La Mort du Vazir-Moukhtar de Iouri Tynianov

La Mort du Vazir-Moukhtar, pour un amateur de littérature en général et de romans historiques en particulier, c’est un peu comme se retrouver enfermé dans la meilleure pâtisserie de la ville pour un gourmand invétéré : on s’approche de très près du bonheur.

Ce roman se base sur des faits historiques avérés. Nous sommes à la fin des années vingt du XIXe siècle. L’Iran et la Russie viennent de terminer une guerre, gagnée par la Russie. Et le Vazir-Moukhtar, c’est Alexandre Griboïedov, ambassadeur et dramaturge envoyé par la Russie pour récupérer non seulement le tribut dû par l’Iran, mais aussi pour ramener au pays tous les soldats qui ont fait défection pour s’installer en Perse. Et c’est parti pour sept cents pages denses de réflexions personnelles, de géopolitique, d’histoire, de religion, de littérature – on croise même Pouchkine dans les salons et théâtres – , de descriptions de vie quotidienne, y compris du servage, de regard sans concession sur les gradés de l’armée, de beaucoup de lâcheté pour bien peu de courage. On traverse la Russie à dos de cheval, puis on découvre l’Iran, où l’on prendra grand soin de démonter point par point les fantasmes sur les harems du Shah. On ira jusqu’à se retrouver face aux intégristes religieux de l’époque, qui n’ont pas beaucoup changés depuis.

Non seulement c’est littérairement absolument parfait, mais encore, on apprend énormément de choses sur l’histoire des deux pays concernés. Pour chaque chapitre lu, on se couche moins bête. On regarde ce monde à travers le regard de Griboïedov, l’homme dont on nous annonce le destin tragique dès le titre, poète désabusé et un rien cynique. La Mort du Vazir-Moukhtar est à ranger sur l’étagère réservée aux chef-d’œuvres, à lire et à relire.

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Abraham Hannibal, l’esclave qui devint noble

Abram Pétrovitch Gannibal dit Abraham Hannibal est sans doute né aux abords du lac Tchad à la fin du XVIIe siècle, mais comme il a été capturé pour être mis en esclavage, on n’en est pas très sûr.
Ce qu’on sait, par contre, c’est qu’il fut acheté pour le compte de Pierre le Grand. C’est qu’à l’époque, il était très à la mode d’avoir des enfants noirs dans les cours européennes. Mais le Tsar avait une autre idée : alors que tout le monde était d’accord pour penser que les noirs étaient des êtres inférieurs, Pierre le Grand s’était mis en tête de démontrer que l’acquis est supérieur à l’inné. Persuadé qu’avec la bonne éducation, n’importe qui peut s’élever dans la société, le Tsar devint le parrain de Abraham Hannibal et l’envoya en France pour étudier. Abraham Hannibal apprit plusieurs langues, montra de grandes dispositions pour les mathématiques et la géométrie, obtint le brevet d’ingénieur du roi et devint copain avec Voltaire et Montesquieu. Ses études terminées, il retourna en Russie où il devint le secrétaire personnel de Pierre le Grand et le superviseur des chantiers de forteresses militaires.

Quand Pierre le Grand mourut, il fut exilé en Sibérie, mais pas bien longtemps : l’impératrice Elizabeth 1e le fit rappeler à la cour, l’éleva au grade de major-général, en fit aussi le gouverneur de Tallinn (l’actuelle capitale de l’Estonie) et plutôt que de chipoter finit par carrément l’anoblir en lui donnant un domaine seigneurial de plusieurs centaines de serfs – ben oui, à l’époque, on évaluait la richesse d’un domaine seigneurial à son nombre de serfs.

Abraham Hannibal s’est marié deux fois : une première fois avec une Grecque qui donna naissance à un enfant beaucoup trop blanc pour être le sien, il reconnu quand même l’enfant mais se débarrassa de l’épouse infidèle, puis avec Christina Regina Siöberg, descendante de familles nobles scandinaves. De cette seconde épouse il eut dix enfants. Son fils aîné, Ivan, devint officier de marine – général en chef, le deuxième grade le plus élevé de Russie. Un autre de ses fils, Ossip, devint également militaire, mais est plus connu pour être le grand-père du grand poète et dramaturge Alexandre Pouchkine.

