Archives d’Auteur: Tagrawla Ineqqiqi

À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique.

La télécommande érectile

«  Fichue journée enfin terminée ! » murmura Aline.

Elle avait passé tout le jour au téléphone, à essayer de joindre les cadresses de ses clientes sans jamais réussir à parler à quelqu’un d’autre qu’aux secrétaires. Tous étaient incompétents pour répondre à ses questions mais particulièrement efficaces pour dresser un impénétrable barrage entre elle et les interlocutrices dont elle avait besoin pour faire avancer les dossiers. Une journée quasiment perdue : il faudrait tout recommencer le lendemain. Elle avait les nerfs en pelote, était épuisée, et elle sentait bien qu’elle aurait du mal à s’endormir si elle ne se détendait pas avec un bol d’hormones.

Elle caressa sa télécommande du pouce et posa un furtif regard concupiscent sur son secrétaire, Marc, avant de se raviser aussitôt. Les contacts inter-genres non professionnels étaient interdits dans l’entreprise, et Marc était aussi compétent que bel homme. Si elle jetait son dévolu sur lui et que quelqu’un les surprenait, il serait immédiatement viré et ça serait une fichue galère de retrouver un subalterne aussi qualifié. Elle se résolut donc à aller inspecter ce qu’il y avait de disponible dans la rue, entre son bureau et chez elle. A défaut, il lui resterait toujours ses gadgets, mais elle avait envie de chair. Elle ramassa son sac, prit l’ascenseur et sortit.

Elle n’avait que peu de chemin à parcourir et elle voulait se coucher tôt : elle n’allait pas pouvoir être trop exigeante. Au pire, elle se rabattrait sur un violeur de type 1, de toute façon, presque tous les mecs qui n’étaient pas ainsi classifiés étaient déjà verrouillés HUSF. Elle marcha donc le smartphone à la main en scannant tous les visages masculins un peu attractifs. Et comme d’habitude, les plus jolis et non-classifiés étaient effectivement verrouillés Homme d’Une Seule Femme. Elle croisa plusieurs violeurs de type 3 et 4 et s’en écarta vite : on ne peut jamais se fier à des types qui ne savent pas se tenir au point de s’être collé à une femme dans le métro ou, pire, d’avoir donné un baiser non sollicité. Les agresseurs verbaux de type 1 et 2 restaient à peu près tolérables, mais elle était sortie tard du boulot et beaucoup avaient déjà été accaparés par d’autres pour la soirée. Ceux qui restaient disponibles n’étaient pas très attractifs. Aline avait envie de chair, soit, mais pas au point d’opter pour une peau ridée ou flasque ou un corps qui ne l’exciterait pas visuellement.

Il lui restait cinquante mètres à parcourir et Aline commençait à se résoudre à l’idée de se débrouiller seule avec son godemichet, quand l’application annonça que le charmant visage qui surmontait un corps solide qu’elle scannait était de type 1, non classifié HUSF et, comble du bonheur, avait des mensurations génitales tout à fait respectables sans être démesurées. Elle verrouilla son choix avec sa télécommande. Le caleçon de réservation du mâle se serra immédiatement et l’homme n’avait d’autre choix que de s’immobiliser en attendant d’être cueilli par celle qui l’avait ainsi réservé. Aline se dirigea vers lui, le prit par le bras et desserra le caleçon en appuyant de nouveau sur sa télécommande. L’homme soupira. C’était déjà la troisième fois aujourd’hui qu’on le verrouillait et qu’on l’emmenait baiser. Il était épuisé, il voulait juste rentrer chez lui et dormir. Mais il savait qu’il n’était d’aucune utilité de protester. Sa maîtresse du moment le ferait grimper dans la classification des indésirables et il ne pourrait plus accéder aux emplois qu’il ne désespérait pas d’atteindre malgré son genre masculin. Il se résigna.

Aline le guida jusqu’à son appartement, lui fit signe du menton de se déshabiller tandis qu’elle faisait de même avant de s’installer, assise, sur le bord du lit et enfin, elle actionna le module d’érection automatique, toujours avec la même télécommande. L’homme soupira encore, mais il tenta, malgré la fatigue et le peu d’attirance qu’il avait pour Aline de mettre du cœur à l’ouvrage. Après tout, maints hommes avant lui avaient accédé à des postes inespérés de cette façon, peut-être qu’un jour, son tour viendrait.

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Une journée aux Terralies

Le plus étonnant, sur un salon agricole, c’est qu’on peut faire la différence à l’œil nu entre un éleveur de laitières et un éleveur de race à viande.

