tombe en même temps qu’une autre nouvelle : mon patron va (enfin) prendre sa retraite, et dans tous les cas, il me faut trouver donc un autre boulot de toute façon.

Donc j’ai plusieurs possibilités devant moi : soit je n’écoute pas le médecin mais alors il ne faudra pas que je pleure ensuite, soit je l’écoute et je passe à tout à fait autre chose, mais vivre loin des éleveurs et des bêtes me semble être une fort mauvaise idée quand on sait que c’est le seul domaine professionnel où je me sens vraiment bien, soit je trouve une solution un peu au milieu et j’aime bien les milieux, c’est en général là qu’on trouve les points d’équilibre.

Alors je réfléchis un peu et je me demande :

– qu’est-ce que je sais faire ?

– en quoi ce que je sais faire pourrait être utile au monde agricole sans achever ma main ?

Et en fait, l’équation est relativement simple à résoudre. Je sais écrire. On me l’a assez répété, les éleveurs eux-mêmes me l’ont dit assez souvent, pas la peine de tortiller de la fausse modestie dans tous les sens. Je sais écrire des portraits avec tout mon cœur, je sais écrire un quotidien professionnel avec toutes mes tripes et je sais analyser tout ce que je vois et entends avec toute ma tête. Parallèlement, les consommateurs, très majoritairement éloignés des campagnes et de leurs réalités, ne peuvent plus voir tout ça, et il faut bien que quelqu’un le leur raconte. Je raconte l’élevage depuis des années par conviction. Il faut donc maintenant que je trouve une structure prête à me donner une plus grande tribune et un petit salaire pour le faire par profession.

Je sais qu’il y a parmi mes lecteurs des gens qui ont les bottes dans ce monde agricole. Si vous connaissez une structure qui cherche une rédactrice, un journal prêt à ouvrir ses colonnes à quelques portraits, un lobby quelconque qui sait que les tableaux de chiffres ne suffisent pas et qu’il faut réinjecter de l’humain dans la communication, s’il-vous-plaît, contactez-moi, ou proposez leur de me contacter. Je ne mettrai pas moins de cœur à l’ouvrage dans l’écriture que je n’en ai mis sur le terrain et je ne veux pas avoir à abandonner un univers auquel j’estime devoir beaucoup pour une bête question d’argent. Je n’ai pas forcément besoin d’un cdi et d’un plein temps, mais j’ai vraiment besoin de me rendre utile là où ça a du sens.

Bien à vous.


Le bord du gouffre

C’est terrible de savoir que quelqu’un va craquer et d’être absolument impuissante à l’empêcher de quelque façon que ce soit. C’est ce que je vois tous les matins : mon patron ponctuel va craquer, c’est une évidence. C’est le cercle vicieux habituel : pour être plus rentable, il a fortement agrandi son troupeau. Pour pouvoir gérer ce grand troupeau, il a investi dans tout un tas de trucs et de machins. Loin d’alléger le boulot, il faut bosser plus pour rembourser les trucs et les machins. Mais le temps n’est pas extensible. Il est sans cesse en train de courir, il fait tout vite, n’a jamais le temps de poser quelques minutes pour boire un café, souffler ou papoter comme ça se fait dans les petits élevages. A la vitesse où il va avec le tracteur ou le Manitou, il va finir par avoir ou provoquer un accident. Mais même en galopant comme ça, il n’a quand même pas le temps. Alors il veut embaucher sur le long terme. Mais pour payer quelqu’un il faut faire entrer plus d’argent. Donc agrandir le troupeau. Mais s’il agrandit encore le troupeau, il faudra de nouveau investir dans des trucs et des machins.

Il est crevé. Il n’est pas vieux, mais il est tellement cerné, tellement usé que je suis incapable de deviner son âge.

C’est une personne très sympathique, pas le genre de patron à passer ses nerfs sur le salarié ni sur les vaches. Je l’entends pester contre lui-même et contre le temps qui file vite, trop vite. Il n’est pas du tout idiot, c’est juste qu’il a la tête dans le guidon, si bien qu’il n’a aucune possibilité de prendre un peu de recul. Alors il s’épuise, il s’use et de toute évidence, il court à en perdre haleine vers son point de rupture. Je le vois, mais je ne peux rien faire. Je peux juste faire mon boulot le mieux possible pour le soulager un chouïa, mais c’est loin d’être suffisant. Il est pris dans l’engrenage de ce monde où il faut être toujours plus gros, toujours plus rapide, jusqu’à ce que tout s’effondre. C’est comme ça dans les écoles, les hôpitaux, les élevages, les administrations, les boites privées : partout. Le monde court vers le burn-out généralisé.

Levez le pied, les gens. Vraiment. Ralentissez. Posez-vous un peu et prenez aussi le temps parfois de ne rien faire. Parce que ça n’est pas en craquant les uns après les autres qu’on maintiendra quoi que ce soit debout.


Au loup !

Bien évidemment, il est impossible de savoir combien il y avait de loups en France avant qu’on ne les extermine, puis qu’ils reviennent. Par contre, on sait qu’au cours du XIXe siècle, rien qu’en Picardie, on en a zigouillé environ 5000. Donc forcément, il y en avait au moins 5000 à cette époque sur une seule petite partie de la France. A la même époque, entre 1800 et 1900, la France passe de 27 à 38 millions d’habitants parce qu’on se reproduit aussi vite que les lapins et le loup ne nous mange malheureusement pas, ou pas assez. En fait, un historien – Marc Moriceau – a fouillé les archives et n’a trouvé que 1100 cas de prédations de l’humain par le loup entre la fin du XVIe siècle et 1918, et quelques morsures supplémentaires de loups enragés, mais depuis Pasteur, ça n’est plus vraiment un problème majeur. En un peu plus de deux siècles, le loup a mangé moins de gens qu’il n’y a de touristes qui se noient chaque année en France. En plus, le travail de M. Moriceau montre que le loup ne mangeait que les plus pauvres parmi les pauvres. Pas par goût, mais parce que les pauvres vivaient plus près des forêts et qu’ils n’étaient pas assez bien nourris pour avoir la force d’échapper aux loups. En fait, le loup était un problème social avant tout. (Toute ressemblance avec des faits métaphoriques actuels etc etc.)

Forcément, pour loger et nourrir cette humanité à la démographie incontrôlée, on a déforesté comme les brutes que nous sommes et fait quasiment disparaître tous les grands herbivores qui étaient les proies naturelles et préférées des loups.

Maintenant, nous sommes au XXIe siècle, on a exterminé tout ce qu’on ne pouvait pas domestiquer, on est 70 millions en France et on se sent en danger parce qu’il y a un peu plus de 500 loups sur tout le territoire donc on veut le ré-exterminer.

Et le plus marrant, c’est que l’humain pense qu’il est l’être le plus intelligent de la planète.


Un héritage dilapidé

En regardant un reportage sur la télé locale, hier, j’ai eu beaucoup de peine. Ça parlait de l’association Jeudi Dimanche, fondée par le père Jaouen. Tout le monde sait que je n’aime pas beaucoup les bondieuseries, mais le père Jaouen, c’était un Bonhomme, oui, avec une majuscule, comme on n’en fait plus et comme on n’en fait pas beaucoup chez les laïcs. Je pense sincèrement que certains engagements nécessitent de croire à plus grand que soi, sinon, ça n’est juste pas tenable, ou pas longtemps.

Michel Jaouen, jésuite, était aumônier des mineurs à la prison de Fresnes. Non content d’essayer de leur simplifier la sortie de prison, en bon Breton d’Ouessant qu’il était, il a décidé de les emmener en mer. Et quand il a constaté que les problèmes de toxicomanie allaient grandissant, outre de jeunes délinquants, il a embarqué en mer des personnes toxicomanes. Quoi de mieux qu’une Transatlantique pour se confronter à soi-même, apprendre à vivre avec l’autre et se dépasser de sorte à avoir une réussite sur laquelle s’appuyer pour sortir d’une spirale de l’échec ?
Il ne devait pas être facile, notre Bonhomme : il en faut du caractère pour faire des trucs pareil ! Et à lui tout seul, il a quand même aidé 15 000 personnes dans sa vie. 15 000 !
Il est mort il y a trois ans, à 96 ans, et j’ai été fort triste. Je ne l’ai jamais rencontré, mais connaissant son parcours, ayant moi-même bossé – mais pas toute une vie – avec des jeunes dits délinquants et des personnes toxicomanes, je ne pouvais que comprendre son engagement, et le respecter très fort. L’humain étant un tissu de contradiction, je bouffe trois curés tous les matins et le vieux Jaouen figure dans mon Panthéon personnel.

Seulement, d’après le reportage d’hier, maintenant, son association accompagne essentiellement des jeunes de bonnes familles qui ne savent pas ce qu’ils veulent faire dans la vie. Oh, je ne dis pas que c’est indigne, ni que ça ne sert à rien : tant mieux si ça existe. Mais ça n’a pas la même gueule, pas les mêmes tripes, et pardon du vocabulaire qui ne l’aurait pas choqué, pas les mêmes couilles.
Et surtout, maintenant, où peuvent encore aller les gamins vraiment paumés et les personnes toxicomanes ? Qui se soucie encore d’eux ?

