Archives de Catégorie: Les nuits de pleine lune

Une boutique de rêve

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Bien des années après avoir quitté cette petite ville de Provence, je me souvenais encore de cette petite boutique de livres d’occasion située dans une ruelle tortueuse. Rien, nulle part, n’en indiquait la direction. On arrivait là en se promenant dans cette vieille cité, au hasard des traverses où les sommets des hautes et étroites bâtisses semblaient s’être rapprochés au fil du temps. Le soleil n’atteignait jamais les pavés, et on venait chercher là un peu de fraîcheur – toute relative – lors des chaudes journées d’été.

On pénétrait dans cette échoppe par une porte vitrée gravée de lettres gothiques dorées. Une cloche tintait et on découvrait alors un incroyable labyrinthe de piles bancales de vieux ouvrages et d’autres plus récents dans une toute petite pièce surchargée en son centre d’étagères. On ne pouvait circuler entre elles que de profil, en veillant à ne pas même effleurer les amoncellements de livres posés à même le sol. Il y avait là les livres d’histoire, entreposés jusqu’aux poutres sombres et massives du plafond. À gauche de cette pièce, en face de la porte, montait un escalier de bois vermoulu qui grinçait à chaque pas. Contre le mur, tout le long de cet escalier, sur des étagères bancales, on trouvait les récits de science-fiction, et sur la mezzanine pas moins encombrée que la pièce du bas, les livres de littérature générale. Dans toute l’échoppe flottait une odeur de poussière.

Le bureau surchargé de vieux papiers du bouquiniste était au fond de la boutique, au rez-de-chaussée. C’était un meuble massif en acajou recouvert d’un sous main en cuir brun sur lequel trônait une lampe de juriste qui diffusait sa lueur glauque dans cette sombre boutique sans autre éclairage. Le bouquiniste lui-même avait l’air aussi âgé que sa boutique. Il portait de petites lunettes aux verres épais cerclés de métal sur un nez qu’il avait proéminent et sous des sourcils broussailleux. Il ne levait le nez de sa lecture en cours qu’à contrecœur et juste le temps d’encaisser le prix des livres qu’on achetait. Je n’ai jamais entendu le son de sa voix : dans le meilleur des cas, il se contentait de grommeler à l’entrée d’un client. Quel que soit le livre qu’on cherchait, on le trouvait toujours chez lui, pas toujours en bon état et systématiquement poussiéreux. Mais il fallait le chercher soi-même dans le classement foutraque de la boutique : le propriétaire ne répondait jamais aux questions qu’on pouvait lui poser, trop absorbé qu’il était par ses propres lectures.

Quelques années après avoir quitté cette petite ville, le hasard m’y mena de nouveau. Je décidai donc de retourner dans cette bouquinerie bien fournie. J’arpentai les rues et les traverses un long moment sans jamais retrouver la boutique ni rien qui lui ressembla, alors qu’aucune rénovation n’avait été réalisée entre-temps dans ce vieux centre bourg. Je retrouvai bien l’étroite ruelle en question, mais de la boutique : nul signe. Après un long moment à errer ainsi, je questionnai une vieille dame qui passait par là. Elle me soutint que jamais à sa connaissance il n’y avait eu de bouquiniste dans ce quartier où elle était née. Je la laissai partir et interrogeai un autre passant qui me fit la même réponse.

Je me questionnais longtemps à ce sujet. Ne croyant guère aux boutiques magiques qui disparaissent, je dus me rendre à l’évidence : j’avais rêvé l’existence de cette bouquinerie avec une telle force que son souvenir c’était installée dans ma mémoire comme n’importe quel lieu bien réel.

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Comment naissent les légendes.

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L’autre soir, alors que minuit approchait, je suis sortie vaquer à mes occupations nocturnes habituelles. La lune était à son zénith, on la devinait derrière une épaisse brume d’altitude qui en diffusait si bien la lumière blême que je n’eus pas besoin d’utiliser ma torche, malgré ma vision nocturne défaillante.

