Hamon : maintenant, c’est à nous de jouer

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Dans le chaos du monde, il y a parfois des conjonctions d’événements vachement bien organisées. Par exemple, dans la semaine, mon patron s’est pointé à la maison les bras tout chargés de cadeaux – salaud de patron, salaud d’agriculteur – dont une bouteille de champagne. Quand il apprendra que j’en ai fait sauter le bouchon pour fêter le premier pas vers le revenu de base et la transition écologique, il va faire une drôle de tête, même s’il connaît déjà mon opinion sur le sujet. Je n’ai pas fini d’essayer de le convaincre qu’il fait partie des premiers pour qui ça sera profitable. Et convaincre, il va falloir le faire.

Soyons clairs : Hamon n’est pas tant passé avec les voix du PS qu’avec les vôtres et la mienne. Ça dépasse tant les partis que les gens du dedans des médias et les sondeurs, mais vous savez que c’est le cas. Je doute qu’il y ait parmi vous beaucoup de proches du PS. Pour ma part, j’avais voté blanc au second tour en 2012, me refusant à voter pour Hollande qui n’avait pas plus de projet que ses prédécesseurs. Voilà plusieurs décennies que personne n’a proposé un projet politique et encore moins un projet de société. Et c’est pour ça qu’hier plus d’un million de personnes sont allées voter. C’est une bonne nouvelle, mais ça ne suffira pas. Pour aller plus loin, nous allons devoir nous relever les manches – et par là même prouver à tout un chacun que le revenu de base n’est pas un truc de fainéants. Hamon ne peut pas compter sur le PS pour l’y aider. Nous avons contre nous, contre ce qui nous apparaît comme le meilleur projet pour notre avenir, celui de vos enfants et celui de la planète, toutes les forces de régression que compte ce pays : les médias et leurs brochettes de journalistes et d’experts auto-estampillés, d’intellectuels autorisés et de chroniqueurs abscons, les partis politiques, des conservateurs aux proto-fascistes en passant par les hurleurs pour un retour au temps de nos grands-parents et celui qui confond plan marketing et projet politique, les syndicats pour qui le travail choisi est la mort de leur fonds de commerce et les résignés. Ceux-là, nous ne les convaincrons pas : un tel projet les obligerait à se remettre en cause et ils ne le feront pas. Mais il reste un potentiel de voix énorme qu’il va falloir aller chercher : les abstentionnistes. Et nous allons y aller. Nous n’avons pas le loisir d’attendre que seul Hamon et ses équipes le fassent. Quand je dis que nous devons aller les chercher, je parle bien de vous et de moi. Ce travail, immense, nous revient si nous voulons avoir une chance de sortir de la résignation à la sacro-sainte croissance, à la « valeur travail » qui n’en est pas une et à la destruction de la planète. Nous irons les chercher un par un un, ce qu’un parti politique ne peut pas faire. Toi si. Moi aussi. Il nous faut devenir des lobbyistes. Non, ça n’est pas un gros mot. Nous allons bosser notre sujet, répondre à toutes les questions, balayer les non-arguments non d’un revers de la main mais avec de vrais arguments construits, réfléchis, étayés, solides. Nous allons écrire et parler. Nous serons vigilants à ne pas devenir aussi chiants que ceux qu’on voit partout dans la télévision. Nous le ferons intelligemment, par petites touches, avec douceur, pondération et intelligence, mais nous allons le faire.

Nous savons que nous n’obtiendrons pas tout ce que nous voulons, et nous savons qu’avancer un petit peu sera toujours mieux que de ne pas avancer du tout voire de reculer. Nous sommes des gens raisonnables. Nous sommes surtout des gens intelligents. Je le sais car je sais qui vous êtes parmi ceux qui, autour de moi, se sont déjà remués pour aller en ce sens. Vous êtes cultivés, vous avez voyagé, vous parlez plusieurs langues, vous faites déjà de belles choses. Convaincre est à votre portée, n’en doutez pas une seconde.

Nous sommes déjà plus d’un million. En 2012, Hollande a été élu avec 18 millions de voix. Chacun d’entre-nous doit donc convaincre dix-huit personnes, et il nous reste 83 jours pour le faire. Ça n’a absolument rien d’impossible, surtout dans un contexte si chaotique que rien n’est joué. N’oubliez pas que la sécurité sociale, la réduction du temps de travail et les congés payés ont été en leur temps présentés comme des utopies inatteignables. Demandez à votre mère, à votre grand-mère de vous aider à obtenir ce qu’elles n’ont pas eu. Utilisez les réseaux sociaux avec l’intelligence que les gens plein de haine n’ont pas. Squattez les comptoirs. Parlez, écrivez, partagez. On peut le faire, mais pas en attendant que ça se fasse tout seul.

Nous ne le ferons pas que pour nous mais pour l’Europe entière. Face à l’axe Trump/Poutine, il nous faut une troisième voix : c’est une question de survie. Je vous en conjure : portez cette troisième voix aussi fort et aussi loin que possible.


Apocalypse 2017

479438-brugelJe regardai, quand l’agneau ouvrit un des sept sceaux, et j’entendis l’un des quatre êtres vivants qui disait comme d’une voix de tonnerre : « Je construirai des murs ! » Une couronne lui fut donnée, et il partit en vainqueur et pour vaincre. Quand il ouvrit le second sceau, j’entendis le second être vivant qui disait : « Ha ! Ha! Ha! Un noir qui se noie ! Paye ta photo ! » et il ôta la paix du monde afin que les hommes s’égorgeassent les uns les autres. Quand il ouvrit le troisième sceau, j’entendis le troisième être vivant qui disait : « Oh mon Dieu ! On va tuer des petits chats, c’est trop horrible ! Vite ! Signons une pétition ! Comment ça, il y a une famine dans ce pays ? Mais on s’en fout ! Regardez ces pauvres petits chats ! » Une mesure de blé pour un denier, et trois mesures d’orge pour un denier ; mais ne fais point de mal à l’huile et au vin. Quand il ouvrit le quatrième sceau, j’entendis la voix du quatrième être vivant qui disait : « Kim Jung Un ! Ne joue pas avec ce bouton ! » Le pouvoir lui fut donné sur le quart de la terre, pour faire périr les hommes. Quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l’autel les âmes des chimères mi-homme mi-cochon. Ils crièrent d’une voix forte, en disant : « Ne nous mangez pas ! Ne nous mangez pas » mais la famine régnait alors partout et ils furent mangés. Je regardai, quand il ouvrit le sixième sceau le Grand Monarque de l’Est déchaîna sa fureur dans les cieux et les étoiles du ciel semblèrent tomber sur la terre. Le ciel se retira comme un livre qu’on roule ; et toutes les montagnes et les îles furent remuées de leurs places. Les rois de la terre, les grands, les chefs militaires, les riches, les puissants, tous les esclaves et les hommes libres, se cachèrent dans les cavernes et dans les rochers des montagnes. Et ils disaient aux montagnes et aux rochers : « Ben merdalors ! On n’avait rien vu venir et maintenant on est mort ! »
Quand il ouvrit le septième sceau, il y eut dans le ciel un silence d’environ l’éternité.


Alexandre Nevski de Eisenstein

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Avant de parler du film lui-même, je vais commencer par une parenthèse. Je sais bien qu’on met habituellement les parenthèses plus loin dans le corps de texte, mais chacun fait bien ce qu’il veut.
La première fois que j’ai vu un bout de Alexandre Nevski, ça n’était pas du tout dans un ciné-club, mais dans la salle de télévision d’un asile de nuit pour humains fracassés, véritable Babel plus ou moins chaotique. Habituellement, cette salle de télévision était surtout utilisée pour regarder des matchs de foot, mais ce soir-là, Arte – si j’ai bonne mémoire – diffusait ce film, et tous les usagers russophones de la structure – et il y en avait ! – étaient non pas vautrés comme à l’accoutumée devant l’écran, mais concentrés sur ce qu’ils regardaient. En découlait un calme suspect en ces lieux. J’y pénétrais donc afin de vérifier que personne n’ait l’idée saugrenue de s’injecter là ou de planter une fourchette en plastique dans l’œil de son voisin, mais tout le monde était très calme, et un usager me tira par la manche pour m’obliger à m’asseoir et à regarder au moins un morceau de cette institution de la culture russe avec eux. Bien sûr, je n’ai pas pu tout regarder, mais pendant un bon quart d’heure, les usagers qui parlaient assez de français pour ça m’ont délivré un véritable cours d’histoire du cinéma russe et un magnifique décryptage des symboliques utilisées dans ce film. C’était passionnant en soi, et c’était aussi le dernier endroit où je me serais attendue à pareille œuvre didactique, preuve qu’on peut apprendre des choses en tous lieux et avec toutes sortes de gens.
Sur ce, revenons à Alexandre Nevski.

Eisenstein n’atteint pas là le génie dont il a fait preuve avec le Cuirassé Potemkine, certes. La propagande soviétique prend ici tout son sens. Dès les premières minutes, on nous explique bien que quiconque tentera de s’en prendre à la Russie finira découpé en rondelles : le message est clair et réitéré tout au long du film, ce qui en fait un document historique intéressant. C’est que nous sommes en 1938. Tout le monde a alors bien compris que la guerre totale est aux portes de chacun (à part les élus français, mais c’est une autre histoire), et Staline veut un message clair que Eisenstein réalise non sans talent. Car ce film est techniquement terriblement innovant. Eisenstein est l’inventeur de l’épopée cinématographique, du film à très grand spectacle. Les scènes de combat sont tournées avec des techniques que personne ne connaissait à l’époque et qu’on utilise encore de nos jours : elles ne sont pas filmées de loin, mais au cœur même de la bataille. Ça n’a l’air de rien, vu d’aujourd’hui, mais en 1938, c’est une véritable révolution. Quand en plus tout le film est porté par la musique de Prokofiev, on ne s’étonnera pas qu’il fut quelque peu plagié plus tard par les créateurs de … Conan le Barbare ! Oui, je sais, ça fait un choc, et pourtant, c’est vrai et vérifiable. On comprend devant ce grand spectacle aux centaines de figurants et aux effets spéciaux innovants (et encore crédibles aujourd’hui) que Alexandre Nevski marqua son époque, et pas seulement en Russie.

Au-delà, les occidentaux seront – encore aujourd’hui – très étonnés par certaines images. On n’imagine pas un film américain tout public où on montrerait l’armée des méchants jetant des enfants et des nouveaux-nés dans les flammes face à la caméra : ça ne se fait pas. Pour les Russes, ça ne pose pas de problème particulier. Vous ne verrez pas une goutte de sang, mais vous verrez vraiment un méchant lancer des bébés sur un bûcher. C’est à ce genre de « détails » qu’on comprend mieux les différences de cultures : les Russes aiment la tragédie et n’hésite nullement à la mettre en scène sans filtre ni gant. On découvrira aussi que les méchants n’ont pas de visage. L’armée ennemie, toute vêtue de blanc, est casquée de bout en bout du film. C’est bien simple, les guerriers d’en face ressemblent tant à des robots qu’il n’est pas illégitime de se demander si les stormtroopers de Lucas n’auraient pas une sorte de parenté avec ces guerriers casqués.
Oh, je vois bien que vous pensez que j’exagère ! Mais je vous suggère de (re)voir Alexandre Nevski, je suis certaine que vous ne trouverez pas ça si exagéré que ça.


Onibaba de Kaneto Shindō

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Voilà un excellent film que vous ne regarderez pas en famille. Évidemment, vous êtes parfaitement libre de faire comme vous le souhaitez, néanmoins, outre la présence quasi-permanente de tétons à l’écran, je suis certaine que vous ne voulez pas expliquer à vos enfants pourquoi la vieille dame à tête de sorcière se masse les seins en se frottant à un arbre mort.

Maintenant que j’ai votre attention, voyons le reste.

Et commençons par ce qui me tient toujours à cœur au cinéma : la photographie. Dans Onibaba, elle est superbe. Vous pouvez mettre le film en pause absolument n’importe où et vous aurez une magnifique photo à l’écran. Je crois que je n’avais pas vu
une photographie aussi bien pensée et réalisée de bout en bout depuis le Barry Lyndon de Kubrick : c’est dire !

