Les héros oubliés : le Chevalier de Saint-George

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On ne sait pas trop où est né Joseph Bologne de Saint-George. Les historiens pensent qu’il a probablement vu le jour à la Guadeloupe, mais ça peut tout autant être à la Martinique ou à Saint Domingue. Il faut dire qu’au XVIIIe siècle, on ne faisait pas grand cas de l’état civil des esclaves. Personne ne peut affirmer avec certitude qui était exactement ses parents. Puisqu’il était esclave, sa mère l’était sans nul doute aussi, mais quant au nom de son père, un grand flou persiste. Il est probable qu‘il était le propriétaire de sa mère, aristocrate blanc. Mais c’est seulement probable.

Les certitudes sur son histoire ne commencent qu’en 1748, date à laquelle on sait qu’il débarque à Bordeaux. Il a alors deux ans et est enregistré comme esclave d’une famille elle aussi fraîchement débarquée en métropole. On n’en sait pas beaucoup plus sur lui entre cette époque et ces treize ans, âge auquel il est placé en pension, dans des conditions qu’on ignore, dans une famille de notables, les La Boëssière. Le jeune garçon montre très tôt des aptitudes particulières pour les arts et les armes. C’est que Monsieur de La Boëssière est maître d’armes, homme de lettres et pédagogue. Joseph Bologne de Saint-George vit alors en affranchi aristocrate. Il apprend beaucoup et vite. Il reçoit l’éducation d’un chevalier, et à l’âge de quatorze ans, il intègre les gendarmes de la Garde du Roi. Autrement formulé, il devient mousquetaire.

Dans sa biographie, Monsieur de la La Boëssière écrira : « Racine fit Phèdre et moi j’ai fait Saint-George. » Il le traitera comme son propre fils.

A quinze ans, il est déjà considéré comme l’un des meilleurs fleurettistes du pays : le jeune Joseph domine tous ses adversaires. Il sera cité par presque tous les maîtres d’armes des XIXe et XXe siècles, auteurs de traités ou de livres sur l’histoire de l’escrime. A la demande expresse du Prince de Galles, un duel opposa le Chevalier de Saint George et le Chevalier d’Éon, sous ses habits de femmes. Nous sommes en 1787. Ce duel entre un homme noir et un travesti prit une dimension historique dans toute l’Europe.

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Mais le Chevalier de Saint-George est avant tout un musicien accompli. Violoniste virtuose, compositeur de sonates, de symphonies, de concertos et même d’opéra, il enseigne la musique dans les familles les plus nobles – y compris le clavecin à Marie-Antoinette, dit-on. Certains le nomment « le Mozart noir », d’autres prétendent même que ce dernier se serait inspiré de notre Chevalier.

Il est aussi chef d’orchestre du Concert des Amateurs : l’un des plus réputés à l’époque, à Paris. Plus tard, il dirigea aussi le Concert de la Société Olympique. Rien à voir avec les Jeux du même nom, il s’agit de l’une des fondations du Grand Orient de France. Car le Chevalier de Saint-George intégra la Franc-Maçonnerie. Il fut aussi le gestionnaire des salles de concerts des Orléans et encore trouva-t-il le temps d’écrire quelques pièces de théâtre. Il fut candidat pour diriger l’Académie Royale de Musique mais quoique favori pour le poste, il fallu bien que le racisme le rattrapa. Quelques chanteuses remuèrent ciel et terre afin de ne pas être dirigées par un mulâtre. C’était en 1776, et il se murmure dans les coulisses de l’histoire que ce rejet ne fut pas pour rien dans l’engagement du grand homme pour la Révolution.

Quand elle éclate, le Chevalier de Saint-George est en Angleterre, où il n’a pas moins d’entrées à la cour qu’en France. Sitôt revenu, il s’enrôle dans la Garde Nationale avec le grade de Capitaine avant de devenir le Colonel de la Légion franche des Américains : une milice révolutionnaire entièrement composée de gens de couleur. La légion est envoyée au feu contre les Autrichiens et remporte la victoire. En 1793, alors que Julien Raimond se bat à l’Assemblée pour obtenir un décret abolissant l’esclavage, la légion est dissoute : on voulait l’envoyer combattre dans les colonies où se trouvaient les anciens propriétaires de beaucoup de ses hommes qui auraient dès lors retrouvé les fers.

Peu après, le Chevalier de Saint-George fut accusé d’être trop proche des royalistes, supposé impliqué dans la trahison de Dumouriez, et condamné à mort. Il est fort peu probable que ce fut le cas. Il fut gracié, mais démis de toutes ses fonctions. Il disparut de la vie publique, pour mourir dans la misère en 1799.

Le journal de Paris annonça : « Saint-George, célèbre par sa supériorité dans les armes, la danse, l’équitation, la musique, est mort à Paris, rue Boucherat, le 21 prairial, dimanche 9 juin 1799, à l’âge de 60 ans», quoiqu’il est probable qu’il n’en ait alors eu que 54.

On ignore où se trouve la tombe du Chevalier de Saint-George.

On parle beaucoup de la Révolution Française au sein de l’école de la République, ces événements constituant l’un des piliers de l’imagerie républicaine. Pourtant, nulle trace dans les programmes officiels du Chevalier de Saint-George et moins encore de la Légion qu’il dirigea. En ce début de XXIe siècle, la couleur des uns semblent encore poser problème aux autres, pourtant, les anciens esclaves ont activement et en nombre participé à cette Révolution, et par là même à la construction de notre actuelle République. Au même titre que les femmes sont rarement présentes dans l’enseignement officiel de l’histoire, on n’y voit que peu de gens noirs. Y faire apparaître le Chevalier de Saint-George serait pourtant un moyen simple de rappeler à tous que notre pays n’a pas qu’une couleur, et que ça n’a rien de nouveau.

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À propos de Tagrawla Ineqqiqi

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