Je traversai donc la cour, passai le portail en bois, fis quelques pas et m’arrêtai. Quelque chose clochait, mais quoi ? Je sentais bien qu’il y avait un problème quelque part sans toutefois pouvoir l’identifier immédiatement.

Je fis donc la tournée des bestioles. La vache était couchée avec la chèvre sur son dos, les poules étaient bien rentrées au poulailler dont je verrouillai alors la porte. Je retournai vers la maison, mais je m’arrêtai, nez au vent, pour essayer de comprendre ce qui différait de l’ambiance nocturne habituelle.

Eh bien justement, il n’y en avait pas, de vent. Alors que chaque soir, il y a toujours au moins une brise qui agite les hautes branches de l’immense eucalyptus, cette nuit-là : pas un souffle. Les branches étaient parfaitement immobiles, et on n’entendait pas le bruissement habituel, ni de l’eucalyptus, ni des pommiers, ni d’aucun arbre alentour. Mais il n’y avait pas que les arbres qui faisaient silence, et voilà bien l’étrange !

J’avais beau tendre l’oreille, retenir ma respiration pour mieux entendre : pas un seul son ne me parvenait. Je n’entendais pas les aboiements des chiens des fermes lointaines. Pas un glapissement de renard. Pas un seul ululement d’oiseau nocturne. Pas un froissement d’aile de chauve-souris, pas un seul imperceptible pas ou grignotement de rongeur, pas un feulement de chat, pas un meuglement de vache, pas un coassement grenouille : rien, absolument rien, pas un son, le silence complet.

Il y avait quelque chose d’inquiétant à ce silence. Je frémi et pressai le pas pour rentrer. Je n’aurai pas voulu avoir quelque déplacement pédestre à effectuer cette nuit-là par les chemins creux, pas même avec une torche. Qu’est-ce qui peut être assez effrayant pour faire taire jusqu’aux plus aboyeurs des chiens de fermes ? Quelque lavandière de nuit occupée à tordre ses linges sanglants au lavoir du village ? Quelque créature invisible perçue par tous les animaux des bois et des fossés ? Ou l’Ankou ayant graissé le moyeu de sa maudite charrette ?

Ne le sachant, et une fois n’est pas coutume, j’ai soigneusement verrouillé toutes les portes, tiré les rideaux et me suis glissée dans les draps sans être rassurée. Il m’a fallu du temps pour m’endormir d’un sommeil agité, peuplé de rêves étranges.

 


Le rêve de la nuit

Il y a une bonne dizaine d’années, alors que je dormais à la belle étoile, quelque part dans la garrigue, j’ai fait le plus beau rêve de toute ma vie.
Des milliers de gens étaient réunis dans une vaste salle sans mur ni plafond, une sorte de joyeux purgatoire vaporeux éclairé non par une source identifiable, mais par une multitude de particules de lumière qui flottaient dans les airs. Il y avait là des gens que je connaissais dans la vie éveillée et des inconnus. Certains jouaient de la musique, d’autres jonglaient, dansaient, peignaient ou simplement discutaient en riant … De nouveaux arrivants nous rejoignaient, descendant en douceur du plafond inexistant. Et soudain, tout le monde se tut et je me mis à chanter l’air de la Reine de la nuit, de bout en bout. Ce qui est étrange à bien des égards.
En premier lieu, si je connaissais l’air, comme tout un chacun, j’ignorais tout à fait d’où il était tiré. Et puis, je ne parle en réalité pas trois mots d’allemand. Ceux qui m’ont entendu chanter, en vrai, n’ont pas retrouvé l’ouïe depuis que j’ai fait saigner leurs oreilles. Enfin, ma voix réelle tient plus du baryton que du soprano.
A la dernière note, je me suis réveillée, lentement et pleurant de joie. Tout mon corps semblait se souvenir encore du chant.
J’ai toujours beaucoup rêvé, je me suis presque aussi souvent souvenue de mes rêves ; j’en ai fait de toutes les sortes, des plus joyeux aux plus effroyables cauchemars, mais celui-là est le plus beau. Et quand j’entends par hasard, comme tout à l’heure, cette scène, tout le rêve resurgit : la lumière, la douceur et la sensation physique du réveil.
Il existe des rêves qui font douter de toute perception rationnelle du monde. Celui-là en était un.

 


Contes sous la lune et les pommiers

« Ceux qui vivent, ceux qui meurent… et autres diableries »
histoires contées et lues pour adultes et grands enfants (à partir de 13 ans)
le vendredi 31 août et samedi 1er septembre à 21h
dans le verger du Squivit à Trégrom (22)
(plan : http://goo.gl/maps/tiid)
Pour cette dernière pleine lune avant la rentrée, nous vous convions à une soirée particulière.
Deux personnages de tarot s’incarnent et jouent une partie de cartes avec une règle simple : pour chaque carte tirée, ils doivent conter l’histoire de celui qui vit, ou de celui qui meurt.
On constatera alors que le rire n’est pas forcément là où l’on croit.
Et le diable dans tout cela ?
Il ricane doucement, tapi dans l’ombre, jouant son propre jeu et attendant son heure…
avec Tagrawla Ineqqiqi, Martin Deveaud et Hervé Loth
Entrée libre, sortie au chapeau.
Prévoir une petite laine et un coussin.
En cas d’intempérie, la représentation aura lieu sous abri.

 

 


Vlad Oreste

Maria avait vécu sa grossesse en toute quiétude et arriva au jour de l’accouchement avec les joues roses et sans fatigue excessive. Il s’écoula moins de deux heures entre les premières contractions et l’expulsion du bébé. Le petit garçon naquit en pleine santé, mais les médecins s’inquiétèrent : ils avaient retrouvé des morceaux du placenta dans sa bouche mais la mère n’expulsa jamais le reste. Quoique tous les examens nécessaires furent exécutés avec minutie, on ne trouva nulle part la délivre. Après quelques pleurs, l’enfant s’endormit très vite.

Il avait un minuscule ronflement.

Le lendemain, le bébé refusa obstinément le sein. Inquiète, la mère finit par essayer de lui donner un biberon, mais il n’en voulut pas plus. Youssef, son père, essaya à son tour de lui donner la tétine sans mieux y parvenir. Toutes les infirmières et sages-femmes, tous les médecins se relayaient auprès de l’enfant, l’examinant, le palpant, tentant eux-mêmes de lui tendre le biberon, rien n’y fit. Le jour suivant, il s’opposa encore à toute nutrition et la valse des soignants reprit. Le troisième jour, il resta toujours sans manger. Pourtant, son poids restait stable, il était vif et il ne pleurait pas.

Le quatrième jour, il rejeta encore tout ce qu’on essayait de porter à sa bouche, serrant la mâchoire à l’approche du téton et tournant la tête à celle du biberon, mais il commença à se plaindre. Il s’agita, puis entonna des vocalises de protestations. A la fin du jour, il hurlait franchement et cela dura toute la nuit. Au petit matin, épuisé, il s’endormit après avoir de nouveau refusé le lait.

L’étrange comportement du petit garçon occupa toutes les discussions de tous les employés de l’hôpital. On rassembla, dans une salle de réunion, des pédiatres, des nutritionnistes, des psychiatres, des psychologues, des gastro-entérologues et tout un tas d’autres spécialistes. Tous se repassaient les analyses du bébé, le dossier médical des parents, revenaient à celui de l’enfant mais personne n’y découvrit rien d’anormal. Le seul symptôme qu’il présentait était une très légère anémie qui allait croissante depuis sa naissance, mais cela pouvait fort bien s’expliquer par son jeûne. Ils décidèrent de l’alimenter par transfusion, mais le bébé si faible soit-il arrachait systématiquement le petit cathéter qu’on lui mettait dans le bras.

A l’aube du sixième jour Maria s’éveilla les yeux rougis. Elle tenait encore à la main un mouchoir détrempé par les larmes de la nuit. Le père de l’enfant somnolait sur un fauteuil. La mort imminente de l’enfant tant désiré paraissait inéluctable. Ils étaient désemparés devant leur impuissance à le faire vivre.

