Eleusys

C’était un village situé dans les bois, dans les brumes, jadis, ailleurs, plus tard.

Eleusys manifestait tous les symptômes de l’étrange maladie. Un jour ou l’autre, toutes les femmes la contractaient. On ne savait pas pourquoi. C’était comme cela depuis la nuit des temps, disait la Vieille.

D’abord, elles cessaient de parler et dormaient de plus en plus. Pas du jour au lendemain, non. Chaque jour, elles employaient un peu moins de mots que la veille, chaque jour elles soupiraient un peu plus souvent. Et un jour, il n’y avait plus que les soupirs, profonds et abattus. Leur regard plongeait au travers toute chose tangible.

Eleusys ne parlait plus depuis un bon moment déjà. On la voyait assise, des heures durant, au bord du puit ; la tête reposant dans ses mains, ses coudes sur ses genoux, soupirant, les yeux dans le vide ; ou errant dans la forêt où l’on s’étonnait de ne pas la voir se cogner à chaque arbre tant son esprit était ailleurs. Alors la Vieille avait dit qu’il fallait préparer la Cérémonie.

Bien sûr, tout le monde connaissait la Cérémonie, mais personne n’en parlait. Les hommes savaient qu’ils devraient ce jour là rester enfermés chez eux avec enfants et jeunes filles, ne pas sortir de leurs huttes quoiqu’il arrive, quoiqu’ils entendent et ne poser aucune question. Bien sûr, ils auraient voulu savoir. Mais ils se souvenaient des histoires que leur avaient conté leurs grands-mères : tous les hommes qui avaient tenté l’escapade pour rejoindre la Cérémonie avaient mystérieusement disparus. C’était ainsi depuis la nuit des temps, alors on ne posait pas de question.

Un matin, la Vieille réveille Eleusys en fredonnant une mélopée douce et lancinante quoiqu’un peu nasillarde. Toute la journée et toute la nuit, chaque geste, chaque instant, sera accompagné d’une chanson qui raconte les vieilles légendes des femmes. Les chants que l’on ne fredonne que les jours de Cérémonie.

Elle donne à boire à Eleusys une tisane âcre, puis les femmes du village l’emmènent au bord de la rivière. On la déshabille : la jeune fille, hagarde depuis des semaines, se laisse faire, sans rien dire. Les femmes la guident et la font entrer, à quatre pattes, dans une toute petite hutte de sudation. La Vieille la suit. Dans un trou, au centre, des pierres chauffées à blanc toute la nuit reçoivent une eau parfumée qui se transforme instantanément en vapeur. Les flammes des lampes à huile vacillent. La Vieille module ses tristes gémissements alors qu’une petite clochette tinte au loin.

Bientôt les larmes se mêlent à la sueur sur ses joues. Les gémissements de la Vieille se font sanglots harmonieux. Un flot s’épand abondamment des  yeux d’Eleusys qui hoquette sa tristesse. La chanson devient cri de douleur. Dans un hurlement, la jeune femme extirpe toutes les souffrances retenues toute sa vie.

Quand elle cesse enfin de pleurer, baignant dans sa sueur, recroquevillée sur elle-même, on la porte hors de la hutte brumeuse de vapeur odorante, et on la plonge dans la rivière glacée. Eleusys pousse un unique cri, court, aigu. Elle sent un éclair de vie qui commence à la remplir.

On la sèche, on l’enroule dans une couverture de laine douce en fredonnant un air léger et on l’emmène dans la hutte de la Vieille. On la coiffe, démêlant chaque nœud de ses cheveux, ôtant chaque feuille et chaque brindille qui se sont coincées là lors de ses errances dans la forêt. On lui fait boire une tisane amère. On l’épile. Et puis on la masse avec une huile de santal. La hutte est éclairée par de nombreuses bougies. Alors qu’il est à peine plus de midi, il lui semble que c’est déjà la nuit, une nuit infinie. Les voix sont douces, les gestes se font tendres.

