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Overdose de clitoris

Pas un jour ne passe sans qu’en lisant les journaux ou les réseaux sociaux je ne remercie la génétique de ne pas avoir fait de moi un homme. En d’autres temps et/ou d’autres lieux, il est évident que je verrais les choses sous un autre angle, mais en France, en ce début de XXIe siècle, je suis profondément soulagée d’être une femme.

Certes, si j’étais cadre supérieur, je râlerais sans doute des écarts de salaires d’avec mes mâles collègues, mais je suis ouvrière agricole, et chez nous autres les bouseux archaïques, tout le monde se salit pareillement la cotte de travail pour un salaire égal sans regarder qui a quoi entre les jambes. Et puis par ici, quand on parle de sexe, ça concerne essentiellement la reproduction des bovins. Ou alors, c’est qu’on fait des blagues. Passez deux heures avec des mamies Bretonnes loin des oreilles masculines, vous serez surpris de la teneur de leur humour. On m’a dit que les hommes font la même chose loin des oreilles féminines, mais forcément, je n’ai aucun moyen de le vérifier. En tout cas, il ne viendrait à l’idée de personne, au village, de poser son clitoris sur la table. On peut nommer l’organe, mais de là à le brandir en public, il y a des limites.

Ces temps-ci, la presse passe son temps à poser des clitoris partout. « Connaissez-vous vraiment le clitoris ? » nous demandait le Parisien le 4 octobre. « Une sculpture géante de clitoris exposée sur un rond-point suisse », nous disait Madame Figaro la veille. Et ça n’est pas le seul clitoris géant, car d’après le Huffington Post du 24 septembre, « « Clitoriz soufflé », le clitoris géant est exposé au cœur de Bruxelles. » Voilà pour la sculpture, mais les modes d’emploi ne manquent pas non plus. Ainsi, La Dépêche du 21 septembre titrait «  Le clitoris, précieux sésame pour atteindre l’orgasme pour 75% des Américaines » en écho à l’article de RFI du 14 septembre « A quoi sert le clitoris ? ». Le 3 septembre, Le Monde s’approchait du prix Albert Londres avec son article « Le clitoris, clé du plaisir féminin » alors que le 3 septembre, France Info écrivait « Le clitoris, histoire d’une omerta. » Pour dire à quel point c’est l’omerta, surtout ces temps-ci, le 3 juillet, le Figaro y allait déjà d’une vidéo « Le clitoris expliqué en trois minutes » (et chacun sait comme le Figaro est un journal révolutionnaire), le 1er septembre, France Info, encore, titrait « Clitoris, on commence à peine à en parler », et je vous passe les dizaines d’articles sur la présence du clitoris dans les manuels scolaires. Et grâce à l’imprimante 3D, on en fabrique maintenant des reproduction à la chaîne pour les poser sur la table.

Bizarrement, quand j’effectue la même recherche d’actualité non avec un clitoris mais avec un pénis, je ne trouve qu’un marathonien avec le pénis qui se balade hors short sur la ligne d’arrivée et des canards qui doublent la taille de leur pénis en fonction de leur environnement. Pas de vidéo pédagogique, aucun article didactique, seulement une bistouquette en vadrouille et des canards.

Vous noterez que l’argument selon lequel « on commence juste à en parler » a tendance à beaucoup m’amuser. Dans ma collection de livres, j’ai plusieurs ouvrages datant du début du XXe siècle qui mentionnent tant l’existence que la fonction de l’organe féminin. Ainsi, « La Femme Médecin du Foyer », édité en 1923, était un livre à gros tirage destiné à vulgariser l’anatomie. Comme son titre l’indique, il était publié à l’usage des femmes. Il s’agit d’un ouvrage extrêmement réactionnaire qui conclut son chapitre sur la vie sexuelle par cette phrase fabuleuse : « Il est de notre devoir de ne pas éviter les naissances. » La page 260 n’en est pas moins consacrée au clitoris. On y précise que « la nature n’a créé aucun organe sans but », qu’« en excitant le clitoris par des pressions ou des attouchements on peut provoquer des contractions utérines » et qu’il est « destiné à procurer des sensations voluptueuses. » La page suivante étant consacrée au pénis et à la façon dont il est innervé donc excitable. Mes arrières grands-mères pouvaient donc apprendre le fonctionnement du clitoris autant que celui du pénis dans un bête bouquin réactionnaire d’anatomie vulgarisée. Sans avoir pour autant besoin de mettre des clitoris partout.

N’allez pas croire que cela me choque. J’en ai un comme la moitié de l’humanité, ça ne me choque pas plus qu’un rein, qu’un foie ou qu’un poumon. Seulement, je ne peux pas m’empêcher de penser à ce qu’entendrait un homme qui poserait son pénis sur la table alors qu’il est de nos jours « tendance » de faire la même chose avec un clitoris. Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? Qu’on enseigne l’anatomie aux enfants, c’est une nécessité de base, et il n’y a aucune raison de faire disparaître des organes des planches anatomiques. Mais pourquoi diantre coller ainsi des clitoris partout ? Et surtout, s’il s’agit d’améliorer la vie sexuelle du peuple, pourquoi alors le même travail n’est-il pas fait concernant le pénis ? Si on peut parler sérieusement du clitoris, pourquoi le pénis est-il un objet d’étude chez les canards et de raillerie chez les marathoniens à la bistouquette indisciplinée ? Si l’on explique à longueur de page l’utilité et le fonctionnement du clitoris, pourquoi ne prend-on pas le même soin d’expliquer que le pénis n’est pas uniformément innervé, que les sensations procurées par le contact de sa base ne sont pas les mêmes que celles procurées par des pressions et attouchements de son gland ? Le clitoris, c’est génial, et le pénis, c’est sale ? Tout cela me donne surtout l’impression que nombre de femmes brandissent leur clitoris exactement de la façon dont les hommes jadis – et parfois encore de nos jours – brandissaient leur pénis comme sceptre de leur puissance.

