Monsieur Grigeot

Monsieur Grigeot s’était installé dans le quartier quelques mois auparavant et il s’y était vite intégré. C’est que Monsieur Grigeot était d’une courtoisie rare.
Il avait emménagé dans une maison pavillonnaire au printemps. Il lui fallut quelques jours pour ranger ses meubles et ses cartons. Dès qu’il eut fini, il traversa la pelouse, puis longea l’allée qui menait à la porte de son voisin de droite. Il sonna et quand la porte s’ouvrit, il ôta son chapeau et se présenta à sa voisine :

« Bien le bonjour, chère Madame ! Je suis Monsieur Grigeot, votre nouveau voisin de gauche. J’ose espérer que vous me pardonnerez ma goujaterie : je n’ai malheureusement pas trouvé le temps de venir me présenter plus tôt. »

Sa voisine le pardonna bien plus volontiers qu’elle ne s’attendait pas à ce que le nouvel arrivant se présentât. Ces choses-là se perdent, n’est-ce pas ? Elle lui souhaita la bienvenue dans le quartier, ils discutèrent de tout et de rien quelques minutes, puis Monsieur Grigeot prit congé, remit son chapeau et longea le trottoir jusqu’à l’allée qui menait à la maison de son voisin de gauche. Il sonna et quand la porte s’ouvrit, il ôta son couvre-chef et se présenta main tendue à son voisin :

« Bien le bonjour, cher Monsieur ! Je suis Monsieur Grigeot, votre nouveau voisin de droite. J’espère ne pas vous déranger séant : je souhaitais juste vous présenter mes salutations en tant que nouvel arrivant. »
Son voisin accueillit volontiers ces bien agréables salutations et proposa à Monsieur Grigeot d’entrer prendre un verre, ce qu’il ne refusa pas. Ils burent une bière et papotèrent gaiement. Le voisin parla de sa femme et de ses enfants qu’il lui présenterait au plus vite, Monsieur Grigeot expliqua qu’il était bien triste – mais ainsi va la vie – de n’avoir ni femme ni enfant à présenter, et le verre fini, le brave homme rentra chez lui.

En quelques semaines, il devint la coqueluche du quartier. Ses costumes démodés et son vocabulaire suranné charmaient toutes les femmes. Les hommes pour leur part aimaient sa modestie, mais aussi sa cave personnelle bien garnie qu’il partageait volontiers.

Il avait un mot aimable pour chacun et l’oreille ouverte aux petites misères quotidiennes de tous. Il fuyait les ragots : il ne voulait ni en entendre ni en proférer. Il avait aussi vite pris l’initiative d’organiser des repas de quartier qui rencontrèrent un vif succès. Il est bien rare, dans les quartiers pavillonnaires, qu’on connaisse son voisin, mais grâce à Monsieur Grigeot, la vie quotidienne gagnât en convivialité.

Monsieur Grigeot n’était pas non plus avare de petits cadeaux. S’il venait à apprendre que quelqu’un fêtait son anniversaire, il faisait livrer des fleurs ou des chocolats pour les dames et pour les hommes des bouteilles de vin haut-de-gamme. Les enfants n’étaient pas en reste : il leur offrait bien trop souvent des bonbons au goût des mamans, et de petits jouets pour leurs anniversaires. Quant à la boulangère, il ne manqua jamais de lui porter chaque matin une petite fleur en papier qu’il confectionnait lui-même.

Quand le quartier fut secoué par un drame, c’est aussi auprès de Monsieur Grigeot qu’on se tourna pour trouver réconfort : le fils de ses voisins de gauche disparut sans laisser de trace. C’était un petit garçon de six ans, gentil et bien élevé. Tous les habitants du quartier furent interrogés par la police, on sonda l’étang tout proche et on fouilla la forêt attenante : sans succès. Comme on peut l’imaginer, les parents étaient effondrés, et Monsieur Grigeot vint souvent chez eux avec tantôt une bouteille de cognac, tantôt une bouteille d’armagnac. Et pendant les semaines que durèrent leur impossible deuil, il prêta souvent son épaule aux larmes tant de la mère que du père.

Quelques mois passèrent encore, et un deuxième enfant du quartier disparut. Cette fois, la police en était convaincue : il ne pouvait s’agir ni d’une coïncidence ni d’un accident. Ils interrogèrent de nouveau tout le monde, mais plutôt que de lancer des recherches hasardeuses, ils fouillèrent méticuleusement chaque maison du voisinage, de la cave au grenier.

Quand la presse titra « Le Monstre Grigeot », la boulangère soupira qu’elle avait perdu le plus gentil client qu’elle eût jamais eu.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

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