Car, oui, l’arrière grand-père de Pouchkine était bien l’ancien esclave Abraham Hannibal, et il est difficile de trouver meilleure preuve que Pierre le Grand avait bien raison quant à l’inné et à l’acquis.


Mes héros

Les peuples et les individus ont les héros qu’ils peuvent. Ou qu’ils méritent.
Mon Valhalla personnel, sans être surpeuplé, est tout de même bien rempli. C’est que, malgré tout, l’humanité a eu quelques figures intelligentes, courageuses et têtues. Certains de mes héros vivent encore, nul besoin d’être mort pour se joindre au grand banquet de ceux qui font que le monde est un peu moins laid, un peu plus intelligent.

Dans mon Valhalla personnel, Salman Rushdie disserte avec Théodore Monod qu’interrompt parfois Victor Hugo, Maria Raskova réconcilie Churchill avec la Russie, Vera Rubin n’en finit pas de faire des découvertes fondamentales sous les yeux ébahis de Copernic. Dans mon Valhalla personnel, il y a aussi quelques anonymes, comme Monsieur Marcel dont les soixante-dix ans sont loin derrière lui et qui remplit toujours à la main des remorques agricoles de bois qu’il a entièrement débité lui-même. Et il est parfaitement à l’aise au milieu des intellectuels, son bon-sens paysan leur remet bien souvent les pieds sur terre.

Dans mon Valhalla personnel, il y a des gens qui ont changé la face du monde ou de leur monde.
Les peuples et les individus ont les héros qu’ils peuvent. Ou qu’ils méritent. J’ai pour ma part le plus profond mépris pour ceux qui ont des héros dérisoires.


Vera Rubin : une femme dans la galaxie

Vera Rubin fait partie des gens qui ont révolutionné la science. Et même complètement transformé notre vision de l’univers. Rien que ça, et je n’exagère pas.

En effet, Vera Rubin a découvert que notre galaxie tournait sur elle-même. Avant elle, on pensait qu’une galaxie était relativement fixe. Mais à force de patience, d’observations et de calculs, elle a pu déterminer précisément la vitesse de rotation des étoiles. Et comme elle avait oublié d’être bête, elle s’est alors demandée pourquoi les étoiles n’étaient pas expulsées de la galaxie du fait même de cette rotation, comme ça aurait normalement dû se passer selon les lois de Newton. On lui doit donc aussi partiellement – d’autres avaient travaillé sur la question avant et ont continué après – la connaissance de l’existence d’un trou noir au centre de notre galaxie et de matière noire un peu partout. Quand je vous disais qu’elle a transformé notre vision de l’univers !

Veza Rubin était donc ce qu’on peut appeler une très grande dame de sciences.

Son père était un immigré juif Lituanien, lui-même fils de gantier. Sa mère était une immigrée juive de Moldavie, elle-même fille de tailleur. Pas grand-chose dans l’histoire familiale ne prédestinait cette dame à devenir l’une des plus grandes scientifiques de son époque. Au lycée, son professeur de science ne parlait qu’aux garçons. Il lui avait expliqué que les filles devaient, pour réussir, se tenir à l’écart des sciences. Il y a heureusement des femmes qui se fichent bien de ce qu’on leur dit. Nombreux ont été ceux qui ne l’ont pas prise au sérieux du fait qu’elle était une femme, bien sûr. Mais aucun vieux grincheux ne peut empêcher une femme intelligente de faire de bonnes observations et des calculs irréprochables. Elle a, entre autres, suivi les cours de Feymann. Elle s’est mariée à dix-neuf ans, et quand elle a obtenu son doctorat d’astronomie, à vingt-six ans, elle avait déjà deux enfants, et en a eu deux autres par la suite. Ses travaux étant largement reconnus par ses pairs, elle devint la première femme à avoir officiellement le droit d’utiliser le télescope de l’observatoire du Mont Palomar pour ses recherches. Jusqu’alors, l’accès en était interdit aux femmes. Parce qu’il n’y avait pas de toilettes pour dames. Non, ça n’est pas une blague. Devenue chercheuse, elle devait chaque jour quitter son travail à quinze heures pour s’occuper de ses enfants. De son propre aveu, elle a effectué presque toute sa carrière à temps partiel. J’ose à peine imaginer ce qu’auraient été les fruits d’une carrière à temps complet.

Pendant toute la fin de sa vie – elle est décédée à Noël, l’année dernière – elle a œuvré pour inciter les femmes à s’intéresser aux sciences. « À l’échelle de la planète, la moitié des neurones appartiennent aux femmes » disait-elle. Et le fait est que c’est toujours plus compliqué pour les premières. Vera Rubin a été la première femme dans un nombre délirant d’institutions. Elle n’a pas fait que découvrir des connaissances astronomiques fondamentales : elle a ouvert les portes pour toutes celles qui ont suivi et qui suivront encore.

Le plus grand hommage que nous puissions rendre à cette grande dame, c’est donc bien d’utiliser cette moitié des neurones humains pour apprendre.


La vie des insectes – Viktor Pelevine

Un moustique américain, guidé par deux comparses russes, vient prélever des échantillons de sang afin d’évaluer le potentiel de développement touristique de la Crimée pour ses compatriotes. Une mouche russe ne rêvant que de quitter son pays tente de le séduire. Des phalènes dissertent sur les bénéfices respectifs de la lumière et de l’obscurité. Un cafard creuse des galeries en accumulant le plus de biens possibles tout en essayant de ne pas croiser les milices et leurs exigences de pots-de-vin.

Ces insectes n’en sont pas vraiment. Mais ils ne sont pas non plus vraiment des humains. N’allez pas croire pour autant qu’ils sont des mutants : ils sont des prétextes, les biais que prend Viktor Pelevine, grand maître de l’absurde, pour nous parler de la société russe juste après la chute de l’URSS. Il décrit à merveille le réel par l’irréel sans jamais en tirer la moindre conclusion définitive, et c’est sans doute là que réside tout son génie. Il décrit par la métaphore et sans concession une société en pleine mutation, mais le lecteur devra se débrouiller tout seul s’il veut figer le constat dans un jugement moral. Il use avec tact de l’étrange pour porter un regard terriblement lucide sur le concret.

Viktor Pelevine n’est pas franchement un comique, il y a pourtant quelque chose de réjouissant sous sa plume. Loin des autofictions dont nous sommes abreuvés sous nos latitudes, il utilise la littérature pour une idée plus grande que son nombril : penser le monde et l’histoire en marche.


De la vindicte populaire aux désagréments gastriques

J’ai vomi.

Pardon d’aborder les choses si brutalement, mais c’est ainsi. Je sais bien qu’il ne faut pas faire ça, mais mon œil a glissé et j’ai lu les commentaires de mes compatriotes sous un article où l’avocat Dupond-Moretti explique qu’il reçoit des menaces visant ses enfants. J’ai déjà beaucoup de mal avec l’idée qu’on juge un type, quel qu’il fut, sur la base de fort peu de preuves et de beaucoup d’idées pourries. Parce que pourries ou pas, on le juge surtout pour des idées, et quand on met le doigt là-dedans, personne ne sait où s’arrêtera la limite entre ce qui est une idée pourrie et ce qui ne l’est pas. J’ai le grand malheur d’avoir une bonne mémoire, et je n’oublie pas qu’on a considéré un jour qu’être pour l’indépendance de l’Algérie était une idée pourrie. N’allez pas faire le raccourci oiseux que je ne fais pas moi-même : les militants de l’indépendance algérienne n’avaient rien de comparable d’avec les maboules à barbe. Si ce n’est qu’il y avait parmi eux des terroristes et d’autres personnes qui ne l’étaient pas mais qu’on a fini par faire un même grand sac de tous ces gens pour mieux le jeter à la Seine. A partir du moment où on juge des opinions, personne ne peut savoir où ça s’arrêtera. C’est le premier procès contemporain de ce genre, et il y a fort à parier que ça n’est pas le dernier. Nombre de journaux sont allés jusqu’à poser la question de savoir s’il fallait juger le frère Merah, sous-entendant sans doute qu’une exécution sommaire ferait bien l’affaire. Mais alors, ne me parlez plus d’état de droit. Et relisez la litanie de Niemöller, ça ne peut pas faire de mal.