Bien sûr, ça ne suffit pas à faire un film. Mais rassurez-vous, tout le reste se tient autant. L’ouverture se fait sur une salve de taiko qui vous attrape tout de suite par les tripes.
– Si vous ne connaissez pas les tambours japonais, je vous invite à aller en écouter : ces machins-là vous réveillent l’instinct guerrier ; deux minutes d’écoute et vous voilà debout sur le canapé brandissant un katana, prêt à en découdre. C’est redoutable. –

Le reste de la musique est à la fois discret et terriblement efficace. Et pas très binaire : c’est japonais.

Enfin, il y a l’histoire elle-même. En temps de guerre, deux femmes tuent des soldats pour mieux les dépouiller. Voilà pour la base, je n’aime pas révéler les intrigues, mais sachez qu’on parle ici de la force du désir, de la peur, de la superstition, de la manipulation et tout cela s’entremêle.
S’il vous est inconfortable de regarder des films japonais sous-titrés, sachez que celui-ci est fort peu bavard : vous n’aurez pas grand-chose à lire et c’est très bien comme ça.
Une bien chouette découverte que je vous recommande chaleureusement.


Le Prince, la lune et les fornicateurs de Florent Kieffer

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On a plus ou moins de plaisir à découvrir et à faire découvrir un livre. Concernant ce petit ouvrage, on a très envie de le faire lire à tout le monde. Non qu’il s’agisse d’un chef d’œuvre : je parlerai plutôt de friandise.

Le Prince, la lune et les fornicateurs n’est pas vraiment un roman, mais plutôt un conte moderne. Il était une fois, dans un temps lointain, un royaume où tout le temps libre est utilisé pour se laisser aller à la fornication, au grand désespoir de l’Intendant qui décide de trouver tous les moyens possibles de lutter contre cette activité improductive en combattant l’existence même de l’érection. Avec pareil sujet, il eut été aisé de sombrer dans la vulgarité, dans l’érotisme à deux sous ou dans les lieux communs insupportables : Florent Kieffer évite pourtant tous ces écueils pour nous offrir au contraire un récit plein de finesse et d’humour.

Évidemment, ça n’est pas un conte pour enfants : destinés à celles et ceux qui ont au moins une vague idée de ce qu’est le désir sexuel, l’histoire n’aurait aucun intérêt pour des petits. Mais de par sa forme, et malgré le sujet traité, il s’adresse tout de même à la part d’enfant qui sommeille dans chaque adulte. C’est frais et réjouissant. C’est très facile à lire, si bien qu’il est accessible même aux lecteurs débutants, sans ennuyer les lecteurs confirmés : une vraie gageure pour un auteur !

Comme beaucoup de contes, il délivre une sorte de morale, mais une morale qui explose les cadres rigides que l’humanité n’a eu de cesse de dresser autour des questions de sexualité. On ne regrettera que le rôle secondaire réservé aux femmes dans ce récit, néanmoins, on rit assez pour pardonner.

Vous êtes encore là ? Mais enfin ? Vous devriez déjà être en train de découvrir les premières pages !


Alep ou la supplique aux gens heureux qui s’ignorent

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On voit les gens mourir sous les bombes ou se noyer en Méditerranée. On voit les gens dans des camps de réfugiés, ou tentant de les rejoindre. On voit les hôpitaux bombardés, les gosses émaciés, les femmes violées comme habituel outil de terreur. On voit tout ça, dans l’impuissance.
Pendant ce temps-là, on mange à notre faim, on ne risque pas de prendre une bombe sur la tronche en allant à l’hôpital, on sait où se trouvent nos familles. Les gosses vont à l’école. Notre train-train quotidien suit son cours. Mais c’est ici que les gens se disent déprimés, au bout du rouleau, désespérés.

Je n’ai pas le droit d’être déprimée, et encore moins désespérée. Je n’ai pas le droit parce que pour moi, tout va pour le mieux. Je suis en sécurité. Je suis une privilégiée. Je n’ai pas le droit parce que chouiner n’aidera pas les habitants d’Alep. Je n’ai pas le droit d’ajouter un malheur futile – ou de bon aloi – aux malheurs du monde.

Ce drôle de monde a largement sa dose quotidienne de larmes et de cris. Et dans ce drôle de monde, j’estime qu’il est de mon devoir de jouir de cette vie si confortable que je ne dois qu’au fait d’être née du bon côté des frontières.

Vous connaissez l’adage de Prévert sur le devoir d’être heureux. Il n’a jamais été aussi indispensable de l’appliquer.

Alors pardonnez-moi de ne pas pleurer. Pardonnez-moi de ne pas crier. Aujourd’hui plus encore qu’hier, je chercherai à rire, à m’amuser, à jouir des petits bonheurs simples qui me sont offerts. Non par indifférence, mais au contraire, par sens des responsabilités. Parce qu’une petite fille coincée dans les décombres à Alep ne pourrait pas comprendre que je procède autrement. Parce que si on pouvait échanger nos places, elle serait heureuse.

Notre tour viendra de pleurer nos pertes. Pour l’instant, nous sommes vivants. Alors savourons nos vies, au nom de la vie elle-même.


Tu n’es pas une boite de petits pois

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Hier, j’ai vu, dans un quelconque talk-show politique, une carte de l’Europe avec les pays coloriés en fonction de la couleur politique de leur gouvernement. C’est ainsi que la Grèce s’est retrouvée couleur extrême-gauche. Oh, c’est certes la couleur que M. Tsipras s’est autocollé sur le front pour être élu, mais qui pourrait sérieusement démontrer et soutenir que la politique menée en Grèce est d’extrême-gauche ? L’exemple de la Grèce était particulièrement frappant, mais à bien y regarder, il y avait beaucoup à redire sur la couleur choisie pour chaque pays européen.

Ça n’a aucun sens, mais il faut absolument coller une étiquette sur chaque pays, sur chaque parti politique et par extension, chaque individu se sent obligé de s’infliger lui aussi une étiquette issue d’un vieux stock d’une époque révolue. Et chacun se baladant avec son « de droite » ou son « de gauche » sur le front participe volontairement à s’asseoir au rayon ou sur la tête de gondole qui lui est réservé sans trop chercher à vérifier si c’est bien sa place.

Je ne suis pas une boite de petits pois. On ne peut m’obliger à faire figurer sur mon front la mention « contient : petits pois, eau, sel, sucre », car le XXe siècle est terminé depuis plus de quinze ans, parce que le monde a changé, très vite, très fort, parce qu’il change encore et que vivant pleinement dans mon époque, je recalibre en permanence mon positionnement en fonction de ces évolutions. Contrairement aux boites de petits pois qui contiennent invariablement « petits pois, eau, sel, sucre », je peux opter, en fonction de ce qui existe ailleurs, de ce qui a été essayé ici ou là, de ce qui a fonctionné, de ce qui a échoué, des conflits, des trêves, de mes espoirs, de mes affinités, pour un peu plus de libéralisme sociétal, ou un peu plus d’ouverture à tel pays en pleine restructuration politique, ou un peu plus de protection des plus faibles ou pour n’importe quels éléments qui semblent pouvoir convenir à la situation présente et non pour un quelconque fantasme plus ou moins régressif.

Contrairement à une boite de petits pois, j’ai un cerveau, une éthique, une possibilité de changer et une capacité d’apprentissage d’autant plus illimitée que l’ensemble des connaissances du monde est à portée de clic. Tout cela fait de moi, comme de n’importe qui au moins en théorie, un être adaptatif qui peut déambuler dans les rayons et faire son choix plutôt que de s’asseoir en tête de gondole et d’y rester pour faire plaisir aux sondeurs.

La Grèce n’a pas un gouvernement d’extrême-gauche. On peut colorier les cartes en rouge sang si on veut, ça n’y changera rien. Je ne suis pas de droite, je ne suis pas de gauche, et on peut me répéter que je dois me coller l’une de ces étiquettes sur la tronche, ça n’y changera rien. Les vieilles grilles de lecture tombent en lambeaux, et aucune autre ne pourra apparaître tant qu’il y aura des gens pour accepter de continuer à les utiliser, quand bien même ils ne s’y reconnaissent plus.

Il me semble pourtant que nombre de mes contemporains ne savent tout simplement plus qui ils sont, où ils se positionnent dans le village-monde, si bien qu’ils choisissent l’auto-étiquetage indélébile. Peut-être pensent-ils qu’être une boite de petits pois est plus facile à vivre que de composer avec le doute et la nécessite d’apprentissages permanents. Mais dans ce cas, ils n’ont pas besoin de politiciens, ni de théoriciens, ni de sondeurs, ni d’élections. Non. S’ils préfèrent être des boites de petits pois plutôt que des être pensants, alors ce qu’il leur faut, c’est une psychanalyse.


Madame Tsching, la terreur des mers de Chine

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On ne sait pas grand-chose de l’enfance de Madame Tsching. On est seulement certain qu’elle est née en Chine vers 1775. On en sait plus sur la suite.

En 1801, Madame Tsching était encore une jeune prostituée, très connue pour son sens des affaires et de la diplomatie sur l’oreiller, quand le bateau sur lequel elle voyageait fut attaqué par des pirates, les hommes de Cheng I. Ce dernier était un pirate très réputé, un rebelle prompt à se mêler de politique. Il était, de notoriété publique, fou amoureux d’un jeune pêcheur, mais tout cela était trop compliqué pour l’époque, si bien que Cheng I épousa Madame Tsching. Ainsi, Cheng I profitait des confidences recueillies dans le bordel de Madame Tsching, et Madame Tshing obtint un contrat très clair qui lui octroyait la moitié des biens de son époux. Les jeunes mariés adoptèrent un jeune garçon capturé lors d’un raid : Zhang Pao Tsai.

Cheng I mourut six ans plus tard, et Madame Tsching, à grand renfort de manipulations politiques, prit la tête de la flotte de son défunt mari : une flotte de quatre cents navires et leurs soixante-dix mille hommes. Afin de s’en assurer tout le contrôle, elle épousa Zhang Pao Tsai, son fils adoptif, qu’elle avait déjà promu au rang de lieutenant.

Madame Tsching étant une femme d’affaire hors pair, elle savait qu’il fallait structurer sa flotte et lui donner un cadre. C’est ainsi qu’elle édicta une sorte de Code civil et pénal interne à sa flotte. On en connaît l’essentiel, et surtout, on sait que ce Code était strictement appliqué. Les ordres sont donnés exclusivement par les dirigeants de la flotte, c’est à dire par Madame Tsching et son fils adoptif de mari. Désobéir est une offense capitale menant à la peine capitale. Piller un village qui soutient la flotte est passible de mort. Celui qui vole dans le butin est abattu. Celui qui viole les prisonnières est condamné à mort. Si un pirate a des relations sexuelles avec une prisonnière, même consentante, il est décapité et la prisonnière est jetée à la mer, des poids accrochés aux pieds. Si un pirate déserte et qu’il est repris, on lui coupe une oreille et on la cloue là où tout le monde peut la voir.

Madame Tsching mène donc ses hommes aux pillages, et entre sa flotte gigantesque et son équipage qui marche à la baguette, c’est un franc succès. Tout y passe : les navires marchands, les villages côtiers et un peu de trafic de prostituées pour arrondir les fins de mois. A l’occasion, les bateaux remontent les rivières pour aller piller un peu plus loin.

Évidemment, le gouvernement local apprécie très moyennement les activités lucratives de Madame Tsching, et il envoie toute sa flotte à sa rencontre. C’est un carnage. Non seulement beaucoup des hommes envoyés à l’assaut de Madame Tsching sont zigouillés, mais en plus la flotte pirate se renforce avec les navires ainsi capturés. Pour se défendre, le gouvernement n’a plus sous la main que les bateaux de pêche qu’il confisque.

C’est grâce à un accord entre ce gouvernement et le second pirate le plus puissant de la mer de Chine que la vie de pirate de Madame Tsching prendra fin. En échange d’une amnistie pour ses hommes et lui, il lance ses navires sur ceux de Madame Tsching et, non sans mal, finit par remporter la bataille.

