Philippe Grenier, le premier député musulman.

S

Philippe Grenier naît en 1865 à Pontarlier, dans le Doubs. A cette époque, presque toute l’économie de Pontarlier est basée sur les nombreuses distilleries que compte la ville, celles d’absinthe en particulier : en 1900, vingt-cinq distilleries emploient 3000 des 8000 Pontissaliens, faisant de la commune la capitale de l’absinthe.

Son père est capitaine de cavalerie, membre de l’état-major de Napoléon III. Il a servi dans les chasseurs d’Afrique à Motsaganem, en Algérie. Sa mère est une catholique très pieuse. De prime abord, rien ne prédestinait Philippe Grenier à son parcours extraordinaire. Son père décède alors qu’il n’a que six ans. À dix ans, Philippe se déboîte la hanche en jouant à saute-mouton : il en gardera une légère claudication toute sa vie et marchera avec une canne. Il passe avec succès son baccalauréat avant d’intégrer la faculté de médecine de Paris, dont il sort diplômé en 1890. Il retourne alors à Pontarlier où il ouvre son cabinet.

Cette année-là, il rend visite à son jeune frère installé à Blida, en Algérie. Il est immédiatement choqué par la manière dont la France maintient les algériens musulmans dans la misère. Les injustices sociales de l’époque coloniale le révulsent. De retour en métropole, il commence à étudier le Coran tout en continuant à œuvrer comme médecin. Quatre ans plus tard, il retourne à Blida et se convertit à l’Islam. Il n’a que 29 ans lorsqu’il effectue son pèlerinage à la Mecque. Dès lors, il opte pour les vêtements traditionnels des musulmans algériens : il porte une gandoura sous un burnou. Ce qui passe alors pour une excentricité ne l’empêche pas d’être élu conseiller municipal de Pontarlier. Il s’intéresse de près aux questions d’hygiène publique et d’aide aux nécessiteux, porté par son statut de médecin.

En 1896, le député de Pontarlier décède. Philippe Grenier décide de tenter sa chance. Il mène une campagne modeste. Il devient la risée de la presse qui moque ses « exubérances vestimentaires ». Malgré cela, et grâce à un discours convaincant, son programme social ambitieux pour l’époque lui permet d’être élu avec 51 % des voix. C’est une vrai un coup de théâtre électoral.

Il devient alors le premier député musulman de l’histoire de France.

Le 30 décembre 1896, en présence de plusieurs journalistes qui l’interrogent à ce sujet, Philippe Grenier s’explique sur sa foi :

« Vous voulez savoir pourquoi je me suis fait musulman ? Par goût, par penchant, par croyance, et nullement par fantaisie, comme quelques-uns l’ont insinué. Dès mon jeune âge, l’islamisme et sa doctrine ont exercé sur moi une attraction presque irréversible […] mais ce n’est qu’après une lecture attentive du Coran, suivie d’études approfondies et de longues méditations, que j’ai embrassé la religion musulmane. J’ai adopté cette foi, ce dogme, parce qu’ils m’ont semblé tout aussi rationnels et en tout cas plus conformes à la science que ne le sont la foi et le dogme catholiques. J’ajoute que les prescriptions de la loi musulmane sont excellentes puisqu’au point de vue social, la société arabe est basée tout entière sur l’organisation de la famille et que les principes d’équité, de justice, de charité envers les malheureux y sont seuls en honneur, et qu’au point de vue de l’hygiène – ce qui a bien quelque importance pour un médecin –, elle proscrit l’usage des boissons alcooliques et ordonne les ablutions fréquentes du corps et des vêtements. »

Durant tout son mandat, il est la curiosité et la risée de la presse d’une époque qui ignore tout des coutumes musulmanes. La presse l’accuse de posséder un harem, de baiser le tapis de l’entrée de l’Assemblée Nationale ou encore de se laver continuellement les pieds. Pour bien saisir le contexte, il faut se rappeler les « expositions nègres » de l’exposition universelle et coloniale de 1900. C’est à l’occasion de celle-ci que furent exposés aux yeux de millions de visiteurs comme une fierté, aux côtés des premières machines à vapeur ou des découvertes médicales de l’époque, les « bienfaits civilisateurs » de la colonisation.

Il se rend souvent en Algérie dans le cadre d’enquêtes parlementaires. Ses positions éthiques face au colonialisme sont au centre de son combat. On l’accuse alors d’avoir oublié d’où il vient. Comble du comble pour ses administrés Pontissaliens, il entend lutter contre l’alcoolisme qui fait alors des ravages. Il veut réduire le nombre de débit de boisson, propose la création d’une taxe sur les liqueurs. On y voit surtout une mise en danger de l’économie locale et Philippe Grenier perd les élections suivantes, en 1898.

Il quittera la politique sans jamais renier sa foi ni ses engagements en faveur de l’hygiène publique et dans sa lutte contre les méfaits de l’alcoolisme. Qu’on lui dédie une chanson nauséabonde au titre évocateur de Toujours kif-kif bourrico n’y changera rien. Il s’éteint à Pontarlier en 1944, à l’âge de 78 ans.

Parfois l’histoire ne manque pas d’humour : quelques mois plus tard, la ville sera libérée par un bataillon de tirailleurs algériens.

Publicités

À propos de Tagrawla Ineqqiqi

Auteur, mécréante, vachère, grande consommatrice de pop-corn politique. Voir tous les articles par Tagrawla Ineqqiqi

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :