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De la télé-réalité politique

8 avril 2027
Et ce soir, sur BFMTV, le grand débat pour la présidentielle sera présenté par Cyril Hanouna et Nabilla !
Hanouna : Salut Français chéris !
Nabilla : Allô, quoi !
Hanouna : Mais avant toute chose, présentons nos invités ! A ma droite : Marion Le Pen, Geoffroy Didier et Nadine Morano. Allez les supporters, faites du bruit !
Nabilla : Et du côté de la main avec laquelle je ne tiens pas mon rouge à lèvres : Jean-Luc Mélenchon, toujours dans la place, Najat Vallaud-Belkacem et Emmanuel Macron.
Hanouna : Mais ne perdons pas de temps, mes chéris, vous êtes venus voir du spectacle alors commençons les épreuves !
Nabilla : Ouais, alors on va commencer tranquille, hein, avec l’épreuve de culture générale. C’est oùsqu’on va vous poser des questions vachement compliquées pour faire voir comme vous êtes intelligents.
Hanouna : Vous avez chacun un buzzer en face de vous, mais pour qu’on se fende la gueule on les a fait en forme de bite. Donc si vous avez la bonne réponse, vous tapez sur la bite.
(Rire du public)
Nabilla : Alors la première question qu’elle est vraiment dure …
Hanouna : Comme la bite !
(rire du public)
Nabilla : la première question, c’est de la géographie. Attention. Moi je ne savais pas. Je suis une île du Pacifique vantée par Brel et Gauguin, je suis, je suis …
Buzzer
Macron : La Guyane !
Nabilla : Ah ben non, c’est pas loin mais c’est pas ça.
(silence)
Mélenchon : Non mais c’est antidémocratique ! Dans ma 6e République, les bites seront à la bonne hauteur pour les gens, comme moi, en chaise roulante ! C’est les Marquises, la réponse !
Hanouna : On va envoyer la pub et pendant ce temps-là, on mettra une petite bite à Jean-Luc.
(Rire du public / page de publicités)

Hanouna : Et nous revoilà les amis ! Alors on a regardé les questions, et c’était trop compliqué.
Nabilla : Ah oui, hein ! Je ne comprenais même pas les questions, allô, quoi !
Hanouna : Alors on va passer tout de suite à l’épreuve de cuisine ! Chaque candidat a devant lui un kilo de merde, du sucre, de la farine, des œufs et des noisettes. Il devra confectionner un gâteau avec tout ça et attention ! Ils devront le manger !
(Rire du public)
Nabilla : Et le gagnant de l’épreuve sera celui qui le mange en entier sans vomir !
(Rire du public)
Une page de publicités plus tard :
Hanouna : Et la gagnante du concours est Nadine Morano. Madame Morano, quel est votre secret ?
Morano : Ah mais c’est très simple ! J’ai l’habitude de dire de la merde, alors de la merde qui sort ou qui entre de la bouche, c’est pareil !
(Rire du public / page de publicités)

Hanouna : Et nous revoilà les amis ! Et maintenant, c’est l’épreuve ultime, celle que vous attendez tous !
Nabilla : Oh oui !
Hanouna : Des Français sont cachés derrière ce rideau. Les candidats devront passer la main dans ce trou du rideau, palper le Français qu’ils ont sous la main et dire si c’est : un homme, une femme, ou un travelo !
(Rire du public)
Ce grand débat explosa les records d’audience. Jean-Luc Mélenchon fut éliminé pour avoir refusé de palper les Français et fit un score de 0,1 % lors de l’élection. Nombre d’électeurs diront qu’on n’élit pas quelqu’un qui ne joue pas le jeu. Marion le Pen qui se jeta par terre en hurlant des prières et autres incantations quand elle constata qu’on lui avait donné un travesti à palper fut élue dès le premier tour. Nadine Morano fut choisie comme première ministre pour avoir réussi la deuxième épreuve. Les Français se dirent ravis d’avoir enfin des émissions politiques et des élus à leur niveau.


Il était un avant

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«  Raconte-nous encore comment c’était, avant !