La sexualité féminine reste un champ de bataille : ces articles ne me semblent pas avoir comme autre but que de la convertir à la très sainte performance de l’époque. L’homme a le devoir de faire jouir, la femme a le devoir de jouir. Quant à la sexualité masculine, elle n’est plus traitée que sur le terrain de la déviance : l’homme n’est plus seulement l’ignorant du clitoris (j’aimerais quand même que les journalistes qui écrivent sur le sujet m’expliquent quel genre d’hommes elles ont bien pu rencontrer), mais l’homme n’est surtout plus qu’un harceleur, un violeur, un bourreau d’épouse. Si le clitoris est omniprésent, la sexualité masculine n’existe plus dans l’espace public que sur ce terrain des maltraitances faites aux femmes. A croire que personne n’a plus rien à apprendre du fonctionnement du pénis et que la sexualité masculine n’est qu’une affaire de violence.

Alors oui, en ce lieu et à cette époque, quoi que cette nouvelle sorte de féminisme maltraitante des hommes me fasse honte en tant que femme, je suis heureuse d’être une femme. Au moins n’ai-je pas à me justifier de ne pas être maltraitante par nature.

Ah oui, tant que j’y suis : les vaches aussi ont un clitoris, mais elles n’en font pas toute une histoire.

Et pour conclure : comment auriez-vous réagi si j’avais illustré l’article par une photo de pénis ?

 

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De la transparence des mots

Ce matin, dans la radio publique, la chroniqueuse qui semble se noyer entre chaque phrase parce que personne ne lui a appris à respirer n’était pas très contente : elle trouve que nous manquons de compassion pour les victimes du maboule au couteau de Marseille. On ne sait plus ce qu’est une victime, nous dit-elle et sur ce point, elle a raison, mais sans doute pas pour les raisons qu’elle croit.

On ne sait plus qui est une victime car de nos jours tout le monde est une victime. Enfin non. De nos jours, toutes les femmes sont des victimes. Un femme assise dans le métro à côté d’un gars qui ne serre pas les jambes est une victime. Une femme qui se fait siffler dans la rue est une victime. Une femme qui va de son plein gré dans une émission de télévision qui n’existe que pour malmener les gens car c’est ça qui fait de l’audience puis qui pleure de s’y faire malmener est une victime. Une femme qui porte un voile est une victime. Une femme qui élève seule ses enfants est une victime. Une femme célibataire qui n’a pas accès à l’insémination artificielle est une victime. Une femme stérile est une victime. Une femme mariée à un homme qui ne passe pas l’aspirateur est une victime. À longueur de temps et d’articles, les femmes sont présentées comme des victimes impuissantes. À ces victimes-là, il faut encore adjoindre toutes les autres : celles, hommes ou femmes, des catastrophes naturelles, celles des guerres, des migrations, des répressions politiques, des violences policières, du système carcéral, des pollutions diverses, de la pauvreté, j’en passe, des aussi graves, lointaines ou pas. Quand surgit l’horreur en bas de chez nous, les victimes d’un maboule se retrouvent noyées dans le flot incessant de victimes sans gradation. Car voilà bien le souci. Le mot « victime » englobe tant de réalités et la plupart du temps sans le moindre adjectif permettant de le nuancer qu’elles deviennent toutes égales. Une femme sifflée dans la rue égale une Érythréenne violée vingt-cinq fois sur le chemin de l’exil égale une femme égorgée sur le parvis d’une gare égale une femme assise inconfortablement pour cause de guibolles masculines écartées dans le métro.

À force d’utiliser un même mot pour des situations si diverses, on le rend transparent. Et un mot transparent finit par ne plus avoir aucun impact. Notre langue est riche de trente cinq mille mots. Je suis certaine que l’usage de quelques adjectifs suffirait à redonner leur force aux noms communs qu’on a usés à tant en abuser. Sauf à considérer qu’une femme sifflée est effectivement dans la même situation qu’une femme égorgée.


La PMA, cette quintessence du libéralisme

Ce matin, j’étais très mal réveillée, j’ai donc été extrêmement surprise d’entendre que France Inter avait enfin découvert qu’on pouvait être opposé à la PMA sans être homophobe ou religieux. Mais évidemment – j’étais mal réveillée, disais-je, et j’avais mal entendu : la radio était en fait réglée sur France Culture, ceci expliquant sans doute cela. A audience moindre, on se permet de réfléchir un chouïa plus loin que le bout de son nez.

Car globalement, toute opposition à ces tripatouillages reproductifs est considérée comme le dernier des archaïsmes, emprunt de haine de l’autre, comme si la nuance ne pouvait exister, comme si on ne pouvait pas au moins essayer de penser en dehors des cases pré-établies et limitées qu’on nous impose.

A gauche, on a décidé sans le moindre débat que la PMA était synonyme d’émancipation, et c’est devenu l’unique revendication sociétale de l’époque pour les personnes auto-estampillées « de gauche ». L’émancipation consiste donc désormais à se déposséder de notre reproduction pour la confier à des médecins et des laboratoires qui doivent sans nul doute y avoir trouvé une manne financière prometteuse. C’est assez comique, d’ailleurs, de constater que cette médicalisation ultime de la reproduction humaine apparaît en même temps que la dénonciation de la surmédicalisation de la naissance sans que personne ne semble rien voir à redire à ces contradictions : « Inséminez-moi artificiellement, mais laissez-moi accoucher naturellement », semblent dire nombre de femmes du XXIe siècle.

Pourtant, la PMA devrait poser bien des questions. Dans une société de plus en plus individualiste, elle tend à faire disparaître l’autre tout en finissant de médicaliser l’ensemble du cycle de la vie. On sera désormais conçu en éprouvette, implanté dans un utérus à l’hôpital, et à l’autre bout de la vie, on finira branché à des machines qui nous maintiendront en vie envers et contre tout pour finalement mourir loin de chez soi au milieu de blouses blanches. L’autre n’est plus un individu, juste un donneur de gamètes. Et pas forcément un seul, d’ailleurs, puisque nous en sommes à fabriquer des êtres humains avec l’ADN de trois individus différents. On voit là les prémices bien entamés de l’eugénisme sans que personne ne trouve à y redire.

Face au déclin bien réel de la qualité du sperme, on ne recherche qu’à peine les causes et encore moins à modifier les modes de vie et de production qui nous ont menés là : on applique au contraire à la reproduction humaine la même logique productiviste qui nous a justement menée là. On sait maintenant que les perturbateurs endocriniens posent d’énormes problèmes, et les clientes de la PMA, pour y faire face, vont opter pour des traitements hormonaux lourds pour retenir le contenu des éprouvettes. Autrement dit, la chimie stérilise l’humain et c’est à la même chimie qu’on demande une solution. Nous avons développé l’usage de ces chimies sans le moindre principe de précaution, et nous nous apprêtons à confier la reproduction humaine dans les mêmes conditions plus ou moins aux mêmes laboratoires.

Autre paradoxe de l’époque, alors qu’on accuse les semenciers céréaliers et légumiers d’avoir non seulement marchandisé mais encore normé les graines de légumes et de céréales, on s’apprête à user massivement de banques de « graines » humaines, en prétendant sans doute qu’elles ne seront pas marchandisés. Comme si dans ce monde on ne marchandisait pas tout ! C’est avoir une vision bien naïve et court-termiste que de croire qu’il en ira autrement avec la semence humaine ! Il viendra bien vite, le moment où on choisira de la semence fabriquée en laboratoire sur la base de plusieurs spermes afin de proposer un catalogue aux aspirants à la reproduction artificielle ! Avec quelles conséquences ? Bien malin celui qui prétend le savoir …

La PMA va tout simplement créer une industrie du bébé. Et c’est cela qu’on appelle « émancipation ». Nous allons atteindre le point ultime de ce que le capitalisme sauvage porte de pire. Tout sera vraiment une marchandise, même les bébés. La PMA est la quintessence du libéralisme économique. Et malgré ça, le discours majoritaire est de nous asséner que la PMA est une idée « de gauche ».


RT, les médias français et le CSA

 

La chaîne de télévision russe RT débarque en France, et voilà l’ensemble de la presse du même pays qui dénonce d’un seul bloc la propagande du Kremlin.

Est-ce que RT est effectivement un outil de propagande ? Oui, indubitablement, et les concernés n’en ont jamais fait mystère. Le Kremlin finance cette chaîne autant que le journal en ligne du même nom. Elle diffuse en plusieurs langues et sa ligne éditoriale est claire : elle se propose de présenter une image de la Russie et une vision de l’actualité autres que celles des médias occidentaux.

Bien. Maintenant que cela est posé, j’ai quelques remarques à formuler, et quelques questions qui en découlent.

En 2002, sous l’impulsion de Jacques Chirac, alors Président, la chaîne française France 24 a été créée dans le but « de donner à la France une voix à l’étranger. » Si une chaîne russe qui diffuse chez nous c’est de la propagande, comment nommer une chaîne française qui diffuse chez les autres ? Et une chaîne financée à grand renfort d’argent public ? Et si c’est différent, pourquoi ? Parce que nous sommes les « gentils » et eux les « méchants » ? Je veux bien, mais je suis certaine que n’importe quel Russe vous dira qu’il est le gentil et que nous sommes les méchants. C’est le problème, avec l’ennemi : « il croit que c’est nous l’ennemi alors que c’est lui ! »

Mais ça n’est pas tout ! Voyez-vous, depuis que la principale radio de service public française, à savoir France Inter, se prend pour Rire et Chanson en diffusant des programmes abscons, pro-vegans, hystériques, j’en passe et des plus graves, j’ai tendance à opter pour un autre service radiophonique, public, lui aussi, mais de chez nos voisins : la BBC internationale. Car, l’Anglois, toujours prêt à toutes les vilenies, diffuse sa propagande sur presque toutes les ondes du monde, 24 heures sur 24, en 28 langues et la BBC internationale est directement financée, preuve qu’il s’agit bien de propagande, par le ministère des Affaires Étrangères britannique. De l’aveu même d’un responsable de cette radio, son but est  » d’être la voix la plus connue et la plus respectée au monde apportant par là un profit à la Grande-Bretagne« . Mais je suppose qu’eux aussi sont les gentils, donc ça n’est pas très grave.

