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Pour les oiseaux – John Cage

CouvertureCage

 

On sait que John Cage est un grand maître de la musique bizarre, on connaît moins le parcours intellectuel qui l’a mené à cette déconstruction de la musique. C’est ce que l’on découvre au fil de ces entretiens. On sera d’autant moins étonné de lire ici pas seulement un musicien, mais aussi un intellectuel et érudit que les dits entretiens sont réalisés par Daniel Charles, musicien lui-même et surtout philosophe.

Ainsi, au fil des pages, on croisera évidemment Shönberg et Cunningham, mais aussi Maître Eckhart et Heidegger, des peintres, des plasticiens et un nombre considérable de personnages ayant participé à la construction de la philosophie, des arts et de leur perception.  John Cage nous invite à nous plonger dans une vision orientale du monde, à user du I-Ching comme d’un outil, à cesser d’enseigner les normes et à accepter d’accueillir les bruits comme une musique à part entière.

Les propos de Cage sont comme sa musique : ils soulèvent des questions, nous oblige à reconsidérer ce que nous pensions être des acquis immuables. Il nous force à l’écoute et va jusqu’à nous questionner sur la construction de nos modèles politiques et sociaux. On découvrira sans trop de surprise qu’il se conçoit comme un anarchiste faisant régulièrement référence à Thoreau.

Ces dix entretiens sont d’autant plus constructifs et instructifs qu’ils sont menés par un intervieweur de grande qualité.

Pour les oiseaux est un ouvrage dense et d’un accès un peu difficile lorsqu’on ne dispose pas de toutes les références sur lesquelles John Cage s’appuie pour ses démonstrations.  Et c’est sans doute ce qui participe d’en faire un ouvrage de haut intérêt : on en sort plus instruit. Mais ce livre est aussi truffé d’anecdotes et de rires, ce qui participe à l’alléger.

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Les artistes oubliés : Blanche Calloway

blanchecalloway

Si je vous dis «Cab Calloway », vous allez irrémédiablement fredonner, au moins dans votre tête Minnie the Moocher. Et si Cab Calloway ne vous dit rien et que je vous fredonne Minnie the Moocher, vous ne manquerez pas de vous écrier « Ah mais oui ! ». Par contre, si je vous dis « Blanche Calloway », je suis presque sûre que vous n’en avez jamais entendu parler, et voilà une injustice que je vais tenter de réparer ici même.

Blanche était la sœur aînée de Cab. Et ce n’est pas peu dire que son petit frère lui doit tout ou presque. Ce dernier, au début de sa carrière, n’était connu dans le monde de la musique que sous le nom « le petit frère de Blanche ».

Blanche fait ses premiers enregistrements au début des années 20 avec quelques musiciens prestigieux, dont Louis Armstrong. Elle chante dans quelques uns des plus célèbres clubs de jazz des États-Unis et effectue de nombreuses tournées. Ses performances scéniques et vocales impressionnent tant le Andy Kirk band que le dit M. Kirk l’engage à la fois comme chanteuse et comme danseuse. Mais Blanche a tant de talent qu’elle devient de fait la meneuse de l’orchestre. Évidemment, cela ne plaît pas à tout le monde, et devant la place qu’elle prend, le groupe choisi de signer un contrat ailleurs et sans elle. Il en faut plus à Blanche pour baisser les bras : elle monte son propre orchestre dont elle prend la direction. Et c’est ainsi qu’elle devient la première femme – toutes couleurs confondues – à diriger un orchestre exclusivement composé d’hommes, elle mise à part.

Blanche n’est pas seulement une chanteuse hors pairs : c’est aussi une performeuse sans limite, parfaitement extravertie, une danseuse incroyable et une forte personnalité. Elle joue sur les mêmes scènes que les grands noms du jazz de l’époque, tous masculins. Elle fait face au sexisme de l’époque tête haute. Nombreux sont ceux qui cherchent à critiquer le groupe qu’elle dirige, et face aux sarcasmes elle fait preuve de plus de professionnalisme encore.

A la fin des années 30, sa maison de disque signe un contrat avec Cab et décrète qu’elle ne peut pas avoir deux Calloway dans son catalogue. L’orchestre de Blanche est dissout, et les difficultés financières la rattrape. Elle entame une tournée en solo, mais ne renoue pas avec la gloire. En 1944, la ségrégation raciale bat son plein, et Blanche se fatigue d’avoir à lutter pour jouer dans des villes où hôtels et restaurants sont interdits aux noirs. Elle arrête la musique et s’engage dans différents mouvements pour les droits civiques. Elle en devient une porte parole aussi charismatique et efficace qu’elle fut une meneuse d’orchestre talentueuse.

Le temps passe, pas son engagement. La légende raconte qu’elle fut la première femme noire à voter en 1958. Dans les années 60, elle est la seule femme noire DJ d’une radio américaine. À la même époque, elle organise et participe à des créations théâtrales. Elle crée également la première grosse entreprise uniquement gérée par des noirs. Un cancer mettra douze ans à avoir raison d’elle. Elle meurt finalement en 1978, à l’âge de 75 ans.

Bien sûr, son frère Cab avait aussi du talent. Mais pensez-vous que sa notoriété aurait pu éclipser celle de sa sœur, si cette sœur n’avait pas été une femme ?