Pour commencer, il y a beaucoup de femmes côté laitières et fort peu côté viande. Mais au-delà, vraiment, les physiques et les comportements ne sont absolument pas les mêmes. Les éleveurs de races bouchères sont en moyenne beaucoup plus costauds – les éleveurs de laitières ne sont pourtant pas des nains ! Au milieu d’eux, j’ai presque l’air minuscule, limite chétive, alors que bon … Pas vraiment. Et puis les faciès sont très différents. C’est très difficile à verbaliser, pourtant, ça saute aux yeux. Et il y a un détail qui ne trompe pas : si les éleveurs de laitières déplacent leurs bêtes avec un simple licol, ceux qui ont des races à viande ne lâchent jamais leur bâton. Mais ne portez pas de jugement trop hâtif. Les laitières sont des grosses bêtes, mais elles n’ont rien de comparable avec leurs cousines bouchères. Les races à viande sont des races à gros culs, tout en muscles, vives et pas toujours commodes. Quant aux taureaux, autant je n’ai aucune hésitation à faire des câlins à Maestro, Prim’Holstein de son état, autant je n’oserai jamais approcher un taureau blond d’Aquitaine, Charolais ou Limousin. C’est qu’il faut voir la largeur des pattes et des sabots d’un Charolais ! On dirait une patte de cheval de trait ! C’est énorme !
Alors forcément, quand il s’agit de déplacer un animal au milieu d’une foule pas toujours très au fait des comportements bovins, on voit beaucoup de jeunes femmes s’occuper des laitières, mais seulement des gros costauds le faire avec les bouchères. Et quand un taureau arrive, je vous prie de croire que tout le monde s’écarte respectueusement.

Ces deux types d’éleveurs ont pourtant un point commun évident : allez leur poser des questions sur leurs bêtes et leurs élevages, et vous voilà embarqués pour un long temps d’explications. J’ai ainsi croisé un éleveur de Charolaises tout occupé à brosser une de ses bêtes qui venait de remporter un prix. Il était si fier de sa gagnante qu’il en chialait presque.

Sur le ring – c’est ainsi qu’on nomme l’espèce d’arène où se tiennent les concours – quand une bête est annoncée gagnante, l’éleveur ou l’éleveuse se jette à son cou et lui embrasse le mufle. Il faut dire que le travail en amont est énorme, pour préparer ces animaux. Il faut leur apprendre à marcher à la longe, dans le bruit et la foule, et ça ne se fait pas en quelques heures. Il faut les préparer, les doucher, les brosser, bref, être en contact étroit avec eux pendant des heures, des jours, des mois. C’est fatigant pour tout le monde, et il n’est pas rare de croiser un éleveur endormi contre l’une de ses bêtes. Mais surtout, il y a des années de sélection génétique, souvent réalisée au fil du temps par plusieurs générations d’éleveurs. J’ai ainsi croisé un éleveur de Normandes dont plusieurs bêtes venaient d’être primées qui était certes fier mais aussi humble, conscient qu’il était de récolter les fruits du travail de son père et de son grand-père avant lui.

Voilà plusieurs années que je vais à ce salon départemental, et je me rends compte que mon regard sur ces concours a énormément changé depuis la première fois. Entre temps, j’ai commencé à travailler en élevage. Avant ça, je ne voyais pas beaucoup l’intérêt de ces concours, et surtout, j’étais incapable de me représenter le travail que ça nécessitait. Maintenant que je suis en mesure de comprendre ce à quoi j’assiste, je me prends au jeu. Et m’y rendre avec le patron rend forcément la chose plus intéressante encore : je peux poser toutes les questions imaginables et obtenir une réponse immédiate. Je peux lire les fiches de présentation de chaque bête et les comprendre : forcément, ça rend la visite plus passionnante.

Je reste persuadée qu’il est plus intéressant pour un profane de visiter un élevage qu’un salon. Néanmoins, les salons sont plus facilement accessibles aux urbains. S’il s’en tient un près de chez vous, n’hésitez pas à vous y rendre, et une fois sur place, hésitez encore moins à vous faire expliquer tout ce que vous ne comprenez pas. Les éleveurs sont aussi là pour ça. Ils ne sont jamais avares de pédagogie. Mais le plus intéressant restera de voir briller leur regard quand ils parlent de leurs bêtes.


La neige et les chiens – Vidosav Stevanovic

Ah ! Le romantisme de la guerre ! Les amoureux qui se rencontrent, chacun issu d’un camp différent mais qui s’aiment quand même, le commandant au grand cœur prêt à tout pour sauver la vie de ses hommes, les soldats qui protègent les civils vaille que vaille, les enfants qui s’en tirent miraculeusement en sautant dans le dernier train en partance vers un pays en paix… Bullshit.

Vidosav Stevanovic n’est pas un romantique. Et il l’était encore moins au moment où il a écrit La neige et les chiens : la guerre en Yougoslavie faisait encore rage, il avait réussi à la fuir mais pas sans la regarder en face. Et ici, il nous la restitue dans toute sa réalité, dans toute sa crudité. Cette guerre là ou une autre, c’est du pareil au même : c’est sale, ça pue, il n’y a aucune place pour le romantisme. Les civils se font dégommer et leurs cadavres pourrissent sur place, parfois après qu’on ait pris soin de voler leurs organes car les armes coûtent cher. On viole, on torture, on s’amuse à faire rôtir des enfants vivants et il arrive même qu’on en bouffe un morceau. On détruit tout, méticuleusement, au nom du nationalisme, de la religion, de n’importe quelle idéologie foireuse, l’essentiel, c’est de détruire. Ceux qui arrivent à fuir ne sont pas moins détruits, pour toujours. Ils portent irrémédiablement en eux les germes de la prochaine guerre. Et ne vous leurrez pas : si Vidosav Stevanovic use parfois de surréalisme, ça n’est certainement pas pour nous alléger le fardeau de la réalité, encore moins pour nous aider à prendre de la distance, mais au contraire pour mieux nous en imprégner, de cette réalité de la guerre. Hollywood ment autant qu’une large part de la littérature qui prétend en parler. Il nous montre même comment même les photographies des reporters de guerre ne sont que des loupes sur un instant qui occultent tout le reste. Il n’y a aucun répit, dans la guerre.

La neige et les chiens est peut-être ce que j’ai lu de plus dur. Pas dans le style, qui est parfaitement accessible à tous, mais bien pour son contenu. Évidemment, je me rends bien compte que je ne vais pas inciter grand monde à découvrir ce roman qui en est à peine un en présentant les choses ainsi. Je sais bien que beaucoup de lecteurs préféreront le romantisme qui biaise tout. Mais peut-être qu’il passera par là quelqu’un qui ne veut pas se mentir, qui veut regarder le monde en face. Si vous êtes celui-là, personne d’autre que Vidosav Stevanovic ne saura mieux répondre à vos attentes.


Metro 2035 de Dmitri Glukhovsky

Voici un roman qui est à peu près l’exact opposé de ceux que je lis d’habitude. Si j’ai tendance à me tourner vers des ouvrages peu causants, contemplatifs, avec peu d’action, Metro 2035 est essentiellement composé de dialogues, tout y va très vite, et l’action y est digne d’un blockbuster américain très musclé : ça ne s’arrête jamais. Mais il reste un point commun avec mes lectures habituelles : nous sommes loin de la vacuité. Peu importe la forme tant que l’auteur a quelque chose à dire.

Metro 2035 est un récit post-apocalyptique. Moscou a été rendue invivable par des bombes nucléaires, et ce qu’il reste d’habitants s’est réfugié dans le métro et y a reconstruit une société. Et comme dans n’importe quelle société, différentes idéologies s’y affrontent. On y croise donc des néo-nazis, des néo-communistes, des ultra-libéraux et une petite communauté indépendante. Il y a évidemment des factions armées, d’ailleurs, la monnaie en circulation dans le métro, ce sont les munitions pour kalachnikov. Et au milieu de tout ça, un individu est en quête de rien de moins que la vérité.

Le récit plein d’aventures en tant que tel est donc très rythmé sans être particulièrement original. C’est ce qu’il y a plus profondément qui est intéressant, la grande question sur la vérité : est-ce que le peuple, lui, veut la vérité ? N’allez pas croire que Dmitri Glukhovsky ne pose la question que pour le peuple russe, c’est bien une question universelle. Sinon, ce roman n’aurait qu’un intérêt limité et ça n’est pas le cas. Et tout l’intérêt de son roman, c’est qu’il rend accessible des questionnements entre autres politiques complexes par une forme accessible à tous. Les amateurs du genre post-apo en auront pour leur compte, autant que ceux qui préfèrent les questions de fond.

Notez que Metro 2035 est le troisième opus d’une trilogie dont je n’ai pas lu les précédents, et ça n’est en rien gênant pour la compréhension de celui-ci.


Aurore Boréale de Drago Jancar

Le 1e janvier 1938, un voyageur de commerce descend du train dans une petite ville slovène, c’est là qu’il a donné rendez-vous, pour affaire, à l’un de ses collègues. Mais le temps passe et le collègue n’arrive pas, il ne répond pas non plus aux télégrammes. Et voilà notre homme coincé dans cette petite ville, englué, dégringolant peu à peu, passant de la fréquentation de la petite bourgeoisie locale à la fréquentation des bouges des quartiers mal famés, buvant une mauvaise piquette avec des personnages peu recommandables.

