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Mes héros

Les peuples et les individus ont les héros qu’ils peuvent. Ou qu’ils méritent.
Mon Valhalla personnel, sans être surpeuplé, est tout de même bien rempli. C’est que, malgré tout, l’humanité a eu quelques figures intelligentes, courageuses et têtues. Certains de mes héros vivent encore, nul besoin d’être mort pour se joindre au grand banquet de ceux qui font que le monde est un peu moins laid, un peu plus intelligent.

Dans mon Valhalla personnel, Salman Rushdie disserte avec Théodore Monod qu’interrompt parfois Victor Hugo, Maria Raskova réconcilie Churchill avec la Russie, Vera Rubin n’en finit pas de faire des découvertes fondamentales sous les yeux ébahis de Copernic. Dans mon Valhalla personnel, il y a aussi quelques anonymes, comme Monsieur Marcel dont les soixante-dix ans sont loin derrière lui et qui remplit toujours à la main des remorques agricoles de bois qu’il a entièrement débité lui-même. Et il est parfaitement à l’aise au milieu des intellectuels, son bon-sens paysan leur remet bien souvent les pieds sur terre.

Dans mon Valhalla personnel, il y a des gens qui ont changé la face du monde ou de leur monde.
Les peuples et les individus ont les héros qu’ils peuvent. Ou qu’ils méritent. J’ai pour ma part le plus profond mépris pour ceux qui ont des héros dérisoires.

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De la vindicte populaire aux désagréments gastriques

J’ai vomi.

Pardon d’aborder les choses si brutalement, mais c’est ainsi. Je sais bien qu’il ne faut pas faire ça, mais mon œil a glissé et j’ai lu les commentaires de mes compatriotes sous un article où l’avocat Dupond-Moretti explique qu’il reçoit des menaces visant ses enfants. J’ai déjà beaucoup de mal avec l’idée qu’on juge un type, quel qu’il fut, sur la base de fort peu de preuves et de beaucoup d’idées pourries. Parce que pourries ou pas, on le juge surtout pour des idées, et quand on met le doigt là-dedans, personne ne sait où s’arrêtera la limite entre ce qui est une idée pourrie et ce qui ne l’est pas. J’ai le grand malheur d’avoir une bonne mémoire, et je n’oublie pas qu’on a considéré un jour qu’être pour l’indépendance de l’Algérie était une idée pourrie. N’allez pas faire le raccourci oiseux que je ne fais pas moi-même : les militants de l’indépendance algérienne n’avaient rien de comparable d’avec les maboules à barbe. Si ce n’est qu’il y avait parmi eux des terroristes et d’autres personnes qui ne l’étaient pas mais qu’on a fini par faire un même grand sac de tous ces gens pour mieux le jeter à la Seine. A partir du moment où on juge des opinions, personne ne peut savoir où ça s’arrêtera. C’est le premier procès contemporain de ce genre, et il y a fort à parier que ça n’est pas le dernier. Nombre de journaux sont allés jusqu’à poser la question de savoir s’il fallait juger le frère Merah, sous-entendant sans doute qu’une exécution sommaire ferait bien l’affaire. Mais alors, ne me parlez plus d’état de droit. Et relisez la litanie de Niemöller, ça ne peut pas faire de mal.

Et puis, il y a tous ces commentaires, fautes comprises :

« On a le choix de ses clients après faut pas venir pleurer. »

« il là bien cherché . »

« il a voulu la médiatisation il l a si il l a voulait autrement y a toujours la nouvelle star qui passe sur M6 »

« il n’a pas de dignité pour défendre des gens pareils. »

Il y en a des pages entières du même tonneau. Je vous passe les plus grossiers. J’aime particulièrement celui-ci : « il est narcissique et défend que des criminels d’attentats il n’a qu’a faire comme les autres avocats défendre tout le monde ! » Il faut donc défendre tout le monde, sauf les criminels d’attentats. Sauf qu’en plus, non seulement M. Dupond-Moretti n’a pas défendu que des « criminels d’attentats », loin de là, mais on parle pour le cas qui nous occupe de quelqu’un qui n’a pas tué. Que ça plaise ou non à ces braves gens, Abdelkader Merah n’a pas pris une arme, ne l’a pas posé sur la tempe de quelqu’un et n’a pas appuyé sur la détente. Il n’a pas fabriqué de bombe. Il n’a pas roulé volontairement sur une foule avec un quelconque véhicule. Il n’a sans doute rien contre les actes, mais il ne les a pas commis.