Alors qu’on lui a longuement massé les muscles, les pétrissant, les étirant, on commence à la caresser. Des mains nombreuses se promènent sur ses mollets, ses cuisses, ses fesses, son dos et sa nuque. Des doigts plongent dans sa chevelure et jouent avec les mèches. Elle se détend au-delà de tout ce qu’elle avait connu jusqu’alors. Elle pousse un soupir, presque un gémissement.

Les mains la font rouler sur le dos tandis que les voix gagnent en profondeur, que le rythme du chant s’accélère imperceptiblement avec l’arrivée de plusieurs tambourins.

On lui masse et lui caresse maintenant l’intérieur des cuisses, le ventre, les hanches, les seins ; on lui effleure des lèvres le cou et le visage ; des mains jouent toujours dans ses cheveux.

Elle ouvre les yeux et se nourrit du spectacle de ces femmes belles et cuivrées, vêtues de tissus légers qui lui caressent le corps des mains et des lèvres sans cesser de chanter.

Elle frémit, glisse de frisson en frisson. Son épiderme se contracte en chair de poule. Ses seins durcissent, splendides.

Le chant ralenti, tambourins et clochettes se taisent sans que cesse de rayonner la chaleur dans son ventre. On l’assied, on la drape d’un tissu blanc, évanescent, et on sort de la hutte en procession.

Il fait nuit noire. A la lueur des torches, les femmes sortent du village et pénètrent dans la forêt. Eleusys avance au milieu d’une colonne qui murmure des incantations dans une langue ancienne, pas tout à fait oubliée.

Il n’y a pas de lune, les étoiles brillent de tous leurs feux dans les frondaisons. Les torchent déforment les visages, créent des ombres inquiétantes. Les voix poursuivent les incantations gutturales. Eleusys a le regard ailleurs : au fond d’elle-même. Du fond de son ventre, elle sait où on la mène. Elle en frissonne.

La colonne s’arrête dans une clairière qu’éclaire un grand feu. On distingue devant le feu, une dalle de pierre lisse et sombre. On y allonge la jeune femme. Le contact du minéral est doux et tiède. On fait boire à Eleusys une tisane d’épices brûlantes. Les femmes psalmodient maintenant un chant de transe, des clochettes tintent, des cymbales se frôlent.

Les hanches de la jeune femme ondulent tandis que ses mains massent son ventre palpitant. Les tambours deviennent roulement de tonnerre. Les flammes montent. Des branches crépitent. Les femmes en cercle autour de la dalle où Eleusys se contorsionne comme une furie battent des mains à tout rompre. Soudain Eleusys ouvre les yeux. Dans un nuage de fumée noire, elle Le devine, dressé dans toute sa puissance. Il grogne, avance vers la jeune femme. Ses mains immenses se glissent sous ses fesses, lui soulève le bassin et glisse jusqu’à lui tenir les hanches. Eleusys ondule. Il la pénètre, entièrement, de toute la force de son bassin. Elle pousse un long râle. Les femmes chantent toujours, elle ne les entend plus. Elle ne sait pas qu’elle suit le rythme du chant. Elle est en transe, possédée par son désir.

Lui continue à durcir et grandir en elle, jusqu’à l’occuper entièrement. Elle s’agite, ses gémissements sont terribles. Des vagues de chaleur la parcourent du ventre au cerveau. Le feu explose de crépitements, les flammes montent encore. Les chants sont hurlements et les tambours guerriers. Dans un ultime soubresaut de son corps, à l’instant où tout explose en elle, elle voit l’ombre de Ses cornes.

Quand elle reprend conscience d’elle-même, elle est dans les bras de la Vieille. L’aube approche. Toutes les femmes du village dormiront dans la clairière, les unes contre les autres. Plus tard, elles retourneront au village. Eleusys portera en elle toute la force de Pan.

Publicités

À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :