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Les médias zombies

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Et des recueillements par ci, et des hommages par là : ça ne s’arrête plus ! Qu’il y ait un attentat, un meurtre, un accident, c’est maintenant systématique : non seulement on en bouffe pendant des semaines dans tous les médias au moment des faits, mais encore trouve-t-on le moyen de réchauffer la soupe tous les ans, tous les mois ou toutes les semaines au gré des envies et des vides vaguement journalistiques et politiques.

Que les gens directement impactés par tel ou tel événement aient envie ou besoin de se recueillir à certaines dates et en certains lieux ne posent pas de problème particulier : ça leur appartient, chacun fait son deuil de la façon dont il le souhaite, personne n’a de jugement à porter là-dessus. Mais foutredieu ! A part la vacuité, qu’est-ce qui oblige les médias à nous agiter de vieux cadavres sous le nez ? Ça n’est pas seulement nauséabond, c’est aussi sans le moindre intérêt en plus d’être malsain, presque nécrophile.

Comme si ça ne suffisait pas de voir à longueur d’année des politiciens croulants, tellement croulants que feue ma grand-mère les a tous connus, il faut encore qu’on nous expose des cadavres inconnus et en putréfaction avancée.

A croire que l’actualité immédiate n’en a pas assez, des cadavres et des moribonds ! Les gens qui sont en train de mourir en Haïti doivent sembler moins télégéniques que les cadavres déjà enterrés.
Il ne doit pas y avoir assez de malheurs présents qu’on ait à ce point besoin de rappeler les anciens.
Et ensuite on se demandera pourquoi le français est morose ! Parce qu’il vit dans un cimetière, vingt-dieux !


Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits de Salman Rushdie

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Je l’attendais depuis si longtemps qu’en théorie, j’aurais dû finir la lecture de Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits d’une seule traite. Mais il s’est vite avéré que ça aurait été du gâchis. Ceux qui connaissent déjà l’écriture de M. Rushdie savent quelle capacité de densification du récit il a, et lire trop vite serait la garantie de passer à côté de la moitié des détails : c’eut été dommage, tant et si bien que plus j’avançais dans la lecture, plus je déployais des trésors de créativité pour ralentir le rythme de façon à la faire durer plus longtemps : impossible de faire autrement.

Parce que des détails, il y en a autant que des grandes lignes et des personnages. Des personnages, il y en a autant d’humains – et de toutes les ethnies – que de magiques, et tout ce petit monde se mène une guerre impitoyable dans notre monde. Et quand je dis « dans notre monde », je pèse mes mots : il s’agit bien de notre monde tel qu’il est actuellement. C’est le combat entre la rationalité et la croyance, autant dire un combat aussi épique qu’humoristique.

Si on retrouve l’écriture alambiquée des Enfants de Minuit, on se rapproche beaucoup plus par le contenu de Haroun et la mer des Histoires, mais d’une façon bien plus destinée aux adultes et plus irrévérencieuse. Et c’est jubilatoire. On pourrait dire que c’est un conte, mais ça serait mentir : ce sont des centaines de contes antiques et contemporains qui s’entremêlent à la façon des Mille et une nuits, comme le titre l’annonçait.

Mais l’important n’est pas tant le récit en lui-même que ce qu’il provoque à terme sur le lecteur : impossible après la découverte de ce roman d’ouvrir un journal sans avoir envie de rire du pire. Non qu’il amoindrisse la gravité de la situation du monde, seulement voilà : Salman Rushdie décale notre regard d’une façon si ingénieuse qu’on ne peut plus regarder tout ça comme avant. Là où tout un chacun voit une guerre meurtrière, le lecteur de Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits verra une ultime bêtise de djinn qui finira par se dissoudre dans la rationalité et l’intelligence.

Quant à la conclusion, que je ne révélerai pas, elle ne pourra qu’obliger le lecteur à avancer d’un grand pas vers lui-même, et vous conviendrez que c’est un sacré cadeau de l’auteur.

Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits n’est peut-être pas le meilleur roman de M. Rushdie d’un point de vue purement littéraire, mais c’est sans doute le plus réjouissant, le plus accessible et le plus nécessaire à son époque. Entre conte et philosophie, c’est un livre qui grandit sans peser, et la garantie de passer un excellent moment un tout petit peu à côté de la réalité.


La Mort Blanche de Frank Herbert

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Frank Herbert est agaçant. Si, vraiment. Il est agaçant parce qu’il ne se contente pas d’être visionnaire, encore faut-il qu’il le soit avec style.

La Mort Blanche est un roman d’anticipation évidemment scientifique, à mi-chemin entre le polar et la philosophie. On pourrait le résumer en expliquant qu’un biologiste devient fou après la mort de sa femme et de ses enfants victimes d’un attentat et fabrique un virus qui ne tue que les femmes, mais ça ne suffit absolument pas, car cette histoire n’est qu’un support à moult réflexions politico-religieuses et éthiques.

Frank Herbert vient ici nous interroger sur le développement des sciences en général et de la génétique en particulier : n’y a-t-il pas un danger énorme dans un monde où un nombre incalculable de gens ont suffisamment de connaissances complexes capables de détruire l’humanité ? En cas de danger imminent pour l’humanité, les politiciens et les religions ne resteraient-ils pas ce qu’ils sont, capables de manipulations épouvantables qui ne feraient que renforcer le danger ? Un fou est-il réellement responsable de ses actes, même si ses actes conduisent à la destruction de l’humanité ?
Le plus inquiétant, c’est que toutes ces questions qu’il soulevait en 1982, à une époque où la recherche génétique n’était pas aussi avancée qu’aujourd’hui n’ont jamais été autant d’actualité : non seulement le terrorisme est partout, mais en plus les techniques génétiques qu’il imaginait à l’époque existent désormais.

Et ça rend la lecture de La Mort Blanche absolument indispensable.


Obscurité

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On assiste à de drôles de conjonctions, ces derniers temps.

Tout d’abord, il y a le désormais indispensable statut de victime. Être une victime, c’est bien, ça permet d’exister. Mieux, ça donne un accès illimité aux médias. De tous les humains, la victime est la plus prompte à accéder à son quart d’heure de gloire. Alors on se met à déclarer que 100% des femmes sont des victimes, par exemple. Mais pas seulement. Être coupable, c’est être une victime. Orwell est partout, bien malgré lui.

Ensuite, il y a la croyance qui chasse peu à peu la raison. Comme si les grandes croyances monothéistes ne suffisaient pas, d’autres surgissent. La science devient un grand complot et tout ce qui s’y réfère devient suspect. On croit que les vaccins tuent et que les plantes soignent le sida. On croit que les ondes rendent malade et que les médicaments sont inutiles. Il ne faudra que peu de temps encore pour qu’on croit de ce côté-ci de l’Atlantique que les dinosaures n’ont pas existé. Et à ce rythme-là, la terre redeviendra vite plate ou creuse et elle se baladera bientôt à dos de tortue dans l’univers.

A la conjonction de ces deux éléments, les charlatans sont les nouveaux prophètes. Accusés d’avoir mis des gens en danger en leur vendant des remèdes au mieux inefficaces, ils deviennent des victimes. Clamant que la science ment, leur statut de néo-prophètes en est renforcé.
Il y a deux autres éléments qui viennent aggraver le tout : le mythe du risque zéro et le culte du « tout tout de suite ». La science devrait être parfaite, comme si ce qui est humain pouvait l’être. Elle n’a aucun droit à l’erreur et elle doit proposer des solutions non seulement immédiates mais encore sans la moindre faille. Si l’on découvre après coup des effets secondaires à un médicament, c’est toute la science qu’on remet en cause. Et revoilà les charlatans qui s’agitent, suivis par une foule de plus en plus nombreuse. A écouter croyants et charlatans, on ne devrait plus mourir de rien. A y regarder de près, c’est la peur de la mort qui crée cette époque mortifère.
Quand chacun se sent victime, on ne tarde jamais à voir les foules chercher des coupables. Quand de surcroît la croyance prend la place de la raison, alors l’obscurantisme n’est plus très loin.
Tous ceux là qui n’osent plus rien manger, plus rien boire, qui ne veulent plus se soigner et remettent en cause le confort moderne, ce confort que nous devons largement à la science, me font penser aux légions de pénitents qui, au Moyen-Âge, parcouraient l’Europe en se flagellant, prêchant que la fin du monde approchait.

Chacun devient victime. Le croire gagne du terrain sur le savoir. Le monde peu à peu s’obscurcit. Et à la conjonction de tout ça, ceux qui essaient de comprendre et d’user de raison ont l’air d’être les fous.


Salò ou les 120 Journées de Sodome

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Évidemment, quand on se lance dans le visionnage d’une adaptation de Sade par Pasolini, on ne s’attend pas exactement à une comédie romantique. On sait que ce film a fait scandale à sa sortie, en 1975, mais on sait aussi que Pasolini était le champion pour aller chatouiller la bien-pensance et la morale établie, alors on ne s’inquiète pas trop.

On a tort.

Pour être tout à fait claire, j’ai une appétence particulière pour les œuvres sombres. Que ce soit pour le cinéma, la littérature, et dans une certaine mesure dans la vraie vie, j’aime le sordide. J’ai encaissé (presque) sans broncher Le Dahlia Noir de Ellroy, Requiem for a Dream m’a semblé tout à fait regardable, Tideland est un de mes films favoris, Eraserhead m’a fascinée et j’ai fait face sans un haut-le-cœur à des abcès purulents et à des pieds pourris.

Eh bien je n’ai pas regretté d’avoir dîné très léger avant de me lancer dans Salò ou les 120 Journées de Sodome. Je n’ai souvenir d’aucune œuvre ou d’aucune situation réelle m’ayant menée à ce point au bord de la nausée. Je n’ai jamais rien vu d’aussi dérangeant. J’ai beau essayer, je n’arrive pas du tout à imaginer comment le cinéma pourrait repousser les limites aussi loin que l’a fait Pasolini pour son dernier film. Ne croyez pas que la pornographie est pire. Il n’y a aucun talent de réalisation dans la pornographie et il n’y a rien de pornographique dans cette œuvre. C’est bien pire : Pasolini reste toujours sur le fil, si bien que notre imagination prend le relais, et c’est bien plus insoutenable. Je ne suis même pas certaine qu’un « snuff movie » me mettrait aussi mal à l’aise. La réalisation est parfaite. La photographie est irréprochable avec Tonino Delli Colli aux commandes, qu’on retrouvera plus tard au même poste dans Il était une fois dans l’Ouest, par exemple.

La musique, quand elle ne fait pas appel à Chopin ou à Carl Orff – je ne suis pas sûre de pouvoir ré-écouter Carmina Burana avant un bon moment – est de l’inégalable Ennio Morricone. Le chef de la décoration n’est rien de moins que Dante Ferreri – je vous laisse le soin de regarder la très longue liste de son fabuleux travail. Pasolini s’est entouré des meilleurs, et ça se voit. Et c’est exactement pour ça que cette œuvre est absolument insupportable : parce qu’elle est parfaite.

Pasolini voulait signifier son dégoût pour une société dans laquelle tout se consomme, même les gens. Il souhaitait dénoncer les désirs insatiables et destructeurs des puissants. Et il l’a fait crûment et avec génie.

Salò ou les 120 Journées de Sodome est un film qu’il faut voir. Vraiment. Toujours interdit de diffusion sur les chaînes publiques en France, il vous faudra faire une démarche volontaire pour le visionner. Il vous faudra aussi, et j’insiste, enfermer les enfants à double tour dans leur chambre et éviter un repas trop riche en amont. Vous n’en sortirez pas indemne, mais vous verrez quelque chose que personne n’osera plus faire avant longtemps. Vous assisterez à un spectacle au propos intemporel et monstrueusement efficace. Vous prendrez le pire coup de poing cinématographique de votre vie, et vous aimerez Pier Paolo Pasolini pour vous l’avoir donné.


Portier de nuit

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Portier de nuit est un classique du cinéma que je n’avais jamais vu, et je savais à peine de quoi ça parlait. Forcément, ce fut un choc de le découvrir. Comment vous expliquer sans tout vous dévoiler ?

Prenez le syndrome de Stockholm, l’esthétique nazie et multipliez l’ensemble par des fantasmes sado-masochistes. Confiez les rôles principaux à un acteur au faciès à la fois figé et terriblement expressif – Dirk Bogarde – et à une jeune Charlotte Rampling absolument époustouflante ; faites réaliser l’ensemble par une femme érudite, pendant les années de plomb en Italie. Vous obtenez un film sulfureux, superbe et atroce, profondément troublant.

