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Le Prince, la lune et les fornicateurs de Florent Kieffer

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On a plus ou moins de plaisir à découvrir et à faire découvrir un livre. Concernant ce petit ouvrage, on a très envie de le faire lire à tout le monde. Non qu’il s’agisse d’un chef d’œuvre : je parlerai plutôt de friandise.

Le Prince, la lune et les fornicateurs n’est pas vraiment un roman, mais plutôt un conte moderne. Il était une fois, dans un temps lointain, un royaume où tout le temps libre est utilisé pour se laisser aller à la fornication, au grand désespoir de l’Intendant qui décide de trouver tous les moyens possibles de lutter contre cette activité improductive en combattant l’existence même de l’érection. Avec pareil sujet, il eut été aisé de sombrer dans la vulgarité, dans l’érotisme à deux sous ou dans les lieux communs insupportables : Florent Kieffer évite pourtant tous ces écueils pour nous offrir au contraire un récit plein de finesse et d’humour.

Évidemment, ça n’est pas un conte pour enfants : destinés à celles et ceux qui ont au moins une vague idée de ce qu’est le désir sexuel, l’histoire n’aurait aucun intérêt pour des petits. Mais de par sa forme, et malgré le sujet traité, il s’adresse tout de même à la part d’enfant qui sommeille dans chaque adulte. C’est frais et réjouissant. C’est très facile à lire, si bien qu’il est accessible même aux lecteurs débutants, sans ennuyer les lecteurs confirmés : une vraie gageure pour un auteur !

Comme beaucoup de contes, il délivre une sorte de morale, mais une morale qui explose les cadres rigides que l’humanité n’a eu de cesse de dresser autour des questions de sexualité. On ne regrettera que le rôle secondaire réservé aux femmes dans ce récit, néanmoins, on rit assez pour pardonner.

Vous êtes encore là ? Mais enfin ? Vous devriez déjà être en train de découvrir les premières pages !

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Portier de nuit

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Portier de nuit est un classique du cinéma que je n’avais jamais vu, et je savais à peine de quoi ça parlait. Forcément, ce fut un choc de le découvrir. Comment vous expliquer sans tout vous dévoiler ?

Prenez le syndrome de Stockholm, l’esthétique nazie et multipliez l’ensemble par des fantasmes sado-masochistes. Confiez les rôles principaux à un acteur au faciès à la fois figé et terriblement expressif – Dirk Bogarde – et à une jeune Charlotte Rampling absolument époustouflante ; faites réaliser l’ensemble par une femme érudite, pendant les années de plomb en Italie. Vous obtenez un film sulfureux, superbe et atroce, profondément troublant.

Mais le trouble ne vient pas que du film lui-même. Il vient aussi d’un terrible constat. Portier de nuit a été tourné en 1973. Il a certes été interdit de diffusion en Italie, interdit au moins de seize ans en France (ce qui peut s’entendre) et carrément classé X aux États-Unis (alors même qu’à un coït homosexuel près, et même pas filmé en gros plan, les scènes sexuelles sont finement suggérées plus que montrées), mais il a été réalisé, produit et globalement distribué. Il est même passé à la télévision un peu plus tard. Je ne doute pas une seule seconde que tout cela serait impossible aujourd’hui. Aucun réalisateur n’oserait user de la sorte de l’imagerie nazie. Aucun producteur n’accepterait de placer son argent pour une telle œuvre. Et si par miracle ça arrivait quand même, ça serait un scandale tel que le film ne serait au mieux distribué que de façon très confidentielle. Les associations pour la mémoire de la Shoah se rouleraient par terre en hurlant. Les féministes taperaient du pied en s’arrachant les cheveux (je vous rappelle que le réalisateur est une réalisatrice, ce qui ne courait pas les plateaux dans les années soixante-dix). Les divers représentants des victimes feraient des procès. Les intégristes religieux brûleraient des cinémas.

Portier de nuit dérange intelligemment. Je ne vois pas bien qui ce film pourrait laisser indifférent. Et c’est exactement pour ça que c’est un chef d’œuvre. A l’inverse, c’est bien parce que la censure sociétale a d’ores et déjà gagné la partie que le cinéma contemporain est aussi fade que lisse.


