Archives de Tag: mélancolie

Le goût du lait

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Je crois que je devais avoir six ou sept ans quand le camion de la ferme a cessé de passer dans notre quartier pour vendre ses produits, pourtant, je m’en souviens bien. C’était un Citroën, ceux en tôle ondulée. Il passait une fois par semaine, s’arrêtait sur la petite place où nous vivions – à l’époque, c’était encore une pelouse où se réunissait un club canin tous les dimanches, maintenant c’est un crottoire en terre battue – il klaxonnait, ouvrait sa porte latérale et on allait lui acheter sa production.
Il vendait des légumes, qui étaient posés en tas, à même le sol de la camionnette, et il vendait du beurre et du lait. Le beurre n’était pas découpé en briquette : c’était une grosse motte très jaune l’été et plus pâle l’hiver, dans laquelle on découpait des livres et des demi-livres à la spatule. Le lait était gardé dans un immense pot à lait, et le monsieur nous remplissait notre réplique miniature à la louche. Je n’ai pas souvenir que le lait été réfrigéré. Par contre, je n’ai jamais oublié son odeur quand on le faisait bouillir. J’adorai rester juchée sur une chaise pour regarder la peau se former sur le dessus de la casserole. On récupérait ce gras, et on le mangeait sur une tartine. Le lait chaud, on le buvait le matin ou le dimanche soir.

Mais un jour, la camionnette a cessé de venir, et on a acheté du lait en brique. Tout le monde avait l’air de trouver ça plus pratique, mais très vite, j’ai oublié le goût du lait. Il aura fallu bien des années avant que je ne retrouve cette saveur forte et grasse. C’est d’ailleurs à la première gorgée de lait depuis que m’est revenu le souvenir de la camionnette.


Sur les falaises de marbre de Ernst Jünger

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Sur les falaises de marbre raconte l’avènement de la barbarie dans un pays imaginaire jusque là en paix. Un dictateur fait régner la terreur et la destruction dans le but de ré-instaurer des croyances et valeurs archaïques. De son côté, le narrateur résiste à sa façon : en ne cessant pas de s’instruire, en privilégiant la vie dans le calme des campagnes, les liens respectueux avec les paysans et en étudiant la botanique, d’une façon qui n’est pas sans rappeler certains écrits de Goethe, en s’attelant à la recherche de la beauté.

Cet ouvrage a été publié en 1939 et nombreux y virent alors une parabole du nazisme et de Hitler. C’est pourtant bien une œuvre intemporelle, ou terriblement d’actualité. En 2015, on peut tout aussi bien y lire les exactions des maboules à barbe en Syrie et en Irak que celles à venir des extrêmes-droites européennes. Ce court roman est écrit dans une langue d’une rare beauté et figure au rayon des lectures indispensables.


Professeur Singe de Mo Yan

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Professeur Singe suivi de Le bébé aux cheveux d’or, est, comme le titre l’indique une suite de deux nouvelles.

La première, Professeur Singe, donc, démarre très fort. Une suite de scènes totalement burlesques nous plonge dans un univers à mi-chemin entre le cartoon qui n’est pas sans rappeler Tex Avery et les mangas japonais, ce qui est un comble pour un auteur chinois. Néanmoins, sous ce vernis humoristique on sent poindre la mélancolie. Mo Yan nous parle ici de l’absurdité de la pression sociale, des conventions et de l’uniformité. Certes, il aborde ces thèmes sous l’angle de la société chinoise, mais l’ensemble est universel. Hélas, alors que la quatrième de couverture nous promet maints rebondissements, on arrive aux derniers mots de la nouvelle avec la sensation d’une conclusion bâclée. Professeur Singe donne l’impression d’un roman qui aurait été bouclé à la va-vite et publié avant d’avoir été réellement terminé. Les habitués des longs romans de cet auteur majeur seront déçus.

Heureusement arrive ensuite Le bébé aux cheveux d’or. S’il y a là aussi quelque chose de l’absurde, Mo Yan nous plonge dans les mœurs rurales, aborde avec finesse la question de l’enfant unique, du pouvoir des petits-chefs, de la vieillesse et de l’amour. Au détour du récit, on découvre quelques mythes chinois, mais aussi les habitudes des paysans chinois, les absurdités économiques de l’époque de Mao et leurs conséquences déplorables sur l’agriculture. Les personnages sont attachants même dans leur folie, la superstition trouve sa place dans un univers concret, et, là encore, le poids de la pression sociale se fait sentir. Le bébé aux cheveux d’or est une nouvelle triste, mélancolique mais si belle !

Même si la première nouvelle est décevante, on retrouvera néanmoins tout au long du recueil le style particulier de Mo Yan à qui personne ne pourrait reprocher le manque de talent d’écriture. Chaque phrase reste magnifiquement construite et ceux qui ne connaissent pas encore sa plume pourront entrer dans son univers plus aisément avec ces nouvelles qu’avec ses longs romans tels que Beaux Seins Belle fesses ou La dure loi du Karma, aussi géniaux qu’épais mais peut-être un peu plus difficiles à aborder pour le lecteur non-aguerri.


Les Affinités électives de Goethe

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Ah je vous entends déjà ! Goethe, c’est compliqué, c’est ennuyeux, c’est démodé ! Si si, ne niez pas, on me le dit souvent. Je l’ai même cru moi-même avant d’être contrainte d’en lire, un soir de grande détresse parmi celles que je crains le plus : je n’avais plus qu’un seul livre non lu dans la maison, et c’était Les Souffrances du jeune Werther. Or, mon cerveau est ainsi accoutumé que ne pas lire revient à ne pas dormir. Mais il arrive aussi que l’inverse soit vrai : lire revient à oublier de dormir. Cela n’arrive qu’avec les très grandes œuvres. Et c’est ce qu’il advint avec cet ouvrage de l’illustre auteur allemand.

Forte de cette première expérience, je poursuis donc ma découverte de Goethe avec cet opus : Les Affinités électives. Et je vais vous décevoir : ça n’est ni compliqué, ni ennuyeux et surtout pas démodé.

Certes, la langue de Goethe est belle comme l’est celle de notre Hugo national. Mais une belle langue n’est pas forcément une langue alambiquée. On trouve au contraire ici une langue accessible. Goethe aimait les sciences autant que leur vulgarisation, aussi ce roman n’use pas d’un champ lexical particulièrement savant. Mais ne me faites pas dire ce que je n’ai même pas pensé : nous n’avons pas non plus affaire à une écriture simpliste.

Certes Goethe ne nous propose pas ici un récit épique empli de grandes batailles, de créatures fantastiques et d’aventures rebondissantes. Mais il n’est nul besoin de galoper à un rythme effréné pour tenir le lecteur en haleine. Si le contexte du récit est bucolique, l’histoire en elle-même s’inscrit dans la lignée des grandes tragédies antiques.

Enfin, rien n’est moins démodé que Les Affinités électives, sauf à considérer que les passions tragiques n’existent plus. Quoi de plus intemporel que les souffrances de l’amour ? Que le questionnement sur la régulation de nos émotions par la morale ? Quoi de plus moderne que de se demander quelle place occupe la chimie dans nos choix amoureux ?

Dans ce roman, c’est bien sous l’angle de son intérêt scientifique que Goethe observe les relations humaines. Mais en explorant le sujet par le biais du roman plutôt que de l’essai, il rend l’ensemble bien plus que simplement digeste : il ouvre des portes philosophiques essentielles sans jamais nous ennuyer.

Lire Goethe, c’est aussi plus simplement prendre une bonne rasade de pure beauté.

 


Rushmore de Wes Anderson

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Je vous avais prévenus : je vais encore vous parler de Wes Anderson. Rushmore est son deuxième film, et on sent qu’il n’a pas encore atteint ici le degré de perfection dans la composition des images qu’on trouve dans ses œuvres plus récentes. La photographie n’a pas la même qualité, néanmoins son univers si particulier est déjà palpable. C’est sans nul doute le plus autobiographique de ses films.

On retrouve un thème commun à toutes ses productions : il nous présente encore un jeune personnage inadapté au monde, incapable de jouer avec les règles du jeu et pourtant (donc ? ) particulièrement créatif. L’univers des enfants se heurte à celui des adultes. Certains enfants sont trop adultes pour leur âge, certains adultes ne le sont pas vraiment devenu. La limite est floue. Rushmore est aussi poétique que les autres films d’Anderson. Poétique, mélancolique et paradoxalement enchanteur et désenchanté. Et son univers est déjà particulièrement coloré.

Wes Anderson est de ces réalisateurs dont on sait dès l’ouverture qu’il est aux commandes. Bizarrement, il produit des œuvres réalistes fantastiques. Chacun de ses films est une nouvelle région de son univers propre. Et avant même d’avoir atteint le degré de technicité qu’on lui connaît maintenant, il faisait déjà de grands films, de ceux dont on se souvient.


Moonrise Kingdom de Wes Anderson

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Je vais encore vous parler de Wes Anderson. Je comprends bien que ça peut être agaçant de toujours voir les mêmes réapparaître ici, mais qu’y puis-je si ce réalisateur est formidable ?

Avant de visionner Moonrise Kingdom, débarrassez-vous de votre sérieux d’adulte. Il ne vous servira à rien, et il risquerait même de vous gâcher le plaisir. Si vous n’êtes pas capable de vous laisser porter par une naïveté un peu surréaliste, si la poésie, le rêve, l’esthétique colorée sont des choses qui ne vous parlent pas, vous n’aimerez pas ce film. Si au contraire vous aimez les contes, si le réalisme sévère vous ennuie et que la lecture occupe une place importante dans votre cœur, laissez-vous emmener par deux enfants qui partent à l’aventure.

Pour ma part, je ne me lasse pas de la spécificité du cinéma de Wes Anderson et de ses incroyables castings pas plus que de la musique d’Alexandre Desplat. L’ensemble est frais, esthétiquement irréprochable – on sent bien le réalisateur tatillon – et tous ceux qui aiment simplement qu’on leur raconte de belles histoires ne pourront que tomber sous le charme.

Quand on a vu plusieurs films d’Anderson, on reconnaît sa patte dès les premières images, pourtant toutes ses histoires diffèrent. On retrouve toujours un petit quelque chose d’enfantin et de mélancolique, ce petit quelque chose qui fait plaisir, qui fait du bien, et on en redemande, si bien qu’il faut vous attendre à ce que je revienne encore sur d’autres de ses films.

 


La Vie Aquatique de Wes Anderson

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C’est le troisième film de Wes Anderson que je visionne, et j’en suis maintenant assurée : ce type est génial. Voilà quelqu’un qui est capable d’apporter un grand bol d’air frais au cinéma. La Vie Aquatique ne ressemble à rien d’autre. Le sens de la photographie de ce réalisateur est déjà en soi un plaisir pour les yeux, mais tout le reste est de la même qualité : sa capacité à faire de la musique un personnage à part entière – et David Bowie en portugais, il fallait oser – , ses personnages attachants quels que soient leurs défauts, la réalisation globale maîtrisée du début à la fin.

Wes Anderson est aussi capable d’utiliser des acteurs à contre-emploi. Qui aurait pu penser à faire jouer un crétin à Willem Dafoe ? Sérieusement ? On parle quand même du gars qui a incarné Jésus ! Et pourtant, on a là l’un des crétins les plus crédibles de l’histoire du cinéma ! Quant à penser à Bill Murray pour incarner un Commandant Cousteau parodique … Alors forcément, l’ensemble est un film surréaliste, d’autant plus que les images de fonds marins sont toutes fausses, fausses comme les montages que faisait feu le Commandant.

La Vie Aquatique est un film à la fois drôle et désenchanté, avec ce petit quelque chose d’enfantin propre aux films de Wes Anderson. C’est original, humain, mélancolique ; c’est aussi naïf et coloré. Bref : c’est un film réussi à voir et à revoir.


L’enfant de la plantation de José Lins Do Rego

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Si le naturalisme à la française peut parfois être pénible à lire, le naturalisme brésilien évite tous les écueils du précédent : ici, pas de longues et pénibles descriptions de détails sans intérêt. Pourtant, dans cette ballade au cœur du quotidien d’une plantation de canne à sucre du début du vingtième siècle, on saisit l’essence même de la société rurale du Brésil. Tout y est : la faune et la flore, les rapports sociaux, le rôle des femmes, l’histoire de la fin de l’esclavage – qui perdure sous forme de servage -, l’économie, le paternalisme …

C’est par le regard d’un enfant que l’on découvre tout cet univers, mais si la vie y est rude, la plume de l’auteur n’est pas sans tendresse. L’ensemble est à la fois très cru et très vivant, la lecture ne manque ni de senteurs ni de couleurs. Blaise Cendrars en conseillait la lecture, et on comprend vite pourquoi l’auteur bourlingueur appréciait tant L’enfant de la plantation.