Mais le trouble ne vient pas que du film lui-même. Il vient aussi d’un terrible constat. Portier de nuit a été tourné en 1973. Il a certes été interdit de diffusion en Italie, interdit au moins de seize ans en France (ce qui peut s’entendre) et carrément classé X aux États-Unis (alors même qu’à un coït homosexuel près, et même pas filmé en gros plan, les scènes sexuelles sont finement suggérées plus que montrées), mais il a été réalisé, produit et globalement distribué. Il est même passé à la télévision un peu plus tard. Je ne doute pas une seule seconde que tout cela serait impossible aujourd’hui. Aucun réalisateur n’oserait user de la sorte de l’imagerie nazie. Aucun producteur n’accepterait de placer son argent pour une telle œuvre. Et si par miracle ça arrivait quand même, ça serait un scandale tel que le film ne serait au mieux distribué que de façon très confidentielle. Les associations pour la mémoire de la Shoah se rouleraient par terre en hurlant. Les féministes taperaient du pied en s’arrachant les cheveux (je vous rappelle que le réalisateur est une réalisatrice, ce qui ne courait pas les plateaux dans les années soixante-dix). Les divers représentants des victimes feraient des procès. Les intégristes religieux brûleraient des cinémas.

Portier de nuit dérange intelligemment. Je ne vois pas bien qui ce film pourrait laisser indifférent. Et c’est exactement pour ça que c’est un chef d’œuvre. A l’inverse, c’est bien parce que la censure sociétale a d’ores et déjà gagné la partie que le cinéma contemporain est aussi fade que lisse.


Nous étions tous Résistants

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Nous étions encore des gosses , nous écoutions la leçon d’histoire et nous découvrions la Shoah. En face des visages émaciés des camps de la mort, notre livre scolaire présentait une photographie et un panégyrique de Jean Moulin qui était depuis entré à grands cris au Panthéon. Nulle trace des collabos, cette foule invisible, et la Traversée de Paris avait fini par rendre sympathiques ceux qui s’étaient enrichis grâce au marché noir. Entre la fin de la guerre et nous, tous étaient donc devenus Résistants. Et nous autres, petits enfants de ceux qui avaient au mieux laissé faire, nous le jurions : si ça devait arriver encore, nous serions Résistants. Ou pour le moins, Justes parmi les nations. Non, vraiment, nous ne laisserions pas faire, nous accueillerions les gens à bras ouverts, nous les cacherions et, s’il le fallait, nous prendrions les armes. Belle unanimité de l’enfance face à l’injustice.

Nous étions devenus des adultes, nous écoutions les informations et découvrions les massacres en Syrie, en Irak, en Érythrée, au Soudan. Dans les journaux, les visages épuisés des réfugiés et les regards hagards des enfants faisaient face à une ribambelle de politiciens qui se perdaient en conjectures économiques foireuses, et beaucoup les croyaient. Radio-Paris claironnait que cette invasion nous ferait perdre notre identité, même si l’identité de Résistants que nos livres d’enfants avaient essayés de construire n’avait jamais été qu’un mythe perdu avant même d’être né. Nous voulions construire des murs. Nous refermions nos bras sur nos portes-monnaie. Nous ne cachions plus nos haines et nos rancœurs. Si quelqu’un devait un jour prendre les armes, ce serait pour tirer à vue sur ces réfugiés harassés. Nous laissions faire. Belle unanimité de l’adulte face à l’injustice.


Sur les falaises de marbre de Ernst Jünger

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Sur les falaises de marbre raconte l’avènement de la barbarie dans un pays imaginaire jusque là en paix. Un dictateur fait régner la terreur et la destruction dans le but de ré-instaurer des croyances et valeurs archaïques. De son côté, le narrateur résiste à sa façon : en ne cessant pas de s’instruire, en privilégiant la vie dans le calme des campagnes, les liens respectueux avec les paysans et en étudiant la botanique, d’une façon qui n’est pas sans rappeler certains écrits de Goethe, en s’attelant à la recherche de la beauté.

Cet ouvrage a été publié en 1939 et nombreux y virent alors une parabole du nazisme et de Hitler. C’est pourtant bien une œuvre intemporelle, ou terriblement d’actualité. En 2015, on peut tout aussi bien y lire les exactions des maboules à barbe en Syrie et en Irak que celles à venir des extrêmes-droites européennes. Ce court roman est écrit dans une langue d’une rare beauté et figure au rayon des lectures indispensables.