– Avant … Oui, je me souviens. De moins en moins bien, mais je me souviens. Avant, oh ! Ça avait déjà commencé, bien sûr, mais nous n’étions pas nombreux à nous en rendre compte. C’est avec la dernière élection que tout a basculé. Quand j’avais votre âge, c’était encore très bien. On pouvait boire l’eau du robinet, on pouvait même boire l’eau des ruisseaux de montagnes. En fait, il y avait tellement d’eau qu’on n’y prêtait guère attention. On trouvait ça normal, d’avoir autant d’eau potable qu’on en voulait. Normal, oui. Trop normal, au point de ne pas y faire attention. Avant … Avant, il y avait aussi des pâtures, et dans les pâtures, il y avait des vaches. C’était de très gros animaux, beaucoup plus gros qu’un homme, dix fois plus gros. Elles étaient belles et gentilles. Elles mangeaient de l’herbe, faisaient des petits et on prenait leur lait. Avec le lait, on faisait du fromage. Vous ne vous en souvenez plus, vous étiez trop petits, mais c’était bon, le fromage ! Et puis, on mangeait les vaches aussi. C’était délicieux, la viande des vaches. Et puis, il y a eu cette élection à un moment où c’était déjà compliqué. On a enfermé les vaches dans des hangars pour que ça revienne moins cher, que ça rapporte plus d’argent. On n’a plus vu de vaches dans les pâtures. C’était terrible pour les vaches, au point que plus personne n’a voulu en manger. Et puis, à mettre trop de vaches au même endroit, ça a encore plus pollué l’eau. On a arrêté d’élever des vaches, de faire de la viande, et du lait, et du fromage, et les vaches ont disparu. Et on a commencé à manquer d’eau. Pas seulement à cause de ces usines à vaches, mais aussi, oui …

Avant. Avant, il y avait des médecins et des hôpitaux pour tout le monde. Si on était malade, ou s on se blessait, on pouvait se faire soigner. Tout le monde pouvait avoir des médicaments. Il y avait aussi ce qu’on appelait la Justice. Si quelqu’un avait fait du tort à un autre, il était jugé, il pouvait se défendre, expliquer ; on ne lynchait jamais et les innocents avaient une chance de s’en tirer. Il fallait des preuves qu’on avait mal fait pour être puni. Mais il y a eu cette maudite élection. Je ne me souviens plus des détails, mais deux des candidats n’ont pas arrêté de dire et de répéter que la Justice ne servait à rien, que c’était une mauvaise chose et qu’il fallait en finir. Ils étaient malhonnêtes et ça les arrangeait bien que la Justice disparaisse. C’est comme ça qu’on a commencé à voir apparaître les Milices et les lynchages de coupables autant que d’innocents. Ça ne s’est plus jamais arrêté. Avant cette élection, c’est vrai que ça ne fonctionnait pas toujours très bien, mais ça fonctionnait. Avant … Ah oui, avant, il y avait des écoles. Pour tous les enfants, oui. Pour tous les enfants. On y apprenait l’écriture et puis aussi les sciences. C’est qu’avant, on était fort en sciences. On envoyait des hommes dans l’espace, on découvrait d’autres planètes. On ne laissait pas trop les dieux se mêler de tout ça, mais ceux qui préféraient les dieux aux sciences étaient mieux organisés, et il n’y a plus eu de sciences. On avait découvert des planètes de toutes les couleurs, mais elles n’existent plus, les dieux n’en voulaient pas. On soignait les maladies des pauvres avec des médicaments, mais les dieux préféraient leurs prières. Maintenant, on ne voit plus beaucoup de vieux comme moi, mais avant, c’était normal de devenir vieux. Avant, on pouvait rester dehors sous la pluie, ça n’était pas dangereux. Et puis, elle tombait plus souvent et les paysages étaient tout vert et plein de couleurs au printemps parce qu’il y avait des fleurs et sur les fleurs des abeilles. Les abeilles étaient de tout petits animaux qui volaient de fleur en fleur et qui faisaient du miel. Ah ! C’était bon, le miel ! Mais ça aussi, c’était tellement normal, pour nous, qu’on n’y a pas fait attention, et maintenant, il n’y en a plus. Avant … Ah, mais c’est qu’il est tard, les enfants, oui … Il est tard. Prenez votre cuillerée d’eau, et allez vous coucher. Demain, il faudra encore marcher pour trouver à manger, si l’on trouve à manger. Je vous conterai encore comment c’était avant … »


Macron, la valeur travail et mon grand-père.

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Pour nous vendre sa « valeur travail », Emmanuel Macron est allé jusqu’à exhumer les mineurs. C’est à dire qu’il s’est permis de sortir mon grand-père de sa tombe pour l’ériger en exemple de son projet de société.

Écoute-moi bien, Emmanuel, je vais te raconter l’histoire que tu ne connais pas, celle que tu te permets de t’approprier. Je vais te raconter le bassin minier après la fermeture des mines, et les bienfaits du travail pour les mineurs.

Mon grand-père, celui dont tu profanes la tombe et la mémoire, s’appelait Maurice. Il était mineur à Denain. Il te plairait beaucoup : il était illettré. Je sais que tu aimes ça, les illettrés. Enfin, je dis ça, mais il ne l’a pas été toute sa vie. Je ne sais pas trop comment il s’est débrouillé, mais il a réussi à apprendre à déchiffrer seul les journaux. S’il n’a pas appris à lire, c’est qu’on l’a envoyé au fond quand il avait douze ans. Je ne suis même pas certaine que c’était encore légal, à son époque, mais les sociétés des mines se souciaient plus de rentabilité que de légalité. Elles étaient un peu l’équivalent de tes copains des boites cotées en bourse actuelles. Elles étaient aussi regardantes sur l’âge des mômes qu’on envoyait pousser les berlines que sur les conditions de sécurité des mineurs. Tu sais, on est quelques-uns à se souvenir de Courrières, là où ta « valeur travail » a tué bien des hommes. Là où les entreprises qui te sont si chères ont préféré fermer les puits d’aération pour ne pas perdre trop d’argent plutôt que de laisser une chance aux mineurs d’en sortir.

Mais revenons à mon grand-père. Il vivait chichement dans une minuscule maison avec ma grand-mère, ma mère, mes trois tantes et mon arrière grand-mère. Ta « valeur travail » en faisait des gens très pauvres. Le seul moyen de survivre était de s’entasser à trois générations dans des maisonnettes qu’on qualifierait aujourd’hui d’insalubres. C’était encore plus dur pour ma famille : comme il n’y avait que des filles, il n’y avait pas de jeune gars à envoyer au fond pour un salaire supplémentaire. Mais mon grand-père ne devait déjà pas beaucoup aimer ta « valeur travail » : il n’a eu de cesse, toute sa vie, de louer la Providence qui, en ne lui donnant que des filles, avait évité une génération de souffrances supplémentaire.
Je ne l’ai pas connu. Quand il est mort, ma mère, la plus jeune de la famille, avait quatorze ans. Elle se souvient très bien de sa longue, très longue agonie. Elle me l’a racontée souvent. Elle m’a raconté comment son père maigrissait à vue d’œil, rendant plus visibles encore les éclats d’un coup de grisou qui s’étaient fichés sous sa peau. Comme beaucoup de mineurs, mon grand-père Maurice était silicosé. Une bien sale maladie directement liée à ta « valeur travail ». On commence par avoir un peu de mal à respirer, on finit par chercher l’air qu’on ne peut plus absorber. On meurt en insuffisance respiratoire, mais pas d’un coup. On s’étouffe chaque jour un peu plus, sous les yeux de sa famille.

Je n’ai pas connu mon grand-père Maurice, mais quand j’étais gamine, les traces des mines étaient partout dans les rues. Oh, je ne parle pas seulement des terrils, stigmates toxiques de cette époque que tu bénis et qui polluent toujours les eaux et les sols de ma région natale. Non, je parle des vieux, souvent pas si vieux d’ailleurs, mais si usés, de ces anciens mineurs qui traînaient derrière eux une bouteille d’oxygène montée sur roulettes. Ils ne pouvaient rien faire sans cette bouteille. Un tuyau dans le nez, ils passaient beaucoup de temps à avancer à pas comptés, tirant cet oxygène comme un boulet, d’administration en administration pour gagner quelques pourcentages de silicose reconnus. Car ça fonctionnait comme ça : un médecin – que je n’aurais pas laissé soigner mon chien – payé par les sociétés des mines, jetait un coup d’œil à une radiographie des poumons et décrétait une reconnaissance de X % de silicose. Ce pourcentage déterminait le montant de la pension qu’on lui verserait.

Voilà ce que c’était, Emmanuel, ta « valeur travail » pour les mineurs : une bouteille d’oxygène sur roulettes pour aller mendier quelques francs supplémentaires, histoires de continuer à pouvoir manger en attendant l’agonie par insuffisance respiratoire.

Laisse-donc les mineurs où ils sont, Emmanuel. Laisse-donc mon grand-père où il est : en poussière dans sa tombe, sauf ses poumons qui font sans doute deux blocs de charbon dans le cercueil. Et comprends bien une chose : je suis la petite-fille de Maurice. Je ne l’ai pas connu mais je sais ce qu’il a vécu, je sais que ta « valeur travail » l’a tué d’une façon qu’on peut sans exagérer assimiler à de la torture. Je suis la petite-fille d’un mineur qui sait que ce sont des gens comme toi qui l’ont tué ainsi. Les mineurs, ne t’en déplaise, ne m’ont pas appris la « valeur travail ». Ils m’ont appris la dignité. Les bouteilles d’oxygène leur ont volé la leur. Ta « valeur travail » leur a ôté leur dignité. Ils m’ont appris autre chose malgré eux : ils sont morts de la malhonnêteté de gens comme toi parce qu’ils étaient résignés à leur sort. Deux générations plus tard, sache qu’on a retenu la leçon, et qu’on ne laissera pas ta « valeur travail » nous étouffer.


Hamon : maintenant, c’est à nous de jouer

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Dans le chaos du monde, il y a parfois des conjonctions d’événements vachement bien organisées. Par exemple, dans la semaine, mon patron s’est pointé à la maison les bras tout chargés de cadeaux – salaud de patron, salaud d’agriculteur – dont une bouteille de champagne. Quand il apprendra que j’en ai fait sauter le bouchon pour fêter le premier pas vers le revenu de base et la transition écologique, il va faire une drôle de tête, même s’il connaît déjà mon opinion sur le sujet. Je n’ai pas fini d’essayer de le convaincre qu’il fait partie des premiers pour qui ça sera profitable. Et convaincre, il va falloir le faire.

Soyons clairs : Hamon n’est pas tant passé avec les voix du PS qu’avec les vôtres et la mienne. Ça dépasse tant les partis que les gens du dedans des médias et les sondeurs, mais vous savez que c’est le cas. Je doute qu’il y ait parmi vous beaucoup de proches du PS. Pour ma part, j’avais voté blanc au second tour en 2012, me refusant à voter pour Hollande qui n’avait pas plus de projet que ses prédécesseurs. Voilà plusieurs décennies que personne n’a proposé un projet politique et encore moins un projet de société. Et c’est pour ça qu’hier plus d’un million de personnes sont allées voter. C’est une bonne nouvelle, mais ça ne suffira pas. Pour aller plus loin, nous allons devoir nous relever les manches – et par là même prouver à tout un chacun que le revenu de base n’est pas un truc de fainéants. Hamon ne peut pas compter sur le PS pour l’y aider. Nous avons contre nous, contre ce qui nous apparaît comme le meilleur projet pour notre avenir, celui de vos enfants et celui de la planète, toutes les forces de régression que compte ce pays : les médias et leurs brochettes de journalistes et d’experts auto-estampillés, d’intellectuels autorisés et de chroniqueurs abscons, les partis politiques, des conservateurs aux proto-fascistes en passant par les hurleurs pour un retour au temps de nos grands-parents et celui qui confond plan marketing et projet politique, les syndicats pour qui le travail choisi est la mort de leur fonds de commerce et les résignés. Ceux-là, nous ne les convaincrons pas : un tel projet les obligerait à se remettre en cause et ils ne le feront pas. Mais il reste un potentiel de voix énorme qu’il va falloir aller chercher : les abstentionnistes. Et nous allons y aller. Nous n’avons pas le loisir d’attendre que seul Hamon et ses équipes le fassent. Quand je dis que nous devons aller les chercher, je parle bien de vous et de moi. Ce travail, immense, nous revient si nous voulons avoir une chance de sortir de la résignation à la sacro-sainte croissance, à la « valeur travail » qui n’en est pas une et à la destruction de la planète. Nous irons les chercher un par un un, ce qu’un parti politique ne peut pas faire. Toi si. Moi aussi. Il nous faut devenir des lobbyistes. Non, ça n’est pas un gros mot. Nous allons bosser notre sujet, répondre à toutes les questions, balayer les non-arguments non d’un revers de la main mais avec de vrais arguments construits, réfléchis, étayés, solides. Nous allons écrire et parler. Nous serons vigilants à ne pas devenir aussi chiants que ceux qu’on voit partout dans la télévision. Nous le ferons intelligemment, par petites touches, avec douceur, pondération et intelligence, mais nous allons le faire.

Nous savons que nous n’obtiendrons pas tout ce que nous voulons, et nous savons qu’avancer un petit peu sera toujours mieux que de ne pas avancer du tout voire de reculer. Nous sommes des gens raisonnables. Nous sommes surtout des gens intelligents. Je le sais car je sais qui vous êtes parmi ceux qui, autour de moi, se sont déjà remués pour aller en ce sens. Vous êtes cultivés, vous avez voyagé, vous parlez plusieurs langues, vous faites déjà de belles choses. Convaincre est à votre portée, n’en doutez pas une seconde.

Nous sommes déjà plus d’un million. En 2012, Hollande a été élu avec 18 millions de voix. Chacun d’entre-nous doit donc convaincre dix-huit personnes, et il nous reste 83 jours pour le faire. Ça n’a absolument rien d’impossible, surtout dans un contexte si chaotique que rien n’est joué. N’oubliez pas que la sécurité sociale, la réduction du temps de travail et les congés payés ont été en leur temps présentés comme des utopies inatteignables. Demandez à votre mère, à votre grand-mère de vous aider à obtenir ce qu’elles n’ont pas eu. Utilisez les réseaux sociaux avec l’intelligence que les gens plein de haine n’ont pas. Squattez les comptoirs. Parlez, écrivez, partagez. On peut le faire, mais pas en attendant que ça se fasse tout seul.

Nous ne le ferons pas que pour nous mais pour l’Europe entière. Face à l’axe Trump/Poutine, il nous faut une troisième voix : c’est une question de survie. Je vous en conjure : portez cette troisième voix aussi fort et aussi loin que possible.


Apocalypse 2017

479438-brugelJe regardai, quand l’agneau ouvrit un des sept sceaux, et j’entendis l’un des quatre êtres vivants qui disait comme d’une voix de tonnerre : « Je construirai des murs ! » Une couronne lui fut donnée, et il partit en vainqueur et pour vaincre. Quand il ouvrit le second sceau, j’entendis le second être vivant qui disait : « Ha ! Ha! Ha! Un noir qui se noie ! Paye ta photo ! » et il ôta la paix du monde afin que les hommes s’égorgeassent les uns les autres. Quand il ouvrit le troisième sceau, j’entendis le troisième être vivant qui disait : « Oh mon Dieu ! On va tuer des petits chats, c’est trop horrible ! Vite ! Signons une pétition ! Comment ça, il y a une famine dans ce pays ? Mais on s’en fout ! Regardez ces pauvres petits chats ! » Une mesure de blé pour un denier, et trois mesures d’orge pour un denier ; mais ne fais point de mal à l’huile et au vin. Quand il ouvrit le quatrième sceau, j’entendis la voix du quatrième être vivant qui disait : « Kim Jung Un ! Ne joue pas avec ce bouton ! » Le pouvoir lui fut donné sur le quart de la terre, pour faire périr les hommes. Quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l’autel les âmes des chimères mi-homme mi-cochon. Ils crièrent d’une voix forte, en disant : « Ne nous mangez pas ! Ne nous mangez pas » mais la famine régnait alors partout et ils furent mangés. Je regardai, quand il ouvrit le sixième sceau le Grand Monarque de l’Est déchaîna sa fureur dans les cieux et les étoiles du ciel semblèrent tomber sur la terre. Le ciel se retira comme un livre qu’on roule ; et toutes les montagnes et les îles furent remuées de leurs places. Les rois de la terre, les grands, les chefs militaires, les riches, les puissants, tous les esclaves et les hommes libres, se cachèrent dans les cavernes et dans les rochers des montagnes. Et ils disaient aux montagnes et aux rochers : « Ben merdalors ! On n’avait rien vu venir et maintenant on est mort ! »
Quand il ouvrit le septième sceau, il y eut dans le ciel un silence d’environ l’éternité.


Alep ou la supplique aux gens heureux qui s’ignorent

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On voit les gens mourir sous les bombes ou se noyer en Méditerranée. On voit les gens dans des camps de réfugiés, ou tentant de les rejoindre. On voit les hôpitaux bombardés, les gosses émaciés, les femmes violées comme habituel outil de terreur. On voit tout ça, dans l’impuissance.
Pendant ce temps-là, on mange à notre faim, on ne risque pas de prendre une bombe sur la tronche en allant à l’hôpital, on sait où se trouvent nos familles. Les gosses vont à l’école. Notre train-train quotidien suit son cours. Mais c’est ici que les gens se disent déprimés, au bout du rouleau, désespérés.

Je n’ai pas le droit d’être déprimée, et encore moins désespérée. Je n’ai pas le droit parce que pour moi, tout va pour le mieux. Je suis en sécurité. Je suis une privilégiée. Je n’ai pas le droit parce que chouiner n’aidera pas les habitants d’Alep. Je n’ai pas le droit d’ajouter un malheur futile – ou de bon aloi – aux malheurs du monde.

Ce drôle de monde a largement sa dose quotidienne de larmes et de cris. Et dans ce drôle de monde, j’estime qu’il est de mon devoir de jouir de cette vie si confortable que je ne dois qu’au fait d’être née du bon côté des frontières.

Vous connaissez l’adage de Prévert sur le devoir d’être heureux. Il n’a jamais été aussi indispensable de l’appliquer.

Alors pardonnez-moi de ne pas pleurer. Pardonnez-moi de ne pas crier. Aujourd’hui plus encore qu’hier, je chercherai à rire, à m’amuser, à jouir des petits bonheurs simples qui me sont offerts. Non par indifférence, mais au contraire, par sens des responsabilités. Parce qu’une petite fille coincée dans les décombres à Alep ne pourrait pas comprendre que je procède autrement. Parce que si on pouvait échanger nos places, elle serait heureuse.

Notre tour viendra de pleurer nos pertes. Pour l’instant, nous sommes vivants. Alors savourons nos vies, au nom de la vie elle-même.


Tu n’es pas une boite de petits pois

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Hier, j’ai vu, dans un quelconque talk-show politique, une carte de l’Europe avec les pays coloriés en fonction de la couleur politique de leur gouvernement. C’est ainsi que la Grèce s’est retrouvée couleur extrême-gauche. Oh, c’est certes la couleur que M. Tsipras s’est autocollé sur le front pour être élu, mais qui pourrait sérieusement démontrer et soutenir que la politique menée en Grèce est d’extrême-gauche ? L’exemple de la Grèce était particulièrement frappant, mais à bien y regarder, il y avait beaucoup à redire sur la couleur choisie pour chaque pays européen.

Ça n’a aucun sens, mais il faut absolument coller une étiquette sur chaque pays, sur chaque parti politique et par extension, chaque individu se sent obligé de s’infliger lui aussi une étiquette issue d’un vieux stock d’une époque révolue. Et chacun se baladant avec son « de droite » ou son « de gauche » sur le front participe volontairement à s’asseoir au rayon ou sur la tête de gondole qui lui est réservé sans trop chercher à vérifier si c’est bien sa place.

Je ne suis pas une boite de petits pois. On ne peut m’obliger à faire figurer sur mon front la mention « contient : petits pois, eau, sel, sucre », car le XXe siècle est terminé depuis plus de quinze ans, parce que le monde a changé, très vite, très fort, parce qu’il change encore et que vivant pleinement dans mon époque, je recalibre en permanence mon positionnement en fonction de ces évolutions. Contrairement aux boites de petits pois qui contiennent invariablement « petits pois, eau, sel, sucre », je peux opter, en fonction de ce qui existe ailleurs, de ce qui a été essayé ici ou là, de ce qui a fonctionné, de ce qui a échoué, des conflits, des trêves, de mes espoirs, de mes affinités, pour un peu plus de libéralisme sociétal, ou un peu plus d’ouverture à tel pays en pleine restructuration politique, ou un peu plus de protection des plus faibles ou pour n’importe quels éléments qui semblent pouvoir convenir à la situation présente et non pour un quelconque fantasme plus ou moins régressif.

Contrairement à une boite de petits pois, j’ai un cerveau, une éthique, une possibilité de changer et une capacité d’apprentissage d’autant plus illimitée que l’ensemble des connaissances du monde est à portée de clic. Tout cela fait de moi, comme de n’importe qui au moins en théorie, un être adaptatif qui peut déambuler dans les rayons et faire son choix plutôt que de s’asseoir en tête de gondole et d’y rester pour faire plaisir aux sondeurs.

La Grèce n’a pas un gouvernement d’extrême-gauche. On peut colorier les cartes en rouge sang si on veut, ça n’y changera rien. Je ne suis pas de droite, je ne suis pas de gauche, et on peut me répéter que je dois me coller l’une de ces étiquettes sur la tronche, ça n’y changera rien. Les vieilles grilles de lecture tombent en lambeaux, et aucune autre ne pourra apparaître tant qu’il y aura des gens pour accepter de continuer à les utiliser, quand bien même ils ne s’y reconnaissent plus.

Il me semble pourtant que nombre de mes contemporains ne savent tout simplement plus qui ils sont, où ils se positionnent dans le village-monde, si bien qu’ils choisissent l’auto-étiquetage indélébile. Peut-être pensent-ils qu’être une boite de petits pois est plus facile à vivre que de composer avec le doute et la nécessite d’apprentissages permanents. Mais dans ce cas, ils n’ont pas besoin de politiciens, ni de théoriciens, ni de sondeurs, ni d’élections. Non. S’ils préfèrent être des boites de petits pois plutôt que des être pensants, alors ce qu’il leur faut, c’est une psychanalyse.


Chroniques agricoles : un fœtus et des éleveurs

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Ces histoires du jour de fœtus de veaux me rappelle un truc qui à mon sens en dit bien plus long sur le rapport de bien des éleveurs aux animaux que les bidouillages carabistouillesques des suceurs de navets. Je m’en vais donc vous la narrer.