Madame Tsching elle-même y survivra, et elle vivra encore trente ans des revenus confortables générés par un réseau de bordels et de cercles de jeux.


Le saviez-tu ? L’agriculture en temps de guerre

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Avant la deuxième guerre mondiale, le Royaume Uni importait les deux tiers de la nourriture dont il avait besoin. Seulement voilà : dès le début des hostilités, les allemands eurent tôt fait de bloquer les importations en coulant les navires de ravitaillement à grand renfort de sous-marins et de mines submersibles. Et des sous-marins, ils en avaient beaucoup. Très vite, les britanniques se sont retrouvés ce qu’on peut communément nommer dans la merde : le risque de famine était réel et avec lui celui de perdre la guerre. Leur territoire insulaire n’offrait guère d’alternative à l’approvisionnement par les mers. Bref, c’était mal barré.

Mais que voulez-vous ? L’anglais est flegmatique, et à l’inconstructive panique il a préféré l’organisation au carré. Les paysans ont remonté leurs manches et défriché les mauvaises terres, et le gouvernement d’alors, sans ménagement aucun mais avec ce qui s’avéra d’une rare efficacité, organisa la politique agricole. Les évacués des bombardements, des groupes de femmes se lançant dans l’effort de guerre et les objecteurs de conscience fournirent la main d’œuvre contre la vie sauve, un toit et la bouffe. On se débarrassa de presque tous les troupeaux, ne conservant que les vaches laitières et les « Pig Clubs » – on pouvait engraisser un cochon, mais seulement en s’y mettant à plusieurs -, de façon à conserver les terres pour le plus essentiel : les céréales pour le pain et le lin pour les parachutes.

Les engrais étaient rares, et le Royaume Uni doit beaucoup au fumier de vaches. Le lait ne les sauva pas moins. Le rationnement était intense, mais les anglais ne sont pas morts de faim. Le pain n’a jamais été rationné, même pas à la fin de la guerre, alors qu’au même moment, les allemands « mangeaient » du « pain » confectionné à partir d’ensilage d’herbe et de sciure. Oui, vous avez bien lu.

Le Royaume-Uni (et donc nous avec) n’aurait pas gagné la guerre sans ses Spitfires et ses soldats. Mais il l’aurait indubitablement perdue sans ses paysans.

( Un autre jour, je vous conterai comment le même gouvernement fit le choix improbable de rémunérer les artistes pour qu’ils participent eux aussi au même effort de guerre.)


Crime d’honneur de Elif Shafak

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À peine ai-je ouvert ce livre que je me suis dit : « ouille ». Et ce avant même de lire le premier mot du roman. C’est que j’ai regardé l’ours dans lequel figurait la mention : « Titre orginal : Honour ». Et quand un traducteur pervertit à ce point le titre d’un ouvrage, on peut s’attendre au pire pour la suite. En tout cas, on n’est pas dans de bonnes dispositions pour lui faire confiance. Et il se trouve que les qualités littéraires sont très inégalement réparties au fil du récit, et pas seulement parce qu’il est fait par plusieurs narrateurs.

On peut décider de passer outre le simple style, mais alors il faut une histoire palpitante. Hélas ! Malgré un sujet qui aurait pu être un parfait support pour relater la place des femmes dans la société kurde, et il semble bien que ça soit l’intention première de l’auteur, nous voilà face à une accumulation de personnages archétypaux jusqu’à la caricature et de grosses ficelles bonnes à amarrer un supertanker. Comment croire à la sage-femme sorcière telle qu’on peut la croiser trait pour trait dans n’importe quel roman vaguement fantasy pour adolescentes ? Comment croire au doux-dingue désincarné à en virer aigre ? Et pire que tout : comment ne pas s’agacer devant l’usage intempestif de la jumelle pour justifier un revers de situation qui se veut l’apothéose du roman ?

J’ai fini ce livre comme on termine une corvée avant de ne pas le ranger dans la bibliothèque, avec l’agacement que je ressens toutes les fois que je tombe sur une auteur qui se dit féministe en usant de clichés érodés pour œuvrer.