La Prophétesse

Il y a fort longtemps, dans un pays lointain, naquit la plus belle femme que la terre eut jamais portée. Dire qu’elle était belle n’est d’ailleurs pas faire honneur à la réalité : elle était parfaite, tant dans l’ensemble que dans les détails. Tout chez elle était idéalement proportionné : ses grands yeux que mettait encore en valeur ses longs cils soyeux, sa bouche pulpeuse et toujours souriante, ses pommettes saillantes, la ligne de ses sourcils, ses seins ni trop petits, ni trop lourds. Nombreux sont ceux qui se seraient damnés pour la courbure de ses hanches ou de ses fesses.
Et pour tout dire, son intelligence était à hauteur de sa beauté.

On louait sa personne tant et si bien qu’on finit par la nommer prophétesse. Les femmes allaient chercher conseil auprès d’elle, et les hommes, ensorcelés par sa perfection, acquiesçaient à tout ce qu’elle disait sans même écouter réellement.

On l’admirait tant qu’on décida de lui confier la gestion de la cité. Les lois qu’elle édictait furent compilées dans un livre qu’on se mit à considérer comme sacré, et on alla jusqu’à ériger un temple orné de statut à son image.

Or, il advint un jour dans cette contrée qu’un mal mystérieux se mit à décimer les hommes. On fit venir de loin les meilleurs médecins du monde, mais personne ne put trouver ni explication ni remède à la maladie qui disparue comme elle était venue au bout de quelques semaines. Mais les choses commencèrent alors à aller bien mal : il restait à peine un homme pour cinq femmes. Celles qui n’avaient plus d’homme voulurent vite en retrouver un, n’hésitant pas à essayer de charmer celui des autres, et celles qui en avaient encore un s’inquiétaient de le voir devenir infidèle, voir débauché. On se tourna évidemment vers la prophétesse pour prendre une décision afin d’éviter que le pays ne plonge dans le chaos, l’immoralité et les bagarres de femmes sur la place publique.
Mais la prophétesse était avant tout inquiète pour elle même. Quoiqu’elle fut de loin la plus belle des femmes du pays, et quoiqu’elle fut vénérée, elle connaissait assez bien son homme pour savoir qu’il aurait bien du mal à ne pas céder aux sollicitations permanentes d’autres femmes : malheureusement son intelligence n’excluait pas la jalousie.

Elle décida donc qu’afin de préserver la moralité du pays, les femmes qui avaient encore un homme devaient veiller à ce qu’il ne copule pas avec d’autres. Pour ce faire, les hommes ne furent plus autorisés à sortir de chez eux autrement que dans une cage tractée par un mulet. Bien sûr les hommes essayèrent bien de protester, mais ils étaient si minoritaires par rapport aux femmes et le pouvoir de la prophétesse était si grand qu’ils furent contraints de se plier à cette nouvelle loi.

Les années passèrent. Beaucoup de femmes moururent sans avoir eu d’enfant. La génération suivante fut moins nombreuse, puis, le temps passant, les choses se rétablirent et le nombre d’hommes et de femmes fini par s’équilibrer. On cessa de balader les hommes en cage.
Mais la mémoire des écrits de la prophétesse ne se perdit pas et devint une religion puissante. Les siècles passèrent, la colonisation puis la mondialisation déplacèrent des millions de gens à travers le monde, et les descendants du pays qui n’existait désormais plus emmenèrent partout leur religion avec eux.

Bientôt, le vingt-et-unième siècle fut nommé décadent par les plus orthodoxes de la religion de la prophétesse qui déclarèrent qu’il fallait prendre des mesures pour lutter contre la pornographie et la sexualité telle qu’elle se présentait désormais. C’est alors qu’une prêtresse exhuma la vieille loi oubliée qui demandait aux fidèles de ne laisser les hommes sortir de chez eux qu’en cage tirée par un mulet. On vit alors dans le monde entier ce drôle de spectacle sur les routes et les trottoirs.

Certains, bien sûr, s’élevèrent contre cette résurgence de vieilles règles circonstancielles, mais plus nombreux encore furent ceux qui estimèrent qu’au nom de la liberté de culte, on ne pouvait ni juger ni interdire de telles pratiques. Certains osèrent tout de même en appeler à la liberté des hommes encagés, mais d’autres répondirent qu’un grand nombre d’entre eux avaient choisi au nom de leur culte d’être ainsi promenés. Dans les pays les plus orthodoxes, des hommes furent lapidés pour être sortis seuls. Il y eut de grands débats qui firent les choux gras des politiciens : cette coutume qui venait d’un pays lointain permettait de discréditer tous les individus qui pratiquaient cette religion, qu’ils poussent leur pratique jusqu’à l’usage de la cage ou non. Des familles se déchirèrent, et des pays entrèrent en guerre. Mais des hommes, toujours plus nombreux, continuaient à être promenés en cage tractée par un mulet partout dans le monde.

Il fallut attendre le vingt-troisième siècle et l’abolition de toutes les religions du monde pour qu’enfin disparaisse cette antique et inhumaine pratique.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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