Si ce livre est un classique au Brésil, il aura fallu attendre longtemps pour y avoir accès en français, et il serait dommage de s’en priver. Ajoutons que les éditions Anacoana continuent de nous offrir des ouvrages qui sont aussi de beaux objets, joliment illustrés et imprimés sur un papier de qualité, ce qui ajoute au plaisir de la lecture celui d’avoir un beau livre entre les mains.


Bernarda Soledade, Tigresse du Sertão de Raimundo Carrero

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Bernarda Soledade, Tigresse du Sertão pourrait être une tragédie grecque ou shakespearienne, mais c’est un drame à la fois brésilien et universel. Tout y est : une famille de haut rang, l’inceste, les meurtres, la folie, les fantômes. La tempête gronde. La pluie s’abat sur la maison de maître. Une flamme brûle dans l’hôtel et tandis que la mère laisse toute sa folie s’exprimer, les filles prient et se remémorent les événements qui les ont menées à leur perte.

Raimundo Carrero nous livre son récit par petites touches. Plutôt que d’opter pour une narration linéaire, il joue avec le temps, laisse chacune s’exprimer. Il sait égarer son lecteur dans les brumes de l’ignorance des faits, il prend son temps, laisse la tempête nous perdre et les fantômes nous effrayer. Si nous sommes spectateurs, c’est depuis le premier rang. Les personnages eux-mêmes ne sont pas caricaturaux mais ambivalents. On ne sait si l’on doit les aimer ou les haïr. La soif de pouvoir de l’une plonge ses racines dans sa tristesse. La frivolité de l’autre parle de ses espoirs. On ne saurait juger.

L’auteur est un auteur contemporain primé au Brésil, pas assez connu à mon goût en France. Il faut dire que ce roman est le seul traduit en français actuellement. On ne peut que remercier les éditions Anacaona pour leur travail de diffusion des œuvres brésiliennes chez nous. On y découvre un foisonnement littéraire de qualité.

Un mot d’ailleurs sur le livre lui-même : sa mise en forme est à hauteur de son contenu. Les illustrations de Fernando Videla nous plongent plus encore dans l’univers torturé du roman. L’ensemble est un beau livre : il devient rare qu’un éditeur fasse un travail sérieux sur les supports, ici la mission est parfaitement remplie. On attend impatiemment que le catalogue de cette toute jeune maison s’étoffe, les amateurs de littérature de qualité ne manqueront pas de lui devenir fidèle.


Le Destin miraculeux d’Edgar Mint – Brady Udall

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Il m’est arrivée de voir un roman qui commençait par « Le soleil se leva à l’est ». Devant l’usage abusif de ce lieu commun en introduction, je me suis refusée à aller plus loin. En ouvrant Le Destin miraculeux d’Edgar Mint, j’ai lu :  » Si je devais ramener ma vie à un seul fait, voici ce que je dirais : j’avais sept ans quand le facteur m’a roulé sur la tête ». Cette accroche fort peu commune m’a immédiatement plongée dans l’univers tragi-comique de Brady Udall.

Cette œuvre a des saveurs de triste épopée contemporaine. Nous suivons l’histoire d’un enfant né dans une réserve indienne sordide, abandonné par son père – perdant invétéré – avant même d’être né, négligé par une mère alcoolique, évoluant du statut de miraculé dans un hôpital à celui de sous-être dans un internat quasi-carcéral, recueilli un temps chez les mormons et devant faire face tout au long de son parcours à des choix d’adultes, seul et démuni. Son parcours croise celui de personnages pas mieux lotis que lui, qui le prennent toutefois en affection, pas toujours pour de bonnes raisons. Tout est triste, pourtant l’auteur réussit à rendre l’ensemble tout à fait supportable : c’est l’enfant qui parle, son regard naïf malgré tout transforme ce qui aurait du être un drame social en une aventure extraordinaire.

Dans ce livre, tout le monde est paumé, misérable, triste et seul. Mais il n’y a pas une seule ligne de misérabilisme. C’est tout le génie de Brady Udall, digne représentant de la littérature américaine contemporaine : un auteur à découvrir et à suivre.