Archives d’Auteur: Tagrawla Ineqqiqi

À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique.

Aurore Boréale de Drago Jancar

Le 1e janvier 1938, un voyageur de commerce descend du train dans une petite ville slovène, c’est là qu’il a donné rendez-vous, pour affaire, à l’un de ses collègues. Mais le temps passe et le collègue n’arrive pas, il ne répond pas non plus aux télégrammes. Et voilà notre homme coincé dans cette petite ville, englué, dégringolant peu à peu, passant de la fréquentation de la petite bourgeoisie locale à la fréquentation des bouges des quartiers mal famés, buvant une mauvaise piquette avec des personnages peu recommandables.

En fait, je pourrais vous raconter toute l’intrigue sans vous gâcher le plaisir de la lecture, car en cette année 1938, en Slovénie, tout est inéluctable. Et c’est là tout le talent de Drago Jancar : on sait très bien où il nous emmène, on devine immédiatement qu’il va peu à peu détruire son personnage dans un environnement qui ne deviendra pas moins fou, mais c’est cette inéluctabilité qui rend le roman passionnant. C’est d’une efficacité redoutable. Il y a là Franz Kafka qui aurait télescopé Thomas Mann avec une concision déroutante et il y a quelques échappées vers l’avenir pour dire toute l’horreur qui viendra. L’auteur nous enjoint à ne s’attacher à aucun des personnages : ceux qui ne souffriront pas feront souffrir, ceux qui ne mourront pas tueront.

Drago Jancar fait partie de ces auteurs dont on se demande pourquoi ils sont si peu connus et si peu traduits en France alors qu’ils devraient être incontournables.

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De la disparition programmée des mamans avant tout

Une entreprise de VTC bien connue se fait allumer pour sa dernière campagne de pub car elle présente une jeune femme « chauffeur mais maman avant tout ».

Il y a encore quelques années, la publicité visait essentiellement la célèbre « ménagère de moins de cinquante ans » et le fait est que les femmes y étaient systématiquement soit une mère soit une potiche, et c’était vraiment pénible. Il était plus que temps de remédier à la chose. Pour vérifier les changements, j’ai pris sur moi et visionné plusieurs tunnels de publicités dans la télévision, et force est de constater que tout cela a bien changé. J’ai vu, pendant ces tunnels de pubs, des potiches mâles musculeux pour vendre des fringues, des parfums et autres pshit à dessous de bras – le corps de l’homme est aussi devenu un objet et je ne suis pas certaine que ça soit une avancée – j’ai vu des chips et des bonbons qui parlent, une femme qui fait de la moto, des désespérés des deux sexes qui rivalisent de bêtise pour vendre le grand marché du célibat que sont les sites de rencontres, pas mal de gosses capricieux, quelques potiches femelles à parfum, des pères pour vendre des bagnoles, et en fait en plusieurs tunnels de pubs, les seules mamans vues étaient en famille traditionnelle complète.

Pas une seule femme-maman archétypale à l’horizon. C’est donc bien un fait : les représentations, au moins dans la publicité, ont beaucoup changé ces dernières années et c’est une très bonne chose.
Oui mais voilà : une entreprise, dans une publicité, a représenté une « maman avant tout ». C’est mal.
Nous sommes passés d’une volonté légitime que cesse la représentation systématique des femmes dans un rôle de mère à la quasi interdiction de représenter des femmes qui s’épanouissent avant tout dans leur rôle de mère. Le nouvel ordre moral nous fait peu à peu glisser vers le mépris de telles femmes. Car il en existe. Oui, n’en déplaise à certaines, il existe des femmes qui s’éclatent dans leur rôle de mère et qui ne veulent rien d’autre. Devrait-on les faire disparaître totalement du paysage médiatique ? Valent-elles moins que les autres ? Sont-elles devenues méprisables ?
C’est en tout cas la sensation que me donne ces lynchages désormais systématiques de toute forme de communication présentant des femmes-mamans. Le glissement a été rapide et est insidieux. Ces campagnes ne s’attaquent pas qu’aux femmes-mamans. Les musulmanes qui choisissent le voile ne manquent pas de se faire cracher dessus par les mêmes militantes. Les femmes qui choisissent de louer leur vagin plutôt que leurs bras pour gagner des sous subissent les mêmes foudres. Maintenant, les femmes-mamans doivent disparaître.

Où s’arrêtera-t-on ? Les femmes ont-elles encore le droit d’apprécier les activités qui leur ont longtemps été réservées ? Ont-elles encore le droit de coudre, de cuisiner, de tricoter ? Ou au nom de la libération, doivent-elles toutes se mettre à souder ou à maçonner ?

Les femmes doivent être libres de leurs choix et de leur corps, mais uniquement dans le cadre pré-défini qu’on leur impose peu à peu sous couvert de les libérer. Méfiez-vous toujours de celles et ceux qui prétendent vous libérer. La plupart d’entre-eux veulent juste vous imposer leur propre vision du monde.


Il était une fois le Royaume de Frounch (Légende du XXIe siècle)

Le Royaume de Frounch était petit comme une grenouille, mais son bon roi n’avait de cesse de parcourir le monde pour en vanter la grandeur. C’était une vieille tradition frounchienne : il n’avait gagné que les guerres menées contre des populations désarmées, perdu toutes les autres quand il n’était pas aidé de ses voisins, mais le Royaume de Frounch se percevait lui-même tel un magnifique bœuf de trait bien nourri. Les autres contrées n’en prenaient pas ombrage : elles laissaient le bon roi vitupérer en agitant les bras tout en riant sous cape : après tout, les occasions de s’amuser ne sont pas si nombreuses en ce bas monde. En fait, si le Royaume de Frounch s’imaginait puissant, c’est surtout qu’il était un des rares à posséder une arme monstrueuse capable de détruire l’ensemble de la planète, et c’était son seul point réel de grandeur, si l’on veut bien admettre que la grandeur réside dans la capacité à détruire.

Si le bon roi du Royaume de Frounch parcourait ainsi le monde, c’est que son pays n’avait plus assez d’exploiteurs pour abuser de tous ses travailleurs. Et c’était vital d’en trouver de nouveaux, car les Frounchiens plaçaient leur dignité dans le fait d’être exploités. Un Frounchien sans exploiteur n’était rien. Le bon roi le savait bien, il tentait donc de convaincre chaque prébendier de venir œuvrer au Royaume de Frounch. Et pour ce faire, il mit en place tout ce qu’il fallait pour que chaque Frounchien puisse être exploité donc digne sans que cela ne coûte un écu aux importateurs de chaînes. Il déplaça chaque taxe sur les Frounchiens eux-mêmes, il supprima toutes les règles régissant la longueur et le poids des chaînes et il mena une chasse efficace à tous les indignes Frounchiens qui refusaient de les porter. D’ailleurs, il fut bien aidé en cela par les Frounchiens enchaînés eux-mêmes qui n’hésitaient pas à dénoncer leurs indignes compatriotes qui survivaient comme ils pouvaient loin des exploiteurs : c’était une autre longue et belle tradition nationale, le Frounchien était l’un des meilleurs délateurs de la planète.

Les efforts du bon roi commençaient à payer. Quelques grosses compagnies ouvraient ça et là des hangars où enchaîner la population qui s’en réjouissait. Comme on construisait en même temps des prisons destinées aux plus indignes et à ceux qui n’étaient rien, il n’y avait guère de contestation, et tout aurait pu aller pour le mieux au Royaume de Frounch, jusqu’à ce que la belle routine bien huilée vint à être perturbée par un événement que le pays ne pouvait surmonter : l’hiver arriva. Pire encore : il neigea. La capitale du royaume de Frounch traversa une crise insurpassable : il tomba quelques centimètres de poudreuse. Ce fut une catastrophe.

La télévision montra des images insoutenables : au moins deux centimètres de neige recouvraient les aéroports. Quelques flocons bloquèrent entièrement les routes. Vite, les automobilistes coincés là virent leurs batteries de téléphone se vider, et on assista au spectacle affligeant de hordes d’individus tournant en rond, ne sachant plus où ils étaient, ce qu’ils devaient faire et même pour certains qui ils étaient. Quand la température chuta, comme cela arrive souvent l’hiver, sous la barre des – 5°C, les rails de chemin de fer commencèrent à se briser. En quelques heures, le pays s’immobilisa et à certains endroits ce fut même le chaos.