Et puis, il y a tous ces commentaires, fautes comprises :

« On a le choix de ses clients après faut pas venir pleurer. »

« il là bien cherché . »

« il a voulu la médiatisation il l a si il l a voulait autrement y a toujours la nouvelle star qui passe sur M6 »

« il n’a pas de dignité pour défendre des gens pareils. »

Il y en a des pages entières du même tonneau. Je vous passe les plus grossiers. J’aime particulièrement celui-ci : « il est narcissique et défend que des criminels d’attentats il n’a qu’a faire comme les autres avocats défendre tout le monde ! » Il faut donc défendre tout le monde, sauf les criminels d’attentats. Sauf qu’en plus, non seulement M. Dupond-Moretti n’a pas défendu que des « criminels d’attentats », loin de là, mais on parle pour le cas qui nous occupe de quelqu’un qui n’a pas tué. Que ça plaise ou non à ces braves gens, Abdelkader Merah n’a pas pris une arme, ne l’a pas posé sur la tempe de quelqu’un et n’a pas appuyé sur la détente. Il n’a pas fabriqué de bombe. Il n’a pas roulé volontairement sur une foule avec un quelconque véhicule. Il n’a sans doute rien contre les actes, mais il ne les a pas commis.

Si l’on regarde son parcours, M. Dupond-Moretti défend surtout des coupables, en tout cas des personnes désignées telles avant même d’avoir été jugées. Et n’en déplaise à la vindicte populaire, il faut beaucoup plus de courage pour défendre des coupables que des innocents. Surtout quand on est seul face à une brochette d’avocats présents pour les innocents. Justement parce qu’on s’expose alors à la même vindicte que le coupable désigné.

Pourtant, c’est exactement ça, l’état de droit : celui d’être jugé équitablement en étant défendu quoi qu’on ait fait par un avocat. Que se passerait-il, si les avocats étaient réservés aux innocents ? Personne ne peut être certain qu’il ne se retrouvera jamais sur le banc des accusés. Un accident de la route est vite arrivé : on peut tuer un piéton sans l’avoir fait exprès, on n’en sera pas moins jugé pour homicide involontaire. Quand on connaît le nombre de femmes battues dans ce pays, on peut se demander combien de conjoints violents braillent contre cet avocat – et ne pas trop s’étonner dès lors qu’ils trouvent normal qu’on souhaite s’en prendre à ses enfants. Est-ce qu’un mari qui bat son épouse est moralement défendable ? S’il ne l’est pas, alors pourquoi bénéficieraient-ils des services d’un avocat ? Quand on regarde combien de personnes consomment des drogues illicites dans ce pays, il n’est pas mauvais de leur rappeler qu’ils pourraient bien avoir un jour besoin d’un avocat, et que cet avocat ne sera pas forcément un fervent défenseur de ces usages, mais qu’il les défendra quand même.

Le simple mot terrorisme fait perdre la raison à nombre de mes concitoyens. Il suffit de le prononcer pour qu’ils deviennent des animaux sans règles sociales, sans droit, sans tribunaux et sans avocats. Il ne leur reste alors que la parole dont ils usent pour mépriser, au mieux, appeler au meurtre, au pire, tout en se croyant par ailleurs meilleurs que des gens qui voudraient faire disparaître la Justice des hommes au profit d’une justice expéditive basée sur l’existence hypothétique d’un quelconque bondieu et de livres écrits il y a des siècles : une « justice » où il n’y a pas de défense possible pour les coupables.

C’est parce que je pense valoir un peu mieux qu’un terroriste qui s’en prend aux enfants, que je soutiens pleinement M. Dupond-Moretti d’avoir le courage de défendre ceux que certains ont jugé indéfendables sans en passer par un tribunal.


