Tamazight

C’était il y a longtemps. J’étais une toute petite fille très solitaire, qui ne comprenait pas grand-chose ou qui comprenait trop bien. J’ai grandi dans une grande chambre rose très coquette, avec une grande bibliothèque, un bureau immense, un fauteuil de lecture et une lucarne d’où j’apercevais la frondaison des arbres qui longeaient la voie ferrées. Une prison dorée avec une grande, une immense, une gigantesque porte sur les mondes imaginaires, alimentés par les coutumes de ma mère.

Pour ouvrir cette porte, il y avait des tas de clefs. La rêvasserie était ma préférée car elle était sans borne. Venait ensuite la lecture: plus d’une fois j’ai visité les tréfonds de la terre en compagnie d’un professeur tenace et de son neveu naïf; plus d’une fois j’ai fait le tour du monde avec un riche téméraire tout autour de la terre. Il y avait aussi la musique: les histoires des vieilles chansons m’emmenaient dans le passé tandis que les sons psychédéliques me projetaient dans des mondes colorés. Enfin venaient les films. Et surtout, ce film.

C’était un film étrange, d’un genre qu’on ne montre pas aux enfants selon les choses convenues. C’était une histoire compliquée d’assassinat de roi et de succession avortée. Il y avait des drogues et des poisons, des êtres dégoûtants, des mœurs étranges, une vieille femme pas commode et un peuple des cavernes qui rencontrait son prophète. Il y avait l’eau qui était rare et un peuple économe, sur une planète dont les ressources étaient convoitées malgré le danger représenté par des énormes vers qui vous mangeaient tout cru.

J’ai regardé ce film comme font les enfants: en boucle et les yeux ronds. J’ai écouté tous les mots étranges qui s’y trouvaient, et c’était comme s’ils n’existaient que pour me parler, à moi seule.

A l’école, je m’ennuyais beaucoup, j’écoutais les leçons d’une oreille distraite en regardant le temps qui passe. Si j’avais su dessiner, j’aurais rempli mes marges, mais je savais seulement gribouiller un symbole fort simple. C’était le symbole que j’inventais alors pour ma tribu originelle imaginaire: un peuple fier, raffiné et guerrier. C’était le symbole qu’on utilisait pour se reconnaître entre nous. Imaginaire d’enfant.

Et puis, c’était inévitable, j’ai grandi. Et j’ai peu à peu découvert le monde autour de moi. Il ne me plaisait pas. Il y avait trop de mensonges, trop de laideur, trop d’affamés. Mais il fallait faire avec, alors j’ai gardé le trousseau de clefs de la porte dorée et je suis partie au bord de la Méditerranée.

Là, j’ai commencé à être très embêtée. Des tas de gens portaient autour du cou le symbole de ma tribu imaginaire d’antan. Et parfois, il arrivait qu’un de ces vieux messieurs qui l’arboraient fièrement me parla dans une langue que je ne parvenais pas à identifier.

Un jour, pourtant, n’y tenant plus, je leur demandais quel était donc ce symbole. On me répondit que c’était celui d’un peuple qui vivait par delà l’autre bord de la Méditerranée. Ce fut un grand choc.

Je commençais alors ma quête informative sur ce peuple lointain. Un peuple fier, raffiné et guerrier. Au hasard d’une bibliothèque, je découvris que les coutumes de ma mère que je n’avais jamais retrouvées dans nulle autre famille avaient bien des points communs avec celles de ce peuple. Au hasard d’un concert, je fis l’expérience étrange de sentir mon corps vibrer comme jamais à l’écoute du guembri.

Les années passèrent, et chacune d’elles charrièrent leur lot de liens étranges avec ce pays où je ne pouvais aller. Une nuit de pleine lune, un soir de solstice d’été, alors que je dormais en surplomb d’un village abandonné, je fis un rêve étrange. Je survolais une cérémonie menée par des femmes toutes de blanc vêtues au milieu du désert. Elles chantaient des mélopées dans une langue que je reconnais maintenant. Je m’en éveillais bouleversée.

C’est peu de temps après que je changeais d’identité pour un nom dans cette langue.

Un autre été, une inconnue insista pour m’offrir un livre qui n’avait été édité que dans le pays lointain où vit ce peuple. Le roman qu’il contenait me secoua les tripes tant l’histoire qu’il contait semblait être la mienne.

Depuis le jour où la petite fille que j’étais a fait le choix de ne pas devenir l’adulte qu’on lui ordonnait d’être, j’ai trouvé partout un attrait fort pour une culture dont je sais peu de chose. Où que j’aille, quoi que je fasse, elle est toujours là, tapie dans un coin et faisant un clin d’œil à mon passage. Aujourd’hui encore, j’ai découvert que ce film qui m’a tant marqué quand j’étais petite est truffé de mots construits sur les bases de la langue tamazight.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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