Ce monde est plein de choix de facilité, et pas assez riche de pères Jaouen.


La démocratie fossoyeuse de l’écologie

La Chine devant faire face comme tout le monde à la pollution a pris la décision de reboiser le pays. Des mesures ont donc été prises afin de planter une forêt de 4500 kilomètres de long d’ici à 2050. 60 000 soldats sont mobilisés pour planter cette « Grande Muraille verte » au rythme de dix heures de travail par jour. Bien sûr, c’est une excellente nouvelle pour le climat et il est difficile de ne pas s’en réjouir. Mais ne nous voilons pas la face : ce qui est possible en Chine est tout simplement inenvisageable chez nous du fait de nos régimes politiques.

Ce que nous appelons démocratie est tout simplement incompatible avec les décisions à prendre face à l’urgence absolue de la crise écologique que nous nous prenons de pleine face. Pour commencer, aucune démocratie ne peut prendre et tenir des décisions sur trente ans. Même, rêvons un peu, si on élisait de vrais écologistes – je ne parle pas des pitres qui s’en sont attribués le nom – même, rêvons jusqu’au bout, si l’Europe aussi avait à sa tête des écologistes, les décisions prises sous leur mandature seraient retoquées à la mandature suivante, d’autant que les mesures nécessaires ne peuvent qu’être impopulaires, donc ceux qui les auraient prises ne seraient pas ré-élus. Nous l’avons vu avec la suspension des forts peu ambitieux Accords de Paris à l’élection de Trump, et ça n’est pas bien différent chez nous.

La crise est majeure, à part quelques allumés tout le monde le sait, et seuls des changements radicaux, brutaux, de nos modes de vie pourraient régler le problème. L’utilisation des énergies fossiles doit être réduite au strictement indispensable pour préparer une transition énergétique réelle. Concrètement, on ne devrait plus utiliser le charbon et le pétrole que pour construire ce qui les remplacerait. Il en va de même du lithium et autres terres rares. Et le seul moyen d’en arriver à ça, c’est d’interdire purement et simplement tout transport non indispensable – donc le tourisme, les week-ends à Marrakech et tout ce qui y ressemble – de limiter l’accès aux produits technologiques gourmands tant en énergie qu’en terres rares. Il faudrait aussi interdire les importations de produits non-indispensables – adieux gadgets divers et variés – et repenser entièrement l’agriculture pour, entre autres, la relocaliser. Le cas de l’agriculture est le plus évident : on ne transforme pas l’agriculture avec des politiques de la durée d’un mandat électoral. Il faut un plan sur vingt-cinq ans au minimum. Quand Poutine est arrivé au pouvoir, la Russie a commencé à moderniser son agriculture. Comme Poutine n’est pas un démocrate, le plan a été suivi jusqu’au bout, et le pays commence à en récolter les fruits, qui ne sont malheureusement pas écologiques pour un sou.

Pour nettoyer la planète, il faudrait des armées entières de nettoyeurs. Et pour monter ce genre d’armées, seule une politique irrespectueuse des libertés individuelles, telles que l’envoi de force de liquidateurs par les soviétiques, aurait une chance d’aboutir. Il en irait de même pour la dépollution de bien des sites. Et ça ne résoudrait encore que partiellement le problème : même si on interdit tout usage du plastique et autres polluants, on ne sait tout de même pas ce qu’on ferait de ceux qui traînent déjà partout.

Reprenons le cas du reboisement chinois. Il serait bien naïf de croire que ce reboisement se fait dans le respect des droits de chacun. Il est évident que pour en arriver à une forêt de 4500 km de longueur, des gens ont forcément été dépossédés de leurs terres et déplacés. Et si nos pays voulaient vraiment faire face à la crise écologique et climatique mondiale, il est tout aussi évident qu’il faudrait accepter de telles mesures radicales. Mais personne ne l’acceptera chez nous.

C’est un triste constat, mais c’est pourtant la réalité. Nous ne sauverons pas la planète en pissant sous la douche. L’urgence est telle qu’il faut tout revoir de fond en comble, qu’il faut le faire extrêmement vite et pendant plusieurs décennies. Et ça n’arrivera pas dans nos pays du fait même de la nature de nos gouvernances nationales ou transnationales (plus ou moins) démocratiques.

Nous vivons dans un pays où nombreux sont ceux qui hurlent à la dictature quand d’aucuns parlent d’interdire les vols en avion de courte distance. La réalité, c’est que seule une dictature écologiste extrêmement rigide pourrait avoir une chance de sauver cette planète. Et cette sorte là de dictature n’a absolument aucune chance d’advenir.