En fait, je pourrais vous raconter toute l’intrigue sans vous gâcher le plaisir de la lecture, car en cette année 1938, en Slovénie, tout est inéluctable. Et c’est là tout le talent de Drago Jancar : on sait très bien où il nous emmène, on devine immédiatement qu’il va peu à peu détruire son personnage dans un environnement qui ne deviendra pas moins fou, mais c’est cette inéluctabilité qui rend le roman passionnant. C’est d’une efficacité redoutable. Il y a là Franz Kafka qui aurait télescopé Thomas Mann avec une concision déroutante et il y a quelques échappées vers l’avenir pour dire toute l’horreur qui viendra. L’auteur nous enjoint à ne s’attacher à aucun des personnages : ceux qui ne souffriront pas feront souffrir, ceux qui ne mourront pas tueront.

Drago Jancar fait partie de ces auteurs dont on se demande pourquoi ils sont si peu connus et si peu traduits en France alors qu’ils devraient être incontournables.


De la disparition programmée des mamans avant tout

Une entreprise de VTC bien connue se fait allumer pour sa dernière campagne de pub car elle présente une jeune femme « chauffeur mais maman avant tout ».

Il y a encore quelques années, la publicité visait essentiellement la célèbre « ménagère de moins de cinquante ans » et le fait est que les femmes y étaient systématiquement soit une mère soit une potiche, et c’était vraiment pénible. Il était plus que temps de remédier à la chose. Pour vérifier les changements, j’ai pris sur moi et visionné plusieurs tunnels de publicités dans la télévision, et force est de constater que tout cela a bien changé. J’ai vu, pendant ces tunnels de pubs, des potiches mâles musculeux pour vendre des fringues, des parfums et autres pshit à dessous de bras – le corps de l’homme est aussi devenu un objet et je ne suis pas certaine que ça soit une avancée – j’ai vu des chips et des bonbons qui parlent, une femme qui fait de la moto, des désespérés des deux sexes qui rivalisent de bêtise pour vendre le grand marché du célibat que sont les sites de rencontres, pas mal de gosses capricieux, quelques potiches femelles à parfum, des pères pour vendre des bagnoles, et en fait en plusieurs tunnels de pubs, les seules mamans vues étaient en famille traditionnelle complète.

Pas une seule femme-maman archétypale à l’horizon. C’est donc bien un fait : les représentations, au moins dans la publicité, ont beaucoup changé ces dernières années et c’est une très bonne chose.
Oui mais voilà : une entreprise, dans une publicité, a représenté une « maman avant tout ». C’est mal.
Nous sommes passés d’une volonté légitime que cesse la représentation systématique des femmes dans un rôle de mère à la quasi interdiction de représenter des femmes qui s’épanouissent avant tout dans leur rôle de mère. Le nouvel ordre moral nous fait peu à peu glisser vers le mépris de telles femmes. Car il en existe. Oui, n’en déplaise à certaines, il existe des femmes qui s’éclatent dans leur rôle de mère et qui ne veulent rien d’autre. Devrait-on les faire disparaître totalement du paysage médiatique ? Valent-elles moins que les autres ? Sont-elles devenues méprisables ?
C’est en tout cas la sensation que me donne ces lynchages désormais systématiques de toute forme de communication présentant des femmes-mamans. Le glissement a été rapide et est insidieux. Ces campagnes ne s’attaquent pas qu’aux femmes-mamans. Les musulmanes qui choisissent le voile ne manquent pas de se faire cracher dessus par les mêmes militantes. Les femmes qui choisissent de louer leur vagin plutôt que leurs bras pour gagner des sous subissent les mêmes foudres. Maintenant, les femmes-mamans doivent disparaître.

Où s’arrêtera-t-on ? Les femmes ont-elles encore le droit d’apprécier les activités qui leur ont longtemps été réservées ? Ont-elles encore le droit de coudre, de cuisiner, de tricoter ? Ou au nom de la libération, doivent-elles toutes se mettre à souder ou à maçonner ?

Les femmes doivent être libres de leurs choix et de leur corps, mais uniquement dans le cadre pré-défini qu’on leur impose peu à peu sous couvert de les libérer. Méfiez-vous toujours de celles et ceux qui prétendent vous libérer. La plupart d’entre-eux veulent juste vous imposer leur propre vision du monde.


Il était une fois le Royaume de Frounch (Légende du XXIe siècle)

Le Royaume de Frounch était petit comme une grenouille, mais son bon roi n’avait de cesse de parcourir le monde pour en vanter la grandeur. C’était une vieille tradition frounchienne : il n’avait gagné que les guerres menées contre des populations désarmées, perdu toutes les autres quand il n’était pas aidé de ses voisins, mais le Royaume de Frounch se percevait lui-même tel un magnifique bœuf de trait bien nourri. Les autres contrées n’en prenaient pas ombrage : elles laissaient le bon roi vitupérer en agitant les bras tout en riant sous cape : après tout, les occasions de s’amuser ne sont pas si nombreuses en ce bas monde. En fait, si le Royaume de Frounch s’imaginait puissant, c’est surtout qu’il était un des rares à posséder une arme monstrueuse capable de détruire l’ensemble de la planète, et c’était son seul point réel de grandeur, si l’on veut bien admettre que la grandeur réside dans la capacité à détruire.

Si le bon roi du Royaume de Frounch parcourait ainsi le monde, c’est que son pays n’avait plus assez d’exploiteurs pour abuser de tous ses travailleurs. Et c’était vital d’en trouver de nouveaux, car les Frounchiens plaçaient leur dignité dans le fait d’être exploités. Un Frounchien sans exploiteur n’était rien. Le bon roi le savait bien, il tentait donc de convaincre chaque prébendier de venir œuvrer au Royaume de Frounch. Et pour ce faire, il mit en place tout ce qu’il fallait pour que chaque Frounchien puisse être exploité donc digne sans que cela ne coûte un écu aux importateurs de chaînes. Il déplaça chaque taxe sur les Frounchiens eux-mêmes, il supprima toutes les règles régissant la longueur et le poids des chaînes et il mena une chasse efficace à tous les indignes Frounchiens qui refusaient de les porter. D’ailleurs, il fut bien aidé en cela par les Frounchiens enchaînés eux-mêmes qui n’hésitaient pas à dénoncer leurs indignes compatriotes qui survivaient comme ils pouvaient loin des exploiteurs : c’était une autre longue et belle tradition nationale, le Frounchien était l’un des meilleurs délateurs de la planète.

Les efforts du bon roi commençaient à payer. Quelques grosses compagnies ouvraient ça et là des hangars où enchaîner la population qui s’en réjouissait. Comme on construisait en même temps des prisons destinées aux plus indignes et à ceux qui n’étaient rien, il n’y avait guère de contestation, et tout aurait pu aller pour le mieux au Royaume de Frounch, jusqu’à ce que la belle routine bien huilée vint à être perturbée par un événement que le pays ne pouvait surmonter : l’hiver arriva. Pire encore : il neigea. La capitale du royaume de Frounch traversa une crise insurpassable : il tomba quelques centimètres de poudreuse. Ce fut une catastrophe.

La télévision montra des images insoutenables : au moins deux centimètres de neige recouvraient les aéroports. Quelques flocons bloquèrent entièrement les routes. Vite, les automobilistes coincés là virent leurs batteries de téléphone se vider, et on assista au spectacle affligeant de hordes d’individus tournant en rond, ne sachant plus où ils étaient, ce qu’ils devaient faire et même pour certains qui ils étaient. Quand la température chuta, comme cela arrive souvent l’hiver, sous la barre des – 5°C, les rails de chemin de fer commencèrent à se briser. En quelques heures, le pays s’immobilisa et à certains endroits ce fut même le chaos.

Quand les exploiteurs internationaux s’aperçurent qu’ils risquaient, au Royaume de Frounch, de ne plus pouvoir faire circuler pour les vendre les objets inutiles et bizarres qu’ils faisaient fabriquer aux dignes enchaînés, ils trouvèrent quelques prétextes polis pour aller s’installer ailleurs, pour le plus grand désespoir des survivants qui avaient tournés en rond. Dans tous les pays habitués aux hivers rigoureux, on passa longtemps en boucles les images de la télévision frounchienne qui obtinrent même des prix internationaux pour les immenses fous rires qu’elles provoquèrent. L’empereur d’un de ces pays, qui avait un temps envisagé d’envahir le Royaume de Frounch, finit par se dire qu’il serait extrêmement facile de le faire pour peu qu’il tombe quelques flocons, mais qu’il ne gagnerait pas grand-chose à se retrouver maître d’une population si fragile : même si les Frounchiens n’en surent jamais rien, ce fut là la meilleure chose qu’entraîna cet hiver calamiteux.

Depuis, nombre de pays ont grand plaisir à recevoir le bon roi du Royaume de Frounch : s’ils lui déroulent le tapis rouge, c’est parce qu’ils savent bien que ses éructations vantant la grandeur de son pays provoquent systématiquement un surcroît de bonne humeur dans les populations de leurs propres royaumes, et que c’est excellent pour la cote de popularité.