Elle avança la main pour caresser la tête de son fils. Il ouvrit les yeux. Son sourire découvrit quatre minuscules dents, deux en haut et deux en bas. Non sans surprise, elle lui caressa la joue. Avec une vivacité improbable pour son âge, le petit garçon tourna la tête et mordit sa mère avec une force surprenante.

Elle poussa un cri qui réveilla Youssef et retira vivement sa main. Elle saignait. Le bébé devint écarlate et se mit à hurler. Le père se tenait derrière elle et regardait tour à tour, horrifié, le doigt sanguinolent de son épouse et le visage du petit dans son berceau. Maria était livide. Quelques jours auparavant, une vieille femme de ménage avait longuement regardé son fils.

« Ptet qu’il faut juste le nourrir avec aut’ chose…» avait-elle marmonné avant de hausser les épaules et de quitter la pièce en poussant son chariot devant elle.

Maria approcha son doigt meurtri de la bouche de son fils. Instantanément, il se tut et s’en saisit de ses deux petites mains. Il l’approcha de ses lèvres et téta le sang de sa mère. Quand il repoussa le doigt, sa mère le prit sur son épaule et il fit son rot. Elle le coucha dans son berceau et il s’endormit aussitôt, souriant.

Maria se jeta dans les bras de Youssef et pleura longuement.


La Forteresse

La forteresse se dresse aux frontières du désert depuis des temps immémoriaux. Personne ne se souvient de pourquoi elle fut construite, ni comment, ni par qui. Pourtant personne n’ignore son existence : tous savent exactement où elle se trouve pour ne pas s’en approcher par inadvertance. Il arrive qu’une caravane égarée l’apercevant à l’horizon fasse un épuisant détour pour la contourner. Elle a mauvaise réputation. Même les vautours ne s’en approchent jamais.
Son aspect n’est pas engageant : haute et massive, on devine que ses murs gris sont épais. On pourrait croire à un ouvrage de maçonnerie aux jointures parfaites, mais si l’on s’en approchait, on constaterait que ses murailles sont parfaitement lisses. La forteresse semble être taillée d’une seule pièce. Elle est entourée d’un large fossé où se dressent des piques acérées, qu’on dit empoisonnées.

Quelques squelettes d’aventuriers y sont empalés. Son toit est en pente raide. Au bas de ces pans, des crochets recourbés attendent l’improbable voyageur qui arriverait par les airs. Jadis, un roi voulut creuser un tunnel pour accéder à l’intérieur, mais à des lieues à la ronde on ne trouva qu’un socle de granite.

De nombreuses légendes circulent au sujet de cet édifice. On dit que la forteresse porte malheur, que quiconque s’en approche devient fou, voire que l’on meurt brusquement bien avant de l’atteindre. On dit aussi qu’elle renferme un trésor fabuleux, mais personne n’entreprend plus de l’acquérir.

La seule certitude concernant la forteresse est que depuis des siècles, à la seule fenêtre protégée de barreaux qu’elle comporte, une faible lumière tremblotante continue de luire.


Tamazight

C’était il y a longtemps. J’étais une toute petite fille très solitaire, qui ne comprenait pas grand-chose ou qui comprenait trop bien. J’ai grandi dans une grande chambre rose très coquette, avec une grande bibliothèque, un bureau immense, un fauteuil de lecture et une lucarne d’où j’apercevais la frondaison des arbres qui longeaient la voie ferrées. Une prison dorée avec une grande, une immense, une gigantesque porte sur les mondes imaginaires, alimentés par les coutumes de ma mère.

Pour ouvrir cette porte, il y avait des tas de clefs. La rêvasserie était ma préférée car elle était sans borne. Venait ensuite la lecture: plus d’une fois j’ai visité les tréfonds de la terre en compagnie d’un professeur tenace et de son neveu naïf; plus d’une fois j’ai fait le tour du monde avec un riche téméraire tout autour de la terre. Il y avait aussi la musique: les histoires des vieilles chansons m’emmenaient dans le passé tandis que les sons psychédéliques me projetaient dans des mondes colorés. Enfin venaient les films. Et surtout, ce film.