Professeur Singe de Mo Yan

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Professeur Singe suivi de Le bébé aux cheveux d’or, est, comme le titre l’indique une suite de deux nouvelles.

La première, Professeur Singe, donc, démarre très fort. Une suite de scènes totalement burlesques nous plonge dans un univers à mi-chemin entre le cartoon qui n’est pas sans rappeler Tex Avery et les mangas japonais, ce qui est un comble pour un auteur chinois. Néanmoins, sous ce vernis humoristique on sent poindre la mélancolie. Mo Yan nous parle ici de l’absurdité de la pression sociale, des conventions et de l’uniformité. Certes, il aborde ces thèmes sous l’angle de la société chinoise, mais l’ensemble est universel. Hélas, alors que la quatrième de couverture nous promet maints rebondissements, on arrive aux derniers mots de la nouvelle avec la sensation d’une conclusion bâclée. Professeur Singe donne l’impression d’un roman qui aurait été bouclé à la va-vite et publié avant d’avoir été réellement terminé. Les habitués des longs romans de cet auteur majeur seront déçus.

Heureusement arrive ensuite Le bébé aux cheveux d’or. S’il y a là aussi quelque chose de l’absurde, Mo Yan nous plonge dans les mœurs rurales, aborde avec finesse la question de l’enfant unique, du pouvoir des petits-chefs, de la vieillesse et de l’amour. Au détour du récit, on découvre quelques mythes chinois, mais aussi les habitudes des paysans chinois, les absurdités économiques de l’époque de Mao et leurs conséquences déplorables sur l’agriculture. Les personnages sont attachants même dans leur folie, la superstition trouve sa place dans un univers concret, et, là encore, le poids de la pression sociale se fait sentir. Le bébé aux cheveux d’or est une nouvelle triste, mélancolique mais si belle !

Même si la première nouvelle est décevante, on retrouvera néanmoins tout au long du recueil le style particulier de Mo Yan à qui personne ne pourrait reprocher le manque de talent d’écriture. Chaque phrase reste magnifiquement construite et ceux qui ne connaissent pas encore sa plume pourront entrer dans son univers plus aisément avec ces nouvelles qu’avec ses longs romans tels que Beaux Seins Belle fesses ou La dure loi du Karma, aussi géniaux qu’épais mais peut-être un peu plus difficiles à aborder pour le lecteur non-aguerri.


Daech a déjà gagné

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Les maboules à barbe ont d’ores et déjà gagné la guerre, même si la plupart de nos compatriotes ne le savent pas encore. Ils ont gagné la guerre dès lors que pour lutter contre eux, on a décidé de serrer la vis. Ils ont gagné dès lors qu’une majorité d’européens a accepté que, pour se protéger d’eux, moins de démocratie était parfaitement acceptable. Ils ont gagné au moment où les politiciens et quelques journalistes ont accepté de diviser la population en s’appuyant sur leurs exactions.
Les maboules à barbe et tous leurs copains intégristes ont gagné à l’instant où la presse et la télévision se sont délecté d’une tête tranchée bonne pour l’audience. Ils ont gagné quand on a ne serait-ce qu’envisagé la notion de « pré-crime » ou la possibilité de surveiller sur la base de simple suspicion. Ils gagnent une bataille à chaque fois qu’un magazine publie une Une sur les « vrais français », à chaque fois que Ciotti ou Estrosi ouvrent la bouche, à chaque fois que Dédé et Robert vomissent les arabes au comptoir. Ils sont gagné quand le politiquement correct s’est invité sur la place publique. Ils ont gagné quand on a laissé la Manif pour tous les nigauds vomir en public ; ils gagnent chaque fois qu’on expose les archaïsmes papesques partout ; ils gagnent quand on dit « droit du sang », ils gagnent parce qu’on a renoncé à nos modèles politiques occidentaux, ils gagnent face à la tentation de la dictature vaguement grimée d’oripeaux démocratiques.

Ils ont déjà gagné parce qu’on n’a pas plus entendu Nietzsche.

 » Celui qui lutte contre les monstres doit veiller à ne pas le devenir lui-même. Or, quand ton regard pénètre longtemps au fond d’un abîme, l’abîme, lui aussi, pénètre en toi. »