Le Grand Secret (Conte du XXIe siècle)

Jamais secret n’avait été si bien gardé. On pourrait remonter loin dans l’histoire du monde entier sans pouvoir mettre la main sur pareil exemple. Pourtant, rares étaient ceux qui n’avaient pas été mis au parfum : avec la plus belle ironie, les services secrets n’avaient pas eu vent de l’affaire. Mais la caste de ceux qui n’avaient rien vu venir comprenait aussi la plupart des politiciens, tous les dirigeants de grosses entreprises, quelques hauts gradés de la police et de l’armée, une majorité de hauts fonctionnaires, les dirigeants des principaux médias et quelques autres personnages importants du pays. Tous les autres avaient gardé le silence, d’ailleurs ils ignoraient que leurs voisins, leurs amis et mêmes leurs familles faisaient de même. Pendant les quelques semaines où tout se préparait, chacun continua de vivre comme si de rien n’était, espérant en son for intérieur qu’ils seraient nombreux, mais sans se faire grande illusion pour autant. Au jour J, ils furent tous aussi surpris que ravis de l’ampleur sans précédent du phénomène.

Tout était parti d’une sorte de blague. Un citoyen quelconque, comme tant d’autres, ne supportait plus son travail abscons, mal payé et souvent même humiliant. Il était au bout du rouleau, voulait redonner du sens à sa vie, faire ce qu’il aimait : il voulait vivre, tout simplement. Il était si épuisé, si démoralisé par sa vie quotidienne, si déprimé par cette injonction permanente à mal faire les choses au nom du profit qu’il décida que les conséquences de sa décision ne pourraient jamais être aussi graves que l’état dans lequel il se trouvait : il décida de démissionner, et ça aurait pu en rester là. Mais à l’instant où il prit cette décision, regardant autour de lui, il vit bien que ses collègues étaient tous aussi déprimés que lui. Alors, il leur écrivit un mail – qu’on dit fort amusant, mais personne n’a jamais retrouvé la trace de cette œuvre fondatrice – mail dans lequel il expliquait les raisons de son départ et où il enjoignait son entourage professionnel à se joindre à lui. Il disait en substance que s’ils quittaient tous la structure qui les employait, cette structure mortifère changerait ou disparaîtrait à jamais. Il rédigea ensuite sa lettre de démission qui devait prendre effet deux mois plus tard et l’envoya le lendemain en recommandé avec avis de réception.

Il ne comprit pas pourquoi, un mois plus tard, sa direction vint le supplier de revenir sur sa décision. Cette même direction le méprisait depuis des années, et voilà que son départ approchant, elle se mettait à le flatter, lui proposait une augmentation et même une meilleure répartition de ses horaires de travail, lui faisait des yeux doux et lui offrit une boîte de chocolats, comme si quelques douceurs pouvaient rayer de sa mémoire des années d’amertume. Mais sa décision était prise, il voulait reprendre sa vie en main loin de ce genre d’hypocrisies et il tint bon, refusant catégoriquement de revenir sur sa démission. Un vent de panique soufflait dans les bureaux de la direction où le téléphone ne cessait de sonner.

Ce qu’ignorait notre citoyen quelconque, c’est que son mail, qui devait vraiment être fort amusant tout bien réfléchi, était sorti de l’intranet de sa structure. Voyageant de boite mail en boite mail, il fit le tour du pays dans le plus grand secret.

Et un beau matin, le premier matin de sa liberté retrouvée, il fut surpris quand, après une grasse matinée, il ne trouva personne dans la rue et les commerces fermés. Peu de voitures circulaient, au point qu’on entendait les oiseaux chanter, les transports en commun ne fonctionnaient pas et il n’y avait même pas un agent de police à l’horizon pour lui expliquer ce qui se tramait.

Ça n’est que le soir, quand une immense fête s’organisa dans toutes les rues et sur toutes les places du pays qu’il comprit : tout le monde avait démissionné. A part les membres des services secrets, les dirigeants des grandes entreprises et des principaux médias et quelques hauts gradés, personne n’était allé travaillé. A part ses collègues et lui, personne n’avait respecté les préavis réglementaires, mais chacun avait décidé de rester au lit.

La première réaction des gens importants fut de faire intervenir la police, mais les policiers dormaient. Ils voulurent alors menacer la population via la télévision et la radio mais ne trouvèrent pas de techniciens et aucun d’eux ne savait comment procéder. Ce fut un sacré bazar, d’autant que l’événement fit grand bruit dans les autres pays bientôt gagnés par l’épidémie de démissions.