[EXCLUSIF] New York : Ce que l’on sait de la « Camionnette de la Mort »


Vie et destin – Vassili Grossman

Par où commencer pour vous résumer les 1200 pages très denses de ce roman qui en est à peine un ? Eh bien commençons par là : si c’est un roman, on est très vite happé par son réalisme cru, et on en comprend aisément la cause en découvrant la biographie de Vassili Grossman. Issu d’une famille bourgeoise juive, il était à la base ingénieur chimiste. Il a travaillé dans une mine, ignore comment il a pu être épargné par les premières purges soviétiques contrairement à d’autres membres de sa famille, il a dû se battre pour éviter le goulag à son épouse et quand la guerre a éclaté, il est devenu correspondant de guerre à Stalingrad.

Vie et destin relate la vie d’une famille Russe juive à travers la guerre, du siège de Stalingrad aux camps de concentration nazis, de l’Académie des Sciences soviétiques aux camps d’internement russes, de Moscou aux petites villes de province. Et on comprend tout de suite mieux le réalisme du récit. Il nous décrit le quotidien des habitants de Stalingrad assiégée, la famine, la peur instillée par le régime de Staline dans tout le pays et le poids d’une administration centrale toute puissante. Loin de se contenter de descriptions, les chapitres plus ou moins romanesques sont entrecoupés de réflexions profondes sur des sujets variés et, pour certains, intemporels. Jusqu’à la lecture de Grossman, je n’avais jamais vraiment compris pourquoi faire la différence entre racisme et antisémitisme. En quelques pages, il m’a fait comprendre l’évidence, que je vous laisserai découvrir car personne ne l’a jamais aussi bien expliqué que lui. En outre, ses propos sur la surveillance de masse du régime de Staline sont terriblement d’actualité. Ses réflexions sur le collectivisme devraient calmer plus d’un utopiste de notre époque. Et mettant en parallèle les réalités du nazisme et du communisme, il creuse la question des idéologies qui promettent des lendemains qui chantent, tranchant sans naïveté : elles ne peuvent mener qu’à des purges et des massacres.

Vassili Grossman a terminé la rédaction de Vie et destin en 1962. Le KGB lui est tombé dessus, son manuscrit a été saisi ainsi que les rouleaux encreurs de sa machine à écrire. Cette œuvre aurait pu disparaître à jamais. Heureusement pour nous, car c’est un document précieux, Andreï Sakharov en a fait sortir une copie du pays. Il sera publié à l’ouest au début des années 80, et en Russie seulement après la chute du mur.

Vie et destin m’apparaît comme un ouvrage qu’on doit lire. Il est indispensable, riche, dense. Mais je ne vais pas vous mentir : ça n’est pas une mince affaire que de s’y attaquer. Outre sa longueur, le nombre des personnages ne simplifie pas la lecture. Et ça n’est rien encore en comparaison du fond. Mais c’est ainsi : il faut souvent se donner un peu de peine pour accéder au meilleur. Entre Histoire, histoire des idées, philosophie, politique et sociologie, Vie et destin est désormais rangé dans ma bibliothèque sur l’étagère des indispensables chefs d’œuvre, de ces livres qui appartiennent ou devraient appartenir au patrimoine mondial de l’humanité.

Une petite note, pour conclure, au sujet du Livre de poche qui publie cet ouvrage : quand on est responsable de la publication d’une telle œuvre, il est absolument honteux d’y laisser traîner autant de fautes. C’est inqualifiable de maltraiter ainsi un chef d’œuvre. Je ne les ai pas comptées, mais j’ai maudit au moins vingt fois cet éditeur pour son travail lamentable. Si vous l’achetez, sachez qu’il est aussi publié par Pocket : peut-être, mais je n’ai pas vérifié, ont-ils fait un travail plus respectueux à ce niveau que le Livre de poche.


Nous savons.

Je suis d’une génération qui, découvrant les images des camps de concentration de l’époque où nos grands-parents étaient jeunes, se demandait en vrac comment l’humanité avait pu en arriver là, comment des gens avaient pu y participer, comment d’autres avaient pu fermer les yeux devant pareil massacre.