Nous voilà donc contraints de trouver une chaîne de propagande diffusée en France par des gens « pas comme nous ». Pas besoin de chercher très loin : la chaîne qatarie Al Jazeera émet chez nous depuis 1998. Mais les Qataris sont de gros investisseurs, ils ne peuvent donc pas être l’ennemi, donc il n’y a absolument rien de grave.

La propagande n’est pas qu’une affaire de télévision. Le cinéma hollywoodien est et a toujours été un outil de propagande pour la diffusion à travers le monde de l' »American way of life ». Je vous renvoie au très anticommuniste « L’invasion des profanateurs de sépultures » pour prendre un exemple, mais une large part des productions plus tardives de l’ère Reagan fera tout autant l’affaire. Mais depuis des décennies, on avale cette propagande toute crue sans se poser la moindre question, sans même voir l’uniformisation du monde qu’elle a provoquée au plus grand bénéfice des États-Unis, et nos chers médias français, s’ils l’ont jamais fait, ne s’en offusquent plus depuis bien longtemps. Car les États-Unis sont nos alliés, et il n’est nul besoin de pousser des hurlements de vierge effarouchée quand nos alliés débarquent avec une surconsommation à nous refourguer.

Mais il y a encore plus grave, du moins à mes yeux, que cette hypocrisie « tendance » : il y a le contenu même de notre presse nationale. Car à qui appartient-elle, notre presse ? A quelques exceptions près – L’Humanité, Marianne, le Canard Enchaîné – « nos » journaux appartiennent à des gens qui ont tout intérêt à voir notre actuel Président-Monarque réussir son démantèlement complet du pays. Bien sûr, les journalistes de ces journaux brandissent leur indépendance, mais quiconque regarde leurs publications d’avant les élections à aujourd’hui n’est pas dupe. Donc à tout prendre, au moins, avec RT, je sais où je mets les pieds. Je connais le « filtre », la ligne éditoriale, je n’ai donc aucun mal à voir les traits grossis, les oublis ou les partis pris. Je suis beaucoup plus embêtée avec Le Monde qui brandit son objectivité là où je ne vois plus qu’une presse partisane.

Je ne suis pas pro-Poutine – comment peut-on raisonnablement l’être ? – mais je n’ai rien contre un autre regard sur l’actualité du monde qui élargira suffisamment le champ pour avoir un peu plus de chance, en usant de nos méninges, de trouver le juste milieu.

 


De la télé-réalité politique

8 avril 2027
Et ce soir, sur BFMTV, le grand débat pour la présidentielle sera présenté par Cyril Hanouna et Nabilla !
Hanouna : Salut Français chéris !
Nabilla : Allô, quoi !
Hanouna : Mais avant toute chose, présentons nos invités ! A ma droite : Marion Le Pen, Geoffroy Didier et Nadine Morano. Allez les supporters, faites du bruit !
Nabilla : Et du côté de la main avec laquelle je ne tiens pas mon rouge à lèvres : Jean-Luc Mélenchon, toujours dans la place, Najat Vallaud-Belkacem et Emmanuel Macron.
Hanouna : Mais ne perdons pas de temps, mes chéris, vous êtes venus voir du spectacle alors commençons les épreuves !
Nabilla : Ouais, alors on va commencer tranquille, hein, avec l’épreuve de culture générale. C’est oùsqu’on va vous poser des questions vachement compliquées pour faire voir comme vous êtes intelligents.
Hanouna : Vous avez chacun un buzzer en face de vous, mais pour qu’on se fende la gueule on les a fait en forme de bite. Donc si vous avez la bonne réponse, vous tapez sur la bite.
(Rire du public)
Nabilla : Alors la première question qu’elle est vraiment dure …
Hanouna : Comme la bite !
(rire du public)
Nabilla : la première question, c’est de la géographie. Attention. Moi je ne savais pas. Je suis une île du Pacifique vantée par Brel et Gauguin, je suis, je suis …
Buzzer
Macron : La Guyane !
Nabilla : Ah ben non, c’est pas loin mais c’est pas ça.
(silence)
Mélenchon : Non mais c’est antidémocratique ! Dans ma 6e République, les bites seront à la bonne hauteur pour les gens, comme moi, en chaise roulante ! C’est les Marquises, la réponse !
Hanouna : On va envoyer la pub et pendant ce temps-là, on mettra une petite bite à Jean-Luc.
(Rire du public / page de publicités)

Hanouna : Et nous revoilà les amis ! Alors on a regardé les questions, et c’était trop compliqué.
Nabilla : Ah oui, hein ! Je ne comprenais même pas les questions, allô, quoi !
Hanouna : Alors on va passer tout de suite à l’épreuve de cuisine ! Chaque candidat a devant lui un kilo de merde, du sucre, de la farine, des œufs et des noisettes. Il devra confectionner un gâteau avec tout ça et attention ! Ils devront le manger !
(Rire du public)
Nabilla : Et le gagnant de l’épreuve sera celui qui le mange en entier sans vomir !
(Rire du public)
Une page de publicités plus tard :
Hanouna : Et la gagnante du concours est Nadine Morano. Madame Morano, quel est votre secret ?
Morano : Ah mais c’est très simple ! J’ai l’habitude de dire de la merde, alors de la merde qui sort ou qui entre de la bouche, c’est pareil !
(Rire du public / page de publicités)

Hanouna : Et nous revoilà les amis ! Et maintenant, c’est l’épreuve ultime, celle que vous attendez tous !
Nabilla : Oh oui !
Hanouna : Des Français sont cachés derrière ce rideau. Les candidats devront passer la main dans ce trou du rideau, palper le Français qu’ils ont sous la main et dire si c’est : un homme, une femme, ou un travelo !
(Rire du public)
Ce grand débat explosa les records d’audience. Jean-Luc Mélenchon fut éliminé pour avoir refusé de palper les Français et fit un score de 0,1 % lors de l’élection. Nombre d’électeurs diront qu’on n’élit pas quelqu’un qui ne joue pas le jeu. Marion le Pen qui se jeta par terre en hurlant des prières et autres incantations quand elle constata qu’on lui avait donné un travesti à palper fut élue dès le premier tour. Nadine Morano fut choisie comme première ministre pour avoir réussi la deuxième épreuve. Les Français se dirent ravis d’avoir enfin des émissions politiques et des élus à leur niveau.


Il était un avant

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«  Raconte-nous encore comment c’était, avant !

– Avant … Oui, je me souviens. De moins en moins bien, mais je me souviens. Avant, oh ! Ça avait déjà commencé, bien sûr, mais nous n’étions pas nombreux à nous en rendre compte. C’est avec la dernière élection que tout a basculé. Quand j’avais votre âge, c’était encore très bien. On pouvait boire l’eau du robinet, on pouvait même boire l’eau des ruisseaux de montagnes. En fait, il y avait tellement d’eau qu’on n’y prêtait guère attention. On trouvait ça normal, d’avoir autant d’eau potable qu’on en voulait. Normal, oui. Trop normal, au point de ne pas y faire attention. Avant … Avant, il y avait aussi des pâtures, et dans les pâtures, il y avait des vaches. C’était de très gros animaux, beaucoup plus gros qu’un homme, dix fois plus gros. Elles étaient belles et gentilles. Elles mangeaient de l’herbe, faisaient des petits et on prenait leur lait. Avec le lait, on faisait du fromage. Vous ne vous en souvenez plus, vous étiez trop petits, mais c’était bon, le fromage ! Et puis, on mangeait les vaches aussi. C’était délicieux, la viande des vaches. Et puis, il y a eu cette élection à un moment où c’était déjà compliqué. On a enfermé les vaches dans des hangars pour que ça revienne moins cher, que ça rapporte plus d’argent. On n’a plus vu de vaches dans les pâtures. C’était terrible pour les vaches, au point que plus personne n’a voulu en manger. Et puis, à mettre trop de vaches au même endroit, ça a encore plus pollué l’eau. On a arrêté d’élever des vaches, de faire de la viande, et du lait, et du fromage, et les vaches ont disparu. Et on a commencé à manquer d’eau. Pas seulement à cause de ces usines à vaches, mais aussi, oui …

Avant. Avant, il y avait des médecins et des hôpitaux pour tout le monde. Si on était malade, ou s on se blessait, on pouvait se faire soigner. Tout le monde pouvait avoir des médicaments. Il y avait aussi ce qu’on appelait la Justice. Si quelqu’un avait fait du tort à un autre, il était jugé, il pouvait se défendre, expliquer ; on ne lynchait jamais et les innocents avaient une chance de s’en tirer. Il fallait des preuves qu’on avait mal fait pour être puni. Mais il y a eu cette maudite élection. Je ne me souviens plus des détails, mais deux des candidats n’ont pas arrêté de dire et de répéter que la Justice ne servait à rien, que c’était une mauvaise chose et qu’il fallait en finir. Ils étaient malhonnêtes et ça les arrangeait bien que la Justice disparaisse. C’est comme ça qu’on a commencé à voir apparaître les Milices et les lynchages de coupables autant que d’innocents. Ça ne s’est plus jamais arrêté. Avant cette élection, c’est vrai que ça ne fonctionnait pas toujours très bien, mais ça fonctionnait. Avant … Ah oui, avant, il y avait des écoles. Pour tous les enfants, oui. Pour tous les enfants. On y apprenait l’écriture et puis aussi les sciences. C’est qu’avant, on était fort en sciences. On envoyait des hommes dans l’espace, on découvrait d’autres planètes. On ne laissait pas trop les dieux se mêler de tout ça, mais ceux qui préféraient les dieux aux sciences étaient mieux organisés, et il n’y a plus eu de sciences. On avait découvert des planètes de toutes les couleurs, mais elles n’existent plus, les dieux n’en voulaient pas. On soignait les maladies des pauvres avec des médicaments, mais les dieux préféraient leurs prières. Maintenant, on ne voit plus beaucoup de vieux comme moi, mais avant, c’était normal de devenir vieux. Avant, on pouvait rester dehors sous la pluie, ça n’était pas dangereux. Et puis, elle tombait plus souvent et les paysages étaient tout vert et plein de couleurs au printemps parce qu’il y avait des fleurs et sur les fleurs des abeilles. Les abeilles étaient de tout petits animaux qui volaient de fleur en fleur et qui faisaient du miel. Ah ! C’était bon, le miel ! Mais ça aussi, c’était tellement normal, pour nous, qu’on n’y a pas fait attention, et maintenant, il n’y en a plus. Avant … Ah, mais c’est qu’il est tard, les enfants, oui … Il est tard. Prenez votre cuillerée d’eau, et allez vous coucher. Demain, il faudra encore marcher pour trouver à manger, si l’on trouve à manger. Je vous conterai encore comment c’était avant … »


Macron, la valeur travail et mon grand-père.

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Pour nous vendre sa « valeur travail », Emmanuel Macron est allé jusqu’à exhumer les mineurs. C’est à dire qu’il s’est permis de sortir mon grand-père de sa tombe pour l’ériger en exemple de son projet de société.

Écoute-moi bien, Emmanuel, je vais te raconter l’histoire que tu ne connais pas, celle que tu te permets de t’approprier. Je vais te raconter le bassin minier après la fermeture des mines, et les bienfaits du travail pour les mineurs.

Mon grand-père, celui dont tu profanes la tombe et la mémoire, s’appelait Maurice. Il était mineur à Denain. Il te plairait beaucoup : il était illettré. Je sais que tu aimes ça, les illettrés. Enfin, je dis ça, mais il ne l’a pas été toute sa vie. Je ne sais pas trop comment il s’est débrouillé, mais il a réussi à apprendre à déchiffrer seul les journaux. S’il n’a pas appris à lire, c’est qu’on l’a envoyé au fond quand il avait douze ans. Je ne suis même pas certaine que c’était encore légal, à son époque, mais les sociétés des mines se souciaient plus de rentabilité que de légalité. Elles étaient un peu l’équivalent de tes copains des boites cotées en bourse actuelles. Elles étaient aussi regardantes sur l’âge des mômes qu’on envoyait pousser les berlines que sur les conditions de sécurité des mineurs. Tu sais, on est quelques-uns à se souvenir de Courrières, là où ta « valeur travail » a tué bien des hommes. Là où les entreprises qui te sont si chères ont préféré fermer les puits d’aération pour ne pas perdre trop d’argent plutôt que de laisser une chance aux mineurs d’en sortir.

Mais revenons à mon grand-père. Il vivait chichement dans une minuscule maison avec ma grand-mère, ma mère, mes trois tantes et mon arrière grand-mère. Ta « valeur travail » en faisait des gens très pauvres. Le seul moyen de survivre était de s’entasser à trois générations dans des maisonnettes qu’on qualifierait aujourd’hui d’insalubres. C’était encore plus dur pour ma famille : comme il n’y avait que des filles, il n’y avait pas de jeune gars à envoyer au fond pour un salaire supplémentaire. Mais mon grand-père ne devait déjà pas beaucoup aimer ta « valeur travail » : il n’a eu de cesse, toute sa vie, de louer la Providence qui, en ne lui donnant que des filles, avait évité une génération de souffrances supplémentaire.
Je ne l’ai pas connu. Quand il est mort, ma mère, la plus jeune de la famille, avait quatorze ans. Elle se souvient très bien de sa longue, très longue agonie. Elle me l’a racontée souvent. Elle m’a raconté comment son père maigrissait à vue d’œil, rendant plus visibles encore les éclats d’un coup de grisou qui s’étaient fichés sous sa peau. Comme beaucoup de mineurs, mon grand-père Maurice était silicosé. Une bien sale maladie directement liée à ta « valeur travail ». On commence par avoir un peu de mal à respirer, on finit par chercher l’air qu’on ne peut plus absorber. On meurt en insuffisance respiratoire, mais pas d’un coup. On s’étouffe chaque jour un peu plus, sous les yeux de sa famille.

Je n’ai pas connu mon grand-père Maurice, mais quand j’étais gamine, les traces des mines étaient partout dans les rues. Oh, je ne parle pas seulement des terrils, stigmates toxiques de cette époque que tu bénis et qui polluent toujours les eaux et les sols de ma région natale. Non, je parle des vieux, souvent pas si vieux d’ailleurs, mais si usés, de ces anciens mineurs qui traînaient derrière eux une bouteille d’oxygène montée sur roulettes. Ils ne pouvaient rien faire sans cette bouteille. Un tuyau dans le nez, ils passaient beaucoup de temps à avancer à pas comptés, tirant cet oxygène comme un boulet, d’administration en administration pour gagner quelques pourcentages de silicose reconnus. Car ça fonctionnait comme ça : un médecin – que je n’aurais pas laissé soigner mon chien – payé par les sociétés des mines, jetait un coup d’œil à une radiographie des poumons et décrétait une reconnaissance de X % de silicose. Ce pourcentage déterminait le montant de la pension qu’on lui verserait.

Voilà ce que c’était, Emmanuel, ta « valeur travail » pour les mineurs : une bouteille d’oxygène sur roulettes pour aller mendier quelques francs supplémentaires, histoires de continuer à pouvoir manger en attendant l’agonie par insuffisance respiratoire.

Laisse-donc les mineurs où ils sont, Emmanuel. Laisse-donc mon grand-père où il est : en poussière dans sa tombe, sauf ses poumons qui font sans doute deux blocs de charbon dans le cercueil. Et comprends bien une chose : je suis la petite-fille de Maurice. Je ne l’ai pas connu mais je sais ce qu’il a vécu, je sais que ta « valeur travail » l’a tué d’une façon qu’on peut sans exagérer assimiler à de la torture. Je suis la petite-fille d’un mineur qui sait que ce sont des gens comme toi qui l’ont tué ainsi. Les mineurs, ne t’en déplaise, ne m’ont pas appris la « valeur travail ». Ils m’ont appris la dignité. Les bouteilles d’oxygène leur ont volé la leur. Ta « valeur travail » leur a ôté leur dignité. Ils m’ont appris autre chose malgré eux : ils sont morts de la malhonnêteté de gens comme toi parce qu’ils étaient résignés à leur sort. Deux générations plus tard, sache qu’on a retenu la leçon, et qu’on ne laissera pas ta « valeur travail » nous étouffer.


Hamon : maintenant, c’est à nous de jouer

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Dans le chaos du monde, il y a parfois des conjonctions d’événements vachement bien organisées. Par exemple, dans la semaine, mon patron s’est pointé à la maison les bras tout chargés de cadeaux – salaud de patron, salaud d’agriculteur – dont une bouteille de champagne. Quand il apprendra que j’en ai fait sauter le bouchon pour fêter le premier pas vers le revenu de base et la transition écologique, il va faire une drôle de tête, même s’il connaît déjà mon opinion sur le sujet. Je n’ai pas fini d’essayer de le convaincre qu’il fait partie des premiers pour qui ça sera profitable. Et convaincre, il va falloir le faire.

Soyons clairs : Hamon n’est pas tant passé avec les voix du PS qu’avec les vôtres et la mienne. Ça dépasse tant les partis que les gens du dedans des médias et les sondeurs, mais vous savez que c’est le cas. Je doute qu’il y ait parmi vous beaucoup de proches du PS. Pour ma part, j’avais voté blanc au second tour en 2012, me refusant à voter pour Hollande qui n’avait pas plus de projet que ses prédécesseurs. Voilà plusieurs décennies que personne n’a proposé un projet politique et encore moins un projet de société. Et c’est pour ça qu’hier plus d’un million de personnes sont allées voter. C’est une bonne nouvelle, mais ça ne suffira pas. Pour aller plus loin, nous allons devoir nous relever les manches – et par là même prouver à tout un chacun que le revenu de base n’est pas un truc de fainéants. Hamon ne peut pas compter sur le PS pour l’y aider. Nous avons contre nous, contre ce qui nous apparaît comme le meilleur projet pour notre avenir, celui de vos enfants et celui de la planète, toutes les forces de régression que compte ce pays : les médias et leurs brochettes de journalistes et d’experts auto-estampillés, d’intellectuels autorisés et de chroniqueurs abscons, les partis politiques, des conservateurs aux proto-fascistes en passant par les hurleurs pour un retour au temps de nos grands-parents et celui qui confond plan marketing et projet politique, les syndicats pour qui le travail choisi est la mort de leur fonds de commerce et les résignés. Ceux-là, nous ne les convaincrons pas : un tel projet les obligerait à se remettre en cause et ils ne le feront pas. Mais il reste un potentiel de voix énorme qu’il va falloir aller chercher : les abstentionnistes. Et nous allons y aller. Nous n’avons pas le loisir d’attendre que seul Hamon et ses équipes le fassent. Quand je dis que nous devons aller les chercher, je parle bien de vous et de moi. Ce travail, immense, nous revient si nous voulons avoir une chance de sortir de la résignation à la sacro-sainte croissance, à la « valeur travail » qui n’en est pas une et à la destruction de la planète. Nous irons les chercher un par un un, ce qu’un parti politique ne peut pas faire. Toi si. Moi aussi. Il nous faut devenir des lobbyistes. Non, ça n’est pas un gros mot. Nous allons bosser notre sujet, répondre à toutes les questions, balayer les non-arguments non d’un revers de la main mais avec de vrais arguments construits, réfléchis, étayés, solides. Nous allons écrire et parler. Nous serons vigilants à ne pas devenir aussi chiants que ceux qu’on voit partout dans la télévision. Nous le ferons intelligemment, par petites touches, avec douceur, pondération et intelligence, mais nous allons le faire.

Nous savons que nous n’obtiendrons pas tout ce que nous voulons, et nous savons qu’avancer un petit peu sera toujours mieux que de ne pas avancer du tout voire de reculer. Nous sommes des gens raisonnables. Nous sommes surtout des gens intelligents. Je le sais car je sais qui vous êtes parmi ceux qui, autour de moi, se sont déjà remués pour aller en ce sens. Vous êtes cultivés, vous avez voyagé, vous parlez plusieurs langues, vous faites déjà de belles choses. Convaincre est à votre portée, n’en doutez pas une seconde.

Nous sommes déjà plus d’un million. En 2012, Hollande a été élu avec 18 millions de voix. Chacun d’entre-nous doit donc convaincre dix-huit personnes, et il nous reste 83 jours pour le faire. Ça n’a absolument rien d’impossible, surtout dans un contexte si chaotique que rien n’est joué. N’oubliez pas que la sécurité sociale, la réduction du temps de travail et les congés payés ont été en leur temps présentés comme des utopies inatteignables. Demandez à votre mère, à votre grand-mère de vous aider à obtenir ce qu’elles n’ont pas eu. Utilisez les réseaux sociaux avec l’intelligence que les gens plein de haine n’ont pas. Squattez les comptoirs. Parlez, écrivez, partagez. On peut le faire, mais pas en attendant que ça se fasse tout seul.

Nous ne le ferons pas que pour nous mais pour l’Europe entière. Face à l’axe Trump/Poutine, il nous faut une troisième voix : c’est une question de survie. Je vous en conjure : portez cette troisième voix aussi fort et aussi loin que possible.


Apocalypse 2017

479438-brugelJe regardai, quand l’agneau ouvrit un des sept sceaux, et j’entendis l’un des quatre êtres vivants qui disait comme d’une voix de tonnerre : « Je construirai des murs ! » Une couronne lui fut donnée, et il partit en vainqueur et pour vaincre. Quand il ouvrit le second sceau, j’entendis le second être vivant qui disait : « Ha ! Ha! Ha! Un noir qui se noie ! Paye ta photo ! » et il ôta la paix du monde afin que les hommes s’égorgeassent les uns les autres. Quand il ouvrit le troisième sceau, j’entendis le troisième être vivant qui disait : « Oh mon Dieu ! On va tuer des petits chats, c’est trop horrible ! Vite ! Signons une pétition ! Comment ça, il y a une famine dans ce pays ? Mais on s’en fout ! Regardez ces pauvres petits chats ! » Une mesure de blé pour un denier, et trois mesures d’orge pour un denier ; mais ne fais point de mal à l’huile et au vin. Quand il ouvrit le quatrième sceau, j’entendis la voix du quatrième être vivant qui disait : « Kim Jung Un ! Ne joue pas avec ce bouton ! » Le pouvoir lui fut donné sur le quart de la terre, pour faire périr les hommes. Quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l’autel les âmes des chimères mi-homme mi-cochon. Ils crièrent d’une voix forte, en disant : « Ne nous mangez pas ! Ne nous mangez pas » mais la famine régnait alors partout et ils furent mangés. Je regardai, quand il ouvrit le sixième sceau le Grand Monarque de l’Est déchaîna sa fureur dans les cieux et les étoiles du ciel semblèrent tomber sur la terre. Le ciel se retira comme un livre qu’on roule ; et toutes les montagnes et les îles furent remuées de leurs places. Les rois de la terre, les grands, les chefs militaires, les riches, les puissants, tous les esclaves et les hommes libres, se cachèrent dans les cavernes et dans les rochers des montagnes. Et ils disaient aux montagnes et aux rochers : « Ben merdalors ! On n’avait rien vu venir et maintenant on est mort ! »
Quand il ouvrit le septième sceau, il y eut dans le ciel un silence d’environ l’éternité.


Alep ou la supplique aux gens heureux qui s’ignorent

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On voit les gens mourir sous les bombes ou se noyer en Méditerranée. On voit les gens dans des camps de réfugiés, ou tentant de les rejoindre. On voit les hôpitaux bombardés, les gosses émaciés, les femmes violées comme habituel outil de terreur. On voit tout ça, dans l’impuissance.
Pendant ce temps-là, on mange à notre faim, on ne risque pas de prendre une bombe sur la tronche en allant à l’hôpital, on sait où se trouvent nos familles. Les gosses vont à l’école. Notre train-train quotidien suit son cours. Mais c’est ici que les gens se disent déprimés, au bout du rouleau, désespérés.

Je n’ai pas le droit d’être déprimée, et encore moins désespérée. Je n’ai pas le droit parce que pour moi, tout va pour le mieux. Je suis en sécurité. Je suis une privilégiée. Je n’ai pas le droit parce que chouiner n’aidera pas les habitants d’Alep. Je n’ai pas le droit d’ajouter un malheur futile – ou de bon aloi – aux malheurs du monde.

Ce drôle de monde a largement sa dose quotidienne de larmes et de cris. Et dans ce drôle de monde, j’estime qu’il est de mon devoir de jouir de cette vie si confortable que je ne dois qu’au fait d’être née du bon côté des frontières.

Vous connaissez l’adage de Prévert sur le devoir d’être heureux. Il n’a jamais été aussi indispensable de l’appliquer.

Alors pardonnez-moi de ne pas pleurer. Pardonnez-moi de ne pas crier. Aujourd’hui plus encore qu’hier, je chercherai à rire, à m’amuser, à jouir des petits bonheurs simples qui me sont offerts. Non par indifférence, mais au contraire, par sens des responsabilités. Parce qu’une petite fille coincée dans les décombres à Alep ne pourrait pas comprendre que je procède autrement. Parce que si on pouvait échanger nos places, elle serait heureuse.

Notre tour viendra de pleurer nos pertes. Pour l’instant, nous sommes vivants. Alors savourons nos vies, au nom de la vie elle-même.