Quand les exploiteurs internationaux s’aperçurent qu’ils risquaient, au Royaume de Frounch, de ne plus pouvoir faire circuler pour les vendre les objets inutiles et bizarres qu’ils faisaient fabriquer aux dignes enchaînés, ils trouvèrent quelques prétextes polis pour aller s’installer ailleurs, pour le plus grand désespoir des survivants qui avaient tournés en rond. Dans tous les pays habitués aux hivers rigoureux, on passa longtemps en boucles les images de la télévision frounchienne qui obtinrent même des prix internationaux pour les immenses fous rires qu’elles provoquèrent. L’empereur d’un de ces pays, qui avait un temps envisagé d’envahir le Royaume de Frounch, finit par se dire qu’il serait extrêmement facile de le faire pour peu qu’il tombe quelques flocons, mais qu’il ne gagnerait pas grand-chose à se retrouver maître d’une population si fragile : même si les Frounchiens n’en surent jamais rien, ce fut là la meilleure chose qu’entraîna cet hiver calamiteux.

Depuis, nombre de pays ont grand plaisir à recevoir le bon roi du Royaume de Frounch : s’ils lui déroulent le tapis rouge, c’est parce qu’ils savent bien que ses éructations vantant la grandeur de son pays provoquent systématiquement un surcroît de bonne humeur dans les populations de leurs propres royaumes, et que c’est excellent pour la cote de popularité.


Le Grand Secret (Conte du XXIe siècle)

Jamais secret n’avait été si bien gardé. On pourrait remonter loin dans l’histoire du monde entier sans pouvoir mettre la main sur pareil exemple. Pourtant, rares étaient ceux qui n’avaient pas été mis au parfum : avec la plus belle ironie, les services secrets n’avaient pas eu vent de l’affaire. Mais la caste de ceux qui n’avaient rien vu venir comprenait aussi la plupart des politiciens, tous les dirigeants de grosses entreprises, quelques hauts gradés de la police et de l’armée, une majorité de hauts fonctionnaires, les dirigeants des principaux médias et quelques autres personnages importants du pays. Tous les autres avaient gardé le silence, d’ailleurs ils ignoraient que leurs voisins, leurs amis et mêmes leurs familles faisaient de même. Pendant les quelques semaines où tout se préparait, chacun continua de vivre comme si de rien n’était, espérant en son for intérieur qu’ils seraient nombreux, mais sans se faire grande illusion pour autant. Au jour J, ils furent tous aussi surpris que ravis de l’ampleur sans précédent du phénomène.

Tout était parti d’une sorte de blague. Un citoyen quelconque, comme tant d’autres, ne supportait plus son travail abscons, mal payé et souvent même humiliant. Il était au bout du rouleau, voulait redonner du sens à sa vie, faire ce qu’il aimait : il voulait vivre, tout simplement. Il était si épuisé, si démoralisé par sa vie quotidienne, si déprimé par cette injonction permanente à mal faire les choses au nom du profit qu’il décida que les conséquences de sa décision ne pourraient jamais être aussi graves que l’état dans lequel il se trouvait : il décida de démissionner, et ça aurait pu en rester là. Mais à l’instant où il prit cette décision, regardant autour de lui, il vit bien que ses collègues étaient tous aussi déprimés que lui. Alors, il leur écrivit un mail – qu’on dit fort amusant, mais personne n’a jamais retrouvé la trace de cette œuvre fondatrice – mail dans lequel il expliquait les raisons de son départ et où il enjoignait son entourage professionnel à se joindre à lui. Il disait en substance que s’ils quittaient tous la structure qui les employait, cette structure mortifère changerait ou disparaîtrait à jamais. Il rédigea ensuite sa lettre de démission qui devait prendre effet deux mois plus tard et l’envoya le lendemain en recommandé avec avis de réception.