Si l’on regarde son parcours, M. Dupond-Moretti défend surtout des coupables, en tout cas des personnes désignées telles avant même d’avoir été jugées. Et n’en déplaise à la vindicte populaire, il faut beaucoup plus de courage pour défendre des coupables que des innocents. Surtout quand on est seul face à une brochette d’avocats présents pour les innocents. Justement parce qu’on s’expose alors à la même vindicte que le coupable désigné.

Pourtant, c’est exactement ça, l’état de droit : celui d’être jugé équitablement en étant défendu quoi qu’on ait fait par un avocat. Que se passerait-il, si les avocats étaient réservés aux innocents ? Personne ne peut être certain qu’il ne se retrouvera jamais sur le banc des accusés. Un accident de la route est vite arrivé : on peut tuer un piéton sans l’avoir fait exprès, on n’en sera pas moins jugé pour homicide involontaire. Quand on connaît le nombre de femmes battues dans ce pays, on peut se demander combien de conjoints violents braillent contre cet avocat – et ne pas trop s’étonner dès lors qu’ils trouvent normal qu’on souhaite s’en prendre à ses enfants. Est-ce qu’un mari qui bat son épouse est moralement défendable ? S’il ne l’est pas, alors pourquoi bénéficieraient-ils des services d’un avocat ? Quand on regarde combien de personnes consomment des drogues illicites dans ce pays, il n’est pas mauvais de leur rappeler qu’ils pourraient bien avoir un jour besoin d’un avocat, et que cet avocat ne sera pas forcément un fervent défenseur de ces usages, mais qu’il les défendra quand même.

Le simple mot terrorisme fait perdre la raison à nombre de mes concitoyens. Il suffit de le prononcer pour qu’ils deviennent des animaux sans règles sociales, sans droit, sans tribunaux et sans avocats. Il ne leur reste alors que la parole dont ils usent pour mépriser, au mieux, appeler au meurtre, au pire, tout en se croyant par ailleurs meilleurs que des gens qui voudraient faire disparaître la Justice des hommes au profit d’une justice expéditive basée sur l’existence hypothétique d’un quelconque bondieu et de livres écrits il y a des siècles : une « justice » où il n’y a pas de défense possible pour les coupables.

C’est parce que je pense valoir un peu mieux qu’un terroriste qui s’en prend aux enfants, que je soutiens pleinement M. Dupond-Moretti d’avoir le courage de défendre ceux que certains ont jugé indéfendables sans en passer par un tribunal.


Nous savons.

Je suis d’une génération qui, découvrant les images des camps de concentration de l’époque où nos grands-parents étaient jeunes, se demandait en vrac comment l’humanité avait pu en arriver là, comment des gens avaient pu y participer, comment d’autres avaient pu fermer les yeux devant pareil massacre.

On se jurait tous à nous-mêmes que nous, nous aurions fait autrement, nous n’aurions jamais laissé se produire pareille ignominie : face à l’innommable, nous serions vent debout, nous lutterions et nous remuerions ciel et terre pour sauver ces gens, quels qu’ils puissent être, de l’horreur absolue.

Nous primes plus tard le tournant du XXIe siècle, laissant le précédent devenir un peu flou. Il ne nous restait, et encore pas à tous, qu’une colère vague, une indignation du clavier et un engagement nonchalant. Nous n’avons pas vraiment oublié, mais tout cela était loin. Et puis, ils sont loin, aussi, ces bambins émaciés. Ils ne sont pas comme nous. Et puis nous ne pouvons pas. Des frigos à remplir, des crédits à payer et puis le beurre qui manque, le prix du dernier smartphone, et le temps passé devant cette abondance de choix dans le moindre rayon de supermarché, et puis sur la télé, le film va commencer.

Moins d’un siècle après l’horreur, nous sommes devenus bien pires que nos grands-parents, qui eux, pour la plupart, ne savaient vraiment pas. Nous, nous savons que cet enfant a été photographié en Syrie, près de Damas, le 21 octobre de cette année.


Chasseurs et gros pétards

Je feuilletais négligemment le dernier numéro du Chasseur Français, celui de novembre 2017 – oui, je lis le Chasseur Français, et alors ? Il y a bien des gens qui lisent Closer ou Gala, magazines qui ne comportent aucune sorte d’informations, alors que le Chasseur Français a des articles vachement intéressants pour n’importe quel habitant des campagnes, et de toute façon, je fais ce que je veux. Je feuilletais, disais-je donc avant de m’interrompre, le Chasseur Français, quand soudain, je découvris trois pages de publireportage qui me firent tomber de ma chaise.

