Portier de nuit

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Portier de nuit est un classique du cinéma que je n’avais jamais vu, et je savais à peine de quoi ça parlait. Forcément, ce fut un choc de le découvrir. Comment vous expliquer sans tout vous dévoiler ?

Prenez le syndrome de Stockholm, l’esthétique nazie et multipliez l’ensemble par des fantasmes sado-masochistes. Confiez les rôles principaux à un acteur au faciès à la fois figé et terriblement expressif – Dirk Bogarde – et à une jeune Charlotte Rampling absolument époustouflante ; faites réaliser l’ensemble par une femme érudite, pendant les années de plomb en Italie. Vous obtenez un film sulfureux, superbe et atroce, profondément troublant.

Mais le trouble ne vient pas que du film lui-même. Il vient aussi d’un terrible constat. Portier de nuit a été tourné en 1973. Il a certes été interdit de diffusion en Italie, interdit au moins de seize ans en France (ce qui peut s’entendre) et carrément classé X aux États-Unis (alors même qu’à un coït homosexuel près, et même pas filmé en gros plan, les scènes sexuelles sont finement suggérées plus que montrées), mais il a été réalisé, produit et globalement distribué. Il est même passé à la télévision un peu plus tard. Je ne doute pas une seule seconde que tout cela serait impossible aujourd’hui. Aucun réalisateur n’oserait user de la sorte de l’imagerie nazie. Aucun producteur n’accepterait de placer son argent pour une telle œuvre. Et si par miracle ça arrivait quand même, ça serait un scandale tel que le film ne serait au mieux distribué que de façon très confidentielle. Les associations pour la mémoire de la Shoah se rouleraient par terre en hurlant. Les féministes taperaient du pied en s’arrachant les cheveux (je vous rappelle que le réalisateur est une réalisatrice, ce qui ne courait pas les plateaux dans les années soixante-dix). Les divers représentants des victimes feraient des procès. Les intégristes religieux brûleraient des cinémas.

Portier de nuit dérange intelligemment. Je ne vois pas bien qui ce film pourrait laisser indifférent. Et c’est exactement pour ça que c’est un chef d’œuvre. A l’inverse, c’est bien parce que la censure sociétale a d’ores et déjà gagné la partie que le cinéma contemporain est aussi fade que lisse.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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