On se jurait tous à nous-mêmes que nous, nous aurions fait autrement, nous n’aurions jamais laissé se produire pareille ignominie : face à l’innommable, nous serions vent debout, nous lutterions et nous remuerions ciel et terre pour sauver ces gens, quels qu’ils puissent être, de l’horreur absolue.

Nous primes plus tard le tournant du XXIe siècle, laissant le précédent devenir un peu flou. Il ne nous restait, et encore pas à tous, qu’une colère vague, une indignation du clavier et un engagement nonchalant. Nous n’avons pas vraiment oublié, mais tout cela était loin. Et puis, ils sont loin, aussi, ces bambins émaciés. Ils ne sont pas comme nous. Et puis nous ne pouvons pas. Des frigos à remplir, des crédits à payer et puis le beurre qui manque, le prix du dernier smartphone, et le temps passé devant cette abondance de choix dans le moindre rayon de supermarché, et puis sur la télé, le film va commencer.

Moins d’un siècle après l’horreur, nous sommes devenus bien pires que nos grands-parents, qui eux, pour la plupart, ne savaient vraiment pas. Nous, nous savons que cet enfant a été photographié en Syrie, près de Damas, le 21 octobre de cette année.


Chasseurs et gros pétards

Je feuilletais négligemment le dernier numéro du Chasseur Français, celui de novembre 2017 – oui, je lis le Chasseur Français, et alors ? Il y a bien des gens qui lisent Closer ou Gala, magazines qui ne comportent aucune sorte d’informations, alors que le Chasseur Français a des articles vachement intéressants pour n’importe quel habitant des campagnes, et de toute façon, je fais ce que je veux. Je feuilletais, disais-je donc avant de m’interrompre, le Chasseur Français, quand soudain, je découvris trois pages de publireportage qui me firent tomber de ma chaise.

En haut à droite, il y a une grosse feuille de cannabis. Et sur trois pages, on nous fait l’éloge des vertus de la plante interdite en matière de santé. Des problèmes articulaires à la hernie discale en passant par les angoisses et l’asthme, le communiqué reprend quelques bases de la recherche bien réelle sur les effets bénéfiques du cannabis médicinal. Et en bas de la dernière page, il y a un bon de commande pour des gélules de Cannaphytol©, cannabis sativa.

J’ai commencé par me dire qu’on m’avait envoyé un numéro du Chasseur Français destiné à un autre pays avant de réaliser que ça n’avait pas de sens. Puis, je suis allée vérifier de quoi il retournait avant de découvrir quelque chose de pas très surprenant : le Cannaphytol© est effectivement légal en France car il contient moins de 0,2 % de substance active. Et pour cause : les capsules sont faites à base de graines et non de fleurs. Elles ne servent donc à rien d’autre que de placebo, mais au fond, là n’est pas l’important.

L’important, c’est que le Chasseur Français est essentiellement destiné à une population rurale et plutôt âgée si j’en crois les petites annonces de rencontres des dernières pages : aucun des postulants à l’amour par correspondance n’a moins de 65 ans. Le Chasseur Français n’est pas exactement un magazine de hippies, pas même de hipsters. C’est même un magazine très conservateur quand il traite de sujets de société. Connaissant bien les chasseurs de mon village, je peux affirmer que s’ils se planquent au fond des bois, ça n’est pas pour fumer des gros pétards. Et pourtant, dans le magazine qui leur est dédié, on leur propose du pseudo-cannabis thérapeutique, et ça ne choque personne. Pour le dire autrement : l’idée d’utiliser du cannabis pour lutter contre la douleur est tellement passée dans les mœurs que même les chasseurs ruraux, âgés et conservateurs peuvent trouver ça tout ce qu’il y a de plus normal.

Et pourtant, les politiciens, eux, refusent d’avancer sur le sujet. Les Français, même les plus conservateurs, sont tout à fait prêts à voir du cannabis en pharmacie, mais les politiciens, même quand ils se disent tournés vers l’avenir, sont coincés dans la loi de prohibition totale de 1970. Et le pire, c’est que cette interdiction stupide laisse la porte ouverte à la vente de placebos inutiles.