Le boucher

Enfant, il était petit. C’est normal, pour un enfant, me direz-vous. Oui, mais lui il était vraiment petit, malingre et toujours tout blanc, même après un été au soleil. Même ses yeux étaient pâles : d’un bleu si clair qu’on aurait dit de l’eau. Son père, qui était un grand gaillard, bûcheron à la peau tannée de son état, s’en inquiétait beaucoup. Frêle comme il était, il serait difficile de faire un homme de ce petit garçon.

Aussi, quand il eut douze ans, son père l’envoya apprendre le métier de boucher chez l’un de ses vieux copains : l’activité physique ne pouvait que lui faire du bien et tous les bouchers finissent par prendre un teint rougeaud propre à leur profession. Il ne doutait pas qu’ainsi son rejeton s’étofferait un peu et que les joues rouges lui donnerait l’air en meilleure santé que sa peau toute pâle.

C’est ainsi qu’un jour le jeune garçon fit son baluchon, embrassa les joues mouillées de sa mère et partit en apprentissage. Son nouveau patron, comme on peut s’y attendre pour un boucher, n’était pas tendre. Pour autant, il n’était pas ingrat. Il payait correctement son jeune apprenti, rallongeant la paie quand celui-ci avait particulièrement bien travaillé. Mais s’il faisait les choses de travers, il n’hésitait pas à lui coller son pied aux fesses.

Le garçon devint un jeune homme et comme son père l’avait souhaité, il acquit force et rougeur. Consciencieux, il était aussi un bon boucher : excellent désosseur, très bon découpeur, il apprêtait la viande aussi bien que son maître, peut-être même mieux. Par contre, il fuyait autant qu’il pouvait quand il fallait abattre une bête. Le travail ne lui plaisait pas particulièrement, mais ne le dégoûtait pas non plus. La seule chose qui le rebutait était l’odeur lourde du sang.

Quand enfin son maître lui annonça que son apprentissage était fini et qu’il pouvait désormais se chercher un travail, la guerre éclata et le jeune homme fut appelé sous les drapeaux.

Dans les premiers temps de la guerre et en tant que simple troufion, il fut envoyé au front. Mais il répugnait autant à abattre l’ennemi qu’à tuer les bêtes de boucheries, aussi manquait-il d’ardeur au combat. Dans son camp comme dans l’autre, les blessés étaient nombreux et un jour, le médecin du camp le convoqua.

« On me dit que vous étiez boucher, dans le civil. Est-ce vrai ? lui demanda le docteur.
– Oui. Je venais juste de terminer mon apprentissage.
– Vous savez donc découper des os ?
– Oui, et aussi apprêter la viande.
–  Nous avons un grand nombre de personnes à amputer, chaque jour, et nous manquons d’infirmiers. Sauriez-vous couper une jambe proprement ? »

Le jeune homme, comme on l’imagine, hésita. Découper un genou de bœuf mort, ça n’est pas la même chose que de découper celui d’un homme encore bien vivant. Devant son hésitation, le médecin reprit :

« Pour les détails, bien sûr, je vous montrerai. Je vous apprendrai aussi à cautériser les plaies. Dans tous les cas, croyez-moi, ça reste de la boucherie ! »

Et c’est ainsi que le jeune homme quitta le front pour l’arrière et découpa des bras et des jambes écrasés par des obus sur des hommes inconscients ou préalablement saoulés. Le médecin n’avait pas menti, cette tâche ressemblait beaucoup à ce qu’il faisait lors de son apprentissage et puis cela lui permettait parfois de sauver des vies plutôt que d’aller en achever. Il ne s’habitua là pas plus à l’odeur du sang.

La guerre dura plusieurs années, et il était tout à fait un homme quand elle prit fin. Il aurait voulu profiter de cette ère nouvelle pour changer de métier, mais comme il ne savait rien faire d’autre que de découper des os et de la chair, il trouva un emploi à l’abattoir municipal où on lui concéda de ne pas s’atteler à l’abattage des bêtes.

Il n’était ni vraiment heureux ni vraiment malheureux. Mais l’odeur métallique du sang ne le quittait plus. Il avait beau se baigner, se frotter et se parfumer, elle le poursuivait. Elle imprégnait sa peau, ses vêtements, ses draps. Elle était logée dans ses narines et lui laissait une impression nauséeuse permanente. Résigné, il pensait que cela durerait toujours et de fait cela dura longtemps.

Pourtant, un matin où il se rendait au marché, il passa devant l’étal d’un fleuriste. D’abord, ce fut le parfum entêtant des roses qui s’imposa et chassa la lourde odeur de sang de son nez. Il s’arrêta au milieu de l’allée et resta là les yeux fermés à renifler l’air. Derrière les roses, il y avait l’odeur sucrée de l’éphémère magnolia, puis celle plus fraîche du chèvrefeuille.

Il rouvrit les yeux et alla sentir les fleurs une à une. Le lys lui plut beaucoup et les œillets aussi. Les jacinthes lui rappelèrent les sous-bois de son enfance et il se pâma presque en sentant le muguet. Il ne savait plus où donner du nez. Le sourire jusqu’aux oreilles, il allait de botte en bouquet. Les gens qui le regardaient riaient bien de voir ce gros bonhomme tout rougeaud papillonner ainsi, au sens propre du terme. Pour le boucher, ce fut une révélation.

Depuis des années il mettait de l’argent de côté pour ouvrir sa propre boucherie, mais s’il démissionna le lendemain de l’abattoir, ce fut pour s’installer comme fleuriste. Son nez si délicat fit vite de lui un compositeur de bouquets réputé. Il ne choisissait pas les fleurs selon leurs couleurs, mais selon leurs odeurs. D’ailleurs, il réalisait ses bouquets les yeux fermés. Et il semblait y avoir de la magie, dans ses compositions. Que son client fut un amoureux qui voulait séduire sa belle ou une famille éplorée qui venait acheter un dernier bouquet pour un proche défunt, il réalisait toujours le mélange idéal, si bien qu’il fit rapidement fortune. Et en quelques mois, il redevint aussi pâle que quand il était enfant.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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