La Clef de Junichirô Tanizaki

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Rédigé sous forme de journaux intimes entrecroisés, la Clef est le récit des déboires sexuels d’un couple de longue date qui peine à s’épanouir ensemble. Dix ans les séparent, et tandis que Monsieur rencontre un recul de sa libido, Madame est inlassable tout en ne concevant la sexualité que sous un angle très conventionnel. Ils vont découvrir ensemble, en dialoguant par journaux intimes interposés – chacun niant lire celui de l’autre – le plus efficace des aphrodisiaques : la jalousie.

 

On retrouve dans La Clef un petit quelque chose des Liaisons Dangereuses et c’est avec beaucoup de finesse que Junichirô Tanizaki sonde les émotions, les désirs et les fantasmes d’un couple marié depuis longtemps par mariage arrangé dans une société nippone encore très traditionnelle à l’époque de parution de cette œuvre. La jalousie y agit comme un levier, non sans engendrer son lot d’effets secondaires malsains. Il y a un peu de masochisme dans tout cela, et on ne tardera pas à voir poindre la trahison, comme on peut s’y attendre.

Les deux voix sont différenciées par deux styles d’écriture, et alors que le sujet aurait pu s’y prêter, l’auteur ne sombre jamais dans un voyeurisme vulgaire. C’est au contraire aussi sobre qu’une estampe, sans pourtant être niais. : de l’érotisme sans pornographie.

La Clef, confession impudique, est un court roman qui gagne à être découvert.

 


Celle qui avait guérit.

Tout a commencé un jour d’été écrasant de chaleur. Il s’était arrêté dans sa tâche et l’avait regardée venir de loin. Elle portait des verres fumés, pourtant c’est au moment où elle le regarda qu’il porta la main au bord de son chapeau et inclina la tête. Elle répondit par un hochement de tête et un sourire et continua son chemin.

Le lendemain, elle le croisa de nouveau au bord de la rivière. Il était allongé dans l’herbe. A son passage, il se releva sur un coude et lui fit signe en souriant d’approcher. Elle s’exécuta, ils se présentèrent et elle s’allongea elle aussi en s’appuyant sur un coude. Ils fondirent immédiatement leurs pensées en organisation qui devait donner lieu dès le surlendemain à des festivités.

Le jour suivant, elle accepta une invitation à dîner, mais elle avait au réveil oublié toute la soirée. Elle avait beau se concentrer, elle ne voyait qu’au travers un filtre doux et cotonneux. Il n’y avait pas d’images, seulement des sensations, comme si elle avait passé la soirée les yeux fermés avec chaque pore de la peau pour seul organe de vision. Parfois des mots se glissaient entre les sensations.

Les mots étaient précautionneux mais fermes. Et en fonction d’eux, les sensations évoluaient entre le très pénible et le sublime. Elle avait rit. Elle avait pleuré. Voilà ce dont elle était sûre.

Quelque chose avait changé. Elle n’avait pas peur de cette défaillance mémorielle et cette absence de peur était tout à fait nouvelle. Elle accueillie la bande vierge du film de cette soirée avec une désinvolture et une légèreté qu’elle n’avait jamais éprouvées. Sa gorge semblait libérée d’un poids, et un nœud avait disparu de ses entrailles. Elle se leva et se rendit à la salle de bain. Elle s’étira et constata que sa respiration était plus ample et son dos s’était redressé sans effort particulier. Elle prit une douche fraiche puis se regarda dans le miroir. Un grand sourire illumina un visage qu’elle n’avait jamais vu encore, un visage dont on ne voyait que de grands yeux joyeux avant de percevoir toute la douceur qui s’en dégageait. C’était le plus beau visage qu’elle n’avait jamais vu et c’était le sien.

Ils s’activèrent le lendemain autour de la fête, se croisèrent dans la cohue, échangèrent quelques sourires. Alors que la fête battait son plein, il s’approcha d’elle et s’excusa.

« Tout ça n’était pas parfait, c’est un peu embêtant. »

Quand il eut dit ces mots, elle sentit qu’il y avait un petit quelque chose qui coinçait. Ses entrailles s’étaient serrées, et elle respirait un peu moins bien. Sans savoir de quoi exactement, elle le remercia chaleureusement, puis quitta la fête.

Le chemin du retour fut pénible. Ce qui avait été dompté la veille n’avait pas dit son dernier mot et s’arc-boutait en elle, tentait de ressurgir par toutes les plaies si fraichement cicatrisées. Rentrée chez elle, la lutte dura une bonne partie de la nuit entre ce qu’elle fut jadis et ce qu’elle était devenue. Quand la lune fut haute, elle se leva, s’appuya sur les rebords de la fenêtre ouverte, inspira lentement, profondément, autant d’air qu’elle pu et hurla à la lune sa libération.


Eleusys

C’était un village situé dans les bois, dans les brumes, jadis, ailleurs, plus tard.

Eleusys manifestait tous les symptômes de l’étrange maladie. Un jour ou l’autre, toutes les femmes la contractaient. On ne savait pas pourquoi. C’était comme cela depuis la nuit des temps, disait la Vieille.

D’abord, elles cessaient de parler et dormaient de plus en plus. Pas du jour au lendemain, non. Chaque jour, elles employaient un peu moins de mots que la veille, chaque jour elles soupiraient un peu plus souvent. Et un jour, il n’y avait plus que les soupirs, profonds et abattus. Leur regard plongeait au travers toute chose tangible.

Eleusys ne parlait plus depuis un bon moment déjà. On la voyait assise, des heures durant, au bord du puit ; la tête reposant dans ses mains, ses coudes sur ses genoux, soupirant, les yeux dans le vide ; ou errant dans la forêt où l’on s’étonnait de ne pas la voir se cogner à chaque arbre tant son esprit était ailleurs. Alors la Vieille avait dit qu’il fallait préparer la Cérémonie.

Bien sûr, tout le monde connaissait la Cérémonie, mais personne n’en parlait. Les hommes savaient qu’ils devraient ce jour là rester enfermés chez eux avec enfants et jeunes filles, ne pas sortir de leurs huttes quoiqu’il arrive, quoiqu’ils entendent et ne poser aucune question. Bien sûr, ils auraient voulu savoir. Mais ils se souvenaient des histoires que leur avaient conté leurs grands-mères : tous les hommes qui avaient tenté l’escapade pour rejoindre la Cérémonie avaient mystérieusement disparus. C’était ainsi depuis la nuit des temps, alors on ne posait pas de question.

Un matin, la Vieille réveille Eleusys en fredonnant une mélopée douce et lancinante quoiqu’un peu nasillarde. Toute la journée et toute la nuit, chaque geste, chaque instant, sera accompagné d’une chanson qui raconte les vieilles légendes des femmes. Les chants que l’on ne fredonne que les jours de Cérémonie.

Elle donne à boire à Eleusys une tisane âcre, puis les femmes du village l’emmènent au bord de la rivière. On la déshabille : la jeune fille, hagarde depuis des semaines, se laisse faire, sans rien dire. Les femmes la guident et la font entrer, à quatre pattes, dans une toute petite hutte de sudation. La Vieille la suit. Dans un trou, au centre, des pierres chauffées à blanc toute la nuit reçoivent une eau parfumée qui se transforme instantanément en vapeur. Les flammes des lampes à huile vacillent. La Vieille module ses tristes gémissements alors qu’une petite clochette tinte au loin.

Bientôt les larmes se mêlent à la sueur sur ses joues. Les gémissements de la Vieille se font sanglots harmonieux. Un flot s’épand abondamment des  yeux d’Eleusys qui hoquette sa tristesse. La chanson devient cri de douleur. Dans un hurlement, la jeune femme extirpe toutes les souffrances retenues toute sa vie.

Quand elle cesse enfin de pleurer, baignant dans sa sueur, recroquevillée sur elle-même, on la porte hors de la hutte brumeuse de vapeur odorante, et on la plonge dans la rivière glacée. Eleusys pousse un unique cri, court, aigu. Elle sent un éclair de vie qui commence à la remplir.