Il ne comprit pas pourquoi, un mois plus tard, sa direction vint le supplier de revenir sur sa décision. Cette même direction le méprisait depuis des années, et voilà que son départ approchant, elle se mettait à le flatter, lui proposait une augmentation et même une meilleure répartition de ses horaires de travail, lui faisait des yeux doux et lui offrit une boîte de chocolats, comme si quelques douceurs pouvaient rayer de sa mémoire des années d’amertume. Mais sa décision était prise, il voulait reprendre sa vie en main loin de ce genre d’hypocrisies et il tint bon, refusant catégoriquement de revenir sur sa démission. Un vent de panique soufflait dans les bureaux de la direction où le téléphone ne cessait de sonner.

Ce qu’ignorait notre citoyen quelconque, c’est que son mail, qui devait vraiment être fort amusant tout bien réfléchi, était sorti de l’intranet de sa structure. Voyageant de boite mail en boite mail, il fit le tour du pays dans le plus grand secret.

Et un beau matin, le premier matin de sa liberté retrouvée, il fut surpris quand, après une grasse matinée, il ne trouva personne dans la rue et les commerces fermés. Peu de voitures circulaient, au point qu’on entendait les oiseaux chanter, les transports en commun ne fonctionnaient pas et il n’y avait même pas un agent de police à l’horizon pour lui expliquer ce qui se tramait.

Ça n’est que le soir, quand une immense fête s’organisa dans toutes les rues et sur toutes les places du pays qu’il comprit : tout le monde avait démissionné. A part les membres des services secrets, les dirigeants des grandes entreprises et des principaux médias et quelques hauts gradés, personne n’était allé travaillé. A part ses collègues et lui, personne n’avait respecté les préavis réglementaires, mais chacun avait décidé de rester au lit.

La première réaction des gens importants fut de faire intervenir la police, mais les policiers dormaient. Ils voulurent alors menacer la population via la télévision et la radio mais ne trouvèrent pas de techniciens et aucun d’eux ne savait comment procéder. Ce fut un sacré bazar, d’autant que l’événement fit grand bruit dans les autres pays bientôt gagnés par l’épidémie de démissions.

Évidemment, ça fit quelques dégâts. Les hôpitaux comme les autres services d’urgences ne tournaient plus et ce fut un vrai problème. Il y eut des débordements, à commencer par les prisons. Mais à tout prendre et vu avec du recul, ces quelques sacrifices, aussi horribles furent-ils, étaient nécessaires. Car aujourd’hui, tout va beaucoup mieux.


Voleurs de leur propre liberté de Vidosav Stefanovic

Dans 99 % des cas, je choisis mes livres en fonction de critères mouvants : je connais déjà l’auteur, j’ai envie de découvrir la littérature d’un pays en particulier, le thème du livre m’intéresse. Le 1% restant est constitué de livres que je trouve par hasard, et c’est le cas de Voleur de leur propre liberté. Je ne connaissais pas Vidosav Stefanovic, je ne me suis jamais particulièrement intéressée à la Serbie, et quelques mois d’histoire d’une télévision locale dans une ville serbe – Kragujevac – dont je n’avais jamais entendu parler n’est pas forcément le genre de choses auxquelles je m’intéresse. Mais parfois, on se dit « bah ! Pourquoi pas ! » Et paf, une baffe.

Car si l’auteur nous raconte en effet son histoire de tentative de création d’une télévision locale libre sous Milosevic, la réalité est plutôt qu’il tend un miroir à la lâcheté de chacun de nous quand il est question de notre liberté. C’est que Vidosav Stevanovic maîtrise bien le sujet. Poursuivi, persécuté, calomnié, jugé et exilé à cause de ses écrits, c’est tout à fait par hasard qu’il s’est trouvé un jour de l’hiver 1996 dans sa ville natale alors que la population manifestait contre la censure de Milosevic et qu’on lui confie la reprise en main de la télévision locale. Et comme il a l’air d’être une sacrée tête de nœud, il ne fait aucun compromis : pas de censure, pas de revanchisme, pas de collusion avec les politiciens, pas de langue de bois. La liberté et la vérité, rien d’autre. Forcément, ça s’est très mal passé pour lui. L’expérience a duré six mois, six mois durant lesquels il a écrit ce livre qui est son journal.

