Alexandre Nevski de Eisenstein

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Avant de parler du film lui-même, je vais commencer par une parenthèse. Je sais bien qu’on met habituellement les parenthèses plus loin dans le corps de texte, mais chacun fait bien ce qu’il veut.
La première fois que j’ai vu un bout de Alexandre Nevski, ça n’était pas du tout dans un ciné-club, mais dans la salle de télévision d’un asile de nuit pour humains fracassés, véritable Babel plus ou moins chaotique. Habituellement, cette salle de télévision était surtout utilisée pour regarder des matchs de foot, mais ce soir-là, Arte – si j’ai bonne mémoire – diffusait ce film, et tous les usagers russophones de la structure – et il y en avait ! – étaient non pas vautrés comme à l’accoutumée devant l’écran, mais concentrés sur ce qu’ils regardaient. En découlait un calme suspect en ces lieux. J’y pénétrais donc afin de vérifier que personne n’ait l’idée saugrenue de s’injecter là ou de planter une fourchette en plastique dans l’œil de son voisin, mais tout le monde était très calme, et un usager me tira par la manche pour m’obliger à m’asseoir et à regarder au moins un morceau de cette institution de la culture russe avec eux. Bien sûr, je n’ai pas pu tout regarder, mais pendant un bon quart d’heure, les usagers qui parlaient assez de français pour ça m’ont délivré un véritable cours d’histoire du cinéma russe et un magnifique décryptage des symboliques utilisées dans ce film. C’était passionnant en soi, et c’était aussi le dernier endroit où je me serais attendue à pareille œuvre didactique, preuve qu’on peut apprendre des choses en tous lieux et avec toutes sortes de gens.
Sur ce, revenons à Alexandre Nevski.

Eisenstein n’atteint pas là le génie dont il a fait preuve avec le Cuirassé Potemkine, certes. La propagande soviétique prend ici tout son sens. Dès les premières minutes, on nous explique bien que quiconque tentera de s’en prendre à la Russie finira découpé en rondelles : le message est clair et réitéré tout au long du film, ce qui en fait un document historique intéressant. C’est que nous sommes en 1938. Tout le monde a alors bien compris que la guerre totale est aux portes de chacun (à part les élus français, mais c’est une autre histoire), et Staline veut un message clair que Eisenstein réalise non sans talent. Car ce film est techniquement terriblement innovant. Eisenstein est l’inventeur de l’épopée cinématographique, du film à très grand spectacle. Les scènes de combat sont tournées avec des techniques que personne ne connaissait à l’époque et qu’on utilise encore de nos jours : elles ne sont pas filmées de loin, mais au cœur même de la bataille. Ça n’a l’air de rien, vu d’aujourd’hui, mais en 1938, c’est une véritable révolution. Quand en plus tout le film est porté par la musique de Prokofiev, on ne s’étonnera pas qu’il fut quelque peu plagié plus tard par les créateurs de … Conan le Barbare ! Oui, je sais, ça fait un choc, et pourtant, c’est vrai et vérifiable. On comprend devant ce grand spectacle aux centaines de figurants et aux effets spéciaux innovants (et encore crédibles aujourd’hui) que Alexandre Nevski marqua son époque, et pas seulement en Russie.

Au-delà, les occidentaux seront – encore aujourd’hui – très étonnés par certaines images. On n’imagine pas un film américain tout public où on montrerait l’armée des méchants jetant des enfants et des nouveaux-nés dans les flammes face à la caméra : ça ne se fait pas. Pour les Russes, ça ne pose pas de problème particulier. Vous ne verrez pas une goutte de sang, mais vous verrez vraiment un méchant lancer des bébés sur un bûcher. C’est à ce genre de « détails » qu’on comprend mieux les différences de cultures : les Russes aiment la tragédie et n’hésite nullement à la mettre en scène sans filtre ni gant. On découvrira aussi que les méchants n’ont pas de visage. L’armée ennemie, toute vêtue de blanc, est casquée de bout en bout du film. C’est bien simple, les guerriers d’en face ressemblent tant à des robots qu’il n’est pas illégitime de se demander si les stormtroopers de Lucas n’auraient pas une sorte de parenté avec ces guerriers casqués.
Oh, je vois bien que vous pensez que j’exagère ! Mais je vous suggère de (re)voir Alexandre Nevski, je suis certaine que vous ne trouverez pas ça si exagéré que ça.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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