On la sèche, on l’enroule dans une couverture de laine douce en fredonnant un air léger et on l’emmène dans la hutte de la Vieille. On la coiffe, démêlant chaque nœud de ses cheveux, ôtant chaque feuille et chaque brindille qui se sont coincées là lors de ses errances dans la forêt. On lui fait boire une tisane amère. On l’épile. Et puis on la masse avec une huile de santal. La hutte est éclairée par de nombreuses bougies. Alors qu’il est à peine plus de midi, il lui semble que c’est déjà la nuit, une nuit infinie. Les voix sont douces, les gestes se font tendres.

Alors qu’on lui a longuement massé les muscles, les pétrissant, les étirant, on commence à la caresser. Des mains nombreuses se promènent sur ses mollets, ses cuisses, ses fesses, son dos et sa nuque. Des doigts plongent dans sa chevelure et jouent avec les mèches. Elle se détend au-delà de tout ce qu’elle avait connu jusqu’alors. Elle pousse un soupir, presque un gémissement.

Les mains la font rouler sur le dos tandis que les voix gagnent en profondeur, que le rythme du chant s’accélère imperceptiblement avec l’arrivée de plusieurs tambourins.

On lui masse et lui caresse maintenant l’intérieur des cuisses, le ventre, les hanches, les seins ; on lui effleure des lèvres le cou et le visage ; des mains jouent toujours dans ses cheveux.

Elle ouvre les yeux et se nourrit du spectacle de ces femmes belles et cuivrées, vêtues de tissus légers qui lui caressent le corps des mains et des lèvres sans cesser de chanter.

Elle frémit, glisse de frisson en frisson. Son épiderme se contracte en chair de poule. Ses seins durcissent, splendides.

Le chant ralenti, tambourins et clochettes se taisent sans que cesse de rayonner la chaleur dans son ventre. On l’assied, on la drape d’un tissu blanc, évanescent, et on sort de la hutte en procession.

Il fait nuit noire. A la lueur des torches, les femmes sortent du village et pénètrent dans la forêt. Eleusys avance au milieu d’une colonne qui murmure des incantations dans une langue ancienne, pas tout à fait oubliée.

Il n’y a pas de lune, les étoiles brillent de tous leurs feux dans les frondaisons. Les torchent déforment les visages, créent des ombres inquiétantes. Les voix poursuivent les incantations gutturales. Eleusys a le regard ailleurs : au fond d’elle-même. Du fond de son ventre, elle sait où on la mène. Elle en frissonne.

La colonne s’arrête dans une clairière qu’éclaire un grand feu. On distingue devant le feu, une dalle de pierre lisse et sombre. On y allonge la jeune femme. Le contact du minéral est doux et tiède. On fait boire à Eleusys une tisane d’épices brûlantes. Les femmes psalmodient maintenant un chant de transe, des clochettes tintent, des cymbales se frôlent.

Les hanches de la jeune femme ondulent tandis que ses mains massent son ventre palpitant. Les tambours deviennent roulement de tonnerre. Les flammes montent. Des branches crépitent. Les femmes en cercle autour de la dalle où Eleusys se contorsionne comme une furie battent des mains à tout rompre. Soudain Eleusys ouvre les yeux. Dans un nuage de fumée noire, elle Le devine, dressé dans toute sa puissance. Il grogne, avance vers la jeune femme. Ses mains immenses se glissent sous ses fesses, lui soulève le bassin et glisse jusqu’à lui tenir les hanches. Eleusys ondule. Il la pénètre, entièrement, de toute la force de son bassin. Elle pousse un long râle. Les femmes chantent toujours, elle ne les entend plus. Elle ne sait pas qu’elle suit le rythme du chant. Elle est en transe, possédée par son désir.

Lui continue à durcir et grandir en elle, jusqu’à l’occuper entièrement. Elle s’agite, ses gémissements sont terribles. Des vagues de chaleur la parcourent du ventre au cerveau. Le feu explose de crépitements, les flammes montent encore. Les chants sont hurlements et les tambours guerriers. Dans un ultime soubresaut de son corps, à l’instant où tout explose en elle, elle voit l’ombre de Ses cornes.

Quand elle reprend conscience d’elle-même, elle est dans les bras de la Vieille. L’aube approche. Toutes les femmes du village dormiront dans la clairière, les unes contre les autres. Plus tard, elles retourneront au village. Eleusys portera en elle toute la force de Pan.