La baffe ne vient pas tant de toutes celles qu’il a du encaisser pendant cette période, mais du fait qu’en nous décrivant le peu d’exigences du peuple Serbe en matière de liberté et de vérité, il nous montre en réalité un problème universel. Nous nous résignons tous, même au pire. Face au recul des libertés, à la corruption, aux crises économiques, à la perte voire à la disparition de la vérité dans les médias, nous nous résignons. Et pire encore, une fois résignés, nous acceptons la création de boucs émissaires et nous participons activement à la déliquescence de nos sociétés par notre mépris, nos calomnies, notre inaction, notre repli sur nous-mêmes. Nous acceptons le plus passivement du monde la mutation de nos médias en spectacles juste bons à vider les cerveaux. Nous apprenons à nous débrouiller face au manque d’argent plutôt que de nous révolter de la gestion qui en est faite par les politiciens. Nous sommes, tous, les voleurs de notre propre liberté.

Stefanovic nous décrit un peuple Serbe résigné et méprisable, putride, même, dans son nationalisme. On commence par le trouver bien dur, et si l’on n’est pas trop intellectuellement malhonnête avec nous-mêmes, on finit par se reconnaître sur bien des points, par comprendre que le problème vient bien plus du peuple que des Serbes.

Ce journal a presque vingt ans, mais aujourd’hui, c’est chez nous, en Europe de l’ouest, qu’il est plus qu’urgent de le découvrir : il y a des baffes salutaires.

Maintenant que c’est fait, M. Stefanovic va rejoindre la liste des auteurs dont je ne choisis pas les romans par hasard.


Les communautés familiales agricoles, un grand bout d’histoire paysanne.

Aux alentours du XIe siècle, les paysans se sont pris le servage en pleine tronche. En outre, le seigneur du château le plus proche s’attribuait tous les biens des serfs qui n’avaient pas d’enfants à leur mort en empêchant toute autre forme de transmission. On appelait ça le droit de mortaille. Mais le droit coutumier comportait une exception : les seigneurs ne pouvaient rien récupérer du tout si les biens avaient été mis en commun avec d’autres membres de la famille. Les seigneurs décrétèrent que la mise en commun ne valait que si toute la famille se chauffait au même feu et mangeait au même pot. C’est ainsi que sont nées les communautés familiales agricoles, aussi nommées communautés taisibles. Non qu’on s’y taisait, c’est juste que les contrats étaient tacites.

Il y en a eu un peu partout et de plusieurs sortes, mais les plus grandes et les plus nombreuses se situaient en Auvergne, dans le Bourbonnais, dans le Nivernais, dans le Berry et en Corse. Dans ces contrées, la notion de famille, sans sortir du lien du sang, pouvait s’étendre à pas mal de branches. Les communautés étaient donc importantes, et vaste la salle de la cheminée qui accueillait la grande table commune.

Si vous habitez un lieu comportant les suffixes « ière » ou « rie » collé à quelque chose qui ressemble à un nom propre, comme La Bernarderie ou la Richardière, il y a de fortes chances pour que vous viviez sur le lieu d’implantation de l’une de ces anciennes communautés.

Comment fonctionnaient ces communautés ? D’une certaine façon, c’est fort simple : en presque complète autarcie, le « presque » représentant essentiellement le sel et le fer qu’on devait acheter ailleurs. Pour le reste, tout était produit par les membres de ladite communauté. On cultivait des céréales – la patate n’était pas encore arrivée chez nous – on élevait des bêtes, on faisait pousser du lin et du chanvre qu’on tissait pour les vêtements d’été, et on filait la laine pour ceux d’hiver – tous grattaient à peu près également – on cousait, on fabriquait les sabots, les paniers, les outils… Certains de ces travaux étaient réalisés le jour, d’autres à la veillée. Chaque homme avait deux métiers, l’un commun à tous – cultivateur – et un autre pour l’hiver, de forgeron à sabotier.