En haut à droite, il y a une grosse feuille de cannabis. Et sur trois pages, on nous fait l’éloge des vertus de la plante interdite en matière de santé. Des problèmes articulaires à la hernie discale en passant par les angoisses et l’asthme, le communiqué reprend quelques bases de la recherche bien réelle sur les effets bénéfiques du cannabis médicinal. Et en bas de la dernière page, il y a un bon de commande pour des gélules de Cannaphytol©, cannabis sativa.

J’ai commencé par me dire qu’on m’avait envoyé un numéro du Chasseur Français destiné à un autre pays avant de réaliser que ça n’avait pas de sens. Puis, je suis allée vérifier de quoi il retournait avant de découvrir quelque chose de pas très surprenant : le Cannaphytol© est effectivement légal en France car il contient moins de 0,2 % de substance active. Et pour cause : les capsules sont faites à base de graines et non de fleurs. Elles ne servent donc à rien d’autre que de placebo, mais au fond, là n’est pas l’important.

L’important, c’est que le Chasseur Français est essentiellement destiné à une population rurale et plutôt âgée si j’en crois les petites annonces de rencontres des dernières pages : aucun des postulants à l’amour par correspondance n’a moins de 65 ans. Le Chasseur Français n’est pas exactement un magazine de hippies, pas même de hipsters. C’est même un magazine très conservateur quand il traite de sujets de société. Connaissant bien les chasseurs de mon village, je peux affirmer que s’ils se planquent au fond des bois, ça n’est pas pour fumer des gros pétards. Et pourtant, dans le magazine qui leur est dédié, on leur propose du pseudo-cannabis thérapeutique, et ça ne choque personne. Pour le dire autrement : l’idée d’utiliser du cannabis pour lutter contre la douleur est tellement passée dans les mœurs que même les chasseurs ruraux, âgés et conservateurs peuvent trouver ça tout ce qu’il y a de plus normal.

Et pourtant, les politiciens, eux, refusent d’avancer sur le sujet. Les Français, même les plus conservateurs, sont tout à fait prêts à voir du cannabis en pharmacie, mais les politiciens, même quand ils se disent tournés vers l’avenir, sont coincés dans la loi de prohibition totale de 1970. Et le pire, c’est que cette interdiction stupide laisse la porte ouverte à la vente de placebos inutiles.


Je suis devenue raisonnable

Je suis devenue quelqu’un de raisonnable. On ne peut vraiment pas dire que j’y étais prédestinée, ni même que j’ai œuvré pour en arriver là, et pourtant, ça m’a soudainement sauté aux yeux : je suis devenue quelqu’un de raisonnable.

J’ai pourtant eu un parcours pour le moins chaotique, et ce chaos était parfaitement volontaire. Le Monde Normal m’ennuyait, alors je l’ai fui. J’ai traîné ma colère dans les squats et mon envie d’autre chose dans les bois. J’ai côtoyé les tatoués quand personne ne songeait encore à se faire piquer la fesse droite d’un dauphin à exposer sur la plage. J’ai passé la tondeuse à nombre de mal-coiffés à commencer par mon propre crâne qui en a vu de toutes les sortes. J’ai toujours apprécié les gens de mauvaise réputation. Mon foie a parfois gémi des excès. Rares étaient ceux qui savaient où je me trouvais à un instant t, et mes pauvres parents ont sans doute passé de pénibles nuits d’insomnie, et pas seulement quand j’étais jeune. Et puis, passant d’un extrême à l’autre en un claquement de doigt, je me suis sédentarisée dans l’endroit le plus reculé que j’ai pu trouver, sans devenir plus raisonnable dans le choix de mes activités. Et pourtant, soudain, j’ai réalisé que je suis en fait devenue quelqu’un de raisonnable, jusqu’à l’extrême.

Ça a commencé quand j’ai refusé de croire que la terre puisse être quoi que ce soit d’autre qu’une planète patatoïde. C’est vrai que ça m’embête un peu, parce que si je rencontrais un être venu d’ailleurs, lui expliquer que ma planète est patatoïde, ça manque de classe. Il est certain qu’une terre plate se baladant dans l’univers à dos de tortues, ça a quand même plus de gueule. Mais je n’y peux rien : on l’a calculé, mesuré, puis on est allé vérifier, rien à y faire, ma planète est patatoïde. Je me console en me disant que les autres planètes ne sont pas plus originales. Pourtant, sur la planète où je vis, nombreux sont ceux qui se (re)mettent à croire qu’elle a une autre forme. C’est là que j’ai commencé à entrapercevoir ma mutation.

Mais ça n’était que le début de ma déchéance, car dans le même temps, j’ai réalisé que je mange un peu de tout. Bien sûr, comme nombre de mes contemporains, je me suis posée des questions éthiques, et il en a découlé que le plus simple pour faire les choses correctement étaient d’élever moi-même les animaux que je mange. Car je mange des animaux. C’est comme ça que je me suis retrouvée autonome ou presque de ce point de vue. Ainsi, je sais raisonnablement quelle viande je mange. Et pire encore, je sauce avec un morceau de pain plein de gluten, je mets du sucre dans mon café et il y a même eu une fois où les pucerons attaquants mes haricots verts, j’ai préféré les traiter raisonnablement avec un produit chimique plutôt que de perdre toute ma récolte. Pourtant, sur la planète patatoïde, ils sont nombreux désormais à prétendre avoir une mâchoire et un système digestif d’herbivore. Que les vaches n’aient qu’une seule rangée de dents et l’équivalent de quatre estomacs n’a pas l’air de les déranger. Alors avec mon unique estomac, ma vision de face et mes dents d’omnivore, j’ai bien été obligée d’admettre que j’étais devenue rudement raisonnable. Et en plus, je ne refuse pas toute chimie.

Le pire, c’est que ça ne s’est pas du tout arrêté là ! Il y avait aussi les questions de santé. J’ai de la chance, je ne suis pas souvent malade. Mais quand ça arrive, je fais quelque chose de terriblement raisonnable : je vais voir un médecin et je prends des médicaments. Une fois, j’ai même pris des antibiotiques, et une autre, un dérivé de morphine. Il faut dire que la première fois, j’avais un début de pneumonie et la seconde, je souffrais tellement du dos que je ne pouvais même pas me tenir debout. Il est toujours possible qu’un jour, je tombe malade d’un cancer, et dans ce cas, je subirais volontairement mais pas joyeusement une chimiothérapie. Et puis, je suis vaccinée : c’est que je jardine et taille mes rosiers et que le tétanos, ça n’a quand même pas l’air super rigolo. Alors de temps en temps, je vérifie mon carnet de vaccination. Eh bien tout cela est vraiment raisonnable. Mes congénères de la planète patatoïde, surtout ceux de la partie la plus riche, où on est le moins malade et le mieux soigné, préfèrent désormais faire l’impasse sur les vaccins, jurent que c’est la chimiothérapie qui tue et non pas le cancer, se soignent avec du citron, du bicarbonate ou des petites billes de sucre. Nul doute possible : je suis définitivement devenue raisonnable.

Enfin, j’ai lu les commentaires divers et variés sur les réseaux sociaux, et là j’ai compris que mon cas était désespéré. Non seulement j’essaie d’écrire dans un français raisonnablement correct, mais en plus, je m’interdis d’user d’injures, de propos dégradants, d’attaques ad hominem. Pire encore, quand je souhaite défendre un point de vue, une opinion, je tente de le faire en utilisant des arguments raisonnables, même quand on échange sur la politique. Je n’appelle ni au meurtre ni à la délation, je ne menace pas et pire que tout, il m’arrive même de m’essayer à l’humour. Et tout cela est définitivement raisonnable.

Notez bien que je ne tire aucune gloire de mon nouveau statut : j’ai tiré bien trop d’enseignements de mes pérégrinations dans les mondes non-raisonnables. Mais je ne peux vraiment pas faire semblant d’être autre chose. Je suis devenue raisonnable, et ça n’est pas entièrement ma faute.


The Human Factor – Otto Preminger (1979)

En voilà un drôle de film ! Ça commence comme une comédie, pourtant quand on entend « Otto Preminger », on ne se dit pas « chouette, on va rire ! ». Et pourtant, si, on rit. Mais pas très longtemps. Peu à peu, les choses deviennent plus graves, plus pesantes et si la forme est celle d’un film d’espions assez conventionnel, le fond, lui, a bien des choses à dire.

Alors qu’en ce début de 21e siècle, le cinéma peine encore à filmer des couples composés de gens de couleurs différentes, dès 1979, Preminger ne s’est pas gêné, et ce pour mieux cogner sur l’Apartheid, et tant qu’à faire, pas avec le dos de la cuillère. Mieux encore, il dénonce la façon dont on tolère alors des choses intolérables sous prétexte de peur de l’expansion du communisme russe. Et comme si ce propos n’était pas déjà suffisant en soi, il a même trouvé un moyen de dénoncer en passant l’homophobie institutionnalisée de son époque !

Pour ce dernier film de sa carrière, il s’en prend donc au cynisme et à l’hypocrisie de l’Ouest, sans pour autant glorifier l’URSS. L’ensemble donne un film lucide, intelligent, et malheureusement pas du tout démodé.


Rien à cacher

« Je n’ai rien à cacher. »

Sans doute avez-vous entendu cela nombre de fois en essayant d’expliquer de-ci de-là les dangers du flicage qui se généralise sur internet, que ce soit par des états ou par des entreprises privées qui fournissent un service gratuit mais qu’on rémunère en fait par nos données personnelles. Ça n’est pas toujours simple d’y répondre. Expliquer le concept de métadonnées est d’autant plus compliqué que ça semble abstrait et les conséquences des collectes de données personnelles paraissent si lointaines que pas grand-monde n’y prête grand intérêt.

Voilà un documentaire très pédagogique et très bien fichu qui vous fournira un excellent support pour aborder ces questions sans sombrer dans le jargon compréhensible seulement par les dinosaures du net. On parle ici de choses concrètes, de conséquences déjà existantes et de celles qui arriveront très vite, on parle de la nécessité d’une vie privée protégée et des solutions possibles pour y arriver. Les intervenants ne sont pas des illuminés paranoïaques, on y entend par exemple un ex-directeur de la NSA, rien de moins, particulièrement remonté sur la fabrication actuelle d’états policiers, dans l’indifférence (presque) générale.

C’est suffisamment bien fait pour que votre grand-mère comprenne les enjeux, suffisamment abordable pour que vos ados réfléchissent à ce qu’ils mettent en ligne. C’est bien simple : Nothing to hide devrait faire partie du matériel pédagogique de toutes les écoles du monde s’il y avait par ailleurs une volonté de former des individus libres et pensants, ce qui n’est évidemment pas le cas comme le démontre brillamment ce documentaire.


The handmaid’s tale.

Il y a les séries qui pétaradent, où la forme fait office de scénario, où le fond se noie dans la vacuité, où les acteurs sont transparents, où la photographie est bâclée, où on alterne action et sexe pour garder le spectateur éveillé. Et il y a The Handmaid’s tale.

Cette série en dix épisodes est un petit bijou de réalisation. Dystopie glaçante par son réalisme et sa probabilité, c’est avec des petites touches, des sous-entendus, bref, beaucoup de finesse qu’on nous décrit à la fois une société et la façon dont elle s’est construite. Certains sujets ne sont qu’effleurés, et c’est ainsi qu’ils en deviennent essentiels. D’autres sont fouillés au point d’en devenir insupportables. Et si le fond est là, la forme n’a pas été oubliée : la photographie est sublime, le rythme impeccablement géré et les acteurs sont excellents. Mention spéciale à l’actrice principale, Elizabeth Moss, qui fait jusqu’ici une carrière irréprochable avec un choix de séries intelligentes. Elle a visiblement choisi de ne pas aller se pervertir dans de grosses productions informes qui rapportent beaucoup en n’apportant rien aux spectateurs, et c’est heureux.

Même si le procédé des allers et retours dans le temps pourrait sembler éculé, il est ici parfaitement justifié et surtout parfaitement calculé. Seul bémol : le choix de la musique est dommageable, il ne colle pas toujours à l’ambiance générale, mais on pardonne facilement cet écueil devant le niveau de l’ensemble.

On découvre au générique beaucoup de noms féminins, bien plus qu’on n’en voit habituellement dans ce genre de productions, et si ça n’est pas une fin en soi, une réalisation féminine semblait indispensable pour traiter ce sujet. Il est fort probable que ce regard féminin est pour beaucoup dans la réussite de la réalisation.

The Handmaid’s tale est tiré du roman de Margaret Atwood : La Servante écarlate, et c’est la première fois qu’une série me donne très envie de me précipiter sur le livre et plus généralement sur l’œuvre d’un auteur.

Je ne peux que vous conseiller de visionner The Handmaid’s tale, mais soyez prévenus : c’est pesant (et c’est pour ça que c’est bien).


La buvette du village

 

Dans mon village, il y a souvent des fêtes. Ils sont comme ça, les Kertréplougois : il suffit d’un bout de cochon et d’un peu de musique et tout le monde rapplique pour bâfrer et danser. Quand je suis arrivée, j’ai été surprise de voir une salle des fêtes aussi disproportionnée par rapport à la taille et au peuplement du village. J’ai vite compris qu’en réalité, elle est presque trop petite.

J’ai vite compris aussi que toutes ces fêtes existaient parce que les anciens se remuent beaucoup pour qu’elles continuent d’exister. Il n’y a pas beaucoup de jeunes, dans les parages, en tout cas pas pour donner un coup de main, et les vieux ont tendance à oublier de vieillir dans leur tête. Seulement, leurs articulations commencent à grincer, alors je vais régulièrement aider. C’est normal : ces fêtes sont hautement socialisantes, et c’est surtout grâce à elles que je connais presque tout le monde au village, et inversement.

Lors de la grosse fête d’été, on me missionne à la buvette, et lors de la grosse fête d’automne, on me met au service en salle et à la vaisselle. Pour la fête d’hiver, je sers les crêpes et le chocolat chaud. Évidemment, on ne se refait pas, ce que je préfère, c’est la buvette. C’est là que les gens causent le plus, et il n’est pas rare que quelques anciens oublient que je ne parle pas le breton. Quand ça arrive, je leur réponds en picard et ça fait rire tout le monde. Bien sûr, passées quelques bières, il y a des Messieurs qui se laissent un peu aller à la grivoiserie. Et puis, j’ai une sorte d’abonné. Tous les ans, il est très saoul et oublie que l’année précédente il m’a déjà fait le même cinéma, comme l’année d’encore avant. Il veut mon numéro de téléphone, essaie désespérément de savoir quel âge j’ai, si je suis célibataire et si, à tout hasard, je ne voudrais pas le suivre derrière un talus. Le tout est braillé, explicite, pas fin. Au village, c’est devenu un sujet de plaisanteries. Ce gars-là est tout sauf méchant. Il n’est pas très malin, mais au fond, tout le monde l’aime bien. Les anciennes l’obligent à manger, histoire d’éponger un peu, et même si vous êtes un grand gaillard de quatre-vingt-dix kilos aviné, croyez-moi : vous obéissez aux anciennes sans broncher, même à la plus petite d’entre elles ! Lors du repas de la fête d’automne, il en revient parfois une en cuisine qui me lance : « Ça y est ! J’ai réussi à faire manger sa soupe à ton amoureux ! » et tout le monde se marre. Un peu plus tard, si je traîne près de la buvette, il recommencera son cinéma, comme à chaque fois. Au fond, ce gars-là est un grand maladroit qui se dépatouille comme il peut avec ses cinq cents mots de vocabulaire, l’éducation qu’il a reçue et surtout sa très grande solitude. Sa maladresse nourrissant son isolement, évidemment. Je ne suis pas idiote au point de ne pas pouvoir comprendre ça, alors à chaque fois qu’il repart dans sa grande scène, j’en plaisante avec lui autant qu’avec ceux qui nous entourent. Et puis évidemment, à la buvette, il n’est pas le seul à ne pas être fin, en tout cas selon mes critères.

Oh, ils ne sont jamais vulgaires, du moins pas trop, et ils gardent leurs mains sur le comptoir ! Mais j’en connais plus d’une , d’après ce que je lis ici et là sur les réseaux sociaux, qui hurleraient au harcèlement. Car c’est pour ça que je vous raconte tout ça : je viens de lire une jeune femme qui braillait au harcèlement parce qu’un homme lui a demandé son numéro de téléphone dans une manifestation et une autre itou parce qu’un type lui a volontairement effleuré le pied (sic) dans le métro. Elles feraient un arrêt cardiaque en moins d’un quart d’heure derrière la buvette du village. Si j’ai bien compris, elles pensent que de tels comportements font d’elles des objets sexuels, et uniquement ça. De derrière ma buvette, je vois des gars seuls et non exempts de désir qui cherchent à entrer en contact avec le référentiel dont ils disposent. J’évacue le référentiel et le désir avec une blague en général pas plus fine que les leurs. Je fais semblant de ne pas avoir vu leurs tronches incrédules devant la longueur limitée de ma robe. Et quand je les recroise plus tard, ils me causent avec courtoisie. Tous. On parle météo, vaches, cuisine ou chasse, peu importe : on parle. Je ne suis pas juste un objet de désir. Je suis aussi celle qui trait les vaches, celle qui fait des spectacles, qui écrit des livres, qui tient la buvette et qui fait le service. Celle qu’on n’y comprend pas tout parce qu’elle vient de la ville mais porte des bottes en caoutchouc quand elle n’est pas en robe. Celle qui cause. En causant, ils existent, j’existe, on se respecte chacun à notre façon et avec nos complexités ou notre simplicité, et tout va bien. Ils voulaient entrer en contact, et c’est ce qui est arrivé. Ils sont toujours seuls, mais peut-être un peu moins dans un monde où l’isolement est de plus en plus prégnant. Je pourrais aussi les accuser de harcèlement. Et alors ils seraient plus seuls encore, ce qui ne les rendrait pas plus fins et je ne côtoierais pas foule au village. Et il est probable que ça en dirait plus sur la façon dont je me perçois que sur la façon dont eux le font.

J’ai vécu le harcèlement au travail. Je sais exactement de quoi il s’agit, je sais que ça détruit même les plus aguerris. Un gars saoul qui me drague maladroitement n’est pas un harceleur. Juste un gars saoul qui drague maladroitement …


Overdose de clitoris

Pas un jour ne passe sans qu’en lisant les journaux ou les réseaux sociaux je ne remercie la génétique de ne pas avoir fait de moi un homme. En d’autres temps et/ou d’autres lieux, il est évident que je verrais les choses sous un autre angle, mais en France, en ce début de XXIe siècle, je suis profondément soulagée d’être une femme.

Certes, si j’étais cadre supérieur, je râlerais sans doute des écarts de salaires d’avec mes mâles collègues, mais je suis ouvrière agricole, et chez nous autres les bouseux archaïques, tout le monde se salit pareillement la cotte de travail pour un salaire égal sans regarder qui a quoi entre les jambes. Et puis par ici, quand on parle de sexe, ça concerne essentiellement la reproduction des bovins. Ou alors, c’est qu’on fait des blagues. Passez deux heures avec des mamies Bretonnes loin des oreilles masculines, vous serez surpris de la teneur de leur humour. On m’a dit que les hommes font la même chose loin des oreilles féminines, mais forcément, je n’ai aucun moyen de le vérifier. En tout cas, il ne viendrait à l’idée de personne, au village, de poser son clitoris sur la table. On peut nommer l’organe, mais de là à le brandir en public, il y a des limites.

Ces temps-ci, la presse passe son temps à poser des clitoris partout. « Connaissez-vous vraiment le clitoris ? » nous demandait le Parisien le 4 octobre. « Une sculpture géante de clitoris exposée sur un rond-point suisse », nous disait Madame Figaro la veille. Et ça n’est pas le seul clitoris géant, car d’après le Huffington Post du 24 septembre, « « Clitoriz soufflé », le clitoris géant est exposé au cœur de Bruxelles. » Voilà pour la sculpture, mais les modes d’emploi ne manquent pas non plus. Ainsi, La Dépêche du 21 septembre titrait «  Le clitoris, précieux sésame pour atteindre l’orgasme pour 75% des Américaines » en écho à l’article de RFI du 14 septembre « A quoi sert le clitoris ? ». Le 3 septembre, Le Monde s’approchait du prix Albert Londres avec son article « Le clitoris, clé du plaisir féminin » alors que le 3 septembre, France Info écrivait « Le clitoris, histoire d’une omerta. » Pour dire à quel point c’est l’omerta, surtout ces temps-ci, le 3 juillet, le Figaro y allait déjà d’une vidéo « Le clitoris expliqué en trois minutes » (et chacun sait comme le Figaro est un journal révolutionnaire), le 1er septembre, France Info, encore, titrait « Clitoris, on commence à peine à en parler », et je vous passe les dizaines d’articles sur la présence du clitoris dans les manuels scolaires. Et grâce à l’imprimante 3D, on en fabrique maintenant des reproduction à la chaîne pour les poser sur la table.

Bizarrement, quand j’effectue la même recherche d’actualité non avec un clitoris mais avec un pénis, je ne trouve qu’un marathonien avec le pénis qui se balade hors short sur la ligne d’arrivée et des canards qui doublent la taille de leur pénis en fonction de leur environnement. Pas de vidéo pédagogique, aucun article didactique, seulement une bistouquette en vadrouille et des canards.

Vous noterez que l’argument selon lequel « on commence juste à en parler » a tendance à beaucoup m’amuser. Dans ma collection de livres, j’ai plusieurs ouvrages datant du début du XXe siècle qui mentionnent tant l’existence que la fonction de l’organe féminin. Ainsi, « La Femme Médecin du Foyer », édité en 1923, était un livre à gros tirage destiné à vulgariser l’anatomie. Comme son titre l’indique, il était publié à l’usage des femmes. Il s’agit d’un ouvrage extrêmement réactionnaire qui conclut son chapitre sur la vie sexuelle par cette phrase fabuleuse : « Il est de notre devoir de ne pas éviter les naissances. » La page 260 n’en est pas moins consacrée au clitoris. On y précise que « la nature n’a créé aucun organe sans but », qu’« en excitant le clitoris par des pressions ou des attouchements on peut provoquer des contractions utérines » et qu’il est « destiné à procurer des sensations voluptueuses. » La page suivante étant consacrée au pénis et à la façon dont il est innervé donc excitable. Mes arrières grands-mères pouvaient donc apprendre le fonctionnement du clitoris autant que celui du pénis dans un bête bouquin réactionnaire d’anatomie vulgarisée. Sans avoir pour autant besoin de mettre des clitoris partout.

N’allez pas croire que cela me choque. J’en ai un comme la moitié de l’humanité, ça ne me choque pas plus qu’un rein, qu’un foie ou qu’un poumon. Seulement, je ne peux pas m’empêcher de penser à ce qu’entendrait un homme qui poserait son pénis sur la table alors qu’il est de nos jours « tendance » de faire la même chose avec un clitoris. Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? Qu’on enseigne l’anatomie aux enfants, c’est une nécessité de base, et il n’y a aucune raison de faire disparaître des organes des planches anatomiques. Mais pourquoi diantre coller ainsi des clitoris partout ? Et surtout, s’il s’agit d’améliorer la vie sexuelle du peuple, pourquoi alors le même travail n’est-il pas fait concernant le pénis ? Si on peut parler sérieusement du clitoris, pourquoi le pénis est-il un objet d’étude chez les canards et de raillerie chez les marathoniens à la bistouquette indisciplinée ? Si l’on explique à longueur de page l’utilité et le fonctionnement du clitoris, pourquoi ne prend-on pas le même soin d’expliquer que le pénis n’est pas uniformément innervé, que les sensations procurées par le contact de sa base ne sont pas les mêmes que celles procurées par des pressions et attouchements de son gland ? Le clitoris, c’est génial, et le pénis, c’est sale ? Tout cela me donne surtout l’impression que nombre de femmes brandissent leur clitoris exactement de la façon dont les hommes jadis – et parfois encore de nos jours – brandissaient leur pénis comme sceptre de leur puissance.

La sexualité féminine reste un champ de bataille : ces articles ne me semblent pas avoir comme autre but que de la convertir à la très sainte performance de l’époque. L’homme a le devoir de faire jouir, la femme a le devoir de jouir. Quant à la sexualité masculine, elle n’est plus traitée que sur le terrain de la déviance : l’homme n’est plus seulement l’ignorant du clitoris (j’aimerais quand même que les journalistes qui écrivent sur le sujet m’expliquent quel genre d’hommes elles ont bien pu rencontrer), mais l’homme n’est surtout plus qu’un harceleur, un violeur, un bourreau d’épouse. Si le clitoris est omniprésent, la sexualité masculine n’existe plus dans l’espace public que sur ce terrain des maltraitances faites aux femmes. A croire que personne n’a plus rien à apprendre du fonctionnement du pénis et que la sexualité masculine n’est qu’une affaire de violence.

Alors oui, en ce lieu et à cette époque, quoi que cette nouvelle sorte de féminisme maltraitante des hommes me fasse honte en tant que femme, je suis heureuse d’être une femme. Au moins n’ai-je pas à me justifier de ne pas être maltraitante par nature.

Ah oui, tant que j’y suis : les vaches aussi ont un clitoris, mais elles n’en font pas toute une histoire.

Et pour conclure : comment auriez-vous réagi si j’avais illustré l’article par une photo de pénis ?