C’était un film étrange, d’un genre qu’on ne montre pas aux enfants selon les choses convenues. C’était une histoire compliquée d’assassinat de roi et de succession avortée. Il y avait des drogues et des poisons, des êtres dégoûtants, des mœurs étranges, une vieille femme pas commode et un peuple des cavernes qui rencontrait son prophète. Il y avait l’eau qui était rare et un peuple économe, sur une planète dont les ressources étaient convoitées malgré le danger représenté par des énormes vers qui vous mangeaient tout cru.

J’ai regardé ce film comme font les enfants: en boucle et les yeux ronds. J’ai écouté tous les mots étranges qui s’y trouvaient, et c’était comme s’ils n’existaient que pour me parler, à moi seule.

A l’école, je m’ennuyais beaucoup, j’écoutais les leçons d’une oreille distraite en regardant le temps qui passe. Si j’avais su dessiner, j’aurais rempli mes marges, mais je savais seulement gribouiller un symbole fort simple. C’était le symbole que j’inventais alors pour ma tribu originelle imaginaire: un peuple fier, raffiné et guerrier. C’était le symbole qu’on utilisait pour se reconnaître entre nous. Imaginaire d’enfant.

Et puis, c’était inévitable, j’ai grandi. Et j’ai peu à peu découvert le monde autour de moi. Il ne me plaisait pas. Il y avait trop de mensonges, trop de laideur, trop d’affamés. Mais il fallait faire avec, alors j’ai gardé le trousseau de clefs de la porte dorée et je suis partie au bord de la Méditerranée.

Là, j’ai commencé à être très embêtée. Des tas de gens portaient autour du cou le symbole de ma tribu imaginaire d’antan. Et parfois, il arrivait qu’un de ces vieux messieurs qui l’arboraient fièrement me parla dans une langue que je ne parvenais pas à identifier.

Un jour, pourtant, n’y tenant plus, je leur demandais quel était donc ce symbole. On me répondit que c’était celui d’un peuple qui vivait par delà l’autre bord de la Méditerranée. Ce fut un grand choc.

Je commençais alors ma quête informative sur ce peuple lointain. Un peuple fier, raffiné et guerrier. Au hasard d’une bibliothèque, je découvris que les coutumes de ma mère que je n’avais jamais retrouvées dans nulle autre famille avaient bien des points communs avec celles de ce peuple. Au hasard d’un concert, je fis l’expérience étrange de sentir mon corps vibrer comme jamais à l’écoute du guembri.

Les années passèrent, et chacune d’elles charrièrent leur lot de liens étranges avec ce pays où je ne pouvais aller. Une nuit de pleine lune, un soir de solstice d’été, alors que je dormais en surplomb d’un village abandonné, je fis un rêve étrange. Je survolais une cérémonie menée par des femmes toutes de blanc vêtues au milieu du désert. Elles chantaient des mélopées dans une langue que je reconnais maintenant. Je m’en éveillais bouleversée.

C’est peu de temps après que je changeais d’identité pour un nom dans cette langue.

Un autre été, une inconnue insista pour m’offrir un livre qui n’avait été édité que dans le pays lointain où vit ce peuple. Le roman qu’il contenait me secoua les tripes tant l’histoire qu’il contait semblait être la mienne.

Depuis le jour où la petite fille que j’étais a fait le choix de ne pas devenir l’adulte qu’on lui ordonnait d’être, j’ai trouvé partout un attrait fort pour une culture dont je sais peu de chose. Où que j’aille, quoi que je fasse, elle est toujours là, tapie dans un coin et faisant un clin d’œil à mon passage. Aujourd’hui encore, j’ai découvert que ce film qui m’a tant marqué quand j’étais petite est truffé de mots construits sur les bases de la langue tamazight.


La Prophétesse

Il y a fort longtemps, dans un pays lointain, naquit la plus belle femme que la terre eut jamais portée. Dire qu’elle était belle n’est d’ailleurs pas faire honneur à la réalité : elle était parfaite, tant dans l’ensemble que dans les détails. Tout chez elle était idéalement proportionné : ses grands yeux que mettait encore en valeur ses longs cils soyeux, sa bouche pulpeuse et toujours souriante, ses pommettes saillantes, la ligne de ses sourcils, ses seins ni trop petits, ni trop lourds. Nombreux sont ceux qui se seraient damnés pour la courbure de ses hanches ou de ses fesses.
Et pour tout dire, son intelligence était à hauteur de sa beauté.

On louait sa personne tant et si bien qu’on finit par la nommer prophétesse. Les femmes allaient chercher conseil auprès d’elle, et les hommes, ensorcelés par sa perfection, acquiesçaient à tout ce qu’elle disait sans même écouter réellement.

On l’admirait tant qu’on décida de lui confier la gestion de la cité. Les lois qu’elle édictait furent compilées dans un livre qu’on se mit à considérer comme sacré, et on alla jusqu’à ériger un temple orné de statut à son image.

Or, il advint un jour dans cette contrée qu’un mal mystérieux se mit à décimer les hommes. On fit venir de loin les meilleurs médecins du monde, mais personne ne put trouver ni explication ni remède à la maladie qui disparue comme elle était venue au bout de quelques semaines. Mais les choses commencèrent alors à aller bien mal : il restait à peine un homme pour cinq femmes. Celles qui n’avaient plus d’homme voulurent vite en retrouver un, n’hésitant pas à essayer de charmer celui des autres, et celles qui en avaient encore un s’inquiétaient de le voir devenir infidèle, voir débauché. On se tourna évidemment vers la prophétesse pour prendre une décision afin d’éviter que le pays ne plonge dans le chaos, l’immoralité et les bagarres de femmes sur la place publique.
Mais la prophétesse était avant tout inquiète pour elle même. Quoiqu’elle fut de loin la plus belle des femmes du pays, et quoiqu’elle fut vénérée, elle connaissait assez bien son homme pour savoir qu’il aurait bien du mal à ne pas céder aux sollicitations permanentes d’autres femmes : malheureusement son intelligence n’excluait pas la jalousie.

Elle décida donc qu’afin de préserver la moralité du pays, les femmes qui avaient encore un homme devaient veiller à ce qu’il ne copule pas avec d’autres. Pour ce faire, les hommes ne furent plus autorisés à sortir de chez eux autrement que dans une cage tractée par un mulet. Bien sûr les hommes essayèrent bien de protester, mais ils étaient si minoritaires par rapport aux femmes et le pouvoir de la prophétesse était si grand qu’ils furent contraints de se plier à cette nouvelle loi.

Les années passèrent. Beaucoup de femmes moururent sans avoir eu d’enfant. La génération suivante fut moins nombreuse, puis, le temps passant, les choses se rétablirent et le nombre d’hommes et de femmes fini par s’équilibrer. On cessa de balader les hommes en cage.
Mais la mémoire des écrits de la prophétesse ne se perdit pas et devint une religion puissante. Les siècles passèrent, la colonisation puis la mondialisation déplacèrent des millions de gens à travers le monde, et les descendants du pays qui n’existait désormais plus emmenèrent partout leur religion avec eux.

Bientôt, le vingt-et-unième siècle fut nommé décadent par les plus orthodoxes de la religion de la prophétesse qui déclarèrent qu’il fallait prendre des mesures pour lutter contre la pornographie et la sexualité telle qu’elle se présentait désormais. C’est alors qu’une prêtresse exhuma la vieille loi oubliée qui demandait aux fidèles de ne laisser les hommes sortir de chez eux qu’en cage tirée par un mulet. On vit alors dans le monde entier ce drôle de spectacle sur les routes et les trottoirs.

Certains, bien sûr, s’élevèrent contre cette résurgence de vieilles règles circonstancielles, mais plus nombreux encore furent ceux qui estimèrent qu’au nom de la liberté de culte, on ne pouvait ni juger ni interdire de telles pratiques. Certains osèrent tout de même en appeler à la liberté des hommes encagés, mais d’autres répondirent qu’un grand nombre d’entre eux avaient choisi au nom de leur culte d’être ainsi promenés. Dans les pays les plus orthodoxes, des hommes furent lapidés pour être sortis seuls. Il y eut de grands débats qui firent les choux gras des politiciens : cette coutume qui venait d’un pays lointain permettait de discréditer tous les individus qui pratiquaient cette religion, qu’ils poussent leur pratique jusqu’à l’usage de la cage ou non. Des familles se déchirèrent, et des pays entrèrent en guerre. Mais des hommes, toujours plus nombreux, continuaient à être promenés en cage tractée par un mulet partout dans le monde.

Il fallut attendre le vingt-troisième siècle et l’abolition de toutes les religions du monde pour qu’enfin disparaisse cette antique et inhumaine pratique.


Celle qui avait guérit.

Tout a commencé un jour d’été écrasant de chaleur. Il s’était arrêté dans sa tâche et l’avait regardée venir de loin. Elle portait des verres fumés, pourtant c’est au moment où elle le regarda qu’il porta la main au bord de son chapeau et inclina la tête. Elle répondit par un hochement de tête et un sourire et continua son chemin.

Le lendemain, elle le croisa de nouveau au bord de la rivière. Il était allongé dans l’herbe. A son passage, il se releva sur un coude et lui fit signe en souriant d’approcher. Elle s’exécuta, ils se présentèrent et elle s’allongea elle aussi en s’appuyant sur un coude. Ils fondirent immédiatement leurs pensées en organisation qui devait donner lieu dès le surlendemain à des festivités.

Le jour suivant, elle accepta une invitation à dîner, mais elle avait au réveil oublié toute la soirée. Elle avait beau se concentrer, elle ne voyait qu’au travers un filtre doux et cotonneux. Il n’y avait pas d’images, seulement des sensations, comme si elle avait passé la soirée les yeux fermés avec chaque pore de la peau pour seul organe de vision. Parfois des mots se glissaient entre les sensations.

Les mots étaient précautionneux mais fermes. Et en fonction d’eux, les sensations évoluaient entre le très pénible et le sublime. Elle avait rit. Elle avait pleuré. Voilà ce dont elle était sûre.

Quelque chose avait changé. Elle n’avait pas peur de cette défaillance mémorielle et cette absence de peur était tout à fait nouvelle. Elle accueillie la bande vierge du film de cette soirée avec une désinvolture et une légèreté qu’elle n’avait jamais éprouvées. Sa gorge semblait libérée d’un poids, et un nœud avait disparu de ses entrailles. Elle se leva et se rendit à la salle de bain. Elle s’étira et constata que sa respiration était plus ample et son dos s’était redressé sans effort particulier. Elle prit une douche fraiche puis se regarda dans le miroir. Un grand sourire illumina un visage qu’elle n’avait jamais vu encore, un visage dont on ne voyait que de grands yeux joyeux avant de percevoir toute la douceur qui s’en dégageait. C’était le plus beau visage qu’elle n’avait jamais vu et c’était le sien.

Ils s’activèrent le lendemain autour de la fête, se croisèrent dans la cohue, échangèrent quelques sourires. Alors que la fête battait son plein, il s’approcha d’elle et s’excusa.

« Tout ça n’était pas parfait, c’est un peu embêtant. »

Quand il eut dit ces mots, elle sentit qu’il y avait un petit quelque chose qui coinçait. Ses entrailles s’étaient serrées, et elle respirait un peu moins bien. Sans savoir de quoi exactement, elle le remercia chaleureusement, puis quitta la fête.

Le chemin du retour fut pénible. Ce qui avait été dompté la veille n’avait pas dit son dernier mot et s’arc-boutait en elle, tentait de ressurgir par toutes les plaies si fraichement cicatrisées. Rentrée chez elle, la lutte dura une bonne partie de la nuit entre ce qu’elle fut jadis et ce qu’elle était devenue. Quand la lune fut haute, elle se leva, s’appuya sur les rebords de la fenêtre ouverte, inspira lentement, profondément, autant d’air qu’elle pu et hurla à la lune sa libération.