Chaque communauté avait un maître, qui dirigeait les hommes et s’occupait des affaires d’argent, et une maîtresse, qui ne pouvait pas être l’épouse ni la sœur du maître pour éviter les régimes trop dictatoriaux, et qui dirigeait les femmes. Le maître devait impérativement savoir signer, mais s’il savait lire, c’était encore mieux. Il était en effet le seul à signer tous les documents relatifs à la communauté – baux, ventes, contrats de mariages… Il était le seul a vraiment connaître la situation financière de la communauté, c’était lui qui s’occupait des ventes à l’extérieur, des rares achats et aussi des mariages, car tous les mariages étaient arrangés, dans le meilleur des cas avec une autre communauté, mais parfois à l’intérieur de la même communauté familiale. Le maître ne tirait en théorie pas de bénéfice pécuniaire de sa situation. Il restait maître jusqu’à sa mort, mais formait son successeur avant d’en arriver là.

La maîtresse, elle, ne sortait jamais du domaine. Elle avait toutes les clefs, et étaient la seule dans ce cas. Elle attribuait les tâches aux autres femmes, tandis qu’elle s’occupait de la cuisine, du pain, du beurre, du fromage et de l’éducation de tous les enfants qui ne retrouvaient leur mère naturelle que lors de la veillée. Elle était nommée par l’ensemble des autres femmes.

Les enfants commençaient en général à travailler après leur communion, vers l’âge de treize ans. Ce qui ne veut pas dire qu’ils étaient inactifs avant, seulement qu’ils pouvaient choisir leurs activités. Les vieillards qui ne pouvaient plus travailler étaient pris en charge par la communauté jusqu’à leur mort.

Tous les membres d’une même communauté portaient les mêmes vêtements de la même forme et de la même couleur, avec seulement, évidemment, une distinction entre le vêtement des hommes et celui des femmes. Pour le reste, si vous croisiez telle ou tel, à sa coiffe ou à son gilet, vous saviez de quelle communauté il provenait.

Ces communautés regroupaient en général entre vingt et soixante membres. Si tout le monde mangeait au même pot et à la même table, ça n’était jamais tous en même temps.

On n’entrait dans ces communautés que par mariage. On en sortait également par mariage, pour rejoindre une autre communauté. Les femmes n’avaient aucun autre choix. Les hommes pouvaient se rebeller, par exemple en refusant le mariage qu’avait choisi pour eux le maître. Ils recevaient alors une petite somme avant d’être définitivement bannis. Et ils ne pouvaient rien réclamer de l’héritage de leurs parents puisque tout était mis en commun.

Les communautés taisibles ont commencé à disparaître avec l’apparition du Code Civil, sous Napoléon, qui ne reconnaissait rien de ce qui n’était pas dûment et officiellement contractualisé, d’autant que les idées plus individualistes des Lumières étaient déjà passées par ces communautés où beaucoup de gens savaient lire, du moins à cette époque. Néanmoins, la dernière communauté taisible connue n’a cessé d’exister qu’en 1930. Elle se situait dans la région de Thiers, et comptait encore quarante membres, qui se divisèrent équitablement le patrimoine foncier acquis au fil des siècles.

Et si ça vous intéresse d’en apprendre plus, vous pouvez vous pencher sur cette vidéo réalisée en 1986 : https://www.youtube.com/watch?v=zFEYyfqjTlE


La Mort du Vazir-Moukhtar de Iouri Tynianov

La Mort du Vazir-Moukhtar, pour un amateur de littérature en général et de romans historiques en particulier, c’est un peu comme se retrouver enfermé dans la meilleure pâtisserie de la ville pour un gourmand invétéré : on s’approche de très près du bonheur.

Ce roman se base sur des faits historiques avérés. Nous sommes à la fin des années vingt du XIXe siècle. L’Iran et la Russie viennent de terminer une guerre, gagnée par la Russie. Et le Vazir-Moukhtar, c’est Alexandre Griboïedov, ambassadeur et dramaturge envoyé par la Russie pour récupérer non seulement le tribut dû par l’Iran, mais aussi pour ramener au pays tous les soldats qui ont fait défection pour s’installer en Perse. Et c’est parti pour sept cents pages denses de réflexions personnelles, de géopolitique, d’histoire, de religion, de littérature – on croise même Pouchkine dans les salons et théâtres – , de descriptions de vie quotidienne, y compris du servage, de regard sans concession sur les gradés de l’armée, de beaucoup de lâcheté pour bien peu de courage. On traverse la Russie à dos de cheval, puis on découvre l’Iran, où l’on prendra grand soin de démonter point par point les fantasmes sur les harems du Shah. On ira jusqu’à se retrouver face aux intégristes religieux de l’époque, qui n’ont pas beaucoup changés depuis.

Non seulement c’est littérairement absolument parfait, mais encore, on apprend énormément de choses sur l’histoire des deux pays concernés. Pour chaque chapitre lu, on se couche moins bête. On regarde ce monde à travers le regard de Griboïedov, l’homme dont on nous annonce le destin tragique dès le titre, poète désabusé et un rien cynique. La Mort du Vazir-Moukhtar est à ranger sur l’étagère réservée aux chef-d’œuvres, à lire et à relire.


Abraham Hannibal, l’esclave qui devint noble

Abram Pétrovitch Gannibal dit Abraham Hannibal est sans doute né aux abords du lac Tchad à la fin du XVIIe siècle, mais comme il a été capturé pour être mis en esclavage, on n’en est pas très sûr.
Ce qu’on sait, par contre, c’est qu’il fut acheté pour le compte de Pierre le Grand. C’est qu’à l’époque, il était très à la mode d’avoir des enfants noirs dans les cours européennes. Mais le Tsar avait une autre idée : alors que tout le monde était d’accord pour penser que les noirs étaient des êtres inférieurs, Pierre le Grand s’était mis en tête de démontrer que l’acquis est supérieur à l’inné. Persuadé qu’avec la bonne éducation, n’importe qui peut s’élever dans la société, le Tsar devint le parrain de Abraham Hannibal et l’envoya en France pour étudier. Abraham Hannibal apprit plusieurs langues, montra de grandes dispositions pour les mathématiques et la géométrie, obtint le brevet d’ingénieur du roi et devint copain avec Voltaire et Montesquieu. Ses études terminées, il retourna en Russie où il devint le secrétaire personnel de Pierre le Grand et le superviseur des chantiers de forteresses militaires.

Quand Pierre le Grand mourut, il fut exilé en Sibérie, mais pas bien longtemps : l’impératrice Elizabeth 1e le fit rappeler à la cour, l’éleva au grade de major-général, en fit aussi le gouverneur de Tallinn (l’actuelle capitale de l’Estonie) et plutôt que de chipoter finit par carrément l’anoblir en lui donnant un domaine seigneurial de plusieurs centaines de serfs – ben oui, à l’époque, on évaluait la richesse d’un domaine seigneurial à son nombre de serfs.

Abraham Hannibal s’est marié deux fois : une première fois avec une Grecque qui donna naissance à un enfant beaucoup trop blanc pour être le sien, il reconnu quand même l’enfant mais se débarrassa de l’épouse infidèle, puis avec Christina Regina Siöberg, descendante de familles nobles scandinaves. De cette seconde épouse il eut dix enfants. Son fils aîné, Ivan, devint officier de marine – général en chef, le deuxième grade le plus élevé de Russie. Un autre de ses fils, Ossip, devint également militaire, mais est plus connu pour être le grand-père du grand poète et dramaturge Alexandre Pouchkine.

Car, oui, l’arrière grand-père de Pouchkine était bien l’ancien esclave Abraham Hannibal, et il est difficile de trouver meilleure preuve que Pierre le Grand avait bien raison quant à l’inné et à l’acquis.


Mes héros

Les peuples et les individus ont les héros qu’ils peuvent. Ou qu’ils méritent.
Mon Valhalla personnel, sans être surpeuplé, est tout de même bien rempli. C’est que, malgré tout, l’humanité a eu quelques figures intelligentes, courageuses et têtues. Certains de mes héros vivent encore, nul besoin d’être mort pour se joindre au grand banquet de ceux qui font que le monde est un peu moins laid, un peu plus intelligent.

Dans mon Valhalla personnel, Salman Rushdie disserte avec Théodore Monod qu’interrompt parfois Victor Hugo, Maria Raskova réconcilie Churchill avec la Russie, Vera Rubin n’en finit pas de faire des découvertes fondamentales sous les yeux ébahis de Copernic. Dans mon Valhalla personnel, il y a aussi quelques anonymes, comme Monsieur Marcel dont les soixante-dix ans sont loin derrière lui et qui remplit toujours à la main des remorques agricoles de bois qu’il a entièrement débité lui-même. Et il est parfaitement à l’aise au milieu des intellectuels, son bon-sens paysan leur remet bien souvent les pieds sur terre.

Dans mon Valhalla personnel, il y a des gens qui ont changé la face du monde ou de leur monde.
Les peuples et les individus ont les héros qu’ils peuvent. Ou qu’ils méritent. J’ai pour ma part le plus profond mépris pour ceux qui ont des héros dérisoires.


Vera Rubin : une femme dans la galaxie

Vera Rubin fait partie des gens qui ont révolutionné la science. Et même complètement transformé notre vision de l’univers. Rien que ça, et je n’exagère pas.

En effet, Vera Rubin a découvert que notre galaxie tournait sur elle-même. Avant elle, on pensait qu’une galaxie était relativement fixe. Mais à force de patience, d’observations et de calculs, elle a pu déterminer précisément la vitesse de rotation des étoiles. Et comme elle avait oublié d’être bête, elle s’est alors demandée pourquoi les étoiles n’étaient pas expulsées de la galaxie du fait même de cette rotation, comme ça aurait normalement dû se passer selon les lois de Newton. On lui doit donc aussi partiellement – d’autres avaient travaillé sur la question avant et ont continué après – la connaissance de l’existence d’un trou noir au centre de notre galaxie et de matière noire un peu partout. Quand je vous disais qu’elle a transformé notre vision de l’univers !

Veza Rubin était donc ce qu’on peut appeler une très grande dame de sciences.

Son père était un immigré juif Lituanien, lui-même fils de gantier. Sa mère était une immigrée juive de Moldavie, elle-même fille de tailleur. Pas grand-chose dans l’histoire familiale ne prédestinait cette dame à devenir l’une des plus grandes scientifiques de son époque. Au lycée, son professeur de science ne parlait qu’aux garçons. Il lui avait expliqué que les filles devaient, pour réussir, se tenir à l’écart des sciences. Il y a heureusement des femmes qui se fichent bien de ce qu’on leur dit. Nombreux ont été ceux qui ne l’ont pas prise au sérieux du fait qu’elle était une femme, bien sûr. Mais aucun vieux grincheux ne peut empêcher une femme intelligente de faire de bonnes observations et des calculs irréprochables. Elle a, entre autres, suivi les cours de Feymann. Elle s’est mariée à dix-neuf ans, et quand elle a obtenu son doctorat d’astronomie, à vingt-six ans, elle avait déjà deux enfants, et en a eu deux autres par la suite. Ses travaux étant largement reconnus par ses pairs, elle devint la première femme à avoir officiellement le droit d’utiliser le télescope de l’observatoire du Mont Palomar pour ses recherches. Jusqu’alors, l’accès en était interdit aux femmes. Parce qu’il n’y avait pas de toilettes pour dames. Non, ça n’est pas une blague. Devenue chercheuse, elle devait chaque jour quitter son travail à quinze heures pour s’occuper de ses enfants. De son propre aveu, elle a effectué presque toute sa carrière à temps partiel. J’ose à peine imaginer ce qu’auraient été les fruits d’une carrière à temps complet.

Pendant toute la fin de sa vie – elle est décédée à Noël, l’année dernière – elle a œuvré pour inciter les femmes à s’intéresser aux sciences. « À l’échelle de la planète, la moitié des neurones appartiennent aux femmes » disait-elle. Et le fait est que c’est toujours plus compliqué pour les premières. Vera Rubin a été la première femme dans un nombre délirant d’institutions. Elle n’a pas fait que découvrir des connaissances astronomiques fondamentales : elle a ouvert les portes pour toutes celles qui ont suivi et qui suivront encore.

Le plus grand hommage que nous puissions rendre à cette grande dame, c’est donc bien d’utiliser cette moitié des neurones humains pour apprendre.