Évidemment, ça fit quelques dégâts. Les hôpitaux comme les autres services d’urgences ne tournaient plus et ce fut un vrai problème. Il y eut des débordements, à commencer par les prisons. Mais à tout prendre et vu avec du recul, ces quelques sacrifices, aussi horribles furent-ils, étaient nécessaires. Car aujourd’hui, tout va beaucoup mieux.


Voleurs de leur propre liberté de Vidosav Stefanovic

Dans 99 % des cas, je choisis mes livres en fonction de critères mouvants : je connais déjà l’auteur, j’ai envie de découvrir la littérature d’un pays en particulier, le thème du livre m’intéresse. Le 1% restant est constitué de livres que je trouve par hasard, et c’est le cas de Voleur de leur propre liberté. Je ne connaissais pas Vidosav Stefanovic, je ne me suis jamais particulièrement intéressée à la Serbie, et quelques mois d’histoire d’une télévision locale dans une ville serbe – Kragujevac – dont je n’avais jamais entendu parler n’est pas forcément le genre de choses auxquelles je m’intéresse. Mais parfois, on se dit « bah ! Pourquoi pas ! » Et paf, une baffe.

Car si l’auteur nous raconte en effet son histoire de tentative de création d’une télévision locale libre sous Milosevic, la réalité est plutôt qu’il tend un miroir à la lâcheté de chacun de nous quand il est question de notre liberté. C’est que Vidosav Stevanovic maîtrise bien le sujet. Poursuivi, persécuté, calomnié, jugé et exilé à cause de ses écrits, c’est tout à fait par hasard qu’il s’est trouvé un jour de l’hiver 1996 dans sa ville natale alors que la population manifestait contre la censure de Milosevic et qu’on lui confie la reprise en main de la télévision locale. Et comme il a l’air d’être une sacrée tête de nœud, il ne fait aucun compromis : pas de censure, pas de revanchisme, pas de collusion avec les politiciens, pas de langue de bois. La liberté et la vérité, rien d’autre. Forcément, ça s’est très mal passé pour lui. L’expérience a duré six mois, six mois durant lesquels il a écrit ce livre qui est son journal.

La baffe ne vient pas tant de toutes celles qu’il a du encaisser pendant cette période, mais du fait qu’en nous décrivant le peu d’exigences du peuple Serbe en matière de liberté et de vérité, il nous montre en réalité un problème universel. Nous nous résignons tous, même au pire. Face au recul des libertés, à la corruption, aux crises économiques, à la perte voire à la disparition de la vérité dans les médias, nous nous résignons. Et pire encore, une fois résignés, nous acceptons la création de boucs émissaires et nous participons activement à la déliquescence de nos sociétés par notre mépris, nos calomnies, notre inaction, notre repli sur nous-mêmes. Nous acceptons le plus passivement du monde la mutation de nos médias en spectacles juste bons à vider les cerveaux. Nous apprenons à nous débrouiller face au manque d’argent plutôt que de nous révolter de la gestion qui en est faite par les politiciens. Nous sommes, tous, les voleurs de notre propre liberté.

Stefanovic nous décrit un peuple Serbe résigné et méprisable, putride, même, dans son nationalisme. On commence par le trouver bien dur, et si l’on n’est pas trop intellectuellement malhonnête avec nous-mêmes, on finit par se reconnaître sur bien des points, par comprendre que le problème vient bien plus du peuple que des Serbes.

Ce journal a presque vingt ans, mais aujourd’hui, c’est chez nous, en Europe de l’ouest, qu’il est plus qu’urgent de le découvrir : il y a des baffes salutaires.

Maintenant que c’est fait, M. Stefanovic va rejoindre la liste des auteurs dont je ne choisis pas les romans par hasard.


Les communautés familiales agricoles, un grand bout d’histoire paysanne.

Aux alentours du XIe siècle, les paysans se sont pris le servage en pleine tronche. En outre, le seigneur du château le plus proche s’attribuait tous les biens des serfs qui n’avaient pas d’enfants à leur mort en empêchant toute autre forme de transmission. On appelait ça le droit de mortaille. Mais le droit coutumier comportait une exception : les seigneurs ne pouvaient rien récupérer du tout si les biens avaient été mis en commun avec d’autres membres de la famille. Les seigneurs décrétèrent que la mise en commun ne valait que si toute la famille se chauffait au même feu et mangeait au même pot. C’est ainsi que sont nées les communautés familiales agricoles, aussi nommées communautés taisibles. Non qu’on s’y taisait, c’est juste que les contrats étaient tacites.

Il y en a eu un peu partout et de plusieurs sortes, mais les plus grandes et les plus nombreuses se situaient en Auvergne, dans le Bourbonnais, dans le Nivernais, dans le Berry et en Corse. Dans ces contrées, la notion de famille, sans sortir du lien du sang, pouvait s’étendre à pas mal de branches. Les communautés étaient donc importantes, et vaste la salle de la cheminée qui accueillait la grande table commune.

Si vous habitez un lieu comportant les suffixes « ière » ou « rie » collé à quelque chose qui ressemble à un nom propre, comme La Bernarderie ou la Richardière, il y a de fortes chances pour que vous viviez sur le lieu d’implantation de l’une de ces anciennes communautés.

Comment fonctionnaient ces communautés ? D’une certaine façon, c’est fort simple : en presque complète autarcie, le « presque » représentant essentiellement le sel et le fer qu’on devait acheter ailleurs. Pour le reste, tout était produit par les membres de ladite communauté. On cultivait des céréales – la patate n’était pas encore arrivée chez nous – on élevait des bêtes, on faisait pousser du lin et du chanvre qu’on tissait pour les vêtements d’été, et on filait la laine pour ceux d’hiver – tous grattaient à peu près également – on cousait, on fabriquait les sabots, les paniers, les outils… Certains de ces travaux étaient réalisés le jour, d’autres à la veillée. Chaque homme avait deux métiers, l’un commun à tous – cultivateur – et un autre pour l’hiver, de forgeron à sabotier.

Chaque communauté avait un maître, qui dirigeait les hommes et s’occupait des affaires d’argent, et une maîtresse, qui ne pouvait pas être l’épouse ni la sœur du maître pour éviter les régimes trop dictatoriaux, et qui dirigeait les femmes. Le maître devait impérativement savoir signer, mais s’il savait lire, c’était encore mieux. Il était en effet le seul à signer tous les documents relatifs à la communauté – baux, ventes, contrats de mariages… Il était le seul a vraiment connaître la situation financière de la communauté, c’était lui qui s’occupait des ventes à l’extérieur, des rares achats et aussi des mariages, car tous les mariages étaient arrangés, dans le meilleur des cas avec une autre communauté, mais parfois à l’intérieur de la même communauté familiale. Le maître ne tirait en théorie pas de bénéfice pécuniaire de sa situation. Il restait maître jusqu’à sa mort, mais formait son successeur avant d’en arriver là.

La maîtresse, elle, ne sortait jamais du domaine. Elle avait toutes les clefs, et étaient la seule dans ce cas. Elle attribuait les tâches aux autres femmes, tandis qu’elle s’occupait de la cuisine, du pain, du beurre, du fromage et de l’éducation de tous les enfants qui ne retrouvaient leur mère naturelle que lors de la veillée. Elle était nommée par l’ensemble des autres femmes.

Les enfants commençaient en général à travailler après leur communion, vers l’âge de treize ans. Ce qui ne veut pas dire qu’ils étaient inactifs avant, seulement qu’ils pouvaient choisir leurs activités. Les vieillards qui ne pouvaient plus travailler étaient pris en charge par la communauté jusqu’à leur mort.

Tous les membres d’une même communauté portaient les mêmes vêtements de la même forme et de la même couleur, avec seulement, évidemment, une distinction entre le vêtement des hommes et celui des femmes. Pour le reste, si vous croisiez telle ou tel, à sa coiffe ou à son gilet, vous saviez de quelle communauté il provenait.

Ces communautés regroupaient en général entre vingt et soixante membres. Si tout le monde mangeait au même pot et à la même table, ça n’était jamais tous en même temps.

On n’entrait dans ces communautés que par mariage. On en sortait également par mariage, pour rejoindre une autre communauté. Les femmes n’avaient aucun autre choix. Les hommes pouvaient se rebeller, par exemple en refusant le mariage qu’avait choisi pour eux le maître. Ils recevaient alors une petite somme avant d’être définitivement bannis. Et ils ne pouvaient rien réclamer de l’héritage de leurs parents puisque tout était mis en commun.

Les communautés taisibles ont commencé à disparaître avec l’apparition du Code Civil, sous Napoléon, qui ne reconnaissait rien de ce qui n’était pas dûment et officiellement contractualisé, d’autant que les idées plus individualistes des Lumières étaient déjà passées par ces communautés où beaucoup de gens savaient lire, du moins à cette époque. Néanmoins, la dernière communauté taisible connue n’a cessé d’exister qu’en 1930. Elle se situait dans la région de Thiers, et comptait encore quarante membres, qui se divisèrent équitablement le patrimoine foncier acquis au fil des siècles.

Et si ça vous intéresse d’en apprendre plus, vous pouvez vous pencher sur cette vidéo réalisée en 1986 : https://www.youtube.com/watch?v=zFEYyfqjTlE