Il y a quelques années, je m’étais installée ici, dans la campagne bretonne, et je commençais à envisager très sérieusement d’adopter une vache tant pour la sécurité alimentaire que procure cet animal que parce que je déteste passer la tondeuse qui fait du bruit sans rien produire et qui ne fait que gaspiller l’herbe. Seulement voilà : je n’y connaissais rien en vaches. C’est là que j’ai commencé à apprendre sur le sujet. J’ai lu plein de documents, mais la limite des livres, c’est que ça ne répond pas aux questions. Je suis donc allée embêter tous les éleveurs que je connaissais déjà avec mes questions de débutante. Loin de se moquer ou de me prendre de haut, ils ont tous patiemment répondu à mes interrogations, et aussi à celles que je ne me posais pas. Grâce à eux, j’ai très vite progressé dans mon apprentissage, jusqu’à finir par en faire mon boulot, ce que je n’avais absolument pas envisagé à la base.


Quant il est devenu clair que j’allais vraiment adopter une vache à qui je comptais bien un jour faire faire des veaux, mon éleveur de voisin à eu une réaction pour le moins inattendue.
Il avait déjà pris l’habitude de m’appeler quand il se produisait un fait exceptionnel (et il le fait toujours), car c’est en se confrontant aux problèmes qu’on apprend. Mon voisin, qui est aussi maintenant mon patron, aurait été un excellent formateur s’il avait choisi cette voie. Ce jour-là, c’était un fait exceptionnel triste qui s’était produit, et prétextant avoir besoin d’aide, il est venu me chercher.

Une vache avait perdu son veau. Ce sont des choses qui arrivent à tous les mammifères. Nous sommes arrivés dans la pâture, et le veau gisait là, petit, parfaitement formé, mais mort. La vision était forcément choquante.

Cet éleveur est très loin d’être un idiot. Son but n’était pas, je l’ai compris dans les demi-mots, les non-dits et le constat qu’il n’avait nullement besoin de moi à ce moment-là, de me choquer pour me choquer. Son objectif était beaucoup plus pédagogique : je voulais une vache, soit. Je montrais que j’étais prête à ne pas faire n’importe quoi, il était donc prêt à m’aider. Mais élever des animaux, c’est parfois se confronter à des choses dures, comme la vision d’un veau mort qu’il faut ramasser. Ne croyez pas qu’après quarante ans de métier ça ne lui fait plus rien, ça l’attriste toujours autant. Mais à son sens, à celui de beaucoup d’éleveurs rencontrés depuis, et au mien, quiconque n’est pas prêt à faire face au pire ne devrait jamais prendre la responsabilité d’une bête.

Voilà comment fonctionnent les éleveurs sur qui tant de gens vomissent. Ils ne prennent pas seulement soin de leurs propres bêtes, encore faut-il qu’ils gardent un œil sur les novices et surtout sur leurs bêtes, non parce qu’ils ont l’esprit inquisiteur, mais parce qu’ils se sentent les garants du sort des animaux. Ce qu’ils savent et savent faire leur donnent une responsabilité à l’égard des bovins en général.

Je vous rappelle au passage qu’en France, un agriculteur se suicide tous les deux jours. Et le mépris des suceurs de navets ignorants et de leurs suiveurs n’y est pas pour rien.


Nicholas Winton, l’homme qui sauva 669 réfugiés.

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Nicholas Winton était courtier, et financièrement très à l’aise, dans les années 30. A Noël, en 1938, il avait prévu d’aller faire du ski en Suisse. Mais un de ses amis l’a invité à venir donner un coup de main aux réfugiés juifs, à Prague. Et il y est allé.

Oh, il aurait pu rentrer en Angleterre et crier partout en agitant les bras que ces méchants réfugiés allaient envahir le pays avec leurs coutumes qui ne sont pas les nôtres. On en connaît. Mais lui, il a décidé de faire autre chose. Il est resté à Prague. Il a sorti ses billets. Il a affrété neuf trains. Oui : neuf trains, avec ses sous à lui. Tout seul. Sans complice. Il a rempli les trains de gamins juifs, et roulez jeunesse, juste avant l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, il a envoyé tout ce monde-là à Londres. Huit trains et 669 gamins ont été sauvés. Personne n’a jamais su ce qu’était devenu le neuvième train. On l’imagine sans difficulté.

Et ça n’est pas tout. Nicholas Winton est rentré chez lui sans fanfaronner, à tel point que les gamins n’avaient pas la moindre idée de qui leur avait sauvé la vie. Et on n’a plus entendu parler de lui jusqu’en 1988. Là, sa femme a appris par hasard ce que son mari avait fait. Et la plupart des 669 gamins, devenus grands, avaient très envie de remercier leur anonyme sauveur.
Une historienne s’en est mêlée et Nicholas Winton a fêté ses 100 ans avec les gamins qu’il avait sauvé et leurs familles. Il est mort six ans plus tard.

Quand on lui a demandé pourquoi il avait fait ça, il a répondu « parce que c’est éthique ».

L’un des enfants qu’il a sauvé, Lord Alf Dubs, est à l’origine du décret qui permet de faire venir les gamins de Calais qui ont de la famille sur le territoire anglais.


Petite histoire de la grande.

justice

À Suzanne.

Il y a quelques années, j’ai rencontré chez elle une incroyable vieille dame. Le genre de dame âgée qui refusait d’aller au club des anciens de sa ville « parce qu’il n’y a que des vieux, là-dedans». Une dame gentille, dynamique qui avait l’esprit vif et l’humour tordant. Une grand-mère comme tout le monde aimerait en avoir une, mais ça n’était pas la mienne, c’était celle d’une amie qui a eu la bonne idée de m’emmener prendre le thé chez elle.

Cette dame était une rescapée. Elle aurait en toute logique dû mourir dans les camps nazis. Car cette dame capable de marquer les esprits au-delà du temps est juive. Mais dans les malheurs de son temps, elle a eu de la chance. Elle a fui, car il n’y avait que ça à faire. C’était alors une toute jeune fille, orpheline. Elle a fui, et a trouvé refuge quelque part au pays des sangliers, dans les Ardennes. Elle a été planquée et nourrie par des paysans. Ces paysans n’étaient pas des militants politiques, je ne suis même pas sûre qu’ils étaient des gens très instruits. C’était juste des gens qui ont vu débarquer une jeune fille qui avait besoin d’aide. Que vouliez-vous qu’ils fassent ? Qu’auriez-vous fait ? Eh bien, eux ont rassemblé leur bon sens paysan, et ils l’ont accueillie, voilà tout. Ils l’ont hébergée et nourrie. Et c’est ainsi qu’elle est restée en vie. Sans ces paysans ardennais, je n’aurais pas rencontré cette dame incroyablement positive. L’humanité aurait perdu l’un de ces éléments les plus chouettes quoique anonyme. Une non moins chouette famille n’aurait pas existé. Car le reste de sa famille est à son image : positive, accueillante, ouverte d’esprit, tournée vers le monde. Et puis, cette dame a fini par se marier avec le fils de ses sauveurs. Ce qui aurait pu être la plus triste des histoires s’est transformée en un conte de fée moderne : ils se marièrent et eurent de chouettes enfants qui firent à leur tour des petits-enfants qui n’eurent jamais la moindre tentation de racisme.

Quand on a demandé à ces paysans comment ils en étaient arrivés à devenir des héros ordinaires, ils ont répondu : « Ils avaient pas trop à manger, moi j’avais une grosse ferme, je leur donnais des œufs, une soupe au lait. Puis ils ont demandé pour qu’on les cache, on les a cachés. » Car oui, ils ont caché et nourri plus d’une personne.

Les généreux paysans n’ont pas été oubliés et ne le seront jamais. Ils ne seront pas oubliés parce que toute une famille se souvient d’eux. Ils ne seront pas oubliés parce que la famille de cette dame que je rencontrais bien plus tard racontent cette histoire à quiconque veut l’entendre. Ils ne seront pas oubliés parce que je me souviens de leur existence sans même les avoir rencontré, que je l’ai déjà racontée bien des fois, que je la raconte encore, et que ceux qui l’auront lue ou entendue la raconteront peut-être à leur tour.

Ils ne seront jamais oubliés car leur nom figure sur le monument des Justes parmi les nations.

Qui se souvient du nom des petits collabos mesquins ? Qui se souvient du nom des délateurs ? Qui se souvient du nom des antisémites ordinaires ? Personne. Personne ne se souvient jamais des lâches et des esprits étriqués. Mais le nom de ces paysans qui n’eurent sans doute même pas la sensation d’être des héros est gravé à jamais dans le marbre et dans bien des mémoires.

NdT : Je n’ai volontairement pas écrit le nom de ces personnes. La gentille dame dont je parle ici est toujours vivante, et je ne m’estime pas légitime à pointer la